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Full text of "Essais d'appréciations historiques;"

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APPRÉCIATIONS 


HICTORIQUES. 


I.MPKJ.MKRIK    l)K    M""-    X"    lIDNDKY-UOrHK  , 


ESSAIS 


D'APPRÉCIATIONS 

mSTORIQUES, 


OU 


EXAMEN  DE  QUELQUES  POINTS  DE  PHILOLOGIE ,   DE  GÉOGRAPHIE  , 

d'archéologie  et  d'histoire  ; 


PAR 


JUIS8  BERGER  BB  XHTRET, 

Docteur  en  Philosophie;  31embre  du  Conseil  de  la  Société  de  THistoire  de  France, 
de»  Académies  Rojales  de  Rouen,  Toulouse  et  Tnbingne;  de  la  Société  Royale  de 
Nancy  ;  de  la  Société  Latine  d^Iéoa ,  de  celle  des  Antiquaires  de  Normandie ,  etc. 


TOME   PREMIER. 


philologie. — GEOGRAPHIE. 


\ 


PARIS. 

DESFORGES,   LIBRAIRE-ÉDITEUR^ 

RUE    DU    PO.NT-DE-LODI,    H"   8. 
MDCCCXXXVIl. 


/ 


PRÉAMBULE. 


PluBi4raf*s  articles  que  nous  avions  pu-^ 
bliés  dans  des  recueils  littéraires  et  dans 
différents  journaux  étaient  le  développe- 
ment d'idées  suivies  sur  l'histoire  ;  et  sur 
la  philologie ,  la  géographie  et  l'archéo- 
logie considérées  comtaie  ses  éléments 
principaux. 

Contribuer  à  ramener  à  une  plus  juste 
appréciation  dés  choses  et  des  temps  j  tel 
était  notre  but.  Nos  moyens  consistaient 
dans  les  observations,  résultat  de  nos 
études,  et  dans  la  réfutation  des  systèmes 


PRÉAMBULE. 


qui  nous  paraissaient  fausser  les  opinions 
et  les  jugements. 

La  même  conviction  qui  nous  avait  fait 
émettre  d'abord  séparément  ces  idées  de 
critique  nous  engagea  à  les  revoir  avec 
soin  avant  de  former  un  livre  de  leur  réu- 
nion. Ce  second  travail  ne  nous  a  pas 
pris  moins  de  temps  que  le  premier  ;  car 
ce  ne  sont  point  des  mélanges  que  nous 
présentons  aujourd'hui  au  public  :  cette 
prétention  nous  semblerait  déplacée. 
Quoique  ayant  toujours  borné  notre  faible 
part  daBs  la  presse  périodique  aux  sujets 
qui  sont  l'objet  de  nos  études  sp^cialè$^ 
il  s'en  faut  bien  que  nous  réuniss^OBi»  4^^$ 
ce  volume  tous  les  matériaux  que,  noua 
avons  fournis,  à  ce  puissant  organç  de  la 
publicité.  Mais  y  comme  ceux  que  nous 
avons  choisis  sont  l'expression  continue  ^ 
quoique  diversenient  appliquée  9  de  prin- 
cipes qui  Qe  nous  paraisfsen^t  pas  ^ans  im- 
portance 9  nous  avous  juge  utile  d'en  for- 
mer un  faisceau  oii,  indépendainment 
de  no^brçu/se^  iQodi|icationS|  noys  a^ons 


PRBAUBULE. 


ajouté  bien  des  parties  nouvelles ,  pour 
composer  cet  ouvrage  tel  que  nous  l'en- 
tendions. 

Notre  plan  est  simple:  les  trois  premiè- 
res parties^  où  nous  examinons  des:  points 
relatifs  aux  trois  principaux  éléments  de 
Thistoire,  de  même  que  la  partie  consa- 
crée spécialement  à  cette  seieiice,  comt'* 
mencent  chacune  par  un  article  oii  nous 
développons  davantage  notre  thécMrie  sur 
la  division  qui  va  suivre  ;  les  autves  arti- 
cles contiennent  ie  développement  par 
différentes  applications. 

Sans  doute  les  études  historiques  sont 
aujourd'hui  l'objet  de  beaucoup  d'impor-^ 
tants  et  consciencieux  travaux.  On  se 
tromperait  cependant  si  l'on  croyait 
qu'ils  sont  arrivés  à  là  popularité  parce 
qu'ils  obtien^nt  cet  assentiment  d'estime 
que  le  public  accorde  au  nom  de  leurs 
auteurs. 

Au  goût  superficiel  d'une  instruction 
amusante  et  facile  se  joint  aujourd'hui  ^ 
par  une  bnarre  contradiction^  la  préten- 


PREAMBULE. 


tîon  à  la  profondeur  «  11  en  résulte  que  des 
abstractions  à  perte  de  vue  et  de  brillants 
ouvrages  d'imagination^les  uns  et  les  autres 
dépdltrvus  de  la  base  solide  de  la  science, 
jotfil^ent  d'une  vogue  qui  fausse  les  idëes 
sut  l'histoire.  Les  auteurs  de  ces  ouvrages 
rejettent  la  méthode  du  reijivoi  aux  sour- 
ces, comme  le  luxe  inutile  d'une  érudition 
pédantesque.  Quelques-uns  ont  peut-être 
la  raison  du  renard  de  la  fable  pour  dé- 
daigner cette  méthode.  Mais  que  résulte- 
t-il  de  la  leur?  c'est  que  dans  ces  romans 
prétendus  historiques,  et  dans  cette  pré- 
teijidue  philosophie  de  l'histoire,  le  lecteur 
qpi  se  flatte  de  lire  autre  chose  qu'un  ro- 
man, ou  d'ingénieuses  mais  vagues  théo- 
ries, retiendra  probablement  de  préfé- 
rence ce  qui  appartient  à  l'imagination  de 
l'auteur  ;  car  ces  endrodts-là  seront  les 
plus  animés  et  les  plus  colorés  de  son 
livre.  Plus  son  style  sera  séduisant,  plus 
son  école  historique  sera  nombreuse.  De 
là  tant  d'étranges  raisonnements  par  le 
monde  ^  tant  de  personnes  qui  n'ont  lu 


PREAMBULE.  5 

l'histoire  que  dans  quelque  célèbre  ro^ 
mander  se  portent  garant  de  la  fid4Uté 
historique  de  ses  tabjieaux.  Parce  qu/çl^ 
jeu  despassions,  le  naturel  des. caractères, 
choses  dont  ils  peuvent  juger  ayeo^  les  hi^ 
mières  du  bon  sens ,  leur  par^i^ent  ex- 
cellents,  ils  eii  concluent  que  te  costume 
des  temps  anciens  n'y  estpa^  moins  bien 
représenté.  Us  ne  songent  pas,  que  l'écri- 
vain observateur  a  toujours  l'homme  pour 
modèle  vivant  quand  il  veut  peindre  le 
cœur  humain  et  toutes  ses  nuances ,  mais 
que  les  sociétés  passées  sont  l'objet  de  lon- 
gues études,  que  rien  ne  peut  suppléer .  Or 
il  faut  les  avoir  faites,  ces  études,  pour 
dire  si  le  tableau  est  ressemblant. 

A  quelles  sources  doit  recourir  celui  qui 
veut  s'instruire  réellement  sans  pourtant 
devenir  un  savant  de  profession  ?  c'est  ce 
que  nous  cherchons  à  définir  dans  ces 
Appréciations  historiques.  Un  petit  nom- 
bre de  livres,  et  de  travaux  divers ,  dont 
nous,  donnons  l'analyse,  nous  ont  paru  le 
meilleur  cadre  au  développement  de  nos 


PREAMBULE. 


principes.  Ces  ouvrages  méritent  d'ailleurs 
d'être  recommandes  d'une  façon  particu- 
lière à  l'attention  du  monde  savant. 

Les  hommes  studieux  d'Allemagne, 
d'Italie,  d'Angleterre,  de  France,  qui, 
aidés  du  triple  flambeau  de  la  philolôgie,de 
la  géographie  et  del'archéologie,explorent 
avec  succès  l'histoire,  dans  la  voie  où  nous 
marchons  à  leur  suite ,  encourageront  ces 
efforts  pour  populariser  et  faire  bien  com- 
prendre leurs  études. 


I. 


PHILOLOGIE 


SUR  LA  DIRECTION  ACTUELLE 


DE  LA  CRITIQUE 


Ce  me  semble  une  question  de  savoir  si  nous 
devons  être  fiers  de  cette  grande  clarté  qui  est 
un  besoin  pour  nous  dans  les  œuvres  littérai- 
res. Ne  pourrait-on  la  considérer  comme  Tin- 
dice  d'un  esprit  moins  subtil ,  d'une  vue  ïBfnm 
pénétrante  que  chez  les  peuples  dont  la  pen^ 
aime  à  s'entourer  de  quelque  obscurité ,  attrait 
sans  cesse  ofiei*t  à  l'activité  et  à  la  pénétaration 
du  lecteur?  Je  m'imagine  qu'à  leurs  habitudes 
iniellectudlles  notre  constante  précision  doit 
paraître  d'une  ennuyeuse  qpionotonie  :  accoutu^t 
mes  à  trouver  dans  lalecture  un  exercice ,  ils 
doivent  s'arranger  mal  de  n'y  recevoir  qu'un 
enseignements 

Jifais  t  si  la  précision  est  quelque  part  d'une 


10    SUR  LA  DIRECTION  ACTUELLE  DE  LA  CRITIQUE. 

Utilité  incontestable ,  c'est  certainement  dans  la 
critique.  D  est  vrai  que,  pour  la  traiter  ainsi ,  il 
Êiut  une  connaissance  réelle  de  Tobjet  dont  on 
parle.  On  ne  peut  se  le  dissimuler,  la  grande 
extension  de  la  |>res^  quotidienne  a. multiplié 
d'une  manière  exagérée  le  nombre  des  àristar- 
ques.  Sans  doute ,  Texercice  journalier  de  cette 
espèce  de  judicature  aiguise  Tesprit  de  ceux  qui 
Texercent ,  et  les  rend  plus  aptes  à  apercevoir 
dans  un  ouvrage  le  fort  et  le  faible.  Toutefois 
cette  apprécktion ,  dans  tous  feb  ouvi^ges  de 
sdeboe,  d'éducation,  d'études  longues  et ^Hffi* 
dîteS)  ne  peut  être  Mt&  avftoju^icequepârune 
personne  elle-même  haUttiée  à  Fétude ,  die- 
m^e  versée  dans  les  matières  àtir  ki^dlës 
ettetveQt  porter  un  jugetn^t.  Malheureuseoient, 
pour  réussit*  dans  les  jugements  Mttârakës;  cfn 
n'étudie  gqère  qu'une  fchose ,  un  jargoti  en  Vo- 
gtie^  au  imoyen  duquel  oîi  sait  en  iiûposér  au 
cbibmiiÀ  des  lecteurs ,  par  ralfectelidn  dé  ett^ 
tîûns^  principes  généraux  fort  dbsctirs  j  qtte 
Fcinr  donne  comihè  iWévocaWement  adunâdans 
un  certain  cercle  de  génies  supérieurs,  eiau 
nom  desquels  on  somme  le  bénin  pttWSé  de  se 
soumettre.  Aitisi  nous  r^ionçons  à  cette  préci- 


SUR  LA  DIRBCTION  À(>tUËLLE  DE  LA  CRITIQUE.    1 1 

sion ,  qd  est  notre  principal  mérite ,  justement 
ià  où  elle  serait  le  plus  nécessaire. 

n  n'est  pas  d'ouvrage  si  savant,  sî  irrépro- 
chable dans  le  choix  et  l'emploi  de  ses  maté- 
riaux ,  qui  puisse  tenir  contre  ce  jargon  pré- 
somptiieux  :  c  L'auteur  n'a  pas  vu  les  hauteurs 
de  son  sujet  ;  il  A'en  a  pas  dominé  l'ensemble. 
Cte  sujet  présentait  telle  grande  pensée  ;  c'é- 
talt  là  tout  son  côté  vital  et  philosophique. 
Quelles  conâéqu^ces  remarquables  on  en 
pouvait  tirer!  quelle  fécondité  d'aperçus  il 
o&^t  !  L'auteur  ne  s'en  est  pas  douté.  Il  lioui^ 
a  donné  de  méprisables  iaits ,  au  heu  d'une 
oËiuvjré  dé  haute  portée ,  etc. ...» 
A  l'inverse ,  l'ouvrage  le  moins^  solide ,  le  plus 
prétentieux,  le  plus  faux,  peut  devenir,  grâce 
aîï  ton  magistral  de  cette  critique  nébuleuse , 
l'oeuvre  d'ùngéhie siipérieur.  Efle  n'a  pas  de 
p^e  1r  ^  ittontifér  qûekpie  prétendue  pensée 
qui  dbnmle  toiit  le  livre.  Pour  aider  un  peu  une 
telle  criti(^b  dànS  sa  bonne  tôlôrité ,  il  ^  suffit 
d'uil  paradbxe.  Par  exemple ,  cômàpiiez  les  Êiits 
dans  rhîstôire;  définissez  une  époque  par  uii 
mot;  dites  d*ùn  persoimage  marquant  que  c'est 
là  personnfficatioA  de  telle  idée  ;  bâclez  ainsi  en 


1 2    SUR  LA  DIRECTION  ACTUELLE  DE  LA  CRITIQUE. 

trois  mots  Thistoire  de  trois  r^nes  :  la  critique 
absolue  pourra  iaire  de  vous  un  homme  de  gé- 
nie. Ce  sera  beaucoup  plus  difficile  si  vous  êtes 
raisonnable. 

Singulier  sujet  d'observation  pour  les  littéra- 
teurs à  venir  que  cet  emploi  de  jugements  abso- 
lus dont  les  pédantesques  et  obscures  formules 
paraîtront  peut-être  alors  une  sorte  d'argot 
assez  monotone  et  assez  facile  à  apprendre  !  Mais 
aujourd'hui  les  dupes  qu'il  fait  sont  nombreuses. 
Dans  un  temps  où  on  parle  tant  de  liberté ,  oii 
l'on  s'en  montre  si  jaloux ,  nous  portons  l'abné- 
gation la  plus  inconséquente  dans  ce  qui  nous 
appartient  le  plus  intimement^  dans  ce  qu'il  ne 
dépend  pas  même  des  tyrans,  d'entraver,  dans 
nos  opinions.  Nous  les  livrons  à  une  sorte  d'es- 
clavage ,  en  accueillant  avec  une  véritable  sou- 
mission des  systèmes  d'idées  (ou  de  mots  so- 
nores) tous  disposés  pour  nous  être  imposés 
iippérativement ,  au  lieu  de  ces  discui^ou^  30- 
lides ,  pleines  d'pbservations  tirées,  des  laits  et 
escortées ,  dans  un  bel  ordre ,  de  ces  j^ts  dont 
elles  s'appuient.  Une  manœuvre  assez  insolente 
affecte  du  dédain  pour  quiconque  n'est  pas  à  la 
hauteur  de  ces  sublimités.  L'emploi  d'un  tel 


SUR  LA  DIRECTION  ACTUELLE  DE  LA  CRITIQUE.    13 

moyen  n'indique  pas  une  grande  estime  pour 
les  lecteurs;  mais  ceux-ci  justifient  le  moyen 
par  la  manière  dont  leur  vanité  y  répond.  Us  ne 
voient  pas ,  dans  cette  prétention  dogmatique , 
la  véritable  injure  faite  à  leur  intelligence  ;  et , 
pour  ne  pas  paraître  des  esprits  bornés ,  ils  re- 
noncent au  libre  exerdce  de  leur  bon  sens. 

D'autre  part ,  Tamour-propre  est  si  crédule , 
que  souvent  il  finit  par  persuader  à  ceux  dont  le 
ton  d'oracle  exploite  ainsi  la  vanité  du  lecteur 
ébahi ,  qu'ils  sont  vraiment  doués  de  vues  su- 
blimes ,  bien  supérieures  à  la  science.  Ainsi  ils 
s'abus^Qt  en  abusant  les  autres.  Leur  grande 
étendue  de  vues  est  ce  qu'il  y  a  de  plus  rétréci. 
Us  professent  un  souverain  mépris  pour  tout  ce 
qui  leur  est  inconnu ,  et  finissent  par  se  consi- 
dérer comme  un  centre  de  lumière ,  dont  le 
degré  de  proximité  assigne  aux  objets  leur  éclat 
respectif.  A  chaque  sujet  auquel  ils  appliquent 
résolument  ce  principe ,  les  juges  compétents 
haussent  les  épaules ,  pendant  que  le  gros  public 
s'incline  en  se  rengorgeant  comme  à  son  or- 
dinaire. 

Si  l'abus  que  je  signale  est  trop  commun ,  il 
n'est  pourtant  pas  universel.  Sans  doute,  la  vé- 


1 U   SUR  LA  DIREGTIOJ>f  ACTUELLE  DE  LA  CRITIQUE. 

.  ritable  critique  se  retrouve  encore.  On  pourrait 
citer  en  preofûère  ligne  tel  recual  littéraire  qui 
n'a  pas  cessé  d'ofirir  aux  ouvrages  de  talent  et 
d'érudition ,  d'observations  longues  et  laborieu- 
ses »  une  critique  savante  qui  n'est  pas  indigne 
de  les  juger  en  dernier  ressort.  J'ai  nonuné  le 
plus  ancien  et  le  plus  estimé  de  tous  nos  jour* 
naux  littéraires,  celui  dont  la  r^^tfation,  solide- 
ment établie ,  se  soutient  toujours  depuis  plus 
de  deux  siècles,  sans  ambitionner  une  vc^ue 
^hémène,  le  Journal  des  Savants,  qui  n'a  pas 
cessé  d'être  rédigé  par  les  maîtres  de  l'érudition, 
dont  la  rédaction  s'est  même  encore  perfec- 
tionnée de  nos  jours.  Là  on  voit  les  œuvres 
jugées  par  elles-mêmes ,  et  non  par  je  ne  sais 
quels  principes  absolus  de  l'application  b  pk» 
contestable ,  quelquefois  simple  résultat  d'une 
boutade ,  qui ,  en  traversant  la  tête  du  critique , 
l'a  mené  bien  loin  de  son  sij^et. 

C'est  surtout  dans  l'éloge  que  la  critique  au- 
jourd'hui porte  souvent  à  &ux,  au  point  de 
Usure  perdre  presque  toute  considération  à  ses 
jugements.  On  a  depuis  long-temps  remarqué 
que  les  hommes  sont  plus  agréablement  cha- 
touillés par  le&  louanges  qu'ils  ne  méritent  pas 


SUR  Uk  n^HBGTIQN  4QTUBLLB  DE  LA  CRITIQUE.    1 5 

que  par  œUes  qu'ils  méritent.  Ganova ,  tfiiroii , 
restait  ins^Bsibleà  l'admiration  qu'^n  exprimait 
pour  fa^  œ^vreç  de  son  ciseau  ;  nans  doute  la 
oonsoi^Qçe  de  ^  supériorité  en  ce  genre  lui 
suffissût;  mais  pour  ses  tableau:!^ ,  ouvrages  mé- 
diocre, il  niendiact,  en  quelque  soi'te,  les  suf* 
fiages  »  e(  étant  heureux  de  les  obtenir;  sa  vanité 
en  avait  besoin  pour  £dre  illusion  à  sa  consdence 
d'artiste.  Eb  Hea  !  un  auteur  ai^urd'hui  sem* 
ble  presque  tpi^gours  mettre  daps  cette  confi- 
dence de  soq  amAUf-propre  lo  critîqu  eaùû  qui 
entrepirenddele  juges*;  et  c^est  mérvi^lle  comme 
ce  demi^  lo  seconde ,  va  même  bisnraja«âsl^  de 
ce  qu'on  lui  demandait  i  et ,  sans  s'inquiéter  de 
ce  que  penseront  les  juges  ccwipétents ,  délivre 
un  pompeux  diplôme,  valable  aux  yeux  de  la 
foule,  et  dont  son  compère  sait  très-*bien  se 
servir  pour  arriva  ainsi»  par  le  contr^ied  de 
la  vérité ,  à  la  gloire  du  jour,  quelquefois  aux  di- 
gnités et  à  la  fortune. 

€  Toute  prétention,  dit  Yauvenargues^.est 
une  usurpiaifion*  »Qued'usurpaiteurS(,b<)nI)ieii! 
C'est  surtout  le  domaine  assez  retiré  de  Véru- 
(fition  qwi  est.en  proie,  à  leurs  e^oirsions  bar- 
dies.  {1  n'y  a  pas  de  romaB  bistorique,  pas 


16    SUR  LA  DIRECTION  ACTUELLE  DE  LA  CÉltl<2UE« 

d'ambitieux  tableaux  d'une  époque ,  défigurée 
par  les  plus  <»feux  systèmes ,  qui  ne  vaille  à  son 
auteur  lin  brevet  de  bénédictin ,  rien  que  cela. 
De  cette  officieuse  disposition  de  la  critique  à 
servir  les  camarades  et  amis ,  non  âelon  leur 
mérite ,  mais  selon  leur  ambition  la  moins  légi^ 
dme ,  il  résulte  que  Ton  reconnaît  de  l'érudition 
à  presque  tout  le  monde ,  justement  parce  que 
presque  personne  n'en  a.  J'ai  observé  plus  d'une 
fois  de  singuliers  contrastes  entre  de  sembla- 
bles réputations  et  l'examen  des  titres  sur  les- 
quels elles  s'échaiaudaient  :  dans  ces  ouvrages , 
où ,  disaiton  ,  était  secouée  la  poussière  des 
chartriers ,  où  les  plus  anciens  cartulaires ,  les 
Chartres  les  plus  difficiles ,  tous  les  matériaux 
les  plus  solides  de  l'histoire  avaient  dû  être  pé- 
niblement mis  en  œuvre ,  voilà  qu'à  l'ouverture 
du  livre  une ,  deux ,  trois  erreurs  grossières 
venaient  montrer  de  quel  bon  aloi  était  cette 
appréciation  • 

Mais ,  lorsqu'un  auteur  offre ,  par  hasard ,  à 
l'engoâmentde  la  critique  une  érudition  réelle , 
un  talent  fort  et  original ,  la  disposition  au  con- 
tre-sens de  réloge  trouve  encore  quelquefois  à 
s'exercer.  Je  prendrai  un  illustre  exemple , 


SUR  L\  DIRECTION  ACTUELLE  DE  LA  CRITIQUE.     17 

M.  Augustin  Thierry.  Les  adversaires  mêmes 
de  ses  théories  lui  reconnaissent  tous  les  mé- 
rites du  grand  historien.  C'est  bien  ici  que  les 
éloges  ont  le  champ  libre ,  et  Ton  comprend 
difficilement  qudle  prise  peut  rester  aux  exa- 
gérations de  l'engouement.  Mais  l'habitude  du 
paradoxe  rend  inventif.  Par  malheur  pour 
M.  Thierry  et  pour  les  admirateurs  de  son  beau 
talent ,  sa  vue  est  dans  un  état  déplorable ,  et 
l'on  sait  qu'aujourd'hui  il  est  presque  aveugle. 
J'ignore  qui  a  eu  le  premier  l'idée ,  à  ce  pro- 
pos ,  de  faire  du  docte  et  éloquent  historien  un 
martyr  de  la  science  ;  mais  certainement  lui- 
même  n'a  nullement  autorisé  cette  erreur.  U  cite 
peu  de  ces  pièces  originales  qu'il  lui  aurait  fallu 
p^blement  déchiffrer;  et  il  savait  trop  bien  &ire 
usage  des  importantes  collections  historiques 
dues  à  ses  savants  devanciers  pour  ne  pas  voir , 
dans  ces  matériaux  si  commodément  préparés , 
un  trésor  de  faits  à  exploiter  d'abord ,  avant  de 
passer  à  la  recherche^  incertaine  des  pièces  ma- 
nuscrites. Aussi  M.  Thierry  allègue- t-il  prin- 
cipalement des  ouvrages  comme  la  grande  col- 
lection des  ordonnances  des  rois  de  France, 

celle  des  historiens  de  la  France  ;  magnifiques 
I.  2 


18    SUR  LA  DIRECTION  ACTUELLE  DE  LA  CRITIQUE. 

in-folio  dont  les  beaux  caractères  semblent  des- 
tinés à  conserver  la  vue  plutôt  qu'à  la  détruire. 
Mais  peut-être  l'ami  impétueux  qui  lui  fit  le 
premier  un  mérite  scientifique  de  sa  cécité 
n'avait-il  pas  pris  garde  à  ces  indications  des 
sources  dans  ses  ouvrages.  Depuis  lors  c'est  de- 
venu un  axiome  inébranlable ,  que  M.  Thierry 
a  perdu  les  yeux  esx  déchiffrant  de  vieux  par- 
chemins. Feu  l'abbé  de  l'Espine ,  l'homme  de 
France  le  plus  habile  dans  la  diplomatique ,  et , 
en  général ,  dans  toutes  les  difficultés  de  la  pa- 
léographie latine ,  et  qui  avait  passé  soixante 
ans  à  déchiffrer  les  écritures  les -plus  indéchif- 
frables ,  ne  s'était  jamais  servi  de  lunettes ,  et 
avait  conservé  même  jusqu'à  la  mort  une  vue 
perçante.  J'imagine  que ,  si  ce  vieux  bibliothé- 
caire avait  eu  pour  prôneur  un  de  nos  critiques 
à  la  mode ,  on  aurait  exalté  chez  lui  la  légèreté 
sémillante  de  son  style  ou  les  brillants  caprices 
de  son  imagination  vagabonde. 

Je  cherche  si  de  tels  travers  ont  toujours 
existé  ;  s'ils  tiennent  à  l'essence  laème  de  la  cri- 
tique ou  à  certaines  combinaisons  particulières 
à  notre  époque.  Sans  vouloir  faire  la  satire  du^ 
temps  présent ,  j'y  vois  presque  partout ,  chez 


SUR  LA  DIRECTION  ACTUELLE  DE  LA  CRITIQUE.    19 

les  hommes  les  plus  studieux,  Fétude  tenir 
une  place  secondaire.  Qnels  sont  les  savants  qui 
font  de  leur  science  y  non  pas  un  moyen ,  mais 
le  but  réel  de  leur  vie?  On  pourrait  répondre 
avec  le  poète  : 

U  en  est  jusqu'à  trois  que  je  pourrais  citer. 

Quant  aux  critiques,  puisqu'il  &ut ,  en  géné-^ 
rai,  les  distinguer  des  savants,  la  grande  impor- 
tance de  la  presse  périodique ,  écho  de  leurs  ju- 
gements littéraires,  donne  à  ces  jugements  une 
influence  très-propre  à  répandre  leurs  auteurs 
dans  le  monde.  Et  combien  de  temps  la  vie  du 
monde  enlève  à  ces  études ,  que  les  siècles  vrai- 
ment littéraires  regardaient  comme  indispen- 
sables à  la  critique  I  Pourtant  nous  voyons 
dans  ces  sièdes-là  les  hommes  les  plus  renom- 
més par  leur  savoir ,  les  critiques  les  plus  forts, 
faire  marcher  de  front  les  occupations  les  plus 
variées  avec  leurs  travaux  littéraires.  L'illustre 
Budé  était  président  du  conseil  des  requêtes  ; 
il  avait  été  prévôt  des  marchands  de  Paris  et 
ambassadeur  de  François  P'  auprès  de  Léon  X. 
Henri  Estîenne ,  si  étourdissant  par  ses  gigan- 
tesques travaux  de  littérature  et  d'imprimerie , 
menait  avec  cela  de  front ,  et  de  la  manière  la 


20    SUR  LA  DIRECTION  ACTUELLE  DE  LA  CRITIQUE. 

plus  active ,  la  politique  et  la  religion.  On  en 
pourrait  dire  autant  d'Érasme ,  de  Bembo ,  du 
président  de  Thou  et  de  beaucoup  d'autres  sa- 
vants du  seizième  siècle,  qui  nous  apparaissent 
aujourd'hui  avec  des  proportions  vraiment  co- 
lossales. Mais  remarquez  bien  que  ces  divers 
exercices  de  leur  activité  intellectuelle  étaient 
tous  graves ,  sérieux ,  souvent  passionnés ,  et 
tenant  constamment  en  haleine  leurs  facultés 
les  plus  hautes  ;  donnant  à  leur  attention  une 
force ,  à  leur  jugement  une  gravité ,  dont  profi- 
taient leurs  travaux  littéraires.  Chez  nous  ,  au 
contraire ,  le  temps  qui  n*est  pas  pour  Tétude 
est  consacré  aux  plaisirs,  à  la  recherche  dii 
confortable ,  aux  soins  mesquins  d'arranger  sa 
petite  position ,  et  d'y  faire  concourir  habile- 
ment tous  les  événements  auxquels  nous  pre- 
nons quelque  part. 

Cette  vie  oSre ,  il  est  vrai ,  plus  de  calme ,  de 
douceur ,  de  sécurité ,  que  l'acharnement  reli- 
gieux et  littéraire  des  grands  siècles  créateurs , 
où  rien  ne  se  prenait  froidement ,  où  la  pas- 
sion ,  la  ténacité ,  l'énergie ,  ébranlaient  sans 
cesse  l'existence  de  leurs  brûlantes  secousses. 
Alors  un  livre  n'était  pas  une  petite  combinai- 


SUR  LA  DIRECTION  ACTUELLE  DE  LA  CRITIQUE.     2  1 

son  improvisée  pour  seconder  tel  projet  parti- 
culier ,  souvent  fort  peu  littéraire  :  c'était  une 
longue  et  importante  affaire ,  le  fruit  de  véri- 
tables veilles.  La  critique ,  à  son  tpwr ,  étudiait , 
approfondissait  son  auteur ,  pour  l'exalter  par 
son  admiration ,  ou  pour  lui  porter  des  coups 
redoutables;  ce  n'était  pas  cette  escrime  élé- 
gante et  facile  de  notre  critique  de  chaque 
matin. 

Ce  que  les  relations  sociales  et  les  habitudes 
de  la  vie  ont  gagné  en  agrément ,  les  œuvres 
littéraires  l'auraient-elles  perdu  en  exactitude , 
en  profondeur  réelle ,  et  surtout  en  dignité  ? 


DES 


TRAVAUX  D'ÉRUDITION 


La  Bruyère  a  tracé  ce  portrait  de  Férudîtion 
ridicule  au  dix-huitième  siècle  :  c  Hermagoras 
ne  sait  pas  qui  est  roi  de  Hongrie  ;  il  s'étonne 
de  n'entendre  faire  aucune  mention  du  roi  de 
Bohème.  Ne  lui  parlez  pas  des  guerres  de  Flan- 
dre et  de  Hollande;  dispensez*le  du  moins 
de  vous  répondre  :  il  confond  les  temps;  il 
ignore  quand  elles  ont  commencé ,  quand  elles 
ont  fini...  Mais  il  est  instruit  de  la  guerre  des 
Géants,  il  en  raconte  les  progrès  et  les  moindres 
détails  ;  rien  ne  lui  est  échappé D  n'a  ja- 
mais vu  Versailles ,  il  ne  le  verra  point  :  il  a 
presque  vu  la  tour  de  Babel  ;  il  en  compte  les 
degrés  ;  il  sait  combien  d'architectes  ont  pré- 
sidé à  cet  ouvrage  ;  il  sait  le  nom  des  architec'- 


DES  TRAVAUX  D* ERUDITION.  23 

tes.  Dîraî-je  qu'il  croit  Henri  IV  fils  de  Henri  IH? 
n  néglige  du  moins  de  rien  connaître  aux  mai- 
sons de  France,  d'Autriche,  de  Bavière  :  Quelles 
minuties!  dit-il,  pendant  qu'il  récite  de  mé- 
mcHre  toute  une  liste  de  rois  mèdes  et  de  Baby- 
lone ,  et  que  les  noms  d'Apronal ,  d^Hérigebal , 
de  Noesnemordach ,  de  Mardokempad ,  lui  sont 
aussi  familiers  qu'à  nous  ceux  de  Valois  et  de 
Bourbon.  H  demande  si  l'empereur  a  jamais 
été  marié  ;  mais  personne  ne  lui  apprendra  que 
Ninus  a  eu  deux  femmes.  On  lui  dit  que  le  roi 
jouit  d'une  santé  parfaite  ;  et  il  se  souvient  que 
Tetmosis,  un  roi  d'Egypte,  était  valétudinaire, 
et  qu'il  tenait  cette  complexion  de  son  aïeul 
Alipharmutosis.  Que  ne  sait-il  point?  Quefle 
.  chose  lui  est  cachée  de  la  vénérable  antiquité? 
Il  vous  dira  que  Sémiramis,  ou^  sdonr  quelques- 
uns,  Sérimaris ,  parlait  conune  son  fils  Ninias  ; 
qu'on  ne  les  distinguait  pas  à  la  parole  :  si 
c'était  parce  que  la  mère  avait  une  voix  mâle 
conmie  son  fils ,  ou  le  fils  une  voix  efféminée 
comme  sa  mère ,  il  n'ose  pas  le  décider.  Il  vous 
révélera  que  Nembrod  était  gaucher  et  Sésos- 
tris  ambidextre  ;  que  c'est  une  erreur  de  s'ima- 
giner qu'un  Àrtaxerce  ait  été  appelé  Longue- 


24  DES  TRAVAUX  d' ERUDITION. 

main  parce  que  les  bras  lui  tombaient  jusqu  au 
genou ,  et  non  à  cause  qu'il  avait  une  main  plus 
longue  que  l'autre  ;  et  il  ajoute  qu'il  y  a  des  au- 
teurs graves  qui  affirment  que  c'était  la  drœte  ; 
qu'il  croit  néanmoins  être  bien  fondé  à  soute- 
nir/]ue  c'est  la  gauche.  ]» 

Si  à  cette  peinture  si  vive  et  si  originale  vous 
joignez  le  caractère  que  Molière  a  tracé  de  ce 
savant 

Qui ,  pour  avoir  un  nom  qui  se  termine  en  es , 
Se  faisait  appeler  oionsieur  Caritidès  , 

vous  aurez  une  provision  de  plaisanteries  du 
meilleur  aloi,  et  assez  fécondes  pour  fournir 
matière  à  de  nombreuses  colonnes  de  critiques. 
Reste  à  savoir  si  ces  critiques  trouvent  encore 
aujourd'hui  leur  application;  si  c'est  dans  l'étude 
de  l'antiquité  qu'il  faut  aller  djiercher  le  pédan- 
tisme  en  1855 ,  ou  s'il  ne  se  serait  pas  trans- 
porté ailleurs ,  comme  dans  quelques  domainei^ 
dépendants  de  la  politique ,  je  suppose. 

Le  fait  est  qu'il  nous  arrive  souvent  de  voir 
traiter  avec  une  inconcevable  légèreté  des  ques- 
tions littéraires  importantes  ;  et  ceux  qui  pui- 
sent leur  opinion  dans  ces  jugements  sabrés 
conservent  ainsi  des  préjugés  qu'ils  regardent 


DES  TRAVAUX  d'ÉRUDITIOJV.  2  5 

comme  des  idées  de  progrès,  par  cela  seul 
qu'on  les  leur  présente  dans  un  style  nouveau 
et  brillant.  Que  de  formes  nouvelles  savent 
ainsi  à  rajeunir  des  observations  aujourd'hui 
hors  de  mise  !  Combien  de  gens  ont  vécu  et 
même  vivent  encore  sur  Voltaire ,  quoique  son 
règne  soit  fini ,  et  fort  justement  ;  car,  de  tous 
les  despotismes ,  celui  qu'exerce  l'esprit  de  sar- 
casme et  de  persiflage  me  parait  le  plus  intolé- 
rable. Sous  un  tel  règne ,  en  vain  rédame-t-on 
le  droit  de  traiter  sérieusement  les  choses  sé- 
rieuses ,  si  les  hommes  qui  tiennent  le  sceptre 
de  la  moquerie  ont  fantaisie  de  les  traiter  au- 
trement. 

Voltaire  et  les  encyclopédistes  avaient  intro- 
duit 1^  monarchie  et  l'aristocratie  dans  les  let- 
très ,  qui  doivent  toujours  rester  une  répubUque. 
Le$  grands  événements  qui  leur  succédèrent 
firent  envisager  avec  une  sorte  d'indifférence  ces 
questions  spéculatives  où  ils  avaient  porté  tant 
de  passion.  Les  sciences  exactes  jouirent  alors 
4  une  influence  presque  exchiisive;  alors  sur- 
tout brilla  dans  tout  son  éclat  la  première 
classe  de  l'Institut ,  aujourd'hui  l'académie  des 
sciences.  Elle,  éclipsa  tout  le  reste ,  et ,  pour  ne 


26  DES  TRAVAUX  d'ÉRUDITION. 

parler  que  de  racadémie  des  inscriptions  et 
belles-lettres ,  en  ce  temps  la  troisième  classe 
de  l'Institut,  il  était  diiBcile  que  ses  travaux 
fussent  compris  et  appréciés  d'une  époque  qui 
se  contentait  de  YHisloire  de  France  d'Anque- 
tîl.  Aussi  ces  travaux  continuaient -ils  dans 
une  espèce  d'obscurité;  les  académiciens  les 
plus  distingués  se  tenaient  à  l'écart ,  et  les  hon- 
neurs de  l'érudition  étaient  feits  par  des  hommes 
qui  n'étaient  pas  les  premiers,  tels  que  M.  Lan- 
glès  pour  les  langues  de  l'Orient,  M.  Gail  pour 
la  littérature  grecque. 

n  n'en  est  pas  tout-à-iait  ainsi  aujourd'hui. 
L'académie  des  sciences  conserve  toujours ,  il 
est  vrai ,  une  haute  influence  par  des  travaux 
féconds  en  applications  directes.  Peut-être,  dans 
l'attention  qu'elle  ne  cesse  d'exciter ,  le  culte  de 
l'industrie  l'emporte-t-il  aujourd'hui  sur  celui 
de  la  gloire  scientifique  ;  en  tous  cas ,  les  au- 
tels de  la  science  restent  fréquentés.  Mais  ce 
qui  a  pris  une  véritable  popularité ,  c'est  l'étude 
de  l'histoire.  Dans  mi  temps  oii  toutes  les  tra- 
ditions se  perdent,  et  où  tant  d'incertitude 
règne  sur  les  sujets  les  plus  importants,  les 
meilleurs  esprits  ont  senti  la  nécessité ,  non  pas 


DES  TRAVAUX  d'ÉRUDITION.  27 

de  s'isoler  des  temps  modernes  œmme  Herma- 
goras ,  qui  croyait  Henri  IV  fils  de  Henri  III  ^ 
mais  de  rattacher  une  exacte  connaissance  de 
ces  temps  modernes  à  l'étude  approfondie  des 
temps  passée.  Des  recherches  sur  le  moyen- 
âge  ,  sur  l'antiquité ,  sur  les  peuples  étrangers , 
leur  langue ,  leurs  opinions ,  leurs  coutumes  « 
n'ont  plus  paru  des  objets  Êdts  pour  défrayer 
la  bonne  humeur  des  esprits  plaisants. 

Pourtant  rien  n'est  commode  conune  l'esprit 
tout  Êdt ,  et  rien  n'est  difficile  comme  de  dis- 
tinguer dans  sa  propre  tête  ses  idées  d'avec  sa 
mémoire.  Avec  cela ,  les  critiques  ressemblent 
trop  souvent  à  des  juges  qui  chercheraient  à 
attirer  toutes  les  causes  à  leur  tribunal  y  sans 
s'embarrasser  de  la  compétence  de  sa  juridiction. 
On  aime  à  parler  de  tout  dans  un  feuilleton,  et, 
comme,  en  général,  les  savants  mêmes  ignorent 
plus  de  choses  qu'ils  n'en  savent ,  il  résulte  de 
ces  causeries  avec  le  pubhc  bien  du  réchauffé, 
bien  du  r^ttu ,  souvent  des  contradictions  et 
des  anachronismes.  À  des  éloges  sur  ce  goût 
de  l'histoire,  sur  cette  vénération  pour  nos 
monuments,  sur  cette  liberté  dans  les  créations 
de  l'artiste  et  de  l'écrivain ,  sur  cette  renais- 


28  DES  TRAVAUX  d' ERUDITION. 

sance  de  la  renaissance,  en  un  mot,  qui  cherche 
à  se  manifester  aujourd'hui ,  vous  verrez  quel- 
quefois peut-être  se  joindre  des  railleries  sur 
le  corps  distingué ,  principal  foyer  où  se  sont 
conservées  ces  traditions  de  savoir  que  Ton  dé- 
sire exploiter  avec  tant  d'ardeur,  avec  trop 
d'ardeur  quelquefois;  car  la  connaissance 
d'une  chose  n'en  vient  pas  aussi  vite  que  le 
goût. 

Quelle  est  la  cause  d'une  telle  incoiQ^séquence 
dans  la  critique  ?  c'est  qu'en  louant  la  tendance 
vraiment  louable  l'écrivain  exprime  ses  propres 
observations;  en  dénigrant  mal-à*propos »  il 
n'est  que  l'écho  de  quelques  vieilles  boutades , 
qui ,  d'échos  en  échos ,  sont  arrivas  jusqu'à 
lui  >  qu'il  répète  parce  qu'il  les  trouve  p^laisan- 
tes  »  mais  sans  en  vérifier  la  justesse.  Pour  bîan 
critiquer  une  chose ,  c'est-à-dire  pour  lapcer 
des  traits  qui  portent ,  il  &ut  pourtant  la  con* 
naître  au  moins  aussi  bien  que  pour  en  parl^ 
sérieusement.  Aussi  les  meilleures  plaisanteries 
sur  certains  travers  de  l'érudit^n  sontreQes 
dues  à  l'abbé  Barthélémy-  Mais,  en  s'attaquant 
à  des  sujets  auxquels  on  estétr^iuger,  pn  risque 
de  frapper  à  faux ,  et  d'exciter  quelquefois  à  ses 


DES  TRAVAUX  d' ÉRUDITION.  29 

dépens  un  rire  dont  on  se  croyait  l'arbitre. 

La  faciKté  que  donne  la  littérature  quotidienne 
habitue  à  causer  en  écrivant  ;  la  plume  ne  se 
refuse  rien  de  ce  que  se  permettrait  la  tangue 
dans  une  conversation  sans  conséquence,  et 
Ton  oublie  ainsi  que  c'est  avec  la  France  en- 
tière qu'on  va  causer,  ne  fut-ce  que  pendant  un 
quart  d'heure.  Ce  laisser-aller  fait  donc  qu'on 
s'avance  trop  quelquefois  ;  mais  aussi  les  opi- 
nions n'ont  pas  cet  entêtement  qui  de  la  moin- 
dre contradiction  Élisait  jadis  jaillir  une  polé- 
mique interminable. 

Si  j'ai  dît  que  vouloir  ridiculiser  les  travaux 
de  l'académie  des  inscriptions  est  aujourd'hui 
un  anachronisme ,  j'ai  avancé  une  chose  fort 
inutile  à  établir  pour  toutes  les  personnes  qui 
sont  au  courant  de  ces  travaux.  Ces  personnes* 
là  savent  que  cette  académie  est  ^  avec  celle  des 
sdénces ,  la  partie  vraiment  active  et  utile  de 
l'Institut.  Tout  en  rendant  hommage  à  l'acadé- 
mie française ,  à  celtes  des  beaux-arts  et  dés 
sciences  morales  ;  on  doit  convenir  que  la  tJiéo- 
rîe  du  bemi  est  changeante  dans  les  arts  et  les 
lettres.  Boileau  avait  dit  :  «Rien  n'est  beau  que 
lé  vrai.  »  UnenoUwBepoétiqueavouluprouvOT 


50  DES  TRAVAUX  d'ÉRUDITION. 

que  la  plus  grande  partie  du  vrai ,  c'est  le  laid; 
et  elle  en  a  conclu  que  le  laid  est  le  beau ,  plus 
encore  que  le  beau  lui-même.  Voilà  une  mine 
féconde,  et  il  peut  se  passer  beaucoup  de  temps 
avant  que  l'imitation  systématique  du  laid  soit 
épuisée.  Si  nous  passons  aux  arts ,  que  peut 
sur  les  libres  allures  des  artistes  l'autorité  con- 
testée d'un  aréopage  académique?  La  même 
chose  a  lieu  pour  les  sciences  morales  :  bien 
que  la  morale  soit  sans  doute  toujours  la  même, 
rien  n'est  changeant  comme  les  systèmes  de 
philosophie ,  et  rien  n'est  entêté  conune  leurs 
auteurs  ;  c'est  bien  à  eux  que  Ton  signifiera  une 
sentence  académique  ! 

n  n'en  est  pas  de  même  pour  les  sciences 
d'observation ,  et  pour  celle  des  faits  anciens 
dont  la  trace  s'est  perpétuée  par  des  monuments 
quelconques.  Là  on  est  disposé  à  reconnaître 
l'autorité  du  savoir ,  et  des  corps  d'élite  peuvent 
l'exercer  d'un  consentement  assez  unanime. 
Pour  voir  la  manière  dont  l'ancienne  académie 
des  inscriptions  a  rempli  cette  missicm ,  il  faut 
lire  ses  doctes  mémoires.  Mais,  nous  n'hésitons 
pas  à  le  dire ,  les  travaux  actuels  de  cette  com- 
pagnie surpassent  ceux  de  ses  devanciers.  En 


DES  TRAVAUX  d'ÉRUDITION.  Si 

voici  la  raison  :  à  Théritage  de  ses  prédéces- 
seurs elle  joint  maintenant  l'héritage  de  Tor- 
dre à  jamais  illustra  des  Bénédictins  ;  et,  par  le 
zèle  et  l'érudition  de  ses  membres ,  elle  se  mon- 
tre digne  de  ce  double  héritage. 

L'académie  des  inscriptions  et  belles-lettres 
applique  ses  laborieuses  investigations  à  l'his- 
toire des  hommes  et  de  leurs  sociétés ,  à  l'étude 
approfondie  de  la  filiation  ,  des  analogies  ou 
des  différences  des  langues ,  à  l'interprétation 
des  plus  anciennes  httératures ,  où  l'érudition 
parvient  à  retrouver  la  plus  grande  part  de  ce 
qu'un  siècle  présomptueux  regarde  comme  des 
innovations ,  car  ce  n'est  pas  d'hier  que  Salo- 
mon  a  dit  :  <  Rien  de  nouveau  sous  le  soleil.  > 

Restée  fidèle  à  l'étude  des  faits ,  sans  jamais 
sacrifier  aux  caprices  du  jour,  cette  grave  com- 
pagnie a  vu  revenir  à  elle  et  à  ses  études  une 
génération  avide  d'apprendre  l'histoire,  non 
plus  dans  ces  longs  résumés,  incomplets  et  sans 
couleur,  décorés  du  nom  d'histoires  générales , 
mais  à  ces  sources  vives  des  révélations  con- 
temporaines. Que  de  connaissances  se  ratta- 
chent accessoirement  à  ces  études  spéciales 
quand  on  en  comprend  toute  la  portée  !  la  géo- 


3  2  DES  TRAVAUX  d' ERUDITION. 

graphie ,  les  langues ,  la  paléographie ,  la  nu» 
mismatique ,  les  recherches  archéologiques, 
lattention  sérieuse  portée  sur  le  moyen-âge  aux 
imposants  monuments,  aux  institutions  fortes  ; 
enfin  partout  un  grave  examen  substitué  au 
persiflage  frivole. 

Ces  études ,  comme  on  les  entend  à  l'acadé- 
mie des  belles-lettres ,  sont  trop  profondes  pour 
être  accessibles  à  beaucoup  de  personnes  ;  et 
nous  ne  prétendons  pas  réclamer  pour  elles 
une  vogue  dont  elles  ne  sont  pas  susceptibles , 
et  qu'elles  sont  loin  de  rechercher.  Mais  aux 
personnes  qui  demandent  de  bonne  foi  des 
notions  exactes  sur  Tétat  de  l'érudition ,  répon-^ 
dons  par  des  Ëdts  incontestables ,  et  montrons 
du  moins  le  vide  des  plaisanteries  séculaires 
qu'une  critique  routinière  ne  cesse  de  répéter. 


COUP  D'OEIL 


SUR  L'ORIGINE  DE  L'ÉCRITURE, 


Les  découvertes  de  Férudition  moderne  sur 
les  écritures  de  raucienne  Egypte  doivent  feiire 
•considérer  l'origine  de  l'écriture  sous  un  point 
de  vue  nouveau.  Les  premiers  termes  de  cette 
question  doivent  ainsi  recevoir  plus  de  déve- 
loppements que  n'avait  pu  leur  en  donner  Mont- 
&ucon ,  et  des  développements  tout  différents. 
Tel  est  le  sujet  de  ces  considérations  sur  l'ori- 
gine de  l'écriture. 

Presque  toutes  les  traditions  de  l'antiquité 
classique  sur  les  commencements  de  l'écriture 
en  Grèce  en  attribuent  l'introduction  dans  ce 
pays  à  Gadmus.  Mais  il  ne  faut  jamais  perdre 
de  vue,  en  discutant  ces  questions  d'origines  chez 
les  Grecs ,  que  l'anthropomorphisme ,  leur  ca- 
ractère dominant ,  les  a  portés  à  tout  personni- 

I.  3 


34  SUR  l'origine  de  l'écriture. 

fier,  les  grands  événements  comme  les  grandes 
vertus,  comme  les  grands  vices.  Le  siècle  et  le 
pays  auxquels  se  rattachaient  la  découverte  et 
la  propagation  d'un  art  sublime  se  résumaient 
pour  eux  dans  un  héros  célèbre  ou  contempo- 
rain de  l'événement ,  ou  plus  souvent  son  com- 
patriote seulement,  si  Ton  peut  ainsi  parler. 
Triptolème  était  l'inventeur  de  la  charrue. 
Hercule  le  dompteur  des  monstres  ;  Dédale  re- 
présentait presque  tous  les  arts  d'application. .. 
Ainsi  Gadmus  passa  pour  avoir  inti^m't  ou 
môme  inventé  l'écriture. 

Ce  héros  florissait  au  commencement  du  sei- 
zième siècle  avant  Jésus-Christ.  Il  est  certain 
qu'un  genre  de  lettres  d'une  forme  très-ancienne, 
tombé  en  désuétude  à  l'époque  d'Hérodote^  était 
appelé  lettres  cadméennes  ;  Hérodote  rapporte 
même  avoir  lu  trois  inscriptions  de  ce  caractère 
sur  des  trépieds  du  temple  d'Apollon  Isménien 
à  Thèbes  :  <  J'ai  vu  moinnéme  des  lettres  cad- 

>  méennes,  gravées  sur  des  trépieds  dans  le 
»  temple  d'Apollon  Isménien  à  Thèbes  en 

>  Béotie  ;  elles  avaient  beaucoup  de  rapports 
»  avec  les  caractères  ioniens.  L'inscription  d'un 
»  de  ces  trépieds  portait  : 


SUR  LORIGIMB  DB  l'eCRITURE.  35 

<  Amphitryon  m'a  consacré  à  son  retour  de 
1  Téléboé.  » 

Or  cette  expédition  d'Amphitryon  est  juste- 
ment celle  pendant  laquelle  k  &ble  suppose  que 
Jupiter  prit  la  figure  de  ce  prince  pour  s'intro- 
duire auprès  de  sa  fenune  Alcmène.  L'inscrip- 
tion de  ce  trépied  répondait  donc  à  la  naissance 
d'Hercule ,  que  Fréret  place  à  l'an  1385  avant 
Jésus-Christ.  Hérodote  cite  ensuite  les  inscrip- 
tions des  deux  autres  trépieds ,  l'un  consacré 
du  temps  d'Œdipe  par  Scéus,  fils  d'Hippocoon , 
et  l'autre  par  Laodamas ,  fils  d'Êtéocle. 

n  n'y  a  aucun  doute  sur  l'existence  de  ces 
trépieds  et  de  leurs  inscriptions ,  puisque  Héro- 
dote les  avait  vus  ;  et  Y(m  n'a  jamais  le  droit  de 
su^q;>ecter  le  témoignage  de  ce  père  de  l'histoire, 
dont  toutes  les  assertions  personnelles  qu'on  a 
pu  vérifier  ont  été  reconnues  exactes.  Mais, 
quant  à  l'antiquité  de  ces  mêmes  inscriptions , 
on  conçoit  d'abord  qu'il  ait  pu  être  dans  l'inté- 
rêt des  prêtres  de  supposer  à  quelques  dbjets 
du  trésor  de  leur  temple  une  origine  ancienne 
et  héroïque ,  propre  à  exciter  la  vénératjpn  des 
peuples.  Cette  supposition  s'accorde  avec  l'c^i- 
nion  de  ceux  qui  regardent  l'écriture  grecque 


V 


36  SUR  l'origine  de  l'écriture. 

comme  postériem^  à  Homère.  Nous  allons  d'a- 
bord exposer  cette  opinion. 

Lies  plus  anciens  monuments  de  la  littérature 
grecque,  tous  bien  postérieurs  aux  époques 
que  nous  venons  d'indiquer,  ne  font  aucune 
mention  de  l'écriture ,  et  paraissent  avoir  été 
composés  avant  que  l'usage  en  fût  répandu  dans 
la  Grèce.  Ils  furent  d'abord  transmis  de  bou- 
che en  bouche  par  la  mémoire ,  faculté  bien 
plus  développée  chez  les  hommes  avant  que 
l'art  d'écrire  ne  vînt  la  suppléer  en  partie.  Ho- 
mère lui-même  (car  nous  nepouvons  nous  ré- 
soudre à  dire  avec  une  nouvelle  école  de  criti- 
que :  les  auteurs  de  l'Iliade),  Homère ,  qui  passe 
en  revue  la  nature  et  la  société  tout  entières , 
et  qui  n'est. étranger  à  aucune  des  connaissan- 
ces de  son  temps ,  ne  dit  pas  un  mot  d'un  art 
qui  n^aurait  pas  manqué  d'appeler  ses  observa- 
tions s*il  en  eût  eu  connaissance.  On  sait  que 
le  seul  passage  où  l'on  aurait  pu  voir  quelque 
mention  de  l'écriture  est  celui-ci  : 

«  Prœtus  envoya  Bellérophon  en  Lycie ,  et 
»  lui  donna  des  signes  funestes ,  traçant  dans 
»  une  tablette  fermée  beaucoup  de  choses  per- 
>  nicieuses.  »  (Iliade^  VI,  168,  suiv.  ) 


SUR  l'origine  de  l'egriturb.  87 

Le  mot  sêmata  qu'Hérodote  emploie  dans 
cette  locution  ^Xessigms  phéniciens  de  Cadmus, 
c'estnàrdire  les  lettres,  a  feiit  remarquer  à  ma- 
dame Dacier  que  tel  pouvait  être  le  sens  de  œ 
mot  dans  ce  passage  d'Homère.  Mais,  aucun  au- 
tre passage  du  poète  ne  corroborant  cette  expli- 
cation ,  il  est  bien  plus  naturel  de  donner  à  sê- 
mata le  sens  de  signes  convenus  ou  symboles 
particuliers ,  comme  étaient  fes  signes  de  Thos^ 
pitalité.  Quai^t  au  verbe  graphci,  qui  s'applique 
à  tous  les  arts  graphiques ,  il  est  bien  plus  simr 
pie  de  le  traduire  la  par  tracer  qae  par  écrire. 
Sid'écriture  eût  été  connue  en  Grèce  du  temps 
d'Homère ,  les  deux  grands  poèmes  qui  lui  sont 
attribués  auraient  contenu  plusieurs  allusions 
à  cet  art.  Quel  est  le  poème  de  quelque  étendue 
oii  l'on  trouverait  un  pareil  silence^  sur  un  art 
qui  devait  pourtant  paraître  d'autant  plus  re^ 
marquable  à  un  esprit  observateur  qu'il  aurait 
été  plus  nouveau  ? 

Or  V Iliade ,  quelque  opinion  que  l'on  émette 
5ur  son  auteur,  est  nécessairement  postérieure 
au  siège  de  Troie,  dont  la  prise,  fixée  à  l'an  1282 
avant  Jésus-Christ  est  plus  récente  d'au  moins 
\m  ouart  de  siècle  que  les  derniers  personna- 


58  SUR  l'origine  de  l'écriture. 

ges  th^iKÔns  dtés  par  Hérodote  comme  dona- 
teorsdeslrépieds  dont  fl  a^art  lu  les  insci^ 
Si  récritiire  e6t  été  alors  comme  en  Béotie ,  les 
Thébainsqui  étaient  an  si^  de  Troie,  qnHo- 
mèreappdle  m^e  Cadméiônés^  descendants  de 
Cadmus ,  et  qui  ont  donné  leur  ncmi  an  catalo- 
gue des  Yaisseanx ,  <^anté  par  les  rapsodes  sous 
le  titre  de  Bceotia,  les  Thébains,  disons-nous , 
n'aurai^Qt  pas  manqué  d'apporter  a^ec  eux  et  de 
répandre  parmi  tous  les  Grecs  de  Fannée  les 
notions  de  l'écriture. 

On  sent  qu'à  côté  de  ce  »lence  des  plus  an- 
ciennes compositions  poético-historiques ,  quel- 
ques assertions  d'auteurs,  compsffatiyement 
modwnes ,  sont  sans  aucun  poids  pour  les  par- 
tisans de  l'opinion  que  nous  exposons.  Us  n^hé- 
sitent  pas  à  rejeter  comme  erronées  celles  de 
Pline  et  de  Phflostrate  qui  attribuent  à  Pab- 
mède  pendant  le  siège  de  Troie  Tinv^ition  de 
plusieurs  lettres  ou  même  de  l'alphabet  en 
tier.  Enfin  ils  voient  un  des  nombreux  anachro- 
nismes  de  l'Enéide  dans  le  passage  où  Virgile 
fait  écrire  un  vers  à  Énée  : 

Rem  carmiae  signo. 

i£neas  hxc  de  Daoais  victoribus  arma. 

(L.  III,  V.  i87,  sq.) 


SUR  l'originb  de  l'écriture.  39 

Si  donc  nous  reftisons  d'admettre  les  tradi- 
âons  classiques  sur  l'origme  de  l'écriture  en 
Grèce ,  il  nous  &ut  ch^x^her  dans  les  faits  his- 
toriques un  indice  que  ne  détruisent  plus  des 
preuves  contraires.  Et  nous  trouvons  cet  in- 
dice peu  de  temps  après  Homère ,  auquel  les 
chrcmologistes  assignent  pour  époque  la  fin  du 
dixièsne  siècle  avant  Jésus-Christ,  Lycurgue , 
né  vingt-iâx  ans  avant  la  fin  de  ce  siècle ,  et  par 
conséquent  en  partie  contemporain  d'Ife>mère, 
inrolongea  sa  carrière  jusqu'à  la  cinquante- 
neuvième  annéedu  siècle  suivant  ;  et,  le  premier, 
il  mit  par  écrit  ces  deux  grands  poèmes  d'Ho- 
mère, qu'il  fit  amsi  connaître  à  toute  la  Grèce, 

Cette  poésie  sublime  ,  les  chants  instnictiis 
et  hamnonieux  d'Hésiode ,  les  fortes  institutioms 
de  Lycurgue  y  nous  montrent  alors  une  bien 
grande  époque  de  fermentation  intellectuelle. 
La  mémoire  de  l'homme  n'allait  plus  sdEre  à 
la  conservation  des  œuvres  de  son  génie*  Anssi 
est-ce  à  cette  époque ,  c'est-à-dire  dans  la  pre- 
mière ,  moitié  du  neuvième  siècle  avant  Jésus- 
Chri^ ,  que  Léon  Allatius  assigne  l'introduc- 
tion de  récriture  en  Grèce.  Elle  y  précéda 
d'environ  deux  siècles  l'histœre  en  prose.  Car 


AO'  SUR  L  ORIGINE  DR  l'ëCRITURE. 

le  plus  ancien  prosateur  grec  que  nous  con- 
naissions de  nom  est  Gadmus  de  Milet ,  qui  vi- 
vait dans  le  conunencement  du  sixième  siècle 
avant  Jésus-Christ ,  et  qui  est  ainsi  antérieur  à 
Hérodote  à  peu  près  d'un  siècle» 

Mais  il  existe  sur  cette  même  question  de 
l'introduction  de  Técriture  en  Grèce  une  autre 
opinion  fort  imposante  par  les  personnes  qui 
l'ont  soutenue.  M.  le  marquis  de  Fortia ,  dans 
son  Essai  sur  l'origine  de  l'écriture ,  a  même 
consacré  un  chapitre  entier  à  l'histcnre  de  cet 
art  en  Grèce  avant  Homère.  A  l'appui  de  ses 
savantes  considérations ,  l'on  peut  ajouter  que  ^ 
si  l'introduction  de  l'écriture  en  Grèce  eût  été 
de  beaucoup  postérieure  à  la  guerre  de  Troie , 
cet  événement  se  fiiit  ainsi  trouvé  à  peu  près 
contemporain  des  temps  historiques ,  et  nous 
aurions  probablement  sur  sa  date  des  indica- 
tions plus  précises.  Quant  au  silence  d'Homère, 
sans  disconvenir  de  la  gravité  de  cette  objec- 
tion ,  elle  pourrait  être  réfutée  jusqu'à  un  cer- 
tain point ,  en  admettant  que  l'écriture  »  bien 
que  connue  en  Grèce ,  a  pu  y  rester  des  siècles 
à  peu  près  sans  usage ,  faute  de  matières  com-^ 
modes  pour  écrire^ 


SUR  l'origine  de  l'écriture.  41 

M,  de  Fortia ,  d'après  le  témoignage  des  au- 
teurs grecs  et  latins,  place  l'introduction  de 
l'écriture  en  Grèce  au  seizième  siècle  avant 
Jésus-Christ ,  époque  remarquable  dans  l'his- 
toire primitive  de  ce  pays  par  les  colonies 
d'Égyptiens  et  de  Phéniciens  qui ,  d'après  les 
traditions  helléniques ,  vinrent  alors  porter  le 
flambeau  de  la  civilisation ,  Gécrops  dans  l'At- 
tique,  Gadmus  en  Béotie,  Danaûs  dansl'Ar- 
golide.  M.  Letronne  a  présenté  récemment 
cette  partie  des  origines  grecques  sous  un  jour 
nouveau,  en  refusant  aux  Égyptiens  la  part 
qu'on  leur  a  donnée  jusqu'à  présent  dans  la  ci- 
vilisation de  la  Grèce.  En  admettant  même  son 
savant  système  pour  les  colonies  du  seizième 
siècle  avant  Jésus-Ghrist  dont  nous  venons  de 
parler ,  on  pourrait  encore  ne  pas  rejeter  la 
tradition  d'une  colonie  antérieure  de  trois 
siècles ,  celle  d'Inachus  dans  le  nord  du  Pélo- 
ponnèse ,  au  dix-neuvième  siècle  avant  Jésus- 
Christ  ,  à  cette  époque  où  la  tyrannie  des  Hyc- 
sos  ou  rois  pasteurs  dut  forcer  à  de  lointaines 
émigrations  un  grand  nombre  d'Égyptiens.  Si 
cette  antique  colonie  n'imprima  pas  à  la  nais- 
sante société  de  la  Grèce  ces  formes  de  la  société 


42  SUR  L  ORIGINE  DE  L  ECRITURE. 

égyptiemie  que  BL  Letronne  voudrait  y  yoir 
pour  reconnsutre  la  présence  de  colons  ^yp- 
tiens ,  on  pourrait  l'attribuer  au  peu  d'exten- 
sion de  leur  domination,  joint  à  leur  petit 
nombre ,  que  l'état  de  la  navigation  dans  ces 
temps  reculés  rend  fort  probable.  Alors  ils  se 
seraient  modifiés  peu  à  peu  par  l'influence  du 
climat  et  des  habitudes  de  leur  nouvelle  patrie, 
plutôt  que  d'attirer  celle-ci  au  joug  de  leur  d- 
vilisation« 

Cette  question ,  du  reste ,  n'a  qu'un  rappcMrt 
très-vague  à  celle  de  l'introduction  de  l'écriture 
en  Grèce ,  puisqu'il  est  assez  naturel  de  sixp- 
poser  qu'Inachus  et  ses  compagnons ,  ou  n'ap- 
portèrent pas  avec  eux  la  science  de  l'écriture 
(  bien  que  connue  alors  en  Egypte  ) ,  ou,  absor- 
bés par  la  nécessité  de  leur  existence  dans  ce 
pays  nouveau  et  sans  doute  presque  sauvage , 
ne  s'occupèrent  pas  de  transmettre  cette  science 
à  leurs  descendants.  D'ailleurs  ,  si  l'on  prend 
pour  guides  les  traditions  rapportées  par  les 
anciens  auteurs  (  et  c'est  là  le  fondement  de  la 
seconde  opinion  que  nous  exposons  ) ,  on  ad- 
mettra que  les  Grecs  durent  leur  écriture  aux 
Phéniciens  par  Gadmus. 


SUR  l'origine  j)b  l'écriture.  A3 

Cette  origine  phénicienne  de  récriture  grec- 
que est  un  fait  qui  n'est  point  contesté.  Mais 
les  Grecs,  en  rendant  cet  honunage  aux  Phéni- 
ciens ,  les  ont  regardés  ccNoame  les  premiers  in- 
venteurs de  récriture.  Cette  opinion  était  pas- 
sée de  raatiquité  classique  chez  les  modernes. 
Elle  dut  s'y  maintenir,  et  s'y  maintint  en  effet 
jusqu'aux  importantes  recherches  dirigées  avec 
tant  de  sagacité  et  de  bonheur  dans  ces  dw- 
iiières  années  sur  les  divers  systèmes  d'écriture 
de  l'antique  Egypte. 

Les  premières  clartés,  portées,  conune 
chacun  sait ,  par  M.  le  baron  Silvestre  de  Sacy 
sur  l'inscription  trilingue  *  de  Rosette ,  vin- 
rent à  recevoir  une  extaision  inattendue  de 

'^  L'épithète  trilingue,  appliquée  à  riAscriptlon  de  Ro- 
sette y  peut  sembler  impropre ,  en  ce  sens  que,  sur  les  trois 
colonnes  d'écritures  différentes,  deux  sont  en  égyptien.  Mais 
on  a  fait,  jusqu'à  présent,  si  peu  de  chemin  dans  rintelii- 
gence  de  cette  partie  de  Tinscription ,  que  Ton  n'est  pas  en 
droit;d'affirmer  que  la  langue  représentée  parle  caractère  hié- 
roglyphique fût  la  même  que  celle  du  caractère  démotique. 
S'il  y  a  de  la  différence  entre  les  deux ,  c'est  à  la  dernière 
que  répondrait  le  copte  ;  et  l'inscription  serait  réellement 
trilingue.  Nous  devons  cette  observation  à  notre  savant  ami 
M.  Wladimir  Brunet. 


dix  SUR  l'originb  de  L*ECR1TURE. 

M.  le  docteur  YoBng ,  qui  s'appup  d'une  base 
inébranlable ,  l'identité  de  la  langue  copte  avec 
l'ancien  égyptien,  identité  démontrée  par 
M.  Etienne  Quatremère  avec  une  évidence  déjà 
si  féconde  en  grands  résultats.  La  sagacité 
pénétrante  et  investigafripe  de  feu  M.  Gham-* 
pollion  porta  bientôt  dans  une  voie  de  rapide 
perfectionnement  ces  études  nouvelles,  où  il 
fut  secondé  par  les  travaux  auxiliaires  de 
MM,  Akerblad ,  Sak  ,  Peyron ,  Rosellini , 
Brown ,  de  Kosegarten-,  et  par  les  travaux  , 
pour  ainsi  dire  parallèles ,  de  AOf  •  Hase  et  Le- 
tronne.  Cette  question ,  jusqu'alors  en  appa- 
rence insoluble ,  et  c[ui  n'avait  inspiré ,  avant 
M.  de  Sacy,  que  des  extravagances  *  ,  se 
trouva  ainsi  tellement  illuminée ,  que  l'on  put 
passer  avec  certitude  des  Phéniciens  aux  Égyp- 
tiens ,  et  là  trouver  sinon  la  naissance  précise 
d'un  art  dont  est  provenue  toute  civilisation ,  au 
moins  remonter,  en  le  suivant,  jusc[u'à  des 
siècles  très-reculés;  et  enfin,  de  l'examen  de  sa 

*  On  croit  pouvoir  qualiGer  ainsi  les  volumineux  travaux 
du  père  Kircher  et  de  ses  disciples ,  dont  le  docteur  SeySartb 
a  voulu  encore  récemment  soutenir  les  doctrines ,  même  de- 
puis Ghampollion. 


SUR  l'origine  de  l'écriture.  45 

marche  pendant  un  aussi  long  période ,  tir^ 
les  inductions  les  plus  vraisemblables  sur  ses 
premiers  essais. 

L'antique  Egypte ,  berceau  de  là  civilisation 
humaine ,  centre  d'où  ont  rayonné  en  Orient  et 
en  Occident  tous  les  enseignements  divers  qui 
ont  policé  le  monde ,  possédait  et  conserve  en- 
core sur  ses  gigantesques  édifices  les  caractères 
mystérieux  d'un  langage  que  son  impénétrable 
obscurité  avait  &it  regarder  jusqu'ici  par  les 
anciens  et  les  modernes  comme  en  dehors  de 
toute  comparaison.  Pourtant  l'opinion  géné- 
rale était  qu'il  représentait  seulement  les  idées. 
Peut-être  se  trouvait-il  ainsi  le  type ,  non  seu- 
lement de  l'écriture  idéographique  des  peuples 
les  plus  lointains  de  l'Orient ,  mais  encore  des 
signes  numériques ,  auxquels  s'applique  si  fa- 
vorablement le  principe  idéographicpie  qu'au- 
jourd'hui en  Occident  et  en  Orient  les  mêmes 
chiffres  sont  employés  par  des  peuples  dont 
l'écriture  diffère  autant  que  le  langage. 

Il  n'entre  pas  dans  les  bornes  étroites  de  no- 
tre sujet  de  retracer  les  inductions  successives 
au  moyen  desquelles  MM.  Young  et  Champol- 
hon ,  autorisés  par  M.  Etienne  Quatremère  à 


4Ô  ,         SUR  l'origine  de  l'écriture. 

œnsidérw  le  œpte  comme  la  langue  des  anciens 
Égyptiens ,  ont  reconnu  dans  les  hiéro^yphes 
un  grand  nombre  de  caractères  phonéticpes  ; 
comment  l'emploi  de  ces  caractères ,  que  l'on 
crut  d'abord  réservés  à  exprimer  quelques  noms 
propres  étrangers ,  dont  le  son  ne  réveillait  au- 
cune idée  égyptienne ,  lut  étendu ,  principale*- 
m^it  par  M.  Ghampollion ,  à  presque  tous  les 
noms  propres  égyptiens ,  et  même ,  selon  son 
opinion,  à  une  grande  partie  des  autres  mots  *  ; 
enfin  comment  la  comparaison  de  plusieurs 
papyrus  avec  la  pierre  de  B^osette  a  lait  referou^ 
ver  les  différents  genres  d'écritures  égyptiennes 
mentionnés  par  saint  Clément  d'Alexandrie , 
dans  ks  genres  suivants  que  l'on  a  nettement 
distingués  :  l'Hiéroglyphique  ou  caractère  mo- 
numental ;  le  même  caractère  simplifié  par  les 
prêtres  pour  s'en  servir  avec  le  calamus  d'une 
manière  cursive ,  c'est  lliiératique  ou  sacenkv- 
taie  ;  et  enfin  l'enchorique  ou  démotique ,  à  l'u- 

*  Selon  Ghain{)ollion ,  dans  les  inscriptions  hiéroglyphi- 
ques ,  les  trois  quarts  sont  phonétiques.  Mais ,  comme  il  faut 
plusieurs  signes  phonétiques  pour  exprimer  un  mot ,  tandis 
qu'il  ne  faut  qu'un  seul  signe  symbolique ,  il  se  peut  que  les 
signes  phonétiques,  bien  que  plus  nombreux ,  expriment 
moins  de  mots. 


SUR  l'origine  db  l'écriture.  t\l 

sage  du  reste  de  b  nation  :  il  dmve  entièrement 
de  l'hiératique ,  et  paraît  être  presque  entière^- 
ment  phonétique ,  d'après  GhampoUion ,  con- 
tredit en  cela  par  M.  de  Fortia  et  par  d'autres 
savants. 

Ici  qu'on  nous  permette  de  donner  quelques 
instants  d'examen  à  la  filiation  de  ces  trois  écri* 
tures  égyptiennes*  Si  nous  cherchons  à  nous 
représenter  les  tâtonnements  qui  ont  accompa- 
gné les  premiers  commencements  de  l'art  d'é- 
crire ,  nous  manquons  de  données  positives , 
puisque  l'écriture  hiéroglyphique  se  présente , 
tout  or^uoisée  avec  son  mélange  régulier  d'i- 
déographie et  de  phonétisme ,  à  des  époques 
antérieures  aux  détails  de  l'histoire ,  M.  Ghanih 
polliou:  ayant  lu ,  dans  une  légende  de  la  partie 
la  plus  ancienne  du  temple  de  Karnac,  le  nom 
de  Mandouéi  I^'',  chef  de  la  seizième  dynastie  y 
l'Osymandias  des  Grecs  y  et  dont  le  règne  ré- 
pond de  l'an  2272  à  l'an  2222  avant  Jésus- 
Ghrist ,  d'après  les  calculs  chronologiques  de 
M.  GhampoUion  Figeac. 

Gette  chronologie  s'accorde  très-bien  avec 
celle  de  l'Écriture-Sainte ,  puisque  la  naissance 
d'Abraham  se  rapporte  à  la  première  année  du 


48  SUR  L  ORIGINE  D£  L  ECRITURE. 

règne  de  ce  Pharaon,  chef  de  la  seizième  dynas- 
tie; et  c'est  seulement  à  la  fin  delà  dix-huitième 
que  Moise  sortit  d'Egypte  avec  le  peuple  de  Dieu . 
Ainsi  l'on  conçoit  comment  ce  peuple ,  qui  était 
resté  plus  de  deux  siècles  en  Egypte ,  en  em- 
porta la  connaissance  de  l'écriture ,  dont  il  fit 
peut-être  le  premier  un  usage  purement  pho- 
nétique, A  cette  époque  lui  furent  données  les 
tables  de  la  loi  (1493  avant  Jésu&^hrist),  On  voit 
donc  la  concordance  parfaite  de  ce  grand  événe- 
ment avec  l'histoire  de  l'écriture  ;  et  c'est  la  pre- 
mière fois  qu'il  en  est  &it  mention  dans  la  Bible. 
S'il  n'y  a  rien  de  plus  ancien ,  en  foit  de  car- 
touche dénominateur,  que  le  nom  de  Man- 
douéi  I®^  nous  serons  obligés,  pour  faire  remon- 
ter plus  haut  les  recherches  sur  l'art  d'écrire,  de 
recourir  à  des  conjectures  appuyées  sur  quel- 
ques textes.  Mais  ils  sont  loin ,  dans  une  ques- 
tion de  ce  genre ,  d'avoir  l'autorité  des  monu- 
ments. M.  Letronne  a  démontré  que  la  descrip- 
tion du  tombeau  d'Osymandias ,  donnée  par 
Diodore,  n'a  pas  de  fondement  réel*,  et  re- 

*  Bien  qu'une  partie  du  temple  de  Karnac  ait  été  donnée 
dans  le  grand  ouvrage  sur  TEgypte  comme  ce  tombeau  d'O- 
symandias. 


SUR  l'origine  de  l'écriture.  ii9 

pose  sur  un  œnte  de  cicérone  iait  sans  doute  à 
cet  historien.  Aussi  nous  n'invoquerons  pas*  ce 
passage  y  comme  l'avait  Êdt  fi^  Ghan^Uion  \ 
pour  établir  qu'il  y  avait  dans  œ  tombeau 
une  nombreuse  bibliothèque.  Car  à  quoi  servi- 
raient les  austères  vérifications,  de  la  sdenoe  si 
l'on  retombait  toujours  dans  les  mêmes  erreurs? 
Un  &it  reste  toujours  de  ce  cartouche  da  Man- 
dpuéi  l^^  ou  Osymandias ,  lu  par  Ghampollion, 
c'est  que  le  caractère  phonétique  existait  du 
temps  de  ce  roi.  Probablement  un  si  grand  pas 
dans  la  science  de  l'émture  s'était  &it  pendant 
les  siècles  écoulés  entre  le  r^^ne  de  ce  Pharaon 
et  celui  du  prenûar  roi  Menés ,  contre  lequel 
des  formules  de  malédiction  avaient  été  inscri- 
tes dans  les  temples  ^[ypdens ,  çn  exépuûon 
du  jugem^it  solennel  porté  contre  la  mémicHre 
de  ce  prince  par  1^  nation.  Best  permis  de  sup- 
poser que  ces  formules  n'étaient  que  quelques 
signes  figuratifs  sans  système  r^ulier,  comm^ 
les  sêmata  d'H(»Qjère ,  dont  nous  avons  parlé. 
Le  caractère  de. gravité,  de  consistance, 
qu'ofiire  en  toutes  choses  l'antique  Egypte ,  doit 


i   i 


*  Seconde  Lettre  à  M.  le  4uc  de  Blacas,  page  16. 
I.  4 


50  SUR  l'origine  de  l'écriture. 

bire  attribuer  à  cetart<)es  progrès  lente  et  son- 
tenus.  On  pourrait  se  représenter  les  premiers 
essais  de  l'écriture  comme  se  confondant  avec 
ceux  du  dfôsin^  Les  progrès  les  plus  voisins  de 
cette  origine  seraient  l'introduction  d'un  prin- 
dpe  r^ulateur,  déterminant  la  signification  de 
chaque  figure  et  en  écartant  l'arlntraire.  C'est 
le  prindpe  symbolique  d'où  saint  Glémait  d'A- 
lexandrie Eût  dériver  le  caractère  kyriologique 
par  imitation ,  le  tropique  et  Ténigmatiquë.  Le 
premier,  qui  est  tout  figuratif ,  conserve  les  plus 
anciennes  traces  de  l'art ,  puisqu'il  consiste 
dans  rimitation  des  objets  eux-mêmes;  mais 
les  perfectionnements  successifs  réduisent  par 
la  suite  ce  caractère  kyriologique  au  moindre 
rôle.  Le  second  (le  tropique)  conserve  toujours 
un  rôle  beaucoup  plus  important ,  cémme  d'tan 
U3age  plus  étendu  et  plus  c(»nmode  ;  réveillant 
une  idée  accessoire ,  non  seulement  par  là  re- 
présentation de  l'objet  auquel  elle  se  rattache , 
<baîs  par  telle  partie  convenue  de  cet  objet. 
Ainsi  une  partie  du  corps  du  lion  pourra  rè^yré- 
senter  tme  des  princîpdes  qualités  de  cet  ani- 
mal ;  mais  pour  s'entendre  il  sera  nécessaire  de 
déterminer  qudle  partie  ^t  quelle  qualité.  A 


SUR  l'origine  db  l^ecritcjre.  51 

plus  forte  raison,  cette  détermination  sera-t-elle 
ûéoessaire  pour  le  troisième  caractère ,  Ténig- 
matique ,  comme  le  serpent  représentant  la  ré- 
vélation dès  planètes. 

PoiMP  l'époque  où  serait  venu  s'ajouter  à  ces 
premiers  progrès  le  principe  phonétique  qui 
renferme  la  véritaWe  origine  de  l'écriture  phéni- 
cienne et  de  tous  les  autres  alphabets ,  nous 
avons  le  long  espace  dé  temps  rempli  par  quinze 
dynasties  antérieures  à  Osymandiâs.  Ce  prin- 
cipe fiit-il  introduit  dans  l'écriture  égyptienne 
par  la  connaissance  que  les  prêtres  eurent  de 
l'écriture  cuûéifcM'me ,  qui  est  alphabétique  et 
dont  l'antiquité  parait  n'être  pas  moins  respec- 
table en  Asie  que  celle  des  hiéroglyphes  en 
Afirique?  c'est  là  peut-être  le  point  le  plus  cu- 
rieux de  toiite  cette  question.  Si  cette  supposi- 
tion se  vérifiait ,  on  verrait  donc  l'Egypte  réu- 
nissant alors  en  un  seul  système  les  deux  sys- 
tèmeis  graphiques,  dont  les  Hébreux  ou  les 
Phéndciens  auraient  détaché,  pour  risolei*  de 
nouveau ,  le  principe  phonétique ,  au  moins  huit 
siècles  plus  tard ,  puisque  Tépoque  de  la  fiision 
est  nécessairement  antérieure  au  vingt- troisième 
siède  avant  léèùs-Ghrist ,  temps  où  vivait  ce 


Ôl2  sur  l'origine  De  l'ëCRITURE. 

Mandouéi  l^^  ou  Osymandias ,  dont  M.  Gham- 
poUion  explique  le  cartouche  dans  sa  seconde 
lettre  à  M.  le  duc  de  Blacas.  Les  résultats  qu'a 
déjà  obtenus  dans  l'étude  des  inscriptions  cu- 
néiformes M.  £ugène  Burnouf  peuvent  arri- 
ver au  point  d'éclaircir  cette  première  origine 
du  principe  phonétique  qui  s'introduit  partielle- 
ment dans  récriture  ég^^tienne ,  plus  de  vingt- 
trois  siècles  avant  Jésus-Christ.  Il  n'est  peut- 
être  pas  de  sujet  desrecherches  plus  intéressant 
dans  l'étude  philosophique  des  progrès  del'es» 
prit  humain. 

On  sait  aujourd'hui  par  quel  procédé  le  ca- 
ractère phonétique  s'introduisit  dans  les  hiéro- 
glyphes. La  représentation  d'objets  dans  les 
noms  égyptiens  desquels  on  considéra  seule-, 
meut  le  son  initial  vint  faire  l'office  de  lettres. 
Ces  objets ,  abrégés  dans  le  caractère  hiératique, 
y  prennent  déjà  une  forme  de  convention  desti- 
née seulement  à  les  rappeler.  Cette  forme ,  dont 
on  retrouve  encore  la  trace  dans  le  caractère 
démotique ,  indique  ainsi  la  chaîne  des  trois 
écritures  égyptiennes  ;  mais ,  suivant  Cham-. 
poUion,  la  démotique  est  surtout  phonétique. 
Pourtant  les  Egyptiens ,  à  qui  l'idéographie 


SUR  l'origine  DE  L*ÉCRITURE.  53 

était  si  familière ,  ne  renoncèrent  jamais  entiè- 

rement  à  son  emploi ,  même  en  écrivant  la  dé- 

•        •  •  •  * 

motique.  Certains  signes ,  employés  de  tout 
temps  pour  les  idées  les  plus  usuelles ,  comme 
ridée  di  homme,  offraient  l'avantage  d'écrire 
d'un  seul  trait  du  roseau  les  mots  qui  se  pré- 
sentaient le  plus  fréquemment ,  et  Ton  peut  dire 
qu'une  telle  combinaison  de  l'idéographie  avec 
le  phonétisme  est  peut-être  la  plus  heureuse  qui 
puisse  être  imaginée  dans  un  système  d'écriture. 
Le  phonétique  permet  de  tout  représenter;  et  l'i- 
déographie appliquée  aux  mots  lés  plus  usuels 
joint  à  cet  avantage  .celui  de  la  plus  grands 
promptitude  \ 

La  haute  civilisation  de  l'antique  Egypte ,  et 
les  restes  merveilleux  qui  nous  l'attestent  en- 
core sur  les  lieux  mêmes,  après  tant  de  siècles , 
s'accordent  bien  avec  ce  degré  de  perfection  de 

ê 

*  Les  Chinois  et  les  Japonais  ne  sont  pas  arrivés  à  cette 
perfection.  Bans  leur  écriture  idéographique,  ils  ont  aussi 
un  syllabaire  phonétique;  mais  il  sert  pour  les  noms  pro- 
pres, qui  sont  encadrés  dans  des  cartouches,  comme  sur  les 
inscriptions  hiéroglyphiques.  Cette  coïncidence  singulière 
avait  donné  lieu  à  Topinion  de  M.  de  Guignes,  au  sujet  de 
l'origine  égyptienne  des  Chinois. 


bâ  SUR  l'origine  DE  l'eCRITURE. 

récriture.  Nous  connaissons  très-imparfaite- 
ment cette  civilisation  si  ancienne.  Quant  aux 
points  de  supériorité  que  pourrait  avoir  incon- 
testablement la  nôtre,  peut-être  tiennent^ls 
seulement  à  Teffet  nécessaire  du  temps,  qui ,  en 
iaisant  fructifier  les  découvertes ,  met  à  profit 
pour  les  derniers  venus  toute  Texpérience 
amassée  successivement  par  leurs  devanci^s. 
Mais  qui  nous  dit  qu'un  aussi  riche  héritage  de 
sciences  et  d'observations ,  exploité  aujourd'hui 
par  un  peuple  con^me  étaient  les  anciens  Égyp- 
tiens, n'aurait  pas  étendu  bien  davantage  ce 
domaine  intellectfiel  de  notre  époque  ? 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'art  si  important  de  l'écri- 
ture ,  en  passant  de  l'Egypte  aux  Hébreux ,  aux 
Phéniciens ,  apporta  à  ces  peuples  une  direction 
d'idées  toute  différente  „  qui  caractérisa  ensuite 
un  pays  alors  nouveau ,  cette  Europe  aujour- 
d'hui vieille ,  et  où  les  Phéniciens  semèrent  le 
germe  fécond  des  arts. 

Les  Phéniciens  reçurent  de  l'Egypte  son  ca- 
ractère démotique ,  qui ,  appliqué  à  leur  langue,, 
devint  réellement  pour  la  première  fois ,  chez 
eux  ou  chez  les  Hébreux ,  purement  phonéti- 
que. Car  les  Égyptiens ,  par  cette  chaîne  nou 


SUR  l'origine  de  l'écriture.  5l5 

interrompue  de  leurs  trois  écritures ,  voyaient  à 
la  fois  des  sons  et  des  idées  dans  les  signes  pho- 
nétiques de  leur  écriture  populaire.  Les  Phé- 
niciens n'y  virent  plus  que  des  sons.  Dès  lors , 
les  agnes  de  l'écriture  prenant  quelque  chose 
de  mécanique ,  dégagés  des  idées  symboliques 
inséparables ,  en  Egypte ,  de  leur  origine  tra- 
ditionnelle ,  devinrent  des  instruments  conune 
le  roseau  qui  les  traçait ,  et  laissèrent  ainsi  à  la 
pensée  toute  son  indépendance ,  en  affranchis- 
sant l'exercice  de  l'écriture  de  toute  préoccu- 
pation. 

Voilà  l'écriture  que  les  Grecs  reçurent  des 
Phéniciens. 


/^ 


WL  i/uN£ 


DES  PLUS  ANCIENNES  ENCYCLOPÉDIES 


ÉCRITBS  EN  FftAHÇiUS. 


Que  de  phrases  n'a^pon  pas  Ëdtes  et  ne  fera* 
t-on  pas  encore  sur  les  encyclopédies,  cette 
chose  si  inutile ,  et  je  dirais  presque  si  ridi- 
cule !  Passe  encore  pour  les  manuels  ;  au  moins 
chacun  de  ces  petits  volumes  vous  o£te  en 
raccourci  l'ensemble  d'un  art ,  d'une  science , 
d'un  métier,  d'une  branche  quelconque  des 
connaissances  humaines.  Ce  résumé  sera  plus 
ou  moins  substantiel ,  selon  la  concision  et  le 
talent  d'analyse  de  son  auteur  ;  toujours  ofiBrira- 
t-il  un  exposé  méthodique  de  la  chose  qu'il  traite 
de  manière  à  en  donner  une  idée  sommaire. 
Mais  prétendre  resserrer  dans  un  seul  ouvrage 
tout  ce  que  Thomme  peut  savoir  ;  puis ,  muni 
d'une  douzaine  de  volumes,  véritable  habit 


d'une  ancienne  encyclopédie  en  français.  57 

d'arlequin ,  que  forment  quantité  de  guenilles 
cousues  avec  quelques  morceaux  de  brocart, 
sle  présenter  hardiment ,  nouveau  Pic  de  la  Mi- 
randole ,  prêt  à  disserter  de  ornai  re  scibili ,  et 
même,  au  besoin  (comme  ajoutaient  les  plaisans 
du  temps  de  ce  prince),  de  quibusdam\aliis , 
voilà  une  bizarre  imagination.  Là-dessus  j'en- 
tends nos  feiseurs  de  prospectus  se  récrier  et 
me  dire  :  c  Qui  vous  parle  d'une  connaissance 
approfondie  de  chaque  science  ?  Notre  encyclo- 
pédie a  seulaBent  pour  but  de  donner  de  tout 
une  teinture  suffisante.  »  Car  c'est  là  le  beau 
idéal  :  une  teinture  !  pouvoir  placer  son  mot  ! 
ne  paraître  étranger  à  rien  !  Toutes  locutions 
en  très^grande  faveur  et  dont  on  ne  sent  pas 
l'absurde ,  triste  indice  de  l'esprit  du  jom*. 

S'il  ne  s'agit  absolument  que  d'un  jargon  de 
mots  techniques  retenus  péniblement  dans  la 
mémoire ,  sans  y  attacher  d'idées ,  et  dont  l'em- 
ploi donne  lieu  à  de  continuas  quiproquos , 
ces  monuments ,  élevés  pour  l'instruction  des 
perroquets,  rempliront  assez  bien  leur  but; 
mais  je  ne  leur  en  trouve  guk'e  d'autre.  Pour 
avoir  une  idée  même  très-sommaire  d'une  chose, 
il  faut  l'étudier  un  peu  soi-ntôme ,  sinon  se  con- 


58    d'une  ancienne  ENCYCLOPEDIE  EN  FRANÇAIS. 

tenter  de  la  définition  d'un  bon  dictionnaire» 
Mais  c'est  perdre  son  temps ,  de  lire  une  page 
rédigée  presque  toujours  par  quelqu'un  qw 
n'entend  rien  à  ce  dont  il  parle  ;  car  la  connais- 
sance approfondie  d'un  sujet  fait  trop  sentir 
toute  la  vanité  des  prétentions  encyclopédiques 
pour  en  accepter  sa  part.  Si  quelques  points 
sont  traités  convenablement ,  ils  sont  alors  hors 
de  proportion  avec  le  reste  ;  et  »  si  l'on  admet 
tous  les  développements  de  ce  g^are ,  ce  devient 
un  ouvrage  énorme  et  qui  n'a  f^s  de  bornes. 
En  voulant  proportionner  l'étendue  de  chaque 
article  à  son  importance ,  nouvel  écueil  :  un 
honune  de  lettres  s'accommode  difficilement 
d'une  telle  dépendance  ;  d'aiUeurs  »  rien  n'e$t 
plus  ocmtestaUe  que  l'importance  relative  assi- 
gnée à  chaque  sujet. 

Tou&  les  recueils  de  ce  genre  ofi&îron|;  l'ap- 
plication de  ces  réflexions.  La  grande  ei^cydo- 
pédie  de  d^Alembert ,  par  la  riêunion  des  talents 
qui  y  concouraient ,  et  m^e  pur  l'esprit  de 
parti  philQS(^he  »  qui  y  mettait  tant  d'impor- 
tance ,  était  certainment  un  Quvr^g^  d'pne  }>i^n 
autre  considération  que  les  mesquines  spécula- 
tions d'aïqourd'hiii  :  di  bien  \  voyez  quelle  im- 


d'une  ancienne  ENCYCLOPEDIE  EN  FRANÇAIS.    59 

perfection  dans  la  plus  grande  partie  de  cet  ou*- 
inrage  énorme.  Si  plusieurs  mots  nous  ofirent, 
au  lieu  de  notions  abrégées ,  des  traités  com> 
plets ,  la  place  de  ces  dissertations  aurait  été 
bien  plutôt  dans  un  volume  spécial,  destiné  aux 
amateurs  de  telle  ou  telle  spécialité.  Dans  la 
plus  grande  partie  des  autres  articles ,  au  lieu 
de  détails  précis  qu'on  aurait  pu  donner  alors 
comme  aujourd'hui ,  vous  trouvez  des  décbr 
mations  philosophiques  substituées  aux  Êats 
qui  en  fournis^ient  le  prétexte.  Une  telle  direc- 
tion a  lait  de  cette  grande  entreprise  une  œuvre 
de  parti  ;  et  le  nom  d'encyclopédiste,  qui  en  dé- 
signe les  rédacteurs ,  o&e  même  une  idée  assez 
nette  comme  dénomination  systématique.  Mais 
l'esprit  rigoureux  et  entreprenant  des  princi- 
paux d'entre  eux  a  laissé  quelque  chose  de 
grai^d  à  ce  monument  où  ils  avaient  mis  leur 
gloire. 

Quant  aux  entreprises  qui  prétendent  le  ra- 
jeunir aujourd'hui;  n!en  parlons  pas,  pour 
n'offenser  personne.  Car  nops  n'en  parlmons 
pas  conifpe  les  éditeurs ,  sejion  l^squjels  une  en- 
cyclopédie est  le  premier  livre  d'une  biblio- 
thèque ,  et  peut  même ,  à  la  rigueur ,  en  tenir 


60  d'une  ancienne  encyclopédie  en  français. 
lieu  à  lui  tout  seul.  Il  &ut  avouer  que  nos  li- 
braires sont  de  grands  philanthropes.  En  met- 
tant ainsi  au  rabais  l'universalité  des  connais- 
sances, ils  ont  appliqué  à  l'intelligence  les 
perfectionnements  les  plus  raflSnés  de  l'industrie 
et  de  l'économie  politique. 

Vous  voulez  acquérir  par  la  lecture  une  con- 
naissance sommaire  de  l'anatomie  :  vous  lisiez 
Bichat ,  Cuvier  ;  pour  la  géographie  vous  con- 
sultiez Danville^  Maltebrun ,  Barbie  du  Bocage  ; 
pour  les  monuments  de  l'art ,  Winckelmann , 
Visconti ,  etc.  Tous  ces  livres  sont  à  la  fois  très- 
volumineux  et  très-chers ,  et  ne  vous  appren- 
nent chacun  qu'une  seule  chose  :  nous  vous  of- 
frons ,  nous ,  une  économie  notable  de  temps  et 
de  dépense ,  et  nous  vous  apprenons  un  peu  de 
tout.  C'est  absolument  »  comme  on  voit ,  le  rai- 
sonnement de  l'intendant  d'Harpagon  :  c  Voilà 
»  une  belle  merveille  que  de  Êdre  bonne  chère 
»  avec  bien  de  l'argent  !  c'est  une  chose  la  plus 
»  aisée  du  monde ,  et  il  n'y  a  si  pauvre  esprit 
»  qui  n'en  fit  bien  autant  ;  mais ,  pour  agir  en 
»  habile  homme ,  il  Êiut  parler  de  faire  bonne 
»  chère  avec  peu  d'argent.  » 

Mais ,  pour  dépenser  même  le  peu  d'argent 


d'une  ancienne  encyclopédie  en  français.  6  1 

que  coûtent  ces;  encyclopédies  portatives,  je 
trouve  qu'il  y  a  une  quantité  de  livres  entre 
lesquels  on  aurait  à  choisir  auparavant.  Un  tel 

j 

ouvrage ,  loin  d'être  un  objet  indispensable , 
me  paraît  un  objet  de  luxe  »  et,  si  j'avais  à  for- 
mer une  bibliothèque,  je  n'y  ferais  pas  entrer 
d'encyclopédie  avant  d'avoir  réuni  trois  mille 
volumes.  Après  l'Ëcriture  sainte,  je  placerais^ , 
non  pas  une  encyclopédie ,  mais  un  bon  diction- 
naire de  la  langue ,  puis  un  dictionnaire  histo-, 
rique  abrégé  donnant  exactement  les  noms  et 
les  dates ,  le  Discours  de  Bossuet  sur  l'Histoire 
universelle,  les  fables  de  La  Fontaine ,  les  comé- 
dies  de  Molière,  les  chefs-d'œuvre  de  Cor- 
neille :  à  cela  vous  joindriez  le  traité  spédal 
de  la  chose  que  vous  voulez  étudier  à  fond.  Eh 
bien  !  au  bas  prix  oii  sont  aujourd'hui  les  bons 
livres  dans  leurs  éditions  les  plus  modestes, 
tous  ceux-là  ne  ç(»iiteraient  guère  plus  qu'un  de 
ces  inutiles  Êitras  décorés  du  nom  d'encydopé- 
dies.  , 

Une  encyclopédie  était  tout,  autre  chose  avant 
la  découverte  àjd  l'imprimerie  ,  et  surtout  pen- 
dant le  moyen-âge ,  oii  la  propagation  de  l'in- 
stniction  était  si  difficile.  Je  ne  parle  même  pas 


62  d'une  ancienne  encyclopédie  en  français. 
du  dixième  siècle ,  ce  temps  d'ignorance  pro- 
fonde y  mais  même  aux  époques  remarquables 
ou  se  montrait  dans  les  esprits  supérieurs  une 
grande  fermentation  d'intelligence ,  comme  au 
treizième  siècle ,  les  livres  étaient  Picore  bien 
rares  ;  puisque  deux  siècles  plus  tard ,  quand 
cette  longue  fermentation  allait  enfin  fructifier 
arec  abondance,  Louis  XI,  voulant  se  &îre 
transcrire  je  ne  sais  quel  ouvrage  d'Aristote  ou 
d' Avicène ,  qui  appartenait  à  la  &culté  de  mé- 
decine de  Paris ,  ne  put  en  obtenir  la  communi- 
cation qu'en  déposant  une  sonlme  très-considé- 
rable, et  en  remettant,  de  plus,  comme  garants, 
plusieurs  officiers  de  sa  maison ,  auxquels  ta  Fa- 
culté voulut  encore  que  plusieurs  bourgeois  de 
Paris  joigjlissent  leur  garantie  [Personnelle.  Et 
elle  ne  rendit  ses  otages,  et  son  nantissement 
qu'en  rentrant  en  possession  de  soh  vèlrime. 

C'était  donc  alors  uiië  idée  bdle  et  utile ,  une 
œuvre  vraiment  méritoire  et  de  pénible  exécu- 
tion, que  de  réunir  en  un  seul  corps  les  connais- 
sances éparsës  dans  des  livres  si  difficiles  à  se 
procurer.  Vincent  dé  B^hvais  eut  la  glœre  de 
composer  une  véritable  «icyclôpédie  ,  •  bieù 
autrement  étendiie  que  rhistoirê  naturelle  de 


D  UNE  ANCIENNE  ENCYCLOPEDIE  EN  FRANÇAIS.  6ô 

Pline  ,  sur  un  plan  bien  autrement  vaste,  et 
qu'il  parvînt  à  remplir ,  quoique  très-pauvre  en 
ressources ,  surtout  si  on  le  compare  à  Fauteur 
nmiain«  Car  Pline  vivait  à  celle  de  toutes  les 
^KKjues  antérieures  à  l'imprimerie  qui  ait  été 
c^tain^nent  la  plus  Êivorable  à  un  travail  tel 
qm  le  skn^Ge  qui  pourrait  Êûre  supposer  qu'il 
y  avait  alors  à  Rome  plus  de  livres  peut-ètanp 
qu'aujourd'hui,  c'est  que  la  fameuse  biblio- 
thèque d^Alexandrie ,  au  moment  oii  elle  fut 
malheùreQ$ement  brûlée  par  Jules  César ,  pa- 
rait avoir  oûzrtenu  alitant  de  vx)lmnes  qu'en  ren- 
ferme iattjoiurd'hui  la  bibliothèque  du  roi  à 
Paris.  Quelle  différence  donc  de  l'empire  ro- 
main du  temps  de  Pline  à  la  France  du  tenaps 
de  Yindèntde  Beauvais ,  lecteur  de  Saint-Louis  j 
Cette  cQiE»idéFation  Êdt  comprendre  tout  le  mé- 
rite du  savanl  dominicain^  Il  semble  que  les 
^^rands  hommes  reçoivent  de  la  Providence  des 
forœs  proportionnées  aUx  obstacles  qu'ils  put 
à  surmonter.  C'est  peût-èti^  pour  cela  qu'on 
est  simonet  si  paresseux  aujourd'hui  au  nûlieu 
de  tant  de  trésors  et  de  science* 

Albert4e<jrand  vivait  à  la  même  époque  ; 
homme  prodigieux ,  en  effet ,  et  que  son  siècle 


dix    d'une  ancienne  ENCYCLOPEDIE  EN  FRANÇAIS. 

est  excusable  d'avoir  désigné  à  rignorance  des 
âges  suivants  comme  le  plus  grand  des  sorders. 
Dans  les  vingt4m  volumes  in-folio,  qui  fonnent 
la  collection  de  ses  œuvres  ,  se  trouvent  bien 
d'autres  choses  que  de  savantes  compilations. 
Ce  que  la  science  peut  y  recueillir  dans  ses  dif» 
férentes  spécialités,  est  peut-être  un  des  meilr 
leurs  arguments  en  laveur  de  son  alliance  avec 
l'érudition. 

Le  Spéculum  majus  ne  fiit  pas  traduit  en 
français  ;  néanmoins  ce  ne  fut  pas  par  impuis- 
sance de  l'adapter  à  tant  d'expressions  savanr 
tes ,  comme  pourrait  le  fiôre  croire  VéHàt  encore 
si  peu  avancé  de  notre  langue.  Elle  fut  choi- 
sie à  celte  même  époque ,  comme  l'observe 
M.  Ghampollion  * ,  par  le  Florentin  Brunetto 
Latini ,  réfiigié  à  Paris ,  et  qui  y  composa  son 
immense  Trésor  encyclopédique.  Lesmotifsque 
donne  ce  vieil  auteur  du  choix  de  notre  langue 
sont  bien  remarquables;  ils  ont  été.  souvent 
cités  :  c  Et  se  aucuns  den^attdoit  pourooi  chius 
»  livres  est  escris  ^i  roumaïu^h,  selone  le  pa<» 
»  tois  de  Franche ,  puis  ke  nous  sommes  Yta* 

"Dans  ses  Prolégomènes  de  la  Chronique  du  moine  Aimé. 


bVnE  ANCtENNï;  ENCYCLOPEDIE  EN  FRANÇAIS.    65 

»  lijens  -y  je  diroic  que  ch'est  pour  deiis  rai* 

>  sons  :  Tune  que  nous  sommes  en  Fnnche  ; 

>  Tautre  pour  chou  que  la  parleure  est  plus 
»  delitable  et  plus  kemune  à  tous  langages;  » 

En^rondnquante  ans  après  Ërunetto,  Simon 
de  Compiègne,  à  la  requête  de  PhilippeJe- 
Bel  y  traduisit  du  latin  en  français ,  sous  le  titre 
de  Cceur  de  Pkilosùphie,  une  autre  ëncyclopé^ 
die.  Mais  ce  fiit  plus  d'un  demi-siècle  après 
celle-ci  que  l'on -dut  à  la  volonté  d'un  autre  roi 
Fouvrage  de  ce  genre  qui  a  eu  le  plus  de  suc- 
cès en  France.  Ce  roi  était  Charles  V  ;  récri-* 
vain  qui  exécuta  ses  ordres ,  Jean  de  Corbichon, 
son  chapelain ,  ireligîeux  augustin  ;  l'ouvrage 
traduit ,  un  livre  intitulé  de  PropriettUibus  te- 
mm,  dont  Fauteur  était  Barthélémy  Glanvîl , 
frandscain  anglais. 

Cet  ovrvrage  ,  de  même  que  le  Comr  de  phU 

losophie ,  est  véritabl^oient  une  encydopédie  , 

dans  le  sens  que  nous  donnons  aujourd'hui  à 

ce  mot;  c'est^-dire  une  réunion  de  toutes  les 

connaissances ,  présentée  de  la  manière  la  plus 

commode  pour  les   recherchas.    Vincent  de 

Beauvais ,  en  concevant  le  plan  de  son  immense 

travail ,  eut  des  vues  trop  hautes  poiu*  sou- 
I.  5 


66    D'iTNB  AnClBlVNE  BNGTCLOPBDIE  BN  f  fiANÇÀlS. 

mettre  au  pêle-mêle  de  Tordre ,  ou  plutôt  du 
désonlre  alphabétîi^pie ,  le  monument  imposant 
qu'on  a  qudquefois  désigné  en  français  sous  le 
nom  de  biUiodièque  de  l'um^ers.  Mais  Texé* 
cutîon  de  cette  œuvre  grandiose  put  donner 
l'idée  d'en  dispos»  les  matériaux  de  la  manière 
la  plus  commode  :  œuvre  d'érudition  pa- 
tiente. Non  pas  toutefois  quepous  prétendions 
vok  dans  î'ouwàge  de  Barthélémy  de  Grlanvil 
un  remaniement  du  Spéculum  mo^us.  Nous 
n'i^orons  pas  que  M.  Jourdain,  dans  ses  ^- 
cherches  sur  les  traductions  latines  d'Arisiote , 
a  nié  que  cet  ouvrage  fût  antérieur  à  celui  de 
Barthélémy  ,  qu'il  regarde  comine  contempo-^ 
ram  de  Yiokcent  de  Beauvais,  hien  que  la  Bio^ 
graphie  unimrselle  le  place  un  sîèdb  plus  tard. 
Le  franciscain  anglais  ,  qui  dite  plusieurs  feis 
Albert^e-Grand  >  a  pu  avoûr  connaissance  du 
plan  et  des  recha^ches  de  Vincent  de  Beauvais» 
leur  contemporain  à  tous  deux^  avant  que  son 
grand  ouvrage  fût  terminé ,  et  que  les  copies 
en  fussent  répandues.  Celui  de  Barthâemy  » 
intitulé  de  Proprieéaiibus  rerum^  est  divisé  en 
dix-neuf  livres ,  qui  embrassent  non  seulement 
toute  la  nature  physique ,  mais  tout  le  monde 


1>*IJNE  ANCIENNE  ENCYCLOPÉDIE  EN  PHANÇAIS.    67 

intellectuel.  C'est  dans  le  cours  de  chaque  livre 
que  sont  classées  alphabétiquement  toutes  les 
matières  qui  le  composent^  Ainsi  est  sfiuvé  le 
dé&ut  des  ra^rodiements  excessivement  in- 
cohét'ents ,  que  présenterait  la  disposition  ai* 
phabétique  appliquée  h  la  totalité  de  l'ou- 
vrage* 

Le  père  Gorbichosi  le  tradoMt  en  1372, 
comme  le  prouve  le  titre  de  sa  traduction,  d'après 
le  manuscrit  de  la  Kbliothèque  du  roi,  n°  6869  : 

<  Ci  commence  le  livre  des  prc^rietez  des  cho- 

<  ses ,  translate  de  latin  en  françois  ,  l'an 
9  soixante  et  dousie ,  par  le  commandement  du 
B  roy  Charles-le-Quint ,  en  ce  nom  régnant  en 
1  France.  Et  le  translata  maistre  Jehan  de  Cor- 
»  bichon  de  Tordre  Saint-Âugustin.  »  Ce  titre 
détruit  FeAfet  de  la  marque  d'humilité  donnée 
par  l'auteur  au  commencement  de  son  prologue: 
€  A  très  hault  et  très  puissant  prince  Charles- 
B  le-(^înt  de  sœi  nom ,  par  la  digne  pourveance 
»  de  Dieu  roy  de  Francs ,  paisible  seignourie 
»  soit  donnée  dé  cellui  par  qui  les  roix  m  ro- 
•  gnent  ;  et  de  par  le  translateur  de  ce  livre , 
»  qui ,  pour  cause  de  sa  petitesse ,  nommer  no 
»  se  doit ,  sôit  offwte  et  présentée  honneur,  re- 


68    d'une  ancienne  ENCYCLOPEDIE  EN  FRANÇAIS. 

1»  varence ,  subgection  et  obéissance  en  tous  ses 
^  commandemens  sans  coniredit.  > 

La  première  miniature  de  ce  beau  manuscrit 
est  un  cartouche  divisé  en  quatre  sujets ,  dont 
lé  premier  représente  le  Père  Gorbichon  à  ge- 
noux devant  le  roi  Châties  V,  qui,  d'une  main, 
lui  remet  le  livre  de  Gbnvil ,  et  de  lautre  tfent 
un  long  roulesp  sur  lequd  sont  écrits  ces  deux 
verâ  explicatifs  : 

Du  livre  les  proprietez 

£n  cler  François  vous  translatez. 

La  traduction  de  Gorbichon  était  encore  ap* 
pelée  le  Propriétaire  de  toutes  choses ,  le  grand 
Propriétaire^  ou  simplement  le  Propriétaire, 
titres  significatifs ,  indiquant  que  ce  livre  vous 
mettait  comme  eii  possession  de  tout  ce  qu'on 
pouvait  savoir^  Il  eut  le  plus  grand  succès  en 
France ,  à  en  juger  par  les  nombreux  et  su- 
perbes manuscrits  qui  nous  l'ont  conservé. 
Quelques-uns  datent  même  du  premier  fonds 
originaire  de  la  bibliothèqpie  du  roi ,  puisque 
cette  magnifique  collection  de  liwes ,  la  plus 
belle  de  l'Europe ,  remonte  justement  à  Char- 
les V;  car  c'est  seulement  depuis  ce  prince  que 


d'unb  ancienne  encyclopédie  en  français.  69 

les  meubles  et  le  trésor  particulier  des  rois , 
dont  leurs  livres  imsaient  partie,  ont  cessé 
d'être  partagés  après  leur  mort  entre  leurs  do- 
mestiques ,  et  sont  restés  propriété  de  la  cou- 
ronne ,  s'accroissant  ainsi  à  chaque  règne. 

Le  roi  fut  très-satisfait  du  travail  de  son  cha- 
pelain ,  tiuquel  il  fit  remettre  par  son  maître 
d'hôtel ,  nommé  Ghanteprime ,  une  gratification 
qui  figurait  dans  les  comptes  de  cet  offider,  con- 
servés encore  en  1789.  Le  Père  Gorbichon  pa- 
raît avoir  été  en  effet  un  des  bons  écrivains  de 
son  temps;  mais  une  chose  assez  choquante 
dans  cette  traduction ,  connue  dans  celles  des 
autres  ouvrages  du  même  genre,  c'est  que 
Tordre  alphabétique  suivant  lequel  sont  ran- 
gés  les  chapitres  de  chaque  livre ,  d'après  le 
nom  latin  de  la  chose  dont  le  chapitre  traite , 
n'est  pas  remplacé  par  l'ordre  alphabétique 
finançais ,  comme  ce  devait  être  pour  rendre  la 
traduction  aussi  commode  que  l'original.  Mais 
toutes  les  fois  que  le  mot  français  commence 
par  une  autre  lettre  que  le  mot  latin  dont  il  est 
l'équivalent ,  le  traducteiu*  en  avertit  le  lecteur 
par  une  observation  préliminaire.  Ces  répéti- 
tions ,  sans  être  aussi  firéquentes  qu'on  pourrait 


70    d'une  ancienne  ENCYCLOPEDIE  EN  FRANÇAIS, 

le  croire  d'abord ,  puisque  la  langue  française 
est  presque  toute  latine ,  ne  laissent  pas  pour* 
tant  de  &tiguer. 

Pour  donner  une  idée  de  ce  moyen  un  peu 
trop  simple ,  voici  les  premiers  mots  du  sixième 
chapitre ,  dixnseptième  livre ,  intitulé  du  Porc 
sauvalige  :  «  Le  porc  sanglier  est  en  latin  appelle 
»  aper ,  et  pour  ce ,  est-il  cy  mis  entre  les  bestes 
)»  dont  les  noms  se  commaEicentpar  a»  n  Auliui* 
lième  chapitre  du  même  livre ,  intitulé  des  Ser^ 
pens  qui  stentor  teille  :  «  Toute  serpent  qui  se  ploie 
»  et  s'entort^le  est  en  latin  appelée  anguis ,  et 
»  pour  ce  en  sont  cy  mises  les  proprietez  ^itre 
»  les  b^tes  dont  les  noms  se  commencent  par 
»  a*  »  Il  est  vrai  qu'obligé  de  rendre  souvent  ^ 
comme  ici ,  un  mot  latin  par  une  périphrase  ^ 
il  jug^  peut^tre  difficile  de  substituer  un  ordre 
alphabétique  français  à  l'ordre  latin* 

Quoi  qu'il  en  soit ,  jamais  ouvrage  ne  remplit 
mieux  son  but  que  la  translation  de  Gorbiehon; 
car,  outre  les  nombreux  manuscrits  qui  nous 
l'ont  conswvée ,  elle  est  encore  citée  dans  une 
foule  d'ouvrages  des  xv*^  et  xvi®  siècles ,  et  c'a 
été  un  des  premiers  livres  sur  lesquels  se  soit 
exercé  l'art  de  l'imprimerie»  11  en  existe  quatre 


d'une  ancienne  encyclopédie  en  français.  71 

éditions  du  xv^  siècle  et  cinq  du  xvi^,  en  tout 
neuf,  dont  cinq  à  Lyon ,  trois  à  Rouen  et  une  à 
Paris.  La  plus  ancienne  est  de  Lyon ,  chez  Ao- 
norable  home,  maistre  ffehan  de  Cyber,  maistre 
en  l^art  de  impres$ion.  C'est  môme  une  des  an- 
tiquités typographiques  les  plus  estimées. 


SUR 


LE  TRÉSOR  DE  LA  LANGUE  GRECQUE 


DE  HENRI  ESTIENNE. 


Depuis  long-temps,  faire  un  dictionnaire, 
c'est  publier  le  meilleur  des  dictionnaires  pré- 
cédents ,  en  rectifiant  quelques  définitions ,  choi- 
sissant de  meilleurs  exemples  et  ajoutant  un 
certain  nombre  de  mots»  Cette  opération  sou- 
vent répétée ,  donnant ,  chaque^  fois ,  un  résul- 
tat supérieur  au  résultat  précédent ,  a  fini  par 
nous  procurer  des  dictionnaires  à  peu  près  com- 
plets sur  toutes  les  langues  les  plus  répandues. 
Mais  le  plus  ancien  de  ces  ouvrages ,  celui  qui 
forme  le  premier  anneau  de  cette  chaîne  de  per- 
fectionnements successifs ,  quelque  incomplet 
qu'il  fût ,  supposait  plus  de  travail  et  de  recher- 
ches de  la  pari  de  son  auteur  qu'aucun  des  sui- 
vants. La  langue  grecque  et  la  langue  latine  ont 


SUR  LE  TRESOR  DE  HENRI  fiSTIENI^E.  7 S 

en  cela  de  particulier  que,  pour  chacune  d'elles, 
ce  premier  travail  a  produit  un  chef-d'œuvre , 
tel  que ,  malgré  cette  succession  de  progrès  pro- 
pres aux  travaux  lexicographiques,  il  est  encore 
à  Élire  dans  la  plupart  des  autres  langues.  Deux 
hommes  que  la  France  doit  compter  avec  or- 
gueil parmi  ses  plus  grandes  illustrations ,  Ro- 
bert Ëstienne  et  Henri,  son  fils,  sont  les  auteurs 
de  ces  étonnants  ouvrages.  Celui  de  Robert  est 
le  Thésaurus  linguœ  latinœ ,  en  deux  volumes 
grand  in-folio ,  imprimé  à  Paris  en  1543 ,  et 
contenant  quinze  cent  cinquante  pages  d'im- 
pression à  deux  colonnes.  Voici  ce  que  disait 
de  ce  travail  feu  M.  Firmin  Didot^ 

<  H  engagea  plusieurs  p^sonnes  à  se  diar-^ 
ger  de  la  composition  de  ce  dictiounaire  :  il 
offirit  même  de  fortes  récompenses  pour  un  pa- 
reil travail ,  mais  ce  fut  en  vain  :  on  n'avait  paà 
alors  le  secours  des  index  qui  facilitent  les  re- 
cherches. Il  fallait ,  pour  retrouver  les  passa- 
ges des  auteurs ,  les  chercher  dans  sa  mémoire 
et  user,  comme  il  en  fit  l'expérience ,  les  livres 
à  force  de  les  feuilleter.  Enfin ,  sentant  la  né- 
cessité urgente  d'un  tel  ouvrage  pour  1  éducation 
publique ,  il  prit  lo  parti  de  l'exécuter  lui-même 


7&  SUR  LE  TRESOR  DE  HENRI  ESTIENNE. 

et  donna  aux  savants  le  Trésor  de  la  langue  la- 
tine.  MaÎH  il  pensa  succomber  à  ce  pénible  tra- 
vail ,  qu'il  avait  accompli  en  deux  ans  ^  s*en 
occupant  nuit  et  jour*.  » 

Ce  que  nous  venons  de  rapporter  sur  Robert 
Ëstienne,  pour  le  latin,  s  applique  pow  le  grec 
à  son  fils ,  qui ,  ^evé  avec  les  plo^  grands  soins 
par  xm  tel  père ,  fut  un  véritable  prodige.  Nous 
rappellerons  idée  que  nous  disions  nous-méme 
sur  les  travaux  de  ce  grand  honune  :  Il  semble 
avoir  surpassé  les  Ibrces  oniinair^  de  l'homme, 
h  considérer  conunent ,  dans  le  cours  d'ime  vie 
sans  cesse  agitée ,  se  mêlant  d'affaires  politiques 
et  religieuses ,  dirigeant  son  imprimerie ,  dom 
il  corrigeait  luîrmême  toutes  les  épreuves  grec- 
ques ,  il  a  pu  mettre  fin  à  ce  travail  immense 
du  Thésaurus  linguœ  grœcœ,  et  publier  plus  de 
cinquante  autres  ouvrages  latins,  sans  compter 
des  notes  sur  plus  de  trente  auteurs  grecs  ou 
latins,  et  des  traductions  latinesde  plus  de  douze 
auteurs  grecs. 

*  Observations  littéraires  et  typographiques  sur  Jtoheri  et 
Henri  Estienne ,  insérées  à  la  suite  des  Poésies  et  Traduc- 
tion en  vers  de  Firmin  Didot.  —  Paris,  1826;  in-12,  page 

194. 


SUR  LE  TRESOR  DE  HENRI  ESTIENNË.  75 

Mais  rétonnement  que  causent  d'aussi  vastes 
travaux  est  à  $(hi  comble  ,  lorsqu'on  voit  ce 
même  homme  traduire  en  français  des  livres  de 
tous  les  principaux  auteurs  grecs ,  et  composer 
plus  de  vingt  ouvrages  dans  notre  langue, 
qu'il  passait  pour  parler  et  écrire  aussi  bien 
qu'homme  de  son  temps  \- 

Dans  les  ouvrages  écrits  par  Henri  Estienne 
et  in]f>rimés  chez  lui ,  tout ,  absolument  tout , 
était  de  lui ,  jusqu'aux  poinçons  destinés  à  la  fon- 
derie des  caractères,  lesquels  étaient  gravés 
d'après  des  lettres  tracées  de  sa  main  ;  car  son 
éariture ,  dont  il  reste  de  nombreux  échantillons 
à  la  biUiothèque  du  roi  et  ailleurs ,  peut  être 
comparée  à  celle  du  célèl»^  calligraphe  crétois 
x\nge  Vergèce ,  que  François  l^  avait  fait  venir 
en  France ,  et  dont  l'écriture  servit  de  mod^e 
aux  premiers  poinçons  grecs  gravés  par  ordre 
de  ce  prince.  J'ai  eu  occasion  d'en  faire ,  plus 
d'une  fois ,  la  comparaison. 

Le  Thésaurus  de  Henri  Estienne  n'avait  ja- 


*"  Voyez  Touvrage  intitulé  Recherches  sur  les  Sources  anr 
tiques  de  la  Littérature  française,  —  Paris,  Crapelet ,  1820, 
in-8°,  partie  I,  page  H 4. 


/ 


76  SUR  LE  TRESOR  DE  HENRI  ESTIENNE. 

mais  été  réimprimé  \  lorqu  en  1815  le  libraire 
Valpy,  à  Londres ,  en  commença  une  nouvelle 
édition  qui  fut  terminée  en  1829.  Telle  futles- 
time  que  le  monde  savant  fit  de  cette  entreprise, 
que  la  nouvelle  édition ,  dont  le  prix  était  de 
douze  cents  fi^ncs  l'exemplaire ,  obtint ,  dès 
son  apparition ,  mille  quatre-vingt-six  sou- 
sopipteurs. 

En  1850,  MM.  Firmin  Didot  frères  en  ont 
conunencé  une  troisième.  Ici  quelques  explica- 
tions ne  sont  pas  inutiles.  Henri  Estienne  por- 
tait dans  les  matières  qu'il  traitait  ce  coup^l'œil 
perçant  et  original  d'un  génie  supérieur  qui  sait 
s'approprier  un  sujet  par  un  point  de  vue  neuf 
et  saillant ,  sa  création  à  lui.  C'est  ainsi  qu'il  vit 
dans  cette  langue  grecque ,  si  prodigieusement 
riche,  et  dont  il  réunit  plus  de  cent  mille  mots**, 

*  M.  Ambroise  Firmin  Didot  a  examiné,  dans  une  sa- 
vante dissertation,  la  question  bibliographique  relative  à  To- 
pinion  qui  supposait  deux  éditions  données  par  Henri  Es- 
tienne lui-même ,  et  il  a  prouvé  que  c'était  une  erreur 
basée  sur  l'impression  simultanée,  à  Paris  et  à  Genève,  des 
premières  feuilles  de  Touvrage ,  et  d'un  titre  offrant  quelques 
différences. 

^*  Le  Dictionnaire  de  l'Académie  française  en  compte  à 
peine  quarante  mille. 


SUR  LE  TRESOR  DE  HENRI  ESTIENNE«  77 

un  nombre  assez  restreint  de  formes  primitives 
ou  racines ,  souches  communes  d'un  nombre 
égal  de  familles ,  méthode  aussi  ingéni^se  que 
commode  pour  la  mémoire  de  l'étudiant.  Il  em- 
ploya ainsi,  pour  l'étude  du  grec,  ce  système  de 
classification ,  qui ,  plus  tard ,  apphqué  d'une 
manière  plus  heureuse  et  plus  complète  à  une 
science  qui  s'y  prêtait  davantage ,  devait  Eure 
la  gloire  du  suédois  Linné ,  porter  l'ordre  et  la 
clarté  dans  toutes  les  branches  des  sciences 
naturelles ,  et  s'étendre  presque  à  tout.  Car  ces 
classifications ,  ingénieuses  fictions  de  l'esprit 
philosophique  ,  se  sont  appliquées  ,  de  nos 
jours ,  aux  sciences  les  plus  différentes. 

Henri  Estienne  réduisit  donc  à  environ  trois 
mille  familles  tous  les  mots  de  son  vaste  dic- 
tionnaire. Les  peines  et  les  recherches  que  lui 
causa  un  pareil  travail  fiirent ,  peut-être ,  pour 
un  esprit  comme  le  sien ,  l'attrait  principal  qui 
contribua  à  le  soutenir  dans  cette  tache  im>- 
mense.  Mais  quoiqu'il  y  ait  entre  les  mots  de  la 
langue  grecque  des  rapports  étymologiques  plus 
marqués  que  dans  d'autres  langues ,  que  dans 
la  nôtre,  par  exemple,  cependant  pour  complé- 
ter un  tel  système  d'étymologie ,  on  ne  peut  se 


78  SUR  LE  TRÉSOR  DE  IIRNRI  ESTIENNE. 

dissimuler  qu'il  allait  souvent  hasarder  des  ex- 
plications dont  les  plus  ingénieuses  sont  quel- 
quefois les  moins  fondées.  C'est  ce  qu'a  prouvé , 
dans  ces  derniers  temps,  l'étude  des  langues  an- 
térieures à  la  grecque  :  Ton  y  a  retrouvé  les  véri- 
tables racines  de  plusieurs  mots  auxquels  Henri 
Estienne  avait  donné  à  tort  pour  racines  d'autres 
mots  grecs.  Néanmoins,  sa  méthode  a  quelque 
chose  de  bien  ordonné  qui  séduit  ;  et  d'ailleurs, 
des  efforts  qu'il  fit  pour  l'exécuter,  jaillirent 
presque  à  chaque  mot  de  petites  dissertations 
nourries  d'une  forte  érudition ,  et  qui  sont , 
pour  la  plupart ,  des  modèles  de  critique  ver- 
bale. 

Il  faut  dire  cependant  que  cette  méthode  a 
introduit  dans  l'université  de  France  un  usage 
qui  y  subsiste  encore ,  celui  de  &ire  apprendre 
les  racines  grecques  et  de  les  faire  considérer 
comme  la  base  de  la  langue  :  usage  qui ,  au  dire 
de  plusieurs  savants  hellénistes ,  serait  l'une 
des  causes  de  notre  infériorité  dans  cette  partie 
des  études. 

LfC  plan  suivi  par  Henri  Estienne  a  encore 
l'inconvénient  de  rendre  son  Thésaurus  moins 
commode  pour  1  usage  qu'un  dictionnaire  dis- 


SUR  LB  TRESOR  DE  HENRI  ESTIENNE;  79 

posé  dans  cet  oixlre  habituel  où  le  hasard  assi- 
gne aux  mots  leur  place  d'après  le  rang  que 
tient  leur  pranière  lettre  dans  lalphabet ,  au 
lieu  de  cette  classification  étymologique  qui 
plait  à  rintelligence ,  en  rapprochant  les  mots 
par  les  idées.  Henri  Ëstienne  apporta  à  cet  in- 
convénient le  seul  remède  possible ,  qui  était 
de  faire  suivre  le  premier  dictionnaire  d'un  au- 
tre qui  contkit  tous  les  mêmes  mots  dans  Tor- 
dre alphabétique ,  avec  l'indication  de  la  page 
et  de  la  partie  de  la  page  oii  le  mot  était  expli- 
qué. De  cette  manèk-e  il  feut  presque  toujours 
chercher  deux  fois. 

Cette  table ,  ou  index ,  que  j'ai  appelée  se- 
cond dictionnaire ,  forme  la  seconde  partie  du 
cinquième  volume ,  intitulée  :  Appendix  tibelto- 
rwn  ad  Thesaurum  grœcœ  linguœ  pertinentium,  et 
qui  contient  d'abord  les  traités  suivants,  en  grec  : 

1®  Des  dialectes  grecs ,  par  Jean  le  Gram- 
mairien ; 

2<^  Un  autre  traité  sur  le  même  sujet,  par 
Gr^oire  de  Corinthe  ; 

Deux  extraits  de  Plutarque,  dont  : 

5°  L'un ,  sur  l'usage  qu'a  fait  Homère  des 
dilïérents  dialectes  ; 


80  SUR  LE  TRÉSOR  DE  HENRI  ESTIENNE. 

A^  L  autre  ^  sur  l'emploi  des  figures  dans  le 
même  poète  ; 

5^  Un  traité  des  figures  de  mots  par  le  gram^ 
mairien  Tryphon  ; 

6^  Une  liste  des  mots  qui  ont  un  acœnt  diffé- 
rent selon  la  différence  de  leur  signification , 
par  Philoponus; 

7*^  Un  traité  d'Ammonius  sur  ce  qu'on  ap- 
pellerait aujourd'hui  les  synonymes  ; 

8°  Un  traité  sur  les  termes  de  tactique  et  sur 
les  dénominations  des  officiers ,  par  Orbidus. 

9°  Une  longue  table  des  verbes  irréguliers , 
par  Henri  Estienne  ; 

lO""  Un  traité  des  chifires ,  par  Hérodien  ; 

1 1  ^  Un  traité  des  poids  et  mesures  des  Grecs , 
par  Galien,  auquel  sont  joints  deux  autres 
traités  sur  la  même  matière  ^  l'un  par  Gléopâ- 
tre ,  l'autre  par  Dioscoride  ,  avec  la  traduction 
latine ,  par  Henri  Estienne  ; 

12^  Un  traité  latin  d'Henri  Estienne  sur  le 
même  sujet  ; 

Vient  ensuite  l'index  alphabétique ,  qui  com* 
prend  1723  colonnes  ** 

'^  Il  y  a  deux  colonnes  à  chaque  page.  En  comparant  la  con- 
tenance de  ces  deux  colonnes  avec  celle  des  pages  d'un  in-8<» 


SUR  LE  TRESOR  DE  HENRI  ESTIENNE.  81 

Le  véritable  dictionnaîre  comprend  quatre 
volumes ,  formant  en  tout  6,275  colonnes.  Au 
commencement  du  premier  volume  sont  les 
pièces  suivantes  : 

l^  Deux  épigraphes ,  l'une  grecque,  l'autre 
latine ,  et  les  extraits  de  trois  privil^es ,  àxmt 
deux  accordés  par  l'empereur  Maximilien  II 
pour  toute  l'étendue  de  Tempire ,  et  im  par 
Charles  IX  pour  la  France  ;  ^ 

2^  La  dédicace  aux  princes  suivants  :  Char- 
les IX  ^  roi  de  France  ;  Elisabeth ,  reine  d'An- 
gleterre ;  Frédéric ,  comte  palatin  du  Rhin  ; 
Auguste  9  duc  de  Saxe  ;  Jean  George ,  marquis 
de  Brandebourg  ;  et  aux  plus  illustres  acadé^ 
mies  des  états  de  ces  souverains  ; 

5"^  La  liste  des  auteurs  cités  ; 

A""  La  pré&ce  de  Henri  Estienne  ; 

Puis  trois  éloges  de  la  littérature  grecque , 
dont: 

^  Le  premier,  par  Scipion  Cartéromaque  ; 

ordinaire  d*aujdurd*bui ,  on  trouve  qu'une  colonne  repré- 
sente au  moins  trois  pages  in-s**.  En  faisant  l'addition  des 
colonnes  de  tout  l'ouvrage,  on  voit  qu'il  faudrait,  pour  en 
représenter  le  contenu  ;  cinquante-quatre  volumeà  in^8**  de 

&00  pages  chacun. 

I.  6 


82  SUR  LE  TRKSOR  DE  HENRI  BSTIBNPTE. 

a^  Le  fieoond,  par  MaroÂntohie  Antimaque; 

7^  Le  troisième  ^  par  Conrad  Herliasch. 

YJennent  elisnite ,  dans  un  sixi^e  volume 
deux  glossaires  ou  recueils  de  mots  plus  rares, 
que  les  grammairiens  nous  ont  appris  être  d'o- 
rigine étrangère  ;  car  c'est  là  le  sens  que  les 
gramûiairiens  donnent  au  mot  vAokraa  (glossa). 
L'mi  de  ces  glossaires  est  latin^rec  »  l'autre 
greo-latin.  De  plus,  des  extraits  de  plusieurs 
anciens  lexiques  grecs ,  et  un  traité  du  dialecte 
attique  par  Henri  Ëstienne.  €e  traité  compraid 
à  lut  seul  cent  quaraiite^x  pages  (sans  division 
pflf  <!^lonnes).  La  première  partie ,  oiï  sont 
les  glossaires ,  est  de  six  cent  soixante-^six  co- 
lonnes. 

Tel  est  l'ouvrage  que  Henri  Estienne  publia 
en  1572 ,  sans  autre  secours  imprimé  antérieur 
que  les  Coni$Mniaires  de  la  langue  grecque  de 
Budé.  Ce  savant  parisien  avait  jeté  pêle-mêle , 
dans  un  volume  in*folio ,  au  fur  et  à  mesure  de 
ses  lectures ,  d'excellentes  observations  sur  le$ 
véritables  acceptions  de  beaucoup  d'expressions 
grecques.  Henri  Estienne  en  fit  passer  la  sub- 
stance dans  son  Thésaurus ,  en  rendant  toujours 
un  éclatant  hommage  à  Budé. 


SUR  LE  TRESOR  DE  HENRI  ESTIENNE.  8  3 

Comme  un  désir  insatiable  d'instruction  fai- 
sait iàire  tous  les  jours  à  Henri  Ëstienne  de  nou^ 
vellei^  lectures ,  il  plaça  à  la  fin  des  deux  pre^ 
miers  volumes  des  adjicienda,  et^  de  plus,  in^ 
troduisit  dans  l'index  alphabétique  un  asses 
^nd  nombre  de  mots  quMl  avait  découverts 
depuis  Fimpression  du  dictionnaire^ 

Le  Trésor  de  Henri  Ëstienne  fut  »  comme  on 
le  pense  bien ,  la  source  médiate  ou  immédiate 
des  nombreux  dictionnaires  grecs  qui  oïit  paru 
depuis,  soit  en  latin,  soit  dans  les  langues 
modernes.  Seulement  on  peut  affirmer  que  les 
meiU^ors  y  recoururent  toujours  directement 
et  sans  intermédiaire. 

Les  éditeurs  anglais ,  malgré  les  nomtH*euses 
additions  de  mots  que  les  savants  leur  envoyé* 
rent  de  toute  TEurope  %  ne  donnèrent  pas  à 
l'œuvre  d^Estienne  ce  degré  de  perfection  qui 
doit  caractériser  une  édition  nouvelle*  Au  con-* 
traire ,  ils  y  introduisirent  un  grand  désordre 
par  le  peu  de  soin  qu^ils  mirent  dans  la  répar* 
tidon  des  richesses  qui  leur  arrivaient  de  tous 


*  M.  Bohâonad^  en  envoya  ,  pour  sa  part ,  environ  douze 
miJle. 


8 A  SUR   LB  TRESOR  DE  HENRI  ESTIENNE. 

€Ôtés.  Ainsi ,  comme  dans  les  nouveaux  aper- 
çus sur  la  signification  des  mots  déjà  connus , 
qu'envoyaient  beaucoup  de  savants ,  il  devait 
se  trouver  tout  naturellement  et  assez  fréquem- 
ment les  mêmes  exemples,  les  mêmes  citations, 
il  est  arrivé  que  les  personnes  chargées  de  met- 
tre en  œuvre  ces  matériaux ,  conservant  trop 
rieligieusement  dans  son  intégrité  l'envoi  de 
chacun ,  ont  souvent  répété  trois  et  quatre  fois 
la  même  chose.  De  plus ,  parmi  ces  mots  que 
Henri  Estienne  ,  après  son  travail  principal , 
ajouta  dans  l'index  alphabétique ,  les  uns  sont 
reportés  à  leur  place  dans  le  corps  du  diction- 
naire, les  autres  restent  dans  cet  index.  Les 
addenda  sont  imprimés  à  part ,  les  glossaires 
de  même  ;  en  sorte  que  ce  que  fit  Henri  Estienne 
jusqu'au  dernier  moment ,  par  les  seuls  moyens 
qui  lui  restaient  pour  donnera  son  édition  toute 
la  perfection  qui  dépendait  de  lui ,  est  devenu 
dans  l'édition  anglaise  une  source  d'imperfec- 
tion par  la  négligence  des  éditeurs. 

M.  Firmin  Didot  a  donc  cherché  non  seule- 
ment à  éviter  les  fautes  des  éditeurs  anglais , 
mais  à  remédier  aux  inconvénients  qu'une 
.expérience  de  deux  siècles  et  demi  avait  feit 


$UR  LE  TRÉSOR  DE  HENRI  ESTIENNE.  85 

reconnaître  dans  1  édition  primitive.  Pour  ar- 
river à  cette  double  amélioration ,  d'une  part 
il  adopte  Tordre  alphabétique  ;  de  l'autre ,  il 
fond  dans  le  corps  du  texte  tous  les  supplé- 
ments d'Estîenne  et  toutes  les  additions  posté- 
rieures. €  Cependant  (dit  son  prospectus,  au 
sujet  de  l'ordre  étymologique),  afin  de  ne  rien 
laisser  à  perdre ,  même  sur  ce  point ,  du  travail 
de  Henri  Ëstienne ,  travail  prodigieux  qui  lui 
causa  tant  de  peine ,  ainsi  qu'il  le  dit  lui-même , 
et  de  ne  feiire  que  ce  qui  semble  nécessaire, 
nous  ajouterons  à  la  fin  de  notre  nouvelle  édi- 
tion la  table  étymologique  des  mots ,  selon  Tor- 
dre présenté  par  Henri  Ëstienne.  » 

Noua  n'ignorons  pas  que ,  malgré  cette  sage 
précaution ,.  beaucoup  de  lecteurs  n'ont  pas  su 
k.  MM.  Didot  tout  le  gré  qu'ils  espéraient  du 
remaniement  alphabétique.  Pourtant  si  jamais 
une  entreprise ,  par  les  dépenses  et  les  soins  dé 
tout  genre  qu'elle  a  causés  à  ses  éditeurs ,  mé- 
rite d'être  encouragée ,  c'est  bien  cellekîi. 
M.  Didot,  après  eh  avoir  mûri  le  plan  avec 
M.  de  Sînner,  désira  qu'elle  obtint ,  aux  yeux 
de  l'Europe  savante^  la  garantie  d'iin  nom  ^es•^ 


66  SUR  LE  TRESOR  DE  HENRI  ËSTIENNE. 

pecté  de  tous.  Il  proposa  donc  à  M.  Hase  de 
prepdre  la  direction  de  tout  1  ouvrage.  Maïs 
M,  Hase  voulut  auparavant  que  le  plan  en  fût 
Boumis  à  l'académie  des  inscriptions  et  beUes- 
lettres ,  qui ,  l'ayant  fait  examiner  par  une  com- 
mission spéciale,  lapprouva  le  29  mai  1829. 

Les  grandes  connaissances  bibliographiques 
et  les  nombreuses  relations  littéraires  de  M.  de 
Sinner  furent  les  éléments  principaux  d'une 
richesse  de  matériaux  qui  donna  aux  premières 
livraisons  de  notre  nouvelle  édition  française 
un  dévdoppement  immense^  dont  on  a,  de- 
puis  y  reconnu  l'excès ,  par  l'impossibilité  de 
continuer  sur  une  teUe  échelle. 

Les  rédacteurs  des  trois  premières  livraisons 
sont  MM.  Hase ,  de  Sinner  et  Fix.  La  quatrième 
n'a  été  rédigée  que  par  MM.  Hase  et  Fix ,  qui 
ont  eu  pour  collaborateur  dans  la  cinquième 
M.  Tafel,  professeur  de  Tuniversité  de  Tubin- 
gue.  Le  reste  des  nombreux  matériaux  sur 
Y  alpha  a  été  confié  à  MM.  Dindorf ,  professeurs 
à  Leipsig  ,  mais  qui  ne  publieront  cette  partie 
de  Touvrage,  que  lorsque  la  rédaction  sera 
parvenue ,  à  peu  près,  à  la  moitié  de  l'alpha- 


SUR  LE  TRESOR  DE  HENRI  ESTIENNE.  87 

bet.  C'est  le  seul  moyen  que  puisse  employer 
M.  Didot ,  pour  empêcher  soit  une  contrefaçon , 
soit  un  extrait. 

Le  second  volume,  en  six  livraisons,  con- 
tient les  lettres  béta,  gamma  et  delta  complètes. 
Les  deux  premières  livraisons  du  troisième  vo- 
lume sont  formées  par  le  commencement  de 
Y  epsilon ,  et  le  quatrième  comprendra  le  zêta. 

Tous  ces  volumes  sont  rédigés  par  MM.  Din- 
dorf,  et  enrichis  ensuite  par.  M.  Hase  d'addi- 
tions y  dont  il  est  pariaitement  inutile  de  qua- 
lifier le  mérite ,  surtout  pour  ceux  qui  savent 
combien  de  p^sonnes  ont  mis  à  profit  ses  sa- 
vantes et  libérales  communications. 

De  la  sorte ,  on  pourra  arriver  en  quelques 
années  à  la  fin  de  l'édition  alphabétique  du 
Trésor  de  la  langue  gre^qm.  Mais  la  vue  de 
toutes  les  difficultés  que  MMi*  Firmîn  ïAioi 
ne  peuvent  s^rmont^  qu'avec  la  plus  louable 
persévérance  augmente  enrx)re  notre  admiration 
pour  pette  puissance  extraordinaire  d'action , 
que  le  grand  Henri  £s  tienne  avait  trouvée  dans 
son  génie  supérieur. 


Les 

MAXIMES  DE  LA  ROCHEFOUCAULD , 

IT  LES 

DEVOIRS  DES  HOMMES, 

DE  SYLVIO  PELLICO, 

TftADVITS  EN  GREC  MODEBWE. 

POÉSIES 


GRECQUES    MODERNES  d'aTHANASE  CHRISTOPOULOS^ 


TRADUITES   EN    FAA.RÇAI8. 


Les  maximes  qui  reposent  sur  robservation 
sont  presque  toujours  plus  curieuses  qu'utiles  ; 
il  n'en  est  pas  de  même  de  celles  qui  sont  fon- 
dées sur  l'autorité  du  devoir.  Quant  aux  pre- 
mières ,  on  ne  les  apprécie  réellement  qu'après 
en  avoir  vérifié  la  vérité  par  soi-même.  On  se 
dit  alors  :  C'est  bien  vrai,  j'en  sais  quelque 
chose  ;  et  la  maxime  sert  à  nous  retracer  à  nous- 
méme ,  d'une  manière  nette  et  concise ,  notre 


\ 


SUR  TROIS  OUVRAGES  EN  GREC  MODERNE.       89 

propre  observation.  Un  bon  esprit  peut  ainsi , 
après  chaque  expérience  faite  à  ses  propres  dé- 
pens ,  prelidre  au  moraliste  la  maxime  qui  ré- 
sume cette  expérience ,  afin  d'en  profiter  plus 
sûrement.  C'est  là ,  il  nous  semble ,  le  moyen 
de  mettre  à  profit  ces  ouvrages  :  ils  ne  guident 
pas  la  conduite ,  mais  ils  la  résument ,  en  ai- 
dant chacun  à  appliquer  son  passé  à  son  avenir. 

Alors  les  belles  sentences  paraissent  fécon- 
des ;  on  y  voit  des  causes  et  des  effets  qu'on  n'y 
avait  pas  soupçonnés. 

Un  des  auteurs  qui  offrent  le  plus  de  ces 
maximes  d'application ,  est  La  Fontaine.  Il  est 
vrai  que  la  place  qu'elles  occupent  dans  ses 
iables  leur  donne  quelque  chose  d'animé ,  te- 
nant le  milieu  entre  les  sentences  purement 
spéculatives  des  moralistes,  et  les  enseigne^ 
ments  de  la  comédie. 

C'est  sous  les  replis  les  plus  cachés  du  cœur 
humain ,  que  La  Rochefoucauld  a  dirigé  ses  pé- 
nétrantes et  profondes  investigations.  Il  y  a  bien 
dans  le  noble  et  brillant  philosophe  un  assez 
grand  nombre  de  maximes  »  dont  l'application, 
pour  être  juste ,  doit  être  laite  à  la  haute  société 
de  son  temps ,  et  surtout  aux  femmes  de  cette 


90       SUR  TR018  OUVRAGES  EN  GREC  MODERNE. 

cour ,  OÙ  l'on  avait  Êiit  de  la  galanterie  une  oc- 
cupation dominante  et  une  véritable  science  ; 
mais  plus  de  la  moitié  des  maximes  de  La  Ro- 
chefoucauld porte  à  nu  sur  le  cœur  humain ,  et 
ne  peut  vieillir,' 

Au  reste ,  de  tels  auteurs  semUent  trop  pro- 
fonds pour  être  populaires  ;  leurs  aperçus  les 
phis  frappants  sont  sans  application  pour  la 
conduite.  Souvent  même  l'extrême  raffinement 
de  leur  pensée ,  en  soumettant  toutes  les  vertus 
à  une  trop  minutieuse  analyse ,  arrive  à  les 
anéantir,  et  à  ne  mettre  de  diflerencè  entre  le 
bien  et  le  mal ,  que  dans  les  nuances  diverses 
de  l'égoîsme  (car  l'on  désigne  ainsi  aujourd'hui 
ce  que  La  Rochefoucauld  appelle  amour^pro- 
pre  ).  Un  moraliste  trop  subtil  déviait  par  là 
un  docteur  d'immoralité. 

Chaque  peuple ,  avant  ces  livres-là ,  et  même 
avant  tous  les  autres ,  a  dans  ses  proverbes  des 
maximes  plus  sûres  et  toutes  d'application. 
Aussi ,  les  proverbes  de  tout  temps  offrent  une 
étude  philosophique  des  plus  intéressantes  aux 
meilleurs  esprits.  Mais  il  est  des  peuples  plus 
sentencieux  que  d'autres.  On  sait  que  tels  sont, 
en  général ,  les  Orientaux  :  ils  font  un*  plus 


SUR  TROIS  OUVRAGES  EN  GREC  MODERNE.       .91 

grand  usage  que  nous  de  proverbes  usuels,  et, 
de  plus ,  les  recueils  de  maximes  tiennent  une 
place  trèsKTonsidérable  dans  leur  littérature.  11 
semble  que  les  Grecs ,  placés  sur  la  limite  de 
rOrîent  et  de  l'Occident ,  participent  davan- 
tage de  rOrient  par  leur  goût  pour  les  senten- 
ces. C'est  aux  écrivains  moralistes  que  s'atta- 
chèrent de  préférence  les  littérateurs  grecs, 
qui ,  dès  le  commencement  de  ce  siècle ,  prélu- 
daient déjà  à  l'aiTranchissement  de  leur  patrie 
en  appliquant  à  des  traductions  leur  langue 
riche  et  flexible  i  Fontenelle  fut  un  des  premiers 
traduits  et  des  plus  goûtés. 

L'école  spéciale  des  langues  orientales  près 
la  bibliothèque  du  roi  a  trouvé  quelquefois, 
dans  les  grands  événements  contemporains,  les 
causes  d'une  sorte  de  popularité  pour  quelques- 
uns  de  ces  cours  dont  la  profonde  érudition 
semble  ordinairement  réservée  à  l'attention  forte 
et  studieuse  d'un  auditoire  d'élite.  Tel  fut  sur 
l'Arabe  l'effet  de  notre  expédition  d'Alger,  sur 
le  Grec  moderne  l'héroïque  alfranchissemenl 
de  ce  peuple  aux  grands  souvenirs.  Le  cours 
de  M.  Hase  joignait  alors  un  intérêt  de  circon- 
stance à  la  merveilleuse  érudition  de  cet  illustre 


d  t       SUR  TROIS  OUVRAGES  EN  GREC  MODERNE. 

professeur.  Tous  œux  qui  y  ont  assisté  à  cette 
époque  ne  se  rappelleront  pas  sans  émotion 
l'effet  que  produisait  l'annonce  des  succès  ou 
des  revers  des  Grecs,  au  milieu  des  doctes 
excursions  de  M.  Hase  dans  les  trente  siècles 
de  cette  belle  langue  qui  leur  est  arrivée  sans 
interruption  depuis  Homère. 

Ce  fut  alors  qu'un  des  plus  jeunes ,  et  au- 
jourd'hui l'un  des  plus  savants  auditeurs  de  ce 
cours ,  M.  Wladimir  Brunet ,  entreprit  la  tra- 
duction grecque  moderne  des  Maximes  de  La 
Rochefoucauld.  «  Je  commençai  ce  travail ,  dit- 
il  dans  sa  prélace ,  après  la  chute  de  Missolon- 
ghi ,  et  je  le  ternûnai  alors  que  retentit  le  canon 
de  Navarin.  »  Cette  version,  écrite' avec  infini- 
ment d'élégance  et  de  fidélité ,  fut  revue  par  un 
vieux  réfugié  de  Patras ,  nommé  Theocharo- 
poulos  f  qui  avait  été  précepteur  des  princes 
Ypsilantis,  et  que  toutes  les  personnes  cultivant 
alors  le  grec  moderne  se  rappelleront  très- 
bien  avoii*  vu  avec  sa  double  robe ,  Ses  mous- 
taches blanches  et  son  air  de  gaîté.  C'était  un 
vieillard  singulier  par  l'étrangeté  de  ses  remar- 
ques sur  tant  d'objets  nouveaux  qui  venaient 
frapper  ses  regards  au  déclin  de  sa  carrière.  Du 


SUR  TROIS  OUVRAGES  EN  GREC  MODERNE.       9.1 

reste ,  il  possédait  toutes  les  finesses  de  sa  km-* 
gne  dans  une  véritable  perfection.  M.  Brunet 
eut  recours  à  lui  pour  ôter  à  sa  traduction  tout 
ce  qui  pouvait  sentir  l'étranger  ;  en  sorte  qu'il 
est  impossible  de  trouver  dans  toute  la  litt^a- 
ture  grecque  moderne  un  ouvrage  écrit  avec 
plus  de  soin.  Le  traducteur  l'accompagna  d'un 
texte  anglais ,  et  MM.  Firmin  Didot  disposèrent 
ce  triple  texte  d'une  manière  commode  et 
agréable  à  l'œil*  Cette  belle  édition  trilingue  de 
La  Rochefoucauld ,  dédiée  à  M.  Hase ,  obtint 
en  Grèce  un  succès  mérité  ;  et  certainement  un 
Anglais ,  un  Français  ou  un  Grec ,  qui  voudrait 
étudier  avec  fruit  et  agrément  l'une  des  deux 
autres  langues,  ne  pourrait  choisir  un  livre 
plus  convenable  à  ce  dessein. 

M.  Wladimîr  Brunet  vient  d'acquérir  un  nou- 
veau titre  à  la  reconnaissance  des  Hellènes,  en 
contribuant  à  leur  donner  une  traduction  du  di- 
vin livre  des  Devoirs  de  Sylvio  Pellico.  Il  s'est 
réuni  pour  ce  travail  à  l'un  des  premiers  élèves 
de  M.  Hase,  M.  Dehèque,  auteur  du  Dictionnaire 
grec-moderne  et  français ,  et  d'autres  ouvrages 
estimés  des  connaisseurs.  Ces  deux  Hellénistes 
distingués  pardonneront  à  un  de  leurs  CQudis- 


9A       SUR  TROIS  OUVRAGES  EN  6REG  MODERNE. 

cîples  d'apprendre  au  public  les  véritables  noms 
que  cache  le  pseudonyme  de  Cébès  le  Thébaîn. 
On  sait  que  cet  ancien  philosophe ,  disciple  de 
Socrate ,  avait  composé  sur  la  morale  un  livre 
qui  fut  admiré  de  l'antiquité ,  ce  qui  lui  fit  at- 
tribuer plus  tard  le  Tableau  de  la  vie  humaine 
qui  nous  a  été  conservé  sous  son  nom ,  et  que 
l'on  a  joint  au  Manuel  d'Épictète. 

Les  traducteurs  grecs  de  Sylvio  Pellico  ont 
mis  en  tète  de  leur  traduction ,  au  lieu  de  pré- 
face 9  un  dialogue  tout-à-Êût  dans  le  goût  socra- 
tique y  genre  toujours  en  grande  &veur  chez  les 
Grecs  d'aujourd'hui ,  qui  ont  conservé ,  chose 
bien  remarquable  après  tant  de  siècles ,  toute 
la  tournure  d  esprit  de  leurs  ancêtres.  Ce  dia- 
logue a  lieu  aux  Champs-Elysées  entre  Socrate 
et  plusieurs  de  ses  disciples.  C'est  Cébès  qui 
est  supposé  en  faire  le  récit ,  à  la  manière  de 
Plat(Hi.  Voici  connue  on  en  peut  traduire  le  dé- 
but :  €  Nous  venions  de  célébrer,  avec  ApoUo- 
dore ,  Simmias ,  Platon  et  d'autres  amis  de  So- 
crate ,  l'anniversaire  du  jour  dont  le  Phédon  a 
immortalisé  la  mémoire,  lorâqu'arriva  dans 
l'Elysée  un  jeune  martyr  de  la  liberté ,  qui ,  con- 
solé par  une  amitié  illustre ,  et  comme  initié 


SUR  TROIS  OUVRAGES  EN  GREC  MODERNE.        95 

mx  secrets  de  l'avenir ,  était  mort  sans  maudire 
ses  juges.  D  pressait  sur  son  cœur  un  livre  qu'il 
nous  présenta  avec  une  joie  rayonnante*  Ce 
livre  était  intitulé  :  des  Devoirs ,  par  Sylvio  Pel- 
lico.  » 

Les  auteurs  de  ce  prologue  ont  probablement 
pensé  là  au  comte  Oroboni  ^  ce  sublime  jeune 
homme  dont  Sylvio  Pellico ,  dans  ses  Prisons , 
raconte  la  mort  avec  une  si  touchante  éloquence. 
Gébès  donne  lecture  du  livre  qu'il  apporte. 
Grande  admiration  parmi  ces  sages.,  Socrate  se 
livre  alors  à  quelques  réflexions  dont  l'exprès* 
sion  grecque  ,  pleine  d'atticisme  ^  dénote  des 
écrivains  à  qui  Platon  est  &milier*  Cébès  re- 
prend ensuite  : 

«  Socrate ,  lui  dis-je ,  un  livre  où  l'on  montre 
si  bien  que  la  lib^té  est  le  patrimoine  impéris- 
sable de  l'homme ,  mais  que  ce  patrimoine  doit 
être  administré  par  des  mains  pures  et  justes , 
et  qu'il  faut  fortifier  et  embellir  l'indépendance 
et  les  droits  de  la  société  par  la  vertu  du  citoyen, 
ne  serait-il  point  utile  à  la  Grèce ,  notre  chère 
patrie ,  qui  s'est  r^énérée  et  affranchie  par  les 
armes  ?  Je  réclame  la  bonne  action  de  le  tra- 
duire et  de  le  publier.  C'est  un  privilège  qu'on 


96       SUR  TROIS  OUVRAGES  EN  GREC  MODERNE. 

peut  accorder  à  l'auteur  du  Tableau  de  la  vie 
humaine ,  et  comme  une  consolation  de  la  perte 
de  son  livre.— Sans  doute,  reprit  Socrate;  mais 
pour  que  le  bienfait  soit  complet ,  il  faut  que  ce 
livre,  Eût  pour  tout  le  monde,  soit  traduit  dans  la 
langue  populaire.  Les  réformateurs  de  la  langue 
font  sans  doute  de  l'idiome  grec  un  des  plus 
beaux  dialectes  de  la  langue  ancienne  ;  mais  sois 
modeste ,  Gébès ,  et  contente-toi  du  langage  vul- 
gaire ,  que  d'ailleurs  j'ai  toujours  aimé ,  comme 
tu  le  sais ,  même  au  temps  du  plus  pur  atti- 
cisme. 

»  Le  voilà  donc ,  cet  ouvrage ,  ô  mes  chers 
concitoyens ,  cet  ouvrage  qui  est  comme  le  ré- 
sumé de  la  vie  d'un  juste ,  comme  le  testament 
moral  d'un  confesseur  de  la  vérité ,  et  comme 
le  sceau  de  l'alliance  de  la  liberté  avec  la  morale  ; 
qui ,  à  tous  ces  titres ,  a  droit  d'être  compté 
parmi  ces  livres  qu'une  main  mystérieuse  ap- 
porte ,  et  dont  une  voix  du  ciel  dit  :  Prends 

et  lisr 

>  Cébés  de  Thèbes.  » 

Cette  fiction  est  ingénieuse ,  noble  et  par£û- 
tement  à  sa  place.  C'est  un  préambule  qui  n'est 
pas  indigne  du  livre  qu'il  précède  ;  je  n'en  puis 


SUR  TROIS  OUVRAGES  EN  GREC  MODERNE.       97 

rien  dire  de  plus  honorable.  Les  Grecs  trouve- 
ront  d'ailleurs  dans  cette  introduction  de  leur 
goût  un  attrait  pour  l'ouvrage  le  plus  utile  sans 
doute  qu'on  puisse  répandre  parmi  les  hom- 
mes ,  et  qui  est  digne  d'être  aussi  admiré ,  aussi 
médité^  aussi  répandu  que  Ylnùtatim  de  Je- 
sus-ChrisL 

M.  Dehèque ,  avant  de  se  réunir  à  M.  Brunet 
pour  cette  belle  et  utile  entreprise ,  avait  aussi 
servi  de  collaborateur  au  vieillard  de  Patras 
dont  nous  ayons  parlé ,  en  traduisant  en  fran- 
çais un  ouvrage  grec  d'un  genre  bien  différent , 
les  poésies  erotiques  d'Athanase  Christopou- 
los ,  le  chansonnier  chéri  des  Grecs ,  et  dont  le 
bonhomme  Théochar opoulos  avait  pubUé  le 
texte.  Ces  petites  pièces  de  vers  sont ,  pour  la 
plupart^  des  imitations  serviles  d'Anacréon, 
dans  un  style  tout-à-fait  pc^ulaire ,  mais  plein 
de  grâce  et  de  douceur  dans  sa  familiarité.  Aussi 
M.  Dehèque  dit  avec  beaucoup  de  justesse  dans 
sa  préface  :  «  C'est  peut-être  moins  comme 
poète  que  sous  le  rapport  de  la  philologie  que 
Christopoulos  trouvera  chez  nous  des  lecteurs. 
C'est  comme  écrivain,  et  pour  le  style,  c'est 

comme  pouvant  nous  donner  une  idée  précise 

I.  7 


98       SUR  TROIS  OUVRAGES  EN  GREC  MODERNE. 

de  Fétat  de  la  langue  grecque  usuelle  et  fami- 
lière ,  et  comme  représentant  tout  un  système 
grammatical ,  que  Christopoulos  nous  semble 
surtout  digne  d'étude  et  d'observation.  i> 

On  conçoit  que  la  traduction  d'un  pareil  ou- 
vrage était  une  œuvre  bien  ingrate.  Pourtant , 
dans  ces  petites  peintures  anacréontiques ,  il  y 
a  un  laisser-aller  voluptueux  et  oriental ,  qui  se 
retrouve  encore  après  le  terrible  passage  de  ces 
petits  vers  si  iaciles  dans  la  prose  d'une  autre 
langue.  En  voici  un  court  échantillon  :  c  Dans 
le  jardin  des  Grâces ,  l'Amour  était  avec  moi  et 
certaine  jeune  beauté  ;  Bacchus  était  aussi  des 
nôtres  ;  nous  foisions  bonne  chère ,  nous  pre- 
nions du  bon  temps ,  jouant  ensemble ,  riant , 
causant  ^  criant  vive  l'Amour  !  Bacchus  chan- 
tait, et  l'Amour  versait  à  pleine  coupe  un  breu- 
vage enchanteur ,  et  souvent  de  son  éventail  il 

nous  envoyait  un  vent  frais.  Pour  nous 

Alors  vinrent  les  Grâces ,  portant  toutes 

trms  des  cithares  dcmt  elles  tiraient  de  doux  ac- 
cords. Lorsqu'elles  cessaient  de  jouer  comme 
pour  se  reposa*,  Bacchus  reprenait  et  nous 
chantait  des  chants  ingénieux.  Cédant  à  cette 
douce  mélodie ,  ma  jeune  compagne  et  moi , 


Sim  TROfS  OUVRAGES  EN  GREC  MODERNE.       99 

étendus  sor  xak  lit  de  fleurs ,  nous  goûtâmes  un 
profond  sommeil ,  et  ràmour ,  près  de  nous , 
nous  rafraîchissait  de  son  souffle  l^er.  > 

Ghristopoulos  ne  s'est  pas  toujouis  coatenté 
de  sacrifier  aux  Grâces ,  il  a  quelquefois  sacrifié 
au  mauvais  goût ,  témoin  le  commencement  de 
cette  petite  élégie  :  c  O  tombeau  qui  renfermes 
mon  amante,  prends  la  plume,  écris,  je  te 
donnerai  pom*  encre  les  larmes  que  je  répands. 
Écris  à  Tenfer ,  sombre  demeure  sans  soleil ,  ce 
que  je  vais  te  dicter  :  —  En£^  inexorable  qui 
dévores  le  monde ,  etc.  > 

On  est  presque  étonné  aujourd'hui  de  reve- 
nir avec  quelques  détails  sur  ces  Grecs  qui ,  il 
y  a  dix  ans ,  taisaient  battre  tous  les  cœurs , 
pour  qui  toutes  les  belles  dames  disaient  des 
quêtes ,  à  qui  les  arts  divers  empruntai^it  leurs 
sujets ,  dont  Tavenii*  occupait  également  le  phi- 
losophe ,  l'archéologue ,  l'homme  d^état ,  le  mi- 
litaire ,  le  poète ,  l'aventuriOT.  Il  est  des  esprits 
plus  constants^  qui,  s'étant  voués  dès  lors  à  l'é- 
tude de  ce  peuple  remarquable ,  n'ont  cessé  de 
le  suivre  dans  sa  gloire ,  ses  fautes ,  ses  succès , 
ses  revers  et  ses  nombreuses  vicissitudes  poli- 


100    SUR  TROIS  OUVRAGES  EN  GREC  MODERNE. 

tiques.  Ils  recueillent  avec  constance  et  coor* 
donnent  avec  soin  tout  ce  qui  intéresse  cette 
nation  de  leur  choix  ;  et,  jeunes  encore,  ils  sont 
ainsi  les  représentants  d'une  époque  qui  semble 
déjà  bien  loin  de  nous. 


NOUVEAUX  DOCUMENTS 


SUR 


LES  MANUSCRITS  DE  PHÈDRE, 


ET    RÉSUMÉ 


tm  LA  BIBUOGRAPHIE  DE  CET  AUTEUR  *. 


Habent  suafata  libelli:  il  a'est  peuirétre  pas 
d'observations  que  la  critique  littéraire  trouve 
plus  souvent  l'occasion  de  vérifier ,  dans  l'exa- 
men de  ce  qui  a  échappé  au  grand  naufrage  de 
l'antiquité  ckssique.Tel  poète^idontla  gloire  est 
arrivée  jusqu'à  nous  par  les  mille  voix  de  la  re- 
nommée,, comme  Simonide,.Anacréon,  Mé- 
nandi*e ,  n'a  rien  laissé  de  lui  que  cette  gloire , 

*  Ce  morceau  a  été  lu  à  l'Institut ,  dans  les  séances  de 
FAcadémie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres ,  des  12  et  19 
août  1836. 


102  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

dont  les  titres  ont  péri ,  à  l'exception  de  quel- 
ques courts  fragments ,  épars  çà  et  là.  Or,  sans 
vouloir  renoncer  gratuitem^it  à  aucune  des 
parties  de  Théritage  de  Tantiquité ,  dans  Tétat 
où  nous  le  possédons ,  Ton  peut  dire  cependant 
que  Ton  aurait  volontiers  accepté  rechange  de 
plusieurs  poèmes  médiocres  arrivés  jusqu'à 
nous  y  contre  ces  ouvrages  Ëuneux  qui  méri- 
taient mieux  d'être  immortels.  De  même ,  dans 
les  nombreux  écrits  d'un  savant  aussi  câièbre 
que  Varron ,  par  exemple ,  il  est  sans  doute 
plusieurs  traités  dont  les  sciences ,  l'érudition , 
auraient  tiré  un  profit  plus  grand  que  de  telle 
partie  des  nombreuses  productions  du  fécond 
Galien ,  si  Êivorisé  par  cette  fortune  capricieuse. 
Sans  doute  aussi  l'histoire  eût  acheté  volontiers 
par  le  sacrifice  de  plusieurs  de  ses  sources  an- 
tiques l'assurance  de  retrouver  celles  de  Théo- 
pompe ,  de  Trogue  -  Pompée.  Enfin  plusieurs 
grammairiens ,  plusieurs  mythographes ,  qui  se 
répètent  sans  cesse  les  uns  les  autres ,  quel- 
ques rhéteurs  verbeux ,  quelques  secs  abrévia- 
teurs,  eussent  été  d'une  perte  peu  regrettable , 
en  comparaison  d'un  même  nombre  d'auteurs 
éminents  en  différents  genres ,  dont  le  mérite  a 


SUR  LES  MAIWUSCRITS  DE  PHEDRE.  103 

été  constaté  par  le  sui&age  unanime  de  tant  de 
générations ,  qui  les  ont  admirés  autrement  que 
sur  parole. 

Pour  Içs  bons  ouvrages  qui  nous  restent  dans 
un  état  incomplet  (et  c'est  de  beaucoup  le  plus 
grand  nombre) ,  combien  ce  que  nous  en  con-  . 
naissons  ne  fait-il  pas  regretter  plus  vivement 
ce  qui  en  manque  !  A  quel  prix  n'auraiton  pas 
consenti  pour  compléter  les  Annales  de  Tite- 
Live ,  de  Tacite ,  les  œuvres  de  Polybe ,  de  De- 
nys  d'Halicarnasse  ! 

En  voyant  aussi  plusieurs  auteurs  mécfîocres 
multipliés  par  l'écriture  à  une  quantité  d'exem- 
plaires ,  et  un  auteur  du  premier  ordre  conservé 
par  un  seul  manuscrit ,  dernier  souffle  de  son 
existence ,  recueilli  heureusement  avant  qu'il 
ne  s'éteignît  comme  les  autres  ;  en  voyant  cette 
inégalité ,  l'ami  de  l'antiquité  ne  peut  s'empê- 
cher de  reprocher  aux  copistes  du  moyen-âge 
leur  manque  de  discernement.  Tandis  que  des 
livrets  d'école  primaire,  tels  que  la  Schédo- 
graphie  de  Manuel  Moschopule  * ,  sont  multi- 
pliés presque  à  l'infini ,  un  seul  manuscrit  nous 

*  La  Bibliothèque  du  Roi  possède  vingt  manuscrits  de  cet 
ouvrage.- 


104  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

conserve  cet  excellent  Traité  du  Sublime  attri- 
bué à  Longin*. 

Je  pourrais  développer  par  d'autres  exemples 
ces  considérations  sur  la  fortune  des  ouvrages 
anciens  y  si  mon  but  n'était  de  les  appliquer  à 
un  seul ,  les  fables  de  Phèdre.  C'est  ici ,  du 
moins  ,  un  des  heureux  accidents  de  cette  ca- 
pricieuse répartition  du  sort.  Pendant  que  tant 
d'écrivains ,  préconisés  par  leurs  contempo- 


*  C'est  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque,  n°  2Ô3G ,  petit 
in-4*,  sur  parchemin  ,  du  dixième  siècle  ,  et  d'une  très-belle 
conservation.  D'autres  manuscrits  du  même  traité ,  écrits  au 
quinzième  et  au  seizième  siècle,  sont  évidemment  copiés  sur 
celui-ci ,  dont  ils  reproduisent  exactement  les  lacunes.  On 
peut  voir  à  ce  sujet  la  note  de  Boivin  dans  le  catalogue  des 
manuscrits  grecs  de  la  Bibliothèque,  page  435. Le  Traité  du 
Sublime  ^  potir  titre  dans  ce  manuscrit  :  Atowvc'ov  ri  ao/>ivov 
tct^'i  C4/00V5.  C'est  la  seule  raison  que  l'on  ait  eue  de  l'attribuer 
à  Longin ,  auquel  plusieurs  critiques  modernes  veulent  l'en- 
lever pour  l'accorder  à  Denys  d'Halicarnasse. 

lin  des  exemples  les  plus  saillants  qu'on  pourrait  encore 
citer  au  sujet  des  ouvrages  qtii  nous  sont  parvenus  par  un 
seul  manuscrit  est  celui  des  Annales  de  Tacite ,  ainsi  que 
nous  l'ont  fait  remarquer  MM.  Dureau  de  la  Malle  et  Bur- 
nouf  père.  Cet  exemple  est  surtout  remarquable  en  l'oppo- 
sant a  ;x  soins  que  l'empereur  Tacite  avait  pris  de  multiplier 
les  copies  des  œuvres  du  grand  historien  de  son  nom. 


\ 


SUR  LES  MANUSCRITS  DE  PHEDRE.  105 

l'ains,  et  dont  la  renommée  a  continué  à  se  trans- 
mettre d'âge  en  âge ,  ne  nous  sont  plus  connus 
que  par  ce  concert  lointain  d'éloges,  voilà 
qu'un  manuscrit  latin  révèletput-à-coup  à  Pierre 
Kthou  ,  en  1596 ,  un  talent  original  et  profond 
avec  le  nom  d'un  affranchi  d'Auguste,  qu'il 
cherche  vainement  dans  toute  la  littérature  des 
premiers  siècles  de  notre  ère ,  si  Ton  excepte 
cette  expression  assez  incertaine  de  Martial  : 
Improbi  jocos  Phœdri  *.  Il  est  obligé,  pour 
trouver  un  témoignage  positif,  d'arriver  à  un 
versificateur  du  quatrième  siècle ,  Aviénus  ** , 
après  lequel  on  ne  trouve ,  non  plus  qu'aupa- 
ravant ,  aucune  autre  mention  de  Phèdre.  Et 
pourtant  ce  poète ,  qui  semble  arriver  pour  la 
première  fois  à  la  lumière ,  peut  être  comparé , 
par  son  esprit  vif  et  ingénieux ,  aux  auteurs  les 
plus  fins  de  son  temps.  A  la  finesse  il  joint  un 
style  à  la  fois  clair  et  précis ,  où  il  est  impos- 
sible de  ne  pas  reconnaître  l'âge  d'or  de  la  litté- 

*  Lib.  III ,  épigr.  xx  ,  v.  5, 

**«....  Quas  Grœcis  iamhie  Babrius  repetens  in  duo  vo- 
lumina  coartavU;  Phœdrus  eiiamparlem  aliquam  quinque 
in  libdlos  resolvit^^ 

Inprœfal,fahul.  jEsopicarum  ad  Theodos. 


106  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

rature  latine.  Je  ne  crois  pas ,  en  e£kt ,  qu'on 
puisse  assigna  à  une  autre  époque  des  vers 
comme  ceux-ci  : 

Est  ardelionum  quxdam  Romae  natio  , 
Trépide  concursans ,  occupata  in  otio , 
Gratis  anhelans ,  mnlta  agendo  nihil  ag ens , 
Sibi  molesta  et  aliis  odioâssîma  *. 

Gomment  donc  cette  antiquité ,  si  sensible  aux 
charmes  de  l'élocution ,  et  qui  peut-être  aussi 
aimait  plus /]ue  nous  les  préceptes  moraux  sous 
toutes  les  formes ,  put^elle  laisser  passer  pres- 
quei  naperçu  Télégant  fabuliste?  Comment  un 
auteur  dont  la  découverte  fut  un  événement  lit- 
téraire à  la  fin  du  seizième  siècle  paraît-il  avoir 
été  inconnu  à  ses  contemporains?  Nous  ne  sa- 
vons ;  mais  telle  fut  la  première  remarque  à  la- 
quelle donna  lieu  la  publication  de  Phèdre.  Les 
sceptiques  en  rapprochèrent  la  grande  érudition 
de  Pierre  Pithouet  sa  connaissance  approfondie 
de  Tantiquité.  Peut-être  même  la  célébrité  de 
la  satire  Ménippée ,  à  laquelle  ce  grand  magis^ 
trat avait  pris  tant  de  part**,  disposa-t-elle  les 

*  Lib.  II,  fab.  6. 

*'Il  est  auteur  de  la  harangue  djB  M.  d'Aubray  pour  le 


SUR  L£S  MANUSCRITS  DE  PHEDRE.  107 

lecteurs  du  temps  à  la  supposition  d'une  ingé* 
nieuse  fiction  littéraire ,  même  lorsqu'elle  û'au'^- 
rait  plus ,  comme  cette  fameuse  satire ,  une  im- 
portance  et  un  but  politiques. 

La  mort  de  Pierre  Pilhou ,  arrivée  presque 
aussitôt  après  sa  publication  de  Phèdre ,  l'enb 
pèçba  de  dissiper  lui-même  ces  premiers  doutes» 
et  de  démontrer  l'authenticité  de  son  auteur , 
comme  il  lui  aurait  été  si  facile  de  lé  &ire ,  en 
donnant  sur  le  manuscrit  du  dixième  siècle , 
qu'il  tenait  de  son  frère  François ,  des  détails 
qui  n'am*aient  plus  permis  de  doute  raisonnar 
ble.  A  moins  d'une  pareille  circonstance ,  ces 
détails  bibliographiques  n'étaient  pas ,  comme 
aujourd'hui ,  dans  les  habitudes  de  l'érudition , 
dont  le  vol  plus  élevé  semble  avoir  dédaigné  le 
terre-à-terre  de  ces  accessoires. 

Toutefois  l'authenticité  des  fables  de  Phèdre 
ne  tarda  pas  à  être  corroborée  d'upe  preuve 
nouvelle  par  la  publicité  que  le  P.  Sirmond , 
jésuite,  appela  sur  un  manuscrit  qui  existait  dans 
la  bîldiothèque  bénédictine  de  Saint-Rem  y  de 
Reims.  Nicolas  Rigault ,  à  qui  Sirmond  remit 

tiers-état.  C'est  la  plus  considérable  des  harangues, de  la 
satire. 


108  NOUVEAUX  DOCUMENT» 

les  variantes  qu'il  avait  prises  sur  les  manu- 
scrits de  Reims  ,  s'en  servit  pour  l'édition 
qu'il  donna  en  1617,  et  qu'il  dédia  à  l'illustre  ' 
président  Jacques-Auguste  de  Thon  *.  Le  même 
Rigault  joignit  une  troisième  preuve  aux  deux 
précédentes ,  en  faisant  connaître  **  l'existence 
de  quelques  feuilles  d'un  manusmt  également 
ancien ,  sur  lesquelles  étaient  écrites  quelques 
fables  du  second  livre ,  et  qui  de  Pierre  Daniel 
étaient  passées  en  la  possession  de  Paul  Pétau. 
Voilà  tout  ce  qu'il  y  a  de  connu  en  feit  de  ma- 
nuscrits anciens  des  fables  de  Phèdre  :  celui  de 
Pithou,  celui  de  Reims,  et  le  fragment  de  Daniel. 
Ils  furent  connus ,  comme  on  voit ,  presque  àr  la 
fois ,  par  la  publicité  que  donna  au  premier 
l'édition  Princeps  de  Pithou . 

Mais  ici  se  trouve  une  longue  lacune  dans  les 
éditions  de  Phèdre ,  qu'on  pourrait  appeler  ori- 
ginales ,  comme  étant  publiées  immédiatement 
d'après  les  manuscrits.  Celui  de  Reims,  de- 
puis Sirmond ,  fut  encore  examiné  par  plusieurs 
personnes***,  mais  seulement  comme  objet  de 

*  M.  de  Thou  mourut  le  7  mai  de  cette  même  année. 
**  Bannies  notes  de  cette  même  édition. 
***  Entre  autres  ,  par  Tabbé  d'Olivet. 


SUR   LES  MANUSCRITS  DK  PHÈDRE.  109 

curiosité ,  OU  pour  le  Querolùs  de  Plaute ,  qui 
y  était  joint.  Quant  au  manuscrit  de  Pilhou ,  il 
était  passé ,  par  succession  ^  dans  la  Êunille  Le 
Pelletiier  ^  où  il  ne  parsut  pas  avoir  été  conunu- 
niqué  jusqu'en  1780.  A  cette  époque ,  M.  Le 
Pelletier  de  Rosanbo ,  président  au  parlement 
de  Paris ,  en  donna  communication  au  P.  Brc- 
tier;  mais,  à  la  né^genceavec  laquelle  ce  jé- 
suite en  profita ,  on  voit  qu'il  n'en  a  pas  senti 
tout  rintérét littéraire.  Déjà,  depuis  plusieurs 
années,  on  n'avait  plus  le  manuscrit  de  Reinis  ; 
car  la  bibliothèque  de  Saint-Remy  avait  été  con- 
sumée par  un  incendie  en  1774.  La  fin  de  ce 
siècle  ayant  am^ené  les  désastres  de  la  révolu- 
tion ,  où  périt  le  président  Le  Pelletier  de  Ro- 
sanbo, dont  les  biens  furent  confisqués,  on 
crut  long-temps  que  le  manuscrit  de  Pithou 
avait  eu  un  sort  semblable  à  celui  de  Reims. 

Pourtant  M.  le  marquis  de  Rosanbo ,  fils  du 
^sident  et  chef  actuel  de  là  Êunille  Le  Pelle- 
tier ,  en  rentrant  en  possession  de  ses  biens , 
recouvra  aussi ,  par  une  heureuse  circonstance , 
ce  monument  de  l'illustration  littéraire  répan- 
due sur  sa  famille  par  les  Pithou. 

Une  note  de  feu  M.  Barbier  ayant  porté  ce 


110  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

Élit  à  la  connaissance  de  M.  Schwabe  de  Wd- 
mar ,  ce  respectable  savant ,  si  honorablement 
connu  par  ses  travaux  sur  Phèdre ,  voulut  cou- 
ronner sa  carrière  en  provoquant  l'espèce  de 
résurrection  du  plus  ancien  nianuscrit  de  son 
auteur  favori. 

Outre  la  satis&ction  qu'un  homme  dont  toute 
la  vie  a  été  consacrée  à  un  seul  auteur  doit 
trouver  à  en  faire  renaître  les  textes  les  plus 
anciens ,  cette  publication  avait  réellement  pour 
Phèdre  un  intérêt  particulier.  Au  silence  près* 
que  absolu  de  l'antiquité  à  son  égard  s'était 
encore  joint  quelque  chose  de  moderne  que  l'on 
croyait  apercevoir  dans  la  tournure  de  son 
esprit.  Les  preuves  multipliées  de  l'authentidté 
de  ses  &bles  montrent  le  vague  de  ce  genre  de 
critique.  La  première  preuve  se  trouve  dans 
Texistence  de  manuscrits  remontant  à  une  ^>o- 
que  d'ignorance  qui  n'am^t  pu  certainement 
produire  une  aussi  parfaite  imitation ,  et  qui  se 
serait  trahie  par  toute  autre  trace  que  le  genre 
de  saiUies  où  l'on  veut  reconnaître  l'esprit  mo- 
derne ,  faute  de  rendre  peut-être  assez  de  justice 
à  la  finesse  du  génie  des  anciens. 

Du  reste ,  le  genre  de  raisonnement  tiré  de  la 


SUR  LES  MANUSCRITS  DE  PHÈDRE.     111 

barbarie  du  milieu  du  moyen-âge  ne  pourrait 
s'appliquer  de  même  à  des  manuscrits  grecs 
écrits  dans  l'empire  d'Orient ,  où  la  drilisation 
bysantine  et  les  traditions  classiques  de  la  haute 
littérature  grecque ,  pour  tout  ce  qui  tient  au 
mécanisme  du  style ,  purent  produire ,  vers  le 
dixième  siècle,  un  pseudo-Anacréon ,  assez 
ingénieusement  versifié  pour  avoir  d(mné  le 
diange  à  de  trèsrhabiles  gens.  Mais ,  en  Occi- 
dent ,  cette  même  époque  est  celle  de  la  plus 
grande  barbarie  du  moyen -âge.  L'imitation 
d'une  latinité  aussi  pure ,  possible  au  quinzième 
ou  au  seizième  siècle ,  était  impossible  alors  ; 
et ,  n'y  eût-il  d'autres  indices  ,  un  ouvrage  la- 
tin de  ce  style ,  transcrit  au  dixième  siècle ,  re- 
monte nécessairement  jusqu'au  commencement 
de  notre  ère. 

Cependant ,  pour  ne  pas  donner  trop  d'im- 
portance à  l'édition  du  Codeur  Pithœanus ,  il  est 
nécessaire  de  dire  que  M.  Schwabe  avait  trouvé 
très-judicieusement  le  genre  de  preuve  dont 
nous  venons  de  parler  dans  les  febles  d'un 
nommé  Romulus ,  dont  Vincent  de  Beauvais  a 
cite  vingt-neuf  dans  son  Spéculum  doctrinale. 
Car  il  a  été  impossible  de  ne  pas  reconnaître 


112  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

dans  la  prose  de  Romulus  les  lambeaux  des 
vers  de  Phèdre  dont  elle  est  tissue. 

Le  manuscrit  de  Pithou  est  venu  confirmer 
surabondamment  cette  induction.  M.  Hase ,  à 
qui  M.  Schv^abe  s'était  adressé  pour  tâcher 
d'avoir  connaissance  du  manuscrit ,  voulut  bien 
l'examiner  avec  moi  chez  M.  de  Rosanbo ,  et 
le  reconnut  pour  n'être  pas  plus  récent  que  le 
dixième  siècle  ;  ce  qui  m'engagea  à  le  repro- 
duire avec  une  exactitude  scrupuleuse ,  en  y 
joignant  lefac^-simile  d'une  page. 

L'abbé  Pluche  avait  donné  dans  son  Spec- 
tacle de  la  Nature  *  un  spécimen  de  quelques 
lignes  de  ce  manuscrit  de  Reims ,  dont  le  P.  Sir- 
mond  avait  fourni  les  variantes  à  Rigault.  Mais 
on  ne  possédait  point  un  relevé  complet  de  ce 
texte ,  et  la  catastrophe  qui  avait  consumé  la 
bibliothèque  de  Saint-Remy  semblait  rendre 
cette  perte  irréparable.  M.  Van-Praet  y  remé- 
dia cependant  en  me  communiquant  un  vor 
lume  de  la  Ribliothèque  du  Roi ,  où  dom  Vin- 
cent, bibliothécaire  de  Saint-Remy,  avait 
lui-même ,  avant  l'incendie ,  écrit ,  en  marge 

*  Tome  VII ,  page  244. 


SUD   LES  MANUSCRITS  DE  PHEDRE.  IIS 

<les  Êibles  imprimées ,  les  variantes  du  manu- 
scrit de  Reims.  J'ai  joint  ces  variantes  au  texte 
du  manuscrit  de  Rosanbo ,  dans  l'édition  que 
j'en  ai  donnée  en  1850.  Mais  on  va  voir  tout-à- 
l'heure  qu'il  ne  serait  peut-être  pas  impossible 
d'arriver  encore  plus  près  du  monument  lui- 
même.  Poursuivons  cependant  l'examen  des 
progrès  faits  par  la  bihlicgraphie  de  Phèdre , 
depuis  1850. 

En  parlant ,  dans  la  pré&oe  de  mon  édition , 
des  seuls  manuscrits  anciens  qui  nous  ont  con- 
servé les  iables  de  Phèdre ,  je  disais  du  frag- 
ment connu  sous  le  nom  de  vêtus  Danielu 
Chartula,  sur  lequel  on  n'avait  alors  que  des 
renseignements  très^imparfaits  :  c  C'est  un  des 
manuscrits  dont  on  peut  isuivre  le  mieux  l'his- 
toire. »  A  la  mort  de  Danid  *,  Paul  Pétau 
acheta  ce  fragment ,  qui  prit  le  nom  de  Peta^' 
viensis  Codex.  La  reine  Christine  le  fît  acheter 
à  la  vente  de  Pétau ,  et  le  communiqua  à  Vos- 

*  Ces  renseignements  sont  empruntés  à  une  excellente  dis-- 
sertation  de  M.  Adry,  où  est  expliquée  môme  Torigine  de  ce 
fragment  avant  qu'il  ne  vint  en  la  possession  de  Pierre  Da- 
Jiiel.  J'ai  donné  tous  ces  détails  de  M.  Adry  dans  ma  pré- 
face ,  page  20  et  suiv. 

I.  8 


1  i  A  nouysAux  documents 

siiis.  On  sadt  que  les  manuscrits  de  Christine 
ont  passé  dans  la  bibliothèque  du  Vatican.  Ce* 
lui-ci  y  est-il  encore?  n'y  est41plus?  c'est  une 
question  dont  M.  Fabbé  Mai  saurait  peut-être 
donner  la  solution.  > 

Si  rillustre  bibliothécaire  du  Vatican  n'a  pas 
eu  connaissance  de  ce  Yoeu  (comme  son  silenee 
à  cet  ^ard  semble  l'indiquer) ,  du  moins  une 
heureuse  coïncidence  hii  fit  publier  dès  1851  " 
ce  fragment  qui  jse  trouvait  en  effet  au  Vaticsm. 
H  se  compose  de  huit  &bles  du  premier  livre  *\ 
Cette  publication  décida  ainsi  la  question  du 
manuscrit  de  Daniel ,  un  an  juste  après  que 
notre  édition  avait  décidé  celle  du  manuscrit 
de  Kthou. 

Dans  l'exposé  dont  nous  avions  Mt  précéder 
notre  travail ,  parmi  les  raisons  qu'on  avait 
^ues  de  mettre  en  doute  l'authenticité  des  &bles 

*  Dans  le  tome  III  de  ses  Cîassiei  Auciores  e  Valicanis 
todd.  editi.  —  Rom»  1831.  De  la  page  310  à  la  page  314. 

**  En  voici  les  titres  :  De  Leone  et  Jsino,  —  Cervus  ad  fon- 
iem  laudans  comua.  —  Fulpis  ad  eorvum.  —  Canis  ad 
cvem.  Lupus  testis  commodasse  eontendit  — Mulier  parlu- 
riens  ad  virum,  —  Canis  pariuriens  ad  alteram,  —  La  sep- 
tième est  sans  titre  :  c'est  celle  des  Canes  famelici,  —  Léo 
éeficiens,  aper,  taurus,  asellus. 


SUR  LES  MANUSCRITS  DE  PHÈDRE.  115 

de  Phèdre ,  nous  devions  une  mention  à  Pérotti, 
prélat  italien  du  quinzième  siècle,  qui,  dans  son 
commentaire  sur  Martial,  parlait  des  fables  que 
dans  sa  jeunesse  il  avait  mises  en  vers  d'après 
Phèdre  et  Âviénus ,  et  citait  même  dans  un 
autre  endroit  du  même  conunentaire  la  fable  de 
Phèdre  Arbores  in  Deorum  tutela.  Or  on  avait 
voulu  en  conclure  que  ce  prétendu  Phèdre  n'é- 
tait que  Pérotti  lui-même  ;  mais  la  découverte 
laite  par  d'Orville  en  1727  des  iàbles  de  ce  sa- 
vant prélat  donna  le  mot  de  Ténigme.  c  Le 
manuscrit  trouvé  par  d'Ot*ville ,  dit  M.  Adry, 
était  dans  le  plus  mauvais  état  ;  des  pages  en- 
tières manquaient  ;  d'autres  étaient  entamées 
par  l'humidité ,  et  l'écriture  paraissait  à  peine 
dans  quelques  endroits.  Après  le  titre  \  ainsi 
conçu  :   Nicolai  Pérotti  Epitome  fabularum 
^sopij  Avieni  et  Phœdri,  ad  Pyrrhum  Perottum, 
frairis  filium,  adolescentem  suavissimum,  inci'^ 
pit  féliciter,  se  trouvaient  ces  vers  : 

Non  sunt  hi  mei ,  quos  putas ,  yersiculi , 
Sed  ^sopi  suDt ,  et  Avieni  et  Phaedri. 
Collegi  ut  essent,  Pyrrhe ,  utiles  tibi. 

*  Je  supprime  ici  Tindication  des  autres  pièces  renfermées 
dans  ce  manuscrit. 


116  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

Sœpe  yersicuk)»  kiterpoBeiis  meos 
Quasdam  tuis  quasi  insidias  auribus. 

Ces  vers  expliquaient  tout.  Il  était  évident 
que  Pérotti  avait  possédé  un  manuserit  de 
Phèdre ,  dont  il  s'élait  servi ,  connue  on  vient 
de  le  voir ,  et ,  ainsi  qu'il  l'ajoute  ailleurs ,  dans 
sa  jeunesse ,  c'est-À-dire  à  une  époque  où  Fim- 
primerie  n'était  pas  encore  découverte,  puis- 
qu'il fut  sacré  archevêque  de  l^ponte  en  1458  *. 

D'Orville  fit  donc  une  copie  de  ce  manuscrit 
mutilé,  et  l'envoya  à  Burmann  ;  mais  cette  co- 
pie et  l'original  participèrent  à  l'espèce  de  fata- 
lité attachée  aux  manuscrits  de  Phèdre,  car 
l'un  et  l'autre  disparurent  jusqu'en  1808  ;  où 
MM.  Gassito  et  Janelli  retrouvèrent  à  Naples  ce 
manuscrit  mutilé ,  tel  que  l'avait  décrit  d'Or- 
ville,  et  éditèrent  soixante^uatre  &bles  qu'il 
contient ,  dont  la  moitié  sont  des  &bles  de  Phè- 
dre ,  données  par  les  manuscrits  de  Pithou  et 
de  Reims ,  et  les  trente-deux  autres ,  selon  toute 
vraisemblance ,  appartiennent  à  Pérotti ,  de  la 

*  Par  conséquent ,  deux  ans  seulement  après  Timpression 
du  psautier  de  Mayence ,  le  plus  ancien  livre  imprimé  dont 
la  date  soit  connue. 


SUR  LES  MANUSCRITS  DE  PHEDRE.  117 

manière  qu'il  l'explique  à  son  neveu ,  dans  les 
vers  que  nous  avons  dtés. 

Or  n[ionsignor  Mai  découvrit  encore ,  en 
1831 ,  dans  le  Vatican ,  un  manuscrit  complet  * 
et  en  fort  bon  état  de  ces  mêmes  fables  de  Pé- 
rotti  y  dont  les  mutilations ,  dans  le  manuscrit 
trouvé  par  d'Orville ,  avaient  donné  lieu  à  tant 
de  dqctes  conjectures  ,  et  où  s'était  exercée  à 
l'envi  la  sagacité  des  premiers  éditeurs. 
.  M.  Orelli ,  de  Zurich , .  réimprima  ,  cette 
même  année,  les  deux  nouvelles  découvertes 
de  M.  Mai ,  non  moins  heureux  à  la  garde  de  la 
Vaticane  qu'à  celle  de  l'Ambrosienne.  Ces  nou- 
veaux titres  de  l'illustre  bibliothécaire  auprès 
du  monde  savant  avaient  en  effet  un  intérêt 
tout  particulier  pour  M.  OrellL  II  venait  de  re- 

*  M«  Mai  représente  ce  manuscrit  comme  un  des  plus  ri- 
ches et  des  mieux  écrits  qu'on  puisse  voir.  Il  ajoute  ensuite  : 
«  Primo  autem  in  folio  septem  ornatissimi  circuli  effingun- 
i>  tor ,  quorum  médius  ac  maximus  ,  sic  aureis  cœruleisque 
»  litteris  loquitur  :  in  hoc  pulcherrimo  codice  coniinentur 
»  nonnulli  poetœ  latini  juniores  qui  in  circumspectis  circu- 
»  lis  sunt  annotaii.  In  his  autem  circulis  legitur  :  l.  Chris- 
»  tophori  Londini  Xandra,  2.  Callimachi  (  Veneti  scilicet  ) 
»  epigrammata.  3.  Nicolai  Perotii  epigrammaia  et  fabulw* 
»  4.  Jntonii  Pgnormitœ  Hermaphrodilus ,  etc.  » 


118  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

produire  mon  travail  sur  le  maRuserit  de  Ro^ 
sanbo,  en  y  joignant  les  notes  de  Bongars 
conservées  à  la  bibliothèque  de  Berne.  Leur 
comparaison  avec  le  texte  du  manuscrit  Ro- 
sanbo  lui  prouva  que  ces  notes  provenaient 
d'une  collation  que  le  savant  éditeur  du  Gesta 
Dei  par  Francos  avait  laile  de  ce  manuscrit , 
alors  entre  les  mains  de  François  Pithou. 

La  belle  édition  de  M.  Sch^^abe ,  qui  restera  f 
je  crois,  le  travail  le  plus  substantiel  sur  le  &- 
buliste  latin  ,  avait  paru  en  1806 ,  avant  la  dé- 
couverte de  M.  Janelli.  Aucune  édition  critique 
de  Phèdre  n'avait  donné  comme  complément 
ces  fables  nouvelles ,  publiées  plusieurs  fois  sé- 
parément. M.  Adry  avait  préparé  une  édition 
qui  aurait  offert  cette  réunion  ;  mais  la  mor^ 
Tempêcha  de  publier  son  travail ,  entièrement 
terminé ,  et  qui  se  trouve  en  manuscrit ,  avec 
tant  d'autres  pièces  curieuses ,  dans  la  biblio- 
thèque de  M.  Renouard ,  historien  des  Aides. 
M.  Adry,  en  refusant  Phèdre  pour  auteur  aux 
trente-deux  nouvelles  fables  de  Pérotti ,  a  donné 
de  ce  refus  les  raisons  les  plus  détaillées  et  les 
mieux  déduites  ,  dans  un  mémoire  publié  par 
le  Magasin  encyclopédique  ;  et  j'avoue  que  je  ne 


SUR  LBS  MANUSGRIT3  DB  PHÈDRE.  ild 

vois  pas  œlles  qui  ont  engagé,  an  contraiire, 
M.  OreUi  à  Ëiire  de  œs  labiés  un  sixième  livre 
de  Phèdre.  Cela  est  d'ailleurs  contraire  au  té- 
moignage précis  d'Aviénus  :  Phœdrus  etiam 
partem  aliquam  quinque  in  libellas  resolvit.  Du 
reste,  en  nous  permettant  d'exprimer  cette  cri- 
tique sur  une  partie  de  la  savante  édition  de 
M.  Orelli,  c'est  un  devoir  pour  nous  d'ajouter 
qu'il  n'a  Êiit  usage  de  notre  travail  qu'en  nous 
exprimant  hautement  us^  gratitude  que  nous 
expliquons  par  la  crainte  honnête  et  délicate  de 
se  voir  attribuer  le  moindre  mérite  qui  ne  lui 
appartiendrait  pas  légitimement.  C'est  sans 
doute  ce  qui  lui  fait  déclarer  cpi'avant  notre 
travail  la  confusion  de  toute  cette  question  lit* 
téraire  était  inextricable.  <  Talem  in  modum , 
dit-il ,  ni  evolvere  exitum  istarum  turbarum  unice 
ope  Berger ianœ  editianis  potnerimus  *.  > 

M«  Orelli  commence  sa  préface  par  la  liste 
des  manuscrits  de  Phèdre  connus  jusqu'à  ce 
jour  ;  il  croit  devoir  en  compter  cinq  :  l^  Ma- 

*  Jo,  Casp,  Orelli,  — Phœdri  Au^,  liberti  fahulœ  Msopicœ 
prima  editio  critica  cum  intégra  varielate  codéL  Piihœani, 
Bemensis ,  Danielinî ,  PeroUini  et  edilionis  principis ,  reli- 
qua  vero  selecta.  —  Turici ,  1881 ,  in-8',  pag.  26. 


120  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

Duscrit  de  Pithou  on  de  Rosanbo ,  2®  rnanu^ 
scrit  de  Reims,  5^  fragment  de  Daniel,  ÂP  ma-» 
nuscrit  de  Pérotti,  5^  manuscrit  de  Douai. 

Les  deux  manuscrits  de  Pérotti  sont  du  quin^ 
zième  et  du  seizième  siècle ,  et  nous  avons  dit 
que  nous  ne  pouyons  attribuer  à  Phèdre  les 
nouvelles  fables  qu'ils  contiennent. 

Quant  au  manuscrit  de  Douai,  dont  on 
n'avait  jamais  entendu  parler ,  je  m'en  suis  in-* 
Ibrmé  auprès  de  M.  de  Tillœul ,  bibliothécaire 
de  cette  ville ,  et  la  réponse  qu'il  m'a  iait  l'hon-^ 
neur  de  m's)dresser,  en  montrant  là  le  résultat 
d'un  quiproquo ,  fera  cesser  les  r^ets  qu'ex- 
primait M.  Orelli  de  n'avoir  pu  consulter  c& 
monument. 

«  Monsieur, 

»  Une  inadv^tance  inexplicable  du  docteui^ 
Hœnel  m'a  procuré  l'honneur  de  recevoir  la 
lettre  que  vous  avez  bien  voulu  m'écrire  le  6  de 
ce  mois.  Dans  lé  catalogue  assez  superBciel  des 
manuscrits  qui  existent  dans  les  diverses  bi- 
bliothèques de  France ,  il  indique  le  manuscrit 
de  Phèdre  comme  se  trouvant  à  la  bibliothèque 
de  Douai.  La  moindre  attention  de  sa  part  lui 


SUR  LES  MANUSCRITS  DE  PHEDRE.  121 

mi  épSLVgné  une  erreur  aussi  étrange ,  et  qui  a 
uéœssairement  trompé  les  savants.  Le  manu- 
scrit qu'il  a  rencontré  à  Douai  n'est  autre  que 
celui  des  fables  latines  en  vers  élégiaques ,  con- 
nues depuis  long-temps  sous  le  titre  de  Anonymi 
veteris  fabulœ  JLsopiœ.  Ces  fables  sont  impri- 
mées dans  un  grand  nombre  de  recueils  d'apo- 
logues ,  etc.  » 

Pour  juger  jusqu'à  quel  point  était  excusable 
l'erreur  de  M.  Hœnel ,  je  voulus  connaître  ces 
fables ,  qui ,  jusqu'alors ,  ne  m'avaient  pas  paru 
mériter  d'attention.  Les  vers  élégiaques  de  cet 
anonyme  sentent  encore  plus  la  décadence  que 
ceux  d'Aviénus  ;  on  en  peut  juger  par  ce  com- 
mencement de  la  fable  du  Loup  et  de  l'Agneau  : 

Est  lupus,  est  agnus  :  siiii  hic,  sitit  ille  :  fluerUi 
Limite  non  uno ,  qucerit  uierque  viam. 

In  summo  bibit  amne  lupus,  bibil agnm  in  imo. 
Hune  timor  impugnat ,  verba  tnanente  lupo ,  etc. 

Nous  voilà  sans  doute  bien  loin  de  Phèdre. 
Aussi  le  fabuliste  anonyme  en  est  un  reflet  bien 
éloigné ,  puisqu'il  parait  avoir  versifié  ses  apo- 
logues d'après  la  prose  de  Romulus ,  qui  est 

elle-même  une  dislocation  maladroite  de  la  poé- 
sie de  Phèdre* 


122  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

Les  Édites  de  l'anonyme  sont  au  nomln^  de 
soixante  * ,  et  furent  publiées,  pour  la  première 
fois,  à  Ulm,  sans  date ,  mais  dans  le  quinzième 
siècle.  J'ai  consulté  l'édition  de  Rome  de  1485. 
Chaque  iable  latine  y  est  suivie  d'une  imitation 
italienne,  divisée  en  deux  parties  égales,  la 
première  intitulée  Sonetto  materiale ,  la  seconde 
Soneito  morale.  Dans  le  morceau  servant  d'épi- 
logue et  intitulé  Canzon  Finale ,  l'auteur  de  ces 
vers  italiens  apprend  au  lecteur  son  nom ,  qui 
est  Zuccho  Accio  **.  C'est  de  là  très^probable- 
ment  que  l'auteur  de  ces  fables  est  nommé  Ac- 
cius  par  Jules-César  Scaliger*  Cet  illustre  sa- 
vant ,  dont  le  génie  transcendant  était  souvent 
joint  à  un  goût  un  peu  plus  que  bizarre ,  té- 

*  Il  y  en  a  soixante-deux  dans  le  manuscrit  de  Douai. 
"*  Si  el  nome  mio  alcun  saper  volesse , 

Digli  che  Accio  il  proprio  nome  mk>. 

Or  va ,  tene  con  dio 

£  chiaramente  mostra  la  taa  arte. 

E  si  tu  trovi  in  parte 

Chi  del  pronome  mio  saper  si  iagna  , 

Respondi  el  Zuccho  da  Summapagoa. 

Le  volume  n'a  pas  de  pagination  ;  el ,  comme  c'est  assez  fré- 
quent dans  les  éditions  du  quinzième  siècle,  il  reproduit 
tout  un  manuscrit  formé  de  la  réunion  de  beaucoup  de  pièces 
hétérogènes. 


SUR  LES  MANUSCRITS  DE  PHÈDRE.  123 

moigne  pour  cet  Âccius  des  transports  d'admi- 
ration j  d'après  lesquels  on  peut  supposer  que 
si  Phèdre  eût  été  connu  de  son  temps ,  il  Teût 
trouvé  inférieur  ;  de  même  qu'il  préférait  Stace 
à  Homère.  Personne ,  que  je  sache ,  n'a  partagé 
l'admiration  de  Jules  Scaliger  pour  Fauteur  de 
ces  distiques,  métamorphosés  par  M.  Haenelen 
iahles  de  Phèdre. 

Ainsi  les  manuscrits  anciens  de  cet  auteur 
se  réduisent  à  trois. 

A  l'occasion  de  celui  de  Reims ,  nous  avons 
annoncé  quelque  chose  de  plus  que  les  varian- 
tes transcrites  par  dom  Vincent.  On  va  voir  sur 
quoi  reposerait  une  donnée  nouvelle. 

A  la  vente  des  Uvres  de  feu  M.  Dacier ,  secré- 
taire perpétuel  de  l'Académie  des  Inscriptions  et 
Belles-Lettres,  je  devins  possesseur  d'un  exem- 
plaire de  Phèdre ,  édition  de  Rigault ,  1617 , 
auquel  sont  joints  plusieurs  autographes  et  un 
fac-similé. 

D'abord,  sur  le  verso  du  premier  feuillet  blanc, 
se  trouvent  deux  notes,  l'une  de  la  main  de 
M.  Dacier ,  dans  sa  jeunesse ,  lorsqu'il  était  se- 
crétaire de  M.  de  Foncemagne  ;  elle  se  trouve 
ainsi  écrite  sous  la  dictée  de  ce  dernier  :  «  La 


lâZi  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

»  bibliothèque  de  Saint-Remy  de  Reims  possé- 
»  dait,  avant  Tinœndie  qu'elle  a  éprouvé  en 
»  1774 ,  un  manuscrit  de  Phèdre  autre  que  ce- 

>  lui  de  Pithou.  On  trouvera,  à  la  tête  de  ce  vo- 
»  lume ,  un  échantillon  de  l'écriture  du  manu- 
»  scrit  qui  ma  été  envoyé  autrefois  de  Reims 
»  par  dom  Vincent,  bibliothécaire  de  Saint- 
»  Remy.  Je  n'ai  point  la  lettre  par  laquelle  il 

>  m 'annonçait  en  même  temps  un  pareil  échan- 
»  tillon  de  l'écriture  d'un  manuscrit  du  Que^ 
ï  rolus  *,  qui  a  péri  comme  le  Phèdre.  J'ai 
»  placé  cet  échantillon  à  la  tête  de  mon  exem- 
B  plaire  du  Querolus.  Ces  deux  morceaux  sont 
»  aujourd'hui  tout  ce  qui  reste  des  deux  ma- 
ï  nuscrits.  > 

Au-dessous,  de  la  main  de  M.  de  Foncema- 
gne ,  et  à  une  époque  évidemment  plus  récente, 
se  trouve  cette  seconde  note. 

«  Nota*  Depuis  que  cette  note  a  été  écrite,  on 

»  a  recouvré,  à  la  Ribliothèque  du  Roi,  l'exem- 

»  plaire  de  Reims ,  qui  avait  été  tire  de  la  bî- 

»  bliothèque  de  Saint-Remy,  long-temps  avant 
»  l'incendie.  Il  m'a  été  communiqué  :  l'écriture 

*  M.  de  Fonccmagnc  établit  ici  une  distinction  qui  n'exis- 
tait point,  comme  nous  l'expliquons  plus  bas. 


SUR  LES  MANUSCRITS  DE  PHÈDRE.  125 

3>  est  k  même  que  récliantîllon  cî-joînt  ;  mais 
9  ce  manuscrit  est  incomplet  :  les  deux  der- 
»  nières  labiés  et  1  épilogue  du  IV®  livre,  et 
»  tout  le  V«,  y  manquent.  » 

Puis,  sur  une  feuille  volante,  l'original  même 
de  la  lettre  de  dom  Vincent  dont  parle  la  pre- 
mière de  ces  deux  notes. 

c  Monsieur, 

»  Je  n'ai  point  oublié  le  spécimen  que  vous 
»  m  avez  feit  Thonneur  de  me  demander  de 
»  notre  manuscrit  de  Phèdre  et  de  la  comé- 
»  die  intitulée  Querolus  ou  Aulularia  qui  y  est 
»  jointe  *.  Je  crois  que  vous  n  aurez  point  de 
»  peine  à  vous  persuader  que  Técriture  est  du 

*  Ceci  est  bien  formel ,  et  B'accorde  avec  la  notice  de  dom 
Vincent ,  que  nous  avons  publiée ,  d'après  Talmanach  de 
Reims,  dans  notre  édition  de  Phèdre,  page  81.  Cette  notice 
est  surtout  relative  au  Querolus,  dont  elle  constate  ainsi 
l'authenticité.  Dom  Vincent  ayant  envoyé  à  M.  de  Foncema- 
gne  deux  fac^imilej  Tun  pour  Phèdre,  Tautre  pour  Plante , 
M.  de  Foncemagne,  n'ayant  plus  la  lettre  sous  les  yeux,  crut 
que  ces  deux  facsimile  se  rapportaient  à  deux  manuscrits. 
Mais,  en  haut  de  cette  lettre  de  Dom  Vincent,  il  a  écrit  : 
«  Nota,  J*ai  placé  à  la  tête  de  mon  exemplaire  du  Querolus 


126  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

>  huitième  siècle,  ou  au  plus  tard  du  commen- 

>  cément  du  neuvième.  J'ai  copié.  Monsieur, 

>  ligne  pour  ligne  et  le  moins  mal  qu'il  m'a 

>  été  possible  :  j'ai  conservé  la  grosseur  de  la 

>  lettre ,  laquelle  varie  quelquefois  ;  mais ,  peu 

>  accoutumé  à  ce  genre  d'écriture ,  et  la  plume 

>  glissant  naturellement  sur  les  papiers  trans- 
it parents ,  je  n'ai  pas  pu  donner  à  la  lettre  du 
»  manuscrit  toute  la  netteté  qu'elle  présente. 
»  Du  reste,  la  ponctuation,  l'orthographe,  etc. , 

>  tout  est  exactement  copié.  Ces  papiers 
]»  mêmes  forment  dans  leur  longueur  la  page 

>  écrite.  Que  ne  puis-je ,  Monsieur ,  vous  don- 

>  ner  des  marques  plus  étendues  et  plus  cir- 

>  constanciées  des  sentiments  de  mon  estime  et 

>  de  la  reconnaissance  que  j'ai  aux  lumières 
»  que  vous  avez  répandues  sur  notre  histoire  ! 

>  J'y  joins  en  particulier  mes  remercîments 
»  pour  la  complaisance  avec  laquelle  vous  avez 

>  bien  voulu  vous  occuper  de  mes  brouillons. 

»  (édition  de  1604)  Téchantillon  de  Técritare  du  manu- 
»  scrit  de  Reims  dont  il  est  parlé  dans  cette  lettre.  » 

Nous  ignorons  à  qui  appartient  aujourd'hui  l'exemplaire 
susdit  du  Queroîus  ,'aiuque\  se  trouve  annexé  Tautre  fac-^i- 
mile,  complétant  le  travail  conservateur  de  dom  Vincent. 


SUR  LES  MANUSCRITS  DE  PHÈDRE.  127 

>  J'ai  rhonneur  d'être ,  avec  une  considéra- 
»  tien  respectueuse , 
»  Monsieur, 

»  Votre  très-humble  et  très- 
p  obéissant  serviteur, 
I»  L,  X.  Vincent  , 

»  Bibliothécaire  de  Saint-Reray.  » 

A  Reims,  le  31  octobre  1769. 

J'ai  bien  reconnu  dans  cette  lettre  l'écriture 
de  dom  Vincent ,  dont  j 'avais  publié  une  autre 
lettre ,  adressée,  le  6  octobre  1776 ,  à  l'un  des 
gardes  de  la  Bibliothèque  du  Roi ,  en  lui  en- 
voyant les  variantes  du  manuscrit  de  Reims. 
Dans  cette  dernière ,  il  rappelait  par  ces  mots 
celle  que  nous  venons  de  citer ,  en  disant  du 
manuscrit  :  «  J'en  envoyai  un  spécimen  à  M.  de 
Foncemagne.  > 

Enfin  ce  spécimen  ou  fac^imile  du  manu- 
scrit de  Reims,  qu'il  avait  calqué  avec  beaucoup 
de  soin  sur  un  feuillet  de  papier  verni  trans- 
parent, se  trouve  aussi  dans  mon  volume,  où  il 
est  fixé  par  un  fil  à  un  feuillet  blanc  précédant 
le  titre.  11  se  compose  des  neuf  premières  lignes 
du  manuscrit,  puis  de  deux  autres  passages 
pris  avec  intention  dans  des  places  différentes. 


128  NOUVEAUX  DOCUMENTS 

L  un  est  le  commencement  de  la  fable  Ovis, 
Cervus  et  Lupus;  l'autre  est  pris  dans  la  fable 
Ranœ  metuentes  taurorum  prœlia.  Il  est  inutile 
d'ajouter  que  ce  i^écimen  s'accorde  bien  avec 
le  texte  de  ce  manusoît ,  tel  que  nous  le  con- 
naissons d'après  les  variantes  que  j'ai  publiées  *. 

*  Néanmoins,  pour  plus  d'exactitude,  voici  la  copie  exacte 
de  ce  que  contient  ce  feuillet  transparent ,  calqué  par  dom 
Vincent.  Nous  conservons  même  la  division  des  lignes  : 

Fedri  Adgusti  Libebti  Liber 
Fâbulàbum. 

Aesopus  auctor  quâ  materiâ  repperit 
faanc  ego  poliui  uersibus  scnariis; 
duplex  libelli  dos  est  quod  risum  rao 
uetP  et  quod  prudentis  vitâ  consilio 
monet  calumniari  si  qui  s  aul  voluerit 
quod  arbores  loquaotur  non  taniû  fe 
rs  fictis  iocari  nos  meminerit  faliulis. 

£n  marge  de  ce  premier  extrait ,  dom  Vincent  a  écrit  :  «  Ce 
titre  et  ces  premières  lignes  descendent  un  peu  par  ma  faute; 
mais  rinégalité  des  lettres  est  conforme  à  celle  du  manu- 
scrit. » 

ouïs  CERUUJS  ET  LUPUS. 

Fraudator  homioes  cum  auocat 
sponsore  improbo  nom  rem  ex 
pedire.'  sed  mala  uidere  expert!  t. 

A  la  suite  de  ce  dernier  mot ,  où  le  <;  est  barre ,  dom  Yin^ 


SUR  LBS  MANUSCRITS  DR  PHÈDRE.  129 

Quant  au  caractère ,  il  est  tout*à*fait  du  même 
âge  que  cduî  du  manuscrit  Rosanbo  ^  car  c^est 
seulement  là  qu'on  peut  établir  la  comparai- 
son, le  spécimen  gravé,  donné  par  Tabbé  Pluche 
étant  une  c(^ie  imparfaite ,  au  lieu  d'être  un 
fa4>simile. 

Maintenant  voici  les  concluions  qui  me 
semblent  pouvoir  être  tirées  de  ces  différentes 
pièces.  La  seconde  note ,  écrite  par  M.  de  Fon- 
cemagne ,  affirme  que  le  manuscrit  de  Reims 
n  avait  pas  été  brûlé ,  ainsi  que  le  croyait  dom 
Vincent ,  mais  qu'il  a  été  recouvré  à  la  Biblio- 
thèque du  Roi ,  et  que  lui ,  Foncemagne,  l'y  a 
vu.  Ce  qu'il  en  dit  prouve  évidemment  que  ce 
n'est  pas  celui  de  M.  de  Rosanbo ,  auquel  rien 

cent  a  mis  entre  parenthèse  :  «  (Sic  in  ms.)  »  —  En  marge, 
à  U  bauteur  du  titre ,  il  ayait  écrit  :  «  Cette  fable  a  le  même 
rang  dans  le  manuscrit  que  dans  les  imprimés.  Je  l'ai  choi* 
sie  pour  la  variante. 

Au-dessus  du. dernier  extrait  :  m  De  la  faUe  Ranœ  me" 
Ut&fUes  taurcrwm  prtBlia^  in  edit.  fab.  29,  lib.  i .  »  —  Et  en 
marge  du  {M*emier  vers  :  «  (Sic  in  ms.)  » 

'  nobis 
heu  quanta  *  instat  pernicies 

ait  interrogata  ab  alia  .  cùr  hoc  di 

ceret .  de  princîpatu  eu  illi  ceriarent. 

I.  9 


130  NOUVEAUX  POCUMEMTS 

ye  manque ,  et  où  le  texte  de  Phèdre  est  suivi 
du  trsûté  J)e  Momtris,  ce  dont  M,  de  Fonce- 
magne  aurait  &it  sans  doute  mention»  Enfin  la 
comparaison  de  ce  calque  aveclendroit  qui  s  y 
rapporte  aura  été  un  moyen  fecile  de  vérifica- 
tion. 

n  y  a  pourtant ,  je  dois  le  dire;^  une  confu- 
sion résultant  du  peu  d  attention  que  M.  de 
Foncemagne  aura  mis  à  lire  la  lettre  de  dom 
Vincent,  puisqu'il  dit  dans  sa  première  note  : 
€  La  letu*e  par  laquelle  il  m'annonçait  en  même 

>  temps  un  pareil  échantillon  de  récriture  d'un 
»  manuscrit  du  Querotua,  qui  a  péri  comme  le 

>  Phèdre^  >  Amsu  préoccupé  de  cette  idée  qu'il 
y  avait  à  la  bibliothèque  de  Saint-^Remi  deux 
manuscrits  distincts ,  un  pour  Phèdre  et  un 
pour  le  Querolns\,  M.  de  Foncemagne  ne  s'est 
pas  étonné  de  ne  pas  voir  cette  comédie  à  la 
suite  des  fables ,  dans  le  manuscrit  qu'il  a  eu 
entre  les  mains  à  la  Bibliothèque.  Il  a  seule- 
ment remarqué  que  ce  manuscrit  était  incom- 
plet en  tant  qu'il  ne  contenait  pas  Phèdre  tout 
entier.  Il  est  donc  probable  que  ce  manuscrit, 
après  avoir  échappé  à  Tincendie  par  une  cir- 
constance quelconque ,  fut  mutilé  de  la  manière 


SUR  LES  MANUSCRITS  DE  PHEDRE.  131 

dont  Texplique  Foncemagne ,  c'est-à-dire  qu'il 
en  fut  arraché ,  outre  le  Querotus ,  tout  le  cin- 
quième livre ,  et  les  deux  derniers  morceaux 
du  quatrième;  mais  dans  cet  état  iloflTriraît  eur 
core  un  monument  précieux ,  et  dont  on  doit 
désirer  la  découverte.  Les  recherches  qui  ont 
été  Élites  à  ce  sujet ,  à  la  Bibliothèque ,  d'après 
ma  communication ,  sont  jusqu'à  présent  res- 
tées sans  résultat. 

Les  variantes  recueillies  par  dom  Vincent , 
telles  que  nous  les  avons  publiées,  portent 
trop  bien  toutes  les  marques  d'un  travail  atten- 
tif et  consciencieux  pour  que  ce  manuscrit ,  s'il 
se  retrouve  ,  ajoute  maintenant  une  notable 
améhoration  au  texte  d'un  auteur  qui  a  été  l'ob- 
jet de  tant  de  savants  travaux  ;  mais  il  nous  a 

semblé  curieux  (en  proportionnant  toutefois 
l'intérêt  de  ces  renseignements  à  la  spécialité 
très-restreinte  de  cette  petite  question  litté- 
raire )  de  voir ,  en  quelques  années ,  toute  cette 
lumière  qui  vient  converger  ainsi  de  divers  cô- 
tés sur  les  sources  d'un  auteur  dont  l'existence 
fut  si  long-temps  obscure  ou  problématique^ 
Habent  suafata  libellL 


IL 


GÉOGRAPHIE 


SUR 


LA  COLLECTION  GÉOGRAPHIQUE 


A  LA  BIBLIOTHEQUE  ROYALE. 


Le  département  des  cartes  et  plans,  à  la  Bi- 
bliothèque du  Roi,  n  a  été  fondé  qpu'en  1828  ;  et 
l'attention  publique  ne  nous  paraît  pas  avoir 
été  suffisamment  appelée  sur  les^grands  progrès 
déjà  obtenus  dans  ce  nouveau  département. 
Ces  progrès  sont  pourtant  une  des  meilleures 
preuves  du  zèle  éclairé  de  messieurs  les  con- 
servateurs ,  auquel  on  s^accorde  avec  raison  à 
rendre  hommage.  Aussi  croyons-nous  remplir 
utilement  une  lacune  dans  les  renseignements 
littéraires  en  donnant  ici  des  détails  peu  con- 
nus sur  cette  partie  de  leurs  améliorations. 

Ce  qui  a  pu  contribuer  d'abord  au  peu  de 
popularité  du  nouveau  département  géographî- 


136  COLLECTION  GEOGRAl^HÏQUÊ 

que ,  c'est ,  d^une  part ,  Tépoque  de  toiirmentef 
politique  où  il  achevait  de  s'organiser  ;  de  l'au- 
tre i  le  local  provisoire  qu  on  a  été  obligé  de 
lui  assigne!*,  en  attendant  que  les  nouvelles 
constructions  de  la  Bibliothèque,  sur  la  i*ue 
Vivienne ,  permissent  de  loger  convenablement 
ce  vaste  magasin  de  toutes  les  sciences.  Avant 
la  réunion  des  bâtimens  de  l'ancien  Trésor  avec 
ceux  de.  la  Bibliothèque  «  on  û'aurait  pas  même 
pu  trouver  à  loger  cette  addition  d'un  nouveau 
dépôt  distinct  ;  et ,  avant  la  fin  des  nouvelles 
constructions ,  on  ne  peut  même  le  loger  que 
provisoirement^ 

Messieurs  les  conservateurs  sont  trop  expé-* 
rimentés  pour  ne  pas  savoir  l'effrayante  portée 
qu'a  chez  nous  ce  mot  provisoirement  Aussi 
ont-ik  cherché  à  améliorer  le  provisoire  en 
transportant  le  dépôt  des  cartes  à  la  suite  de 
celui  des  estampes  # 

Cet  arrangement)  la  meilleure  disposition 
provisoire  que  l'on  pût  adopter,  a  peut-être 
rinconvénient  de  placer  d'une  manière  trop 
accessoire  un  dépôt  d'un  grand  intérêt.  C'est 
la  condition  du  dernier  venu.  Il  est  fâcheux  que 
ces  exigences  du  local ,  en  ne  permettant  pas 


À  LA  BIBLIOTHEQUB.  id7 

de  mettre  cette  collection  plus  en  évidence ,  re^ 
tardent  ainsi  les  progrès  que  les  soins  de  mes- 
sieurs les  conservateurs  désirent  imprimer  à  la 
géographie,  beaucoup  trop  négligée  parmi 
nous. 

C'est  là  une  autre  cause  du  peu  de  popularité 
de  ce  dépôt  *  et  elle  est  assez  grave  pour  y  don- 
ner quelque  attention* 

€  La  géographie ,  disait  Voltaire  »  est  une  de 
ces  sciebces  qu'il  faudra  toujours  perfection- 
ner... Personne  n'a  encore  pu  faire  une  carte 
exacte  de  la  Haute-Egypte ,  ni  des  régions  bai- 
gnées par  la  mer  Rouge ,  ni  de  la  vaste  Arabie. 
Nous  ne  connaissons  de  l 'Afrique  que  ses  côtes  ; 
tout  l'intérieur  est  aussi  i^oré  qu'il  l'était  du 
temps  d'Atlas  et  d'Hercule.  Pas  une  seule  carte 
bien  détaillée  de  tout  ce  que  le  Turc  possède 
en  Asie.  Tout  y  est  placé  au  hasard ,  excepté 
quelques  grandes  villes  dont  les  masures  sub- 
sistent encore.  Dans  les  états  du  Grand-Mogol, 
la  position  relative  d'Agra  et  de  Delhi  est  un 
peu  connue  ;  mais,  de  là  jusqu'au  royaume  de 
Golconde,  tout  est  placé  au  hasard.  On  sait  à 
peu  près  que  le  Japon  s  étend  en  latitude  sep- 
tentrionale depuis  environ  le  trentième  degré 


138       COLLECTION  6E0GRAt»HlQUE 

jusqu'au  quarantième;  et,  si  Ton  se  trompe, 
<îe  n'est  que  de  deux  degrés ,  qui  font  ^iTiron 
idnquante  lieues  ;  de  sorte  que ,  sur  la  foi  de 
nos  meilleuri^s  cartes ,  un  pilote  risquerait  de 
s'égarer  ou  de  périr.  » 

On  voit,  d'après  ce  passage  du  Dietimmaire 
philosophique ,  les  progrès  réels  que  la  géogra- 
phie a  faits  depuis  soixante  ans.  Nous  désire- 
rions en  dire  autant  de  la  connaissaiïce  de  cette 
seience  importante  parmi  nous.  Mais  le  goût  a 
été  loin  de  s'en  répandre  dans  une  proportion 
qui  répondit  à  ces  mêmes  progrès.  Un  savant, 
dont  on  ne  peut  trop,  louer  les  nobles  efforts 
pour  populariser  cette  étude  importante ,  écri- 
vait tout  récemment  encore  :  «  Qui  peut  voir , 
sans  la  déplorer ,  l'ignorance  de  la  plus  grande 
partie  de  la  population  française  en  matière  de 
géographie?  l'Angleterre,  k  Prusse,  l'Autri- 
che ,  la  Russie  même ,  et  presque  toute  l'Alle- 
magne font  rougir  la  France  de  son  incurie  à 
cet  égard.  >  Cette  incurie  va  même  au  point  de 
faire  entièrement  méconnaître  le  degré  d'impor- 
tance des  études  géographiques.  Aussi  croyons- 
nous  ne  pas  être  inutiles  en  appelant  l'attention 
de  nos  lecteurs  sur  l'intérêt  de  l'établissement 


A  LA  BIBLIOTHEQUE.  139 

central  où  doivent  aboutir  et  d^où  doivent 
rayonner  tous  les  moyens  d'instriiction  en  ce 
genre. 

Un  tel  étal)lissenient  n'existait  pas  en  France 
il  y  a  moins  de  huit  ans ,  car  l'ordonnance  qui 
crée  le  dépaitement  des  cartes  et  plans  à  la 
BiUiothèque  du  Roi  est  dii  50  mars  1828* 
Jusque  là ,  les  richesses  géographiques  possé- 
dées par  la  BiMiothèque  étant  réparties  entre 
lé  département  des  livrés  imprimés ,  celui  des 
manuscrits  et  celui  des  estampes ,  n^étaient 
qu'un  accessoire  pour  les  savants  chaînés  de  la 
conservation  dé  ces  différents  dépots ,  et  qui 
n'avaient  pas  la  géographie  pour  spécialité.  Le 
ndn^hi^e  d'employés  dont  ils  disposaient  était 
d'ailleurs  nécessaire  tout  entier  au  senîce  de 
leur  département.  «  C'est  pourquoi ,  dit  M.  Jo- 
mard ,  ces  pièces  n'avaient  pu  être ,  jusqu'à 
présent ,  ni  classées ,  ni  cataloguées ,  ni  estam- 
pillées, ni  même  comptées  et  inscrites  sur  des 
listes  ou  des  bulletins  :  partant^  pas  de  moyens 
de  contrôle.  Comment  eût-on  pu  découvrir  et 
fournir  aux  travailleiffs ,  à  moins  de  recherches 
d'une  longueur  extrême  ,  telle  carte  donnée, 
sans  négKgOT  le  service  plus  impérieux  des  livres 


lÂO        COLLECTION  GEOGRAPHIQUE 

imprimés  ?  Comment  s'assm*er  aussi  de  l'exis- 
tence de  telle  pièce  rare  et  précieuse  dans  les 
portefeuilles  ?  Le  public  laborieux  ne  pouvait 
donc  être  satisfait  pour  les  demandes  de  cartes 
géographiques  :  comment  aurait^il  afflué  à  la 
BiUiothèque  pour  les  consulter?  » 

L^insouciance  du  public  français  à  cet  égard 
semblait  donc  en  quelque  sorte  justifiée  par 
celle  de  l'administration ,  se  mettant  elle-même 
à  la  remorque  d'un  prqugé  général ,  au  lieu  de 
chercher  à  donner  une  puissante  impulsion 
pour  le  détruire.  Une  réunion  particulière ,  là 
Société  française  de  Géographie ,  était  le  seul 
point  central  pour  cette  science  ;  mais  elle  avait 
pour  but  ses  progrès  et  non  sa  popularité.  Le 
gouvernement  devait  envisager  la  chose  sous 
un  autre  point  de  vue  qu'une  assemblée  de  sa- 
vants :  ce  qu'il  devait  au  public ,  c'était  un  foyer 
d'instruction  pour  tout  le  monde. 

Nous  voyons  dans  les  considérations  que  le 
conservateur  du  nouvel  établissement  se  crut 
obligé  de  publier ,  et  que  nous  avons  déjà  citées, 
que  l'on  prétextait  le  peu  d'empressement  du 
public  d'autrefois  à  consulter  les  cartes  de  nos 
bibliothèques  pour  refuser  d'enrichir,  en  ce 


À  LÀ  BIBLIOTHÈQUE.  lAl 

g^ire ,  les  collections  nationales ,  et  Ton  expli* 
quaît  ce  peu  d'empressement  par  la  pénurie 
des  ressources ,  pénurie  qu'exagérait  le  manque 
de  notions  précises  sur  tant  de  trésors  en-- 
fouis. 

Le  seul  moyen  d'échapper  à  ce  cercle  vicieux 
était  d'inventorier  ces  richesses ,  de  les  réunir , 
de  les  classer.  Pour  cela ,  il  Mlait  à  la  fois  un 
savoir  spécial  et  une  mission  spéciale.  On  ne 
saurait  trop  se  féliciter  d'avoir  ces  conditions 
réunies  dans  un  homme  qui  avait  déjà  attaché 
son  nom  à  deux  nobles  entreprises  qu'il  avait 
menées  à  bonne  fin.  L'une  est  la  publication  du 
grand  ouvrage  sur  l'expédition  d'Egypte ,  et 
l'autre  les  progrès  de  la  civiHsation  de  ce  même 
pays  par  l'instruction  des  indigènes  en  France. 
n  y  avait ,  dans  un  tel  choix ,  d'heureuses  ga- 
ranties pour  la  fortune  du  nouvel  établissement. 
Nous  montrerons  tout-à-l'heure  quelques-uns 
des  résultats  importants  auxquels  le  zèle  éclairé 
et  persévérant  de  M.  Jomard  est  déjà  parvenu. 
Mais  auparavant  nous  ne  devons  pas  oublier 
que  l'éducation  géographique  du  public ,  si  l'on 
peut  s'exprimer  ainsi ,  commence  à  peine ,  et 
que  la  plupart  de  nos  lecteurs  doivent  se  trou- 


14^  COLLECTION  GEOGAAPHIQUE 

ver  sous  Tempire  des  préjugés  qui  prouvent 
justement  l'utilité  de  l'institution  obtenue. 

Au  lieu  de  nous  faii*e  illusion ,  il  vaut  mieux 
reconnaître  l'infériorité  pu  nous  met ,  à  coté  de 
la  plupart  des  autres  peuples ,  l'ignorance  près* 
que  générale,  ou  du  inoins  la  connaissance  très- 
insufiisante  de  la  géographie ,  qui  règne  parmi 
nous.  Gela  est  d'autant  plus  saillant,  que  la 
France  9  fourni  à  cette  science  des  illustrations 
du  premier  ordre ,  et  qui  ne  le  cèdent  en  rien 
aux  plus  célèbres  géographes  étrangers.  <  Et 
qu'on  ne  dise  pas ,  remarque  si  bien  M.  Jo* 
m£^*d ,  que  les  N»  Sanson ,  les  de  Lisle ,  les 
d'Anville ,  les  Gassini  et  d'autres  encore ,  ou 
bien  quelques  illustres  voyageurs  et  naviga^ 
teurs  français ,  les  Fleurieu ,  les  Bougainville , 
les  La  Pérouse  et  un  grand  nombre  d'hommes 
habiles  qui  leur  ont  succédé ,  et  qui  honorent 
le  temps  présent ,  que  ces  hommes  ont  obtenu 
dans  un  peu  de  renommée  le  prix  de  leurs 
travaux.  Leur  dévouement  à  la  cause  des  sdences 
et  des  découvertes  devait  avoir  pour  véritable 
fruit  l'avancement  de  la  géographie  en  France, 
les  progrès  de  l'enseignement  géographique  et 
Textension  des  connaissances ,  et  c'est  ce  qui 


A  hK  BIBUOTHàqCJE.  1^3 

n'est  pas  arrivé  :  leur  njérite  n'en  est  que  plus 
grand  ;  mais  il  n'appartient  qu'à  eux ,  et  il  n'a 
pas  eu  sa  digne  récompense.  > 

Dans  cet  état  de  choses,  on  regarde  comme 
très-su£Ssants  quelques  atlas  composés  d  un 
petit  nombre  de  cartes  générales ,  pour  offrir 
une  idée  dé  l'ensemble ,  ensuite  des  cartes  par- 
tiales ,  jmntes  aux  livres  de  voyages ,  d'expé- 
ditions qu'elles  éclaircissent  ;  puis  quelques 
cartes  de  circonstances ,  bâclées  à  la  hâte,  pour 
pouvoir  suivre,  tant  bien  que  mal,  l'événe- 
ment du  jour.  Un  dépôt  géographique  spécial 
semblerait  donc,  d'après  cela,  un  luxe  inutile. 

M.  Jomard,  apercevant,  dans  les  antugéo- 
graphes  qui  raisonnent  ainsi ,  l'absence  des  pre- 
miers principes  d'une  science  par  eux  si  mal 
jugée ,  n'a  pas  dédaigné  de  leur  en  expliquer, 
avec  la  simplicité  d'un  enseignement  élémen- 
taire ,  les  plus  humbles  notions  primordiales  ; 
mais  il  l'a  lait  avec  la  supériorité  d'un  des  maî- 
tres de  la  scielice.  t  Qu'est-ce  qu'une  bonne 
carte  géographique  ou  topographique,  se  de- 
mande-t-il,  sinon  la  représentation  complète 
d'un  cert£^n  ordre,  et  souvent  d'une  multi- 
tude coBsidéi^le  de  faits  scientifiques ,  rassem- 


144       COLLECTION  GEOGRAPHIQUE 

blés  dans  un  seul  cadre,  de  résultats,  d'observa- 
tions positives,  rapprochés  sous  la  forme  la  plus 
commode  et  la  plus  claire?  D'un  seul  coup- 
d'œil ,  en  effet ,  vous  y  embrassez  plusieurs  sys- 
tèmes entiers  :  l'aspect  phyi^ique ,  les  distances 
des  lieux ,  les  rapports  d'état  à  état ,  de  pro- 
vince à  province,  les  divisions  politiques;  la 
forme ,  l'origine  et  l'issue  des  bassins ,  soit  de 
premier,  de  second  ou  de  troisième  ordre  ;  les 
moyens  ouverts  où  les  obstacles  opposés  aux 
communications  intérieures  et  extérieures ,  dr- 
constances  qui  règlent  tous  les  rapports  du 
commerce  et  de  l'industrie ,  qui  président  aux 
questions  de  paix  ou  de  guerre;  en  un  mot,  pres- 
que tous  les  éléments  des  rapports  sociaux.  »  — 
€  On  lit  un  livre ,  on  perçoit ,  pour  ainsi  dire , 
une  carte.  Un  livre  se  lit  mot  par  mot ,  et  page  à 
page  ;  une  carte  permet  d'embrasser  tout  un  su- 
jet à  la  fois  ;  une  carte  est  aussi  une  description 
comme  un  livre  de  géographie ,  mais  une  des- 
cription graphique.  Chacune  de  ses  produc- 
tions s'adi^esse  à  une  faculté  différente  de  l'in- 
telligence. » 

Avec  la  même  netteté  simple  et  philosophi- 
que est  démontrée  ensuite  la  différence  qui 


r 


A  LA  BIBLIOTHÈQUE.  1^5 

existe  entre  une  carte  géographique ,  produit 
d'opérations  mathématiques ,  dont  le  premier 
mérite  est  dans  une  rigoureuse  exactitude ,  et 
une  estampe ,  produit  de  l'art  et  du  goût. 

Voilà  donc  les  caractères  distinctifs  d'une 
carte  bien  définis.  Le  savant  académicien ,  en 
ayant  démontré  l'intérêt  spécial,  obtint  pour 
cette  branche  des  connaissances  humaines  un 
établissement  particulier,  comme  ceux  qui  hd 
sont  consacrés  depuis  long*temps  dans  les  prin- 
cipaux états  de  l'Europe.  Aux  collections  à  peu 
près  enfouies  jusqu'alors  à  la  Bibliothèque  il 
a  joint  la  récolte  de  ses  visites  dans  les  combles 
du  Louvre  et  dans  les  greniers  de  l'Institut.  A 
ces  investigations  ont  été  dues  plusieurs  des  cu- 
riosités géo^aphiques  les  plus  remarquables, 
telles  qu'une  immense  carte  de  la  Chine ,  sur 
taffetas ,  que  signalent  à  la  fois  la  candeur  de 
;Ses  dimensions ,  le'  fini  de  ses  détails  et  la  déli* 
catesse  du  caractère  d'écriture  ;  une  carte  d'A- 
mérique, de  9  pieds  et  demi  sur  8  pieds,  peinte  en 
1601,  a  Florence,  arrivée,  on  ne  sait  comment, 
à  la  Bibliothèque  ,  et  que  M.  Jomard  a  fait  res- 
taurer de  manière  à  lui  rendre  tout  son  éclat. 
Parmi  les  plus  anciennes,  on  doit  citer  celle  de 

I.  10 


146        COLLECTION  GÉOGRAPHIQUE 

la  France ,  peinte  pour  Charles  IX ,  par  Hamon 
filésien,  en  1568  »  véritable  miniatnre  et  chei^ 
d'œuvre  de  travail  et  de  finesse*  ËUe  est  exposée 
dans  une  des  salles  du  local  provisoire.  Là  le 
conservateur,  pour  stimuler  un  peu  Tinsou- 
siance  du  public  au  sujet  de  la  géographie ,  a 
cherché  à  piquar  sa  curiosité  en  exposant  à  ses 
r^rds  un  choix  varié  de  ce  que  la  collection 
présente  de  plus  saillant* 

A  côté  de  cette  oe^uvre  délicate  du  seizième 
siècle,  se  voit  avec  intérêt  une  planche  en 
cuivre ,  gravée  par  les  Arabes  et  trouvée  à  Bé- 
lida ,  régence  d'Alger*  On  y  a  tracé  le  plan  du 
tombeau  de  Mahomet  à  la  Mecque  et  la  des- 
cription détaillée  de  sa  personne.  Les  caractè* 
res  sont  disposés  d'une  manière  bizarre  et 
symbolique;  la  gravure  provenant  de  cette 
planche  se  trouve  en  regard ,  et  un  plan  détaillé 
du  tombeau  de  Mahomet  édaircit  la  partie  du 
texte  arabe  qui  s'y  rapporte.  Une  admiraMe 
carte  du  sud-est  de  la  France ,  par  d'Anville , 
montre  que  cet  homme  illustre  jo^nait  à  sa 
profonde  érudition  une  précision  de  dessin,  une 
netteté  dans  l'écriture  et  dans  les  moindres  dé^ 
tails,  qui  faisaient  de  lui  un  géographe  accomph*. 


A  L4  BfBLtOTHÈQtJt'..  ift? 

Cette  salle  et  celle  cpii  la  préeède  affirent 
encore  beaucoup  d'aaires  objets  curieux ,  tek 
qu  une  grande  mappemonde  chinoise,  Êôse  pal* 
les  ordres  et  pour  l'usage  de  Tèuipereur  Kazig- 
fai  (  1671  );  la  carte  de  la  mer  Gaspiennë  :,  au^ 
lograj^e  donné  par  Pierre-le*Gr£ffid  à  k  Biblio- 
thèque royale  >  pendant  son  voyage  à  Paris  en 
1725,  et  ouvrage  du  czar  ;  une  carte  composée^ 
à  la  Bastille,  par  La  Bourdonnais,  pendant  quH 
était  au  secret ,  dessinée  avec  une  pièce  de  six 
liards  taillée  en  plume,  sur  une  mousseline,  et 
lavée  avec  du  marc  de  café  ;  l'ancienne  carte  de 
France  de  La  Guillotière  (1627),  et  de  super- 
bes cartes  italiennes ,  espagnoles  et  portugaises, 
de  1476  à  1589,  sur  peau  de  vain  et  coloriées 
richement;  une  grande  carte  bdiandaise,  de 
1610,  représentant  le  globe  entier,  couverte 
de  peintures  remarquaWes ,  avec  les  coutumes 
des  peuples  des  pays  outre-mer,  les  aiûmaiixiH; 
les  productions.  Non  loin  de  ce  grand  mori 
ceau  est  la  carte  de  la  Chine ,  dont  nous  avons 
parlé  tout-à-l'heure ,  et  qui  a  été  restaurée  par 
les  soins  de  M.  Jomard,  au  point  qu'on  ne  peut 
plus  se  figura*  Tétat  de  dégradation  où  il  lavait 
trouvée. 


148  COLLECTION  GEOGRAPHIQUE 

n  a  Êdt  aussi  réunir  et  suspendre  aux  murs 
d  une  s^Ue  basse  les  vastes  cartes  exécutées  par 
fragments  pour  le  grand  ouvrage  sur  l'Egypte. 
Voltaire ,  qui  désirait  une  carte  de  la  Haute- 
Egypte ,  n'en  espérait  jamais  sans  doute  uitô 
aussi  belle.  Et  pourtant  M.  le  colonel  Lapie  en 
a  donné ,  sur  nm  moindre  écbeUe,  une  plus 
parÊdte  encwe,  e|*  qui  est  un  des  chefsKl'œu- 
vre  de  l'art  en  c^  genre.  Tout  ce  qui  concerne 
l'expédition  d'Elgypte ,  souvenir  si  cher  à  l'ho- 
norable conservateur,  est  réuni  dans  cette  ga- 
lerie, ainsi  que  plusieurs  rdiefs  exécutés  en 
Angleterre  et  en  Allemagne ,  et  tels ,  que  la 
Prusse  en  emploie  déjà  avec  succès  dans  l'en- 
seignement. Le  plus  remarquable  est  celui  de 
l'ile  Glare ,  dont  l'exécution  est  due  aux  soins* 
du  grand  jury  du  comté  de  Mayo ,  en  Irlande. 
Il  est  à  l'échelle  de  1/10080.  €  Tout  est  déter- 
miné  rigoureusement  ^  la  hauteur  de  chaque 
point  important  ayant  été  mesurée.  Comme 
aucun  détail  quelconque ,  étranger  à  la  forme 
du  sol ,  ne  distrait  l'attention  de  l'observateur; 
il  y  suit  de  l'œil,  avec  une  facilité  extrême  ,  les 
mouvements  variés  et  infinis  du  terrain,  et  pres- 
que tous  les  accidents  du  sol.  Les  lignes  de 


A  LA  BIBLIOTHÈQUE.  149 

partage  y  sont  figurées  de  la  manière  la  plus 
claire.  » 

«  Sur  des  cartes  de  cette  espèce ,  continue 
M.  Jdmard,  le  géologue,  l'ingénieur,  le  mili- 
taire, l'administrateur,  pourraient  lire  des 
resultatsimportants.il  n*est  pas  jusqu'au  natu- 
raliste  et  à  l'homme  qui  s'occupe  de  Tagricul- 
ture  en  grand,  qui  ne  pussent  y  trouver  des 
renseignements  utiles.  Enfin  l'homme  politique, 
qui  veut  se  former  une  idée  parfaitement  sûre  de 
ce  qu'on  appelle  limites  naturelles ,  doit  consul- 
ter des  cartes  en  relief  de  cette  espèce ,  et  il  évi- 
tera de  graves  erreurs ,  ou  de  singuliers  qui- 
proquos ,  auxquels  il  est  exposé  en  fixant  ces 
limites  sur  les  cartes  gravées  ordinaires. 

Ce  procédé  si  utile ,  qui  constitue  proprement 
ITiypsographie ,  amènera  de  grands  perfection- 
nements dans  l'hypsométrie ,  ou  indication  des 
hauteurs  du  terrain  sur  les  cartes  gravéeiï. 
M.  Jomard ,  après  avoir  tracé  tous  les  avanta- 
ges que  peut  offrir  une  bonne  carte ,  ajoute  r 
«  Que  sera-ce  quand  chaque  point  sera  marqué 
d'un  nombre  exprimant  la  hauteur  absolue  au- 
dessus  du  niveau  de  la  mer?  Or  cette  troisième 
coordonnée  deviendra   indispensable   comme 


*  1  • 


4  50  COLb£CT^p^  GEOGRAPHIQUE 

les  deux  auti?^  auxquelles  on  se  borne  actuel 
ment  (la  longitude  et  la  latitude)  ;  addition  qui 
ne  peut  manquer  un  jour,  bientôt  "peut-être,. 
d'être  faite  aux  bonnes  cartes  géographiques  y 
et  qui  leur  donnera  une  bien. plus  grande  utilité 
que  n'en  ont ies^  cartes  actuelles  les  meilleures» 
une  importance  nouvelle  i^us  tous  lés  rapports 
sociaux*  *     '  '       v. 

L'hypsographie  devieQt  dans  jb scâaice lob- 
jet  d'une  l^ajiche  que  M,  Jomard  tippelle  la 
géog^ir(ipAie:pure,  l'état  d^i^  co(ntiben|;g  soi^tîs  du 
sein ide$ .eaux ,  sansautûnëi^a^ç  da  végétation 
Du^ieideaninfâlei  Vienneat  ensuite,  l'une  après» 
l'autre  ^  da|is  Bnensej[gnem$i};;  philosophique 
delà  géographie,  les  différejrtçs  ccfmbinmsons 
qui^  en  comp}élant  sticcessîyaliettt  le  tableau 
sy^ptique  de  la  natures  tçl  que  iiOua  1  offre  la 
Idéalité,  portent  dans  cettç  scî^ûce  k^  méthode 
larplus  claireet  la  plus  rationnelle* 
,  La  base  première ,  le  point  de  dép&rt  do  <5ette 
inéthode  est  l'hypsographie.  Ces  ingénieux  re- 
liofs,  qfii  l'ont  en  quelque  sorte,  créée,  sont 
donc  une  chose  trop  intéressante  pour  que  la 
première,  invention  n'en  soit  pas  revendiquée 
comme  un, titre  nationid.  Aussi  le  con^rvïUeur 


A  LA  BIBLIOTHÈQUE.  ^^^ 

fait  voir  leur  première  idée  en  France,  en  rap- 
prochant des  reliefs  allemands  et  anglais  les  re» 
liefs  sous-marins  exécutés,  il  y  a  quarante  ans, 
par  M.  Lartigue,  d  après  les  données  de  la 
sonde,  ainsi  que  les  reliefs  terrestres,  qu'il  a 
çgalen^ent  construits  le  premier.  Ces  cartes  en 
relief  ne  doivent  pas  ètee^  confondues  avec  les 
plans  en  relief;  c  est  un  art  à  part. 

Lesreliefehypsographiques,  exécutésd'après 
les  opérations  les  plus  sûres  ^  auront  encore 
l'avantage  de  servir  à  vérifier  le  plus  pu  moins 
d'exactitude  des  cartes  gravées ,  et  à  montrer 
avec  la  dernière  évidence  le  danger  de  celles 
qui  se  fabriquent  presque  clandestinement  pour 
être  vendues  dans  les  ports^  et  qui ,  par  leura 
grossières  négligences,  ont  causé  la  perte  de 
bien  des  navires  marchands* 

Nous  ne  devons  pas  terminer  cet  aperçu  des 
principales  richesses  de  notre  collection  sans 
citer  le  plan  de  lédo,  capitale  du  Japon,  gravé 
et  colorié  sur  les  lieux.  €e  plan,  fait  pour  l'u* 
sage  portatif  et  journalier,  et  qui  avait  servi  de 
la  sorte  à  un  missionnaire ,  est  beaucoup  mieux 
exécuté  que  les  plans  de  Paris  qui  searvent  au 
même  usage;  car  nous  ne  le  comparons  pas  au 


loi  COLLECTION  ÔÉOGRAPllIQUÉ 

grand  plan  de  Paris,  en  cent  soixante  feuitlei^/ 
une  des  belles  acquisitions  du  dépôt  géogra-^ 
phique. 

Tel  est  donc  l'état  déjà  florissant  de  cettç 
collection  publique ,  et  telle  est  la  précision  des 
renseignements  fournis  par  le  conservateur, 
qu'il  n  est  plus  permis  d'invoquer  là  pénurie 
des  ressources  géogt'aphiques  comme  eitcuse  à 
Findiflerence.  La  collection  est  formée  d'un 
ancien  fofnds  et  d'un  nouveau.  Le  premier  j  con- 
sistant dans  les  cartes  déjà  à  la  Bibliothèque , 
et  qui  ont  été  transportées  des  autres  départe- 
,  ments  dans  celui-là,  lors  de  sa  création,  se  com- 
pose d'environ  cinquante  ou  soixante  miUe 
pièces.  Le  fonds  nouveau  s'accroît  chaque  jour 
de  trois  manières  :  par  le  dépôt  légal  de  deux 
exemplaires  de  chaque  publication  ^^  par  les  ac- 
quisitions ou  échanges,  et  par  les  dons  gratuits. 
Le  zélé  coûservateur  a  déjà  ainsi  ajouté  aux: 
richesseià  qui  lui  ont  été  confiées ,  à  son  entrée 
en  fonctions,  plus  de  six  mille  pièces  nouvelles, 
malgré  l'exiguité  de  ses  ressources  pécuniaires, 
et  malgré  le  peu  d'exactitude  que  beaucoup 
d'éditeurs  mettent  à  se  conformer  à  l'obligation 
du  dépôt  légal.  C'est  une  chose  à  laquelle  il 


A  LA.  BIBLIOTHÈQUE.  155 

serait  même  urgent  que  les  autorités  tinssent 
la  main. 

Quant  aux  dons  gratuits ,  aussitôt  que  la  for- 
mation d'un  établissement  géographique  œn- 
tral  à  Paris  a  été  connue  à  l'étranger  un  grand 
nombre  de  dons  y  sont  arrivés  de  Belgique,  de 
Sardaigne ,  d'Amérique ,  mais  surtout  d'An* 
gleterre  ;  et  en  regrettant  de  ne  pouvoir  citer 
ici  les  principaux  donateurs  ^  il  nous  est  du 
moins  impossible  de  passer  sous  silence  le  ma- 
gnifique présent  de  l'amirauté  de  Londres ,  qui 
a  offert  l'inappréciable  collection  des  cartes 
marines  anglaises ,  en  jgept  à  huit  grands  volu- 
mes atlantiques  et  d'auti*es  formats  ;  celui  du 
maréchal  Beresford ,  grand-maître  de  l'artille- 
rie anglaise ,  à  qui  on  doit  la  grande  carte  d'An^ 
gleterre ,  dite  de  Vartillerie  ou  d'ordonnance , 
en  quatre-vingt-six  feuilles  du  plus  gi*and  for- 
mat, chef-d'œuvre  d'exécution;  et  celui  de 
M.  Williams  Bald ,  ingénieur  anglais  ^  auteur 
de  la  grande  carte  du  comté  de  Mayo,  en  Ir- 
lande ,  en  vingtrcinq  feuilles ,  dont  il  a  fait  don 
à  notre  dépôt  géographique. 

Voilà  de  ndE>les  et  libérales  relations  entre 


/ 


154.  COLLECTION  GEOGRAPHIQUE 

peuples  qui  ue  connaissent  plus  qu'une  rivalité 
de  générosité ,  quand  il  s'agit  des  progrès  de 
la  civilisation.  U  n'est  pas  en  effet  de  sdence 
plus  propre  que  la  géographie  à  rectifier  et 
agrandir  ces  vues  étroites  qui^^en  exagérant  les 
avantages  de  la  vie  casanière  ,  rendent  ^inemi 
de  toute  excursion  lointaine  j  de  toute  relation 
au-delà  des  mers.  Vcms  êtes  bien  chez  vous , 
et  vous  vous  y  tenez ,  soit  ;  mais  vous  n'en  de- 
vez pas  moins  désirer»  d'après  une  vue  géné- 
rale de  philanthropie,  les  succès  et  la  propaga- 
tion de  cette  science.  Car ,  portée  à  un  certain 
point ,  elle  doit  finir  par  ouvrir  de  nombreux 
et  utiles  débouchés  à  tant  d'hommes  qui  n'ont 
pas  lieu  d'être,  comme  vous ,  ccmients  de  leur 
lot  dans  cette  vie.  Que  de  contrées  fertiles,  bien 
boisées  y  bien  arrosées  j  fertilisées  par  le  plus 
doux  climat ,  offiriraient  la  riante  perspective 
d'une  colonie  prospère  à  tant  de  malheureux 
émigrants ,  et  fourniraient  une  réponse  toute 
providentielle  à  ce  problème  d'une  population 
sans  cesse  croissante  ;  problèn^e  qui  seipble  si 
inquiétant  pour  l'avenir,  et  pour  leqjiel  on 
s'habitue  trop  aisément  à  ne  vsoiaf  que  œs  solu- 


A  LA  BlBJLiOTHEQUE.  155 

titiHS  homicides  db  la  guerre  et  des  grands 
fléaux  éptdémlques. 

RappeloBS-oous  seulement  ces  lieux  délideux 
et  ^itièrement  déserts ,  décrits  dasis  quelques 
lettres  de  notre  savant  voyageur^  M.  G.  Texier, 
et  cela,  non  pas  à  l'extrémité  de  l'autre  hémi- 
lèphère ,  mais  dans  ce  doux  pays  de  T Asie-Mi- 
neure ,  non  moins  riche  en  souvenirs  qu'en 
beautés  natm*elles ,  sur  les  bords  du  lac  de  Ni- 
cée  ,  dans  la  Bithynie  ,  dans  la  Mysie  ,  dans 
la  Phrygie.  Nous  n'ignorons  pas  que  le  gou- 
vernement du  Grand-Turc  est  peu  engageant, 
et  que  les  avanies  d'un  aga  ou  d'un  cadi  peu- 
vent diminuer  singulièrement  les  agréments 
qu'offre  en  perspective  le  séjour  de  ces  beaux 
lieux.  Nous  ne  prétendons  pas  non  plus  dé- 
trôner le  sultan  pour  peupler  du  surcroît  de 
nos  populations  les  contrées  privilégiées  de  son 
riche  empire  ;  il  y  a  peut-être  long-temps  que 
cette  idée  germe  dans  les  têtes  de  ses  trop  puis- 
sants voisins  ;  mais ,  nous  le  répétons ,  une 
science  propre  à  faciliter  les  communications 
de  tout  genre  entre  les  peuples  les  plus  éloignés 
doit  amener,  par  la  suite  des  temps ,  une  ré- 


156  COLLECTION  GEOGRAPHIQUE ,  ETC. 

partition  plus  égale  des  populations  surla  terre, 
et  devenir  ainsi ,  pour  Tespèce  humaine  ,  une 
nouvelle  source  de  prospérité.  Pourquoi  douter 
de  pareils  progrès ,  quand  nous  avons  Texpé- 
rîence  de  nos  progrès  sur  le  passé  ? 


RECHERCHES 


SUR 


LA  TOPOGRAPHIE  DE  C ARTH AGE , 


PAm 

M.    DUREAU   DE    LA   MALLE, 

MEMBIE   DE    L^IHSTITVT. 


■  I  ^%^  ■ 


C  €haqu6  mur  avait  deux  étages,  et,  cooime 
ils  étaient  creux  en  dedans  et  œuverts ,  le  rez- 
de-chaussée  servait  d'écurie  pour  trois  cents 
éléphants,  et  de  magasin  pour  tout  ce  qui  était 
destiné  à  leur  nourriture.  Le  premier  étage 
contenait  quatre  mille  chevaux  avec  le  fourrage 
et  Forge  suffisants  pour  les  nourrir  ;  au-dessus 
étaient  des  casernes  pour  vingt-quatre  mille 
soldats.  >  Telle  est  la  description  des  remparts 
de  Garthage  par  Âppien ,  qui ,  comme  le  prouve 
M.  Dureau  de  la  Malle  ,  s'est  servi  de  Polybe , 


158  TOPOGRAPHIE  DE  GARTHAGE. 

rhistorien  par  exœllence  pour  la  guerre  pu- 
nique ,  à  laquelle  il  assista  pendant  deux  ans 
avec  Scîpîon ,  son  élève  et  son  ami.  Les  citernes 
immenses  destinées  à  contenir  Teau  nécessaire 
à  la  population  renfermée  dans  de  pareils  murs 
existent  encore  à  Malqâ ,  village  situé' sur  quel- 
que point  de  l'emplacement  de  l'antique  Car- 
thage.  M.  Shaw,  auteur  d'importants  travaux 
sur  cette  ville,  représente  leurs  maçonneries 
comme  si  solides,  qu'elles  ne  sont  nullement 
endommagées ,  et  le  révérend  père  Caroni ,  sa- 
vant antiquaire  qui  a  fait  servir  à  l'archéolo- 
gie l'accident  qui  le  fît  tomber  au  pouvoir  des 
corsaires  et  son  esclavage  à  Tunis ,  au  commen- 
cement de  ce  siècle ,  donne  les  dimensions  de 
ces  citernes ,  qui  sont  de  plus  de  cent  quarante 
pieds  de  longueur ,  de  plus  de  cinquante  de  lar- 
geur ,  avec  trente  pieds  de  hauteur.  Les  murs 
sont  flanqués  de  six  tours  aux  angks  et  au  mi- 
lieu. D'autres  citernes ,  situées  sur  un  point 
diflerent  de  la  vaste  ville  punique ,  sont  au 
nombre  de  vingt ,  placées  sur  deux  rangs ,  lon- 
gues chacune  de  cent  pieds  et  large  de  trente. 
Tout,  dans  cette  fameuse  république,  avait  des 
proportions  colossales  ;  et  c'est  bien  à  la  lutte 


TOPOGRAPHIE  DE  CARTHAGE.       159 

d^extermindtîon  qu'elle  soutînt  contre  les  Ro- 
mains qu*on  pourrait  donner  avec  le  pluB  de 
justestse  le  nom  de  guerre  des  géants. 

Cartilage  était  une  de  ces  puissances  en  quel- 
que sorte  factices  par  la  disproportion  des  li- 
mites naturelles  de  leur  métropole  avec  leurs 
développements  excentriques.  Rien,  dansThis- 
toire  moderne^  ne  peut  représenter  exactement 
cette  di^roportion.  L'état  de  Venise ,  il  est 
vrai ,  n'était  aussi  qu'une  ville  ;  mais,  quelle 
qu'ait  été  sa  puissance ,  elle  ne  peut  être  com- 
parée à  celle  de  l'antique  Garthage,  à  laquelle 
on  pourrait  très^bien ,  sous  ce  dernier  rapport , 
comparer  l'Angleterre.  Mais,  si  ce  royaume 
présente  une  comparaison  convenable  par  la 
grandeur  de  ses  forces  et  de  ses  possessions 
éloignées,  il  offre  une  grande  différence  par 
les  proportions  de  l'île  métropole ,  centre  assez 
imposant  pour  former ,  fût-il  seul  comme  par 
le  passé ,  un  état  qui ,  à  la  rigueur,  saurait  glo- 
rieusement se  suffire  »  et  faire  survivre  son  in- 
dépendance nationale  à  la  perte  de  son  dévelop- 
pement exagéré. 

Pour  se  faire  une  idée  de  la  république  de 
Carthage  en  employant  des  termes  de  compa- 


160  TOPOGRAPHIE  DE  CA.RTHAGE. 

raison  modernes ,  il  fendrait  se  représenter  une 
ville  puissante  en  ramifications  lointaines  , 
comme  était  Venise ,  mais  donner  à  cette  ville 
un  aussi  grand  développement  politique  et  com- 
mercial que  celui  de  l'Angleterre.  On  conçoit 
alors  que  le  sort  d'un  tel  empire  vînt  à  dé- 
pendre d'un  siège ,  et ,  si  le  peuple  assiégeant 
dispute  à  celui  de  la  ville  assiégée  l'empire  du 
monde  ,  on  conçoit  encore  que  les  destins  du 
monde  seront  attachés  à  l'issue  dé  ce  siège.  Il 
est  nécessaire  de  se  placa^  à  ce  point  de  vue 
pour  comprendre  l'importance  extraordinaire 
que  l'histoire  a  toujours  mise  â  la  prise  de  Car- 
thage  par  les  Romains ,  et  pour  pénéti*er  la 
profonde  politique  de  ce  sénat  qui  avait  reçu  de 
ses  devanciers  et  transmettait  à  ses  successeurs 
le  projet  d'une  domination  universelle.  On  sait 
que  tous  les  moyens  lui  furent  bons  pour  vaincre 
dans  cette  guerre  à  mort  ;  il  y  employa  même , 
suivant  l'expression  de  M.  Dureau  de  la  Malle, 
une  perfidie  plus  que  punique»  Voilà  comment 
cette  grande  et  austère  figure  de  Scipion  se 
trouve  présider,  en  instrument  soumis,  aux 
mesures  d'une  politique  à  la  fois  inflexible ,  im- 
pitoyable et  sacrilège  t  A  plus  forte  raison ,  les 


TOPOGRAPHIE  DE  GARTHA.GE.  161 

travaux  les  plus  étonnans ,  les  efforts  les  plus 
surhumains  devaient-ils  être  tentés  par  cet  il- 
lustre capitaine,  dont  Gicéron  dit  qu'il  était 
un  de  ces  honunes  rares,  en  qui  une  nature  ad- 
mirable se  trouve  fécondée  par  tous  les  secours 
de  réducation  et  des  circonstances. 

Âppien ,  encore  cité  comme  reproduisant  le 
récit  de  Polybe ,  dit  que  Scipion ,  voulant  fer- 
mer aux  assiégés  la  communication  avec  la 
mer,  c  fit  jeter  une  digue  qui  s  avançait ,  pres- 
qu'en  droite  ligne ,  vers  Tembouchure  du  port 
peu  distant  du  rivage.  Cette  jetée  avait  vingt- 
quatre  pieds  de  large  au  sommet ,  et  quatre- 
vingt-seize  à  la  base.  »  Elle  fut  construite ,  dit 
M.  Dureau  de  la  Malle,  comme  celles  des  rades 
de  Cherbourg  et  de  Plymouth  Font  été  depuis , 
en  jetant  à  flot  perdu  d'énormes  quartiers  de 
roche  qui ,  par  leur  cohésion  et  l'inclinaison 
de  leur  plan ,  pussent  résister  à  Faction  des 
flots.  €  Scipion,  continue  Appien,  disposait 
d'une  nombreuse  armée  qu'il  faisait  travailler 
jour  et  nuit  ;  et  les  Carthaginois ,  qui  d'abord 
avaient  ri  de  ce  projet  gigantesque  ,  aUaient  se 
trouver  entièrement. bloqués;  car,  ne  pouvant 

recevoir  de  vivres  par  terre ,  et  la  mer  leur 
I.  11 


162       TOPOGRAPHIE  DE  CARTHA6E. 

étant  fermée ,  la  &im  les  eût  contrmnts  de  ise 
rendre  à  discrétion.  C'est  alors  qu'ils  entrepri- 
rent d  ouvrir  une  nouvelle  issue  Àams  une  autre 
partie  de  leur  port  qui  regardait  la  pleine  mer- 
Ils  clioisirent  ce  point  parce  que  la  profon- 
deur de  Teau  et  la  violence  des  vagues  qm  s  y 
Incisent  rendaient  impossible  aux  Romiâns  de 
le  fermer  avec  une  digue*  Hommes,  femmes  et 
enfants ,  tout  y  travailla  jour  et  nuit ,  en  com- 
miençant  par  la  partie. intérieure,  et  avec  tant 
de  secret ,  que  Scipicm  ne  put  rien  savoir  des 
prisonniers  qu'il  &isait  pendant  cet  intervalle, 
sinon  qu  on  entendait  un  grand  bruit  dans  les 
ports,  maisqu^on  en  ignorait  la  cause  et  l'ob- 
jet. En  même  temps  ils  construisaient ,  avec 
d'anciens  matériaux ,  des  trirèmes  et  des  quin- 
(fuérèmes  avec  une  adresse  et  une  activité  sin- 
gulières. Enfin,  lorsque  tout  fut  prêt,  les 
Carthaginois ,,  au  point  du  jour ,  ouvrirent  la 
coiomunication  avec  la  mer ,  et  sortirait  avec 
cinquante  trirèmes  et  un  grand  nomln^e  d'autres 
navires  qu'ils  avaient  Êdmqués  dans  cet  inter^. 
valle.  » 

On  retrouve  partout  chez  les  Carthaginois 
qes  grandes  proportions  :  dani$  leur  férocité 


TOPOGRAPHIE  DE  CAaTHAGE.       165 

coimme  tkns  leup  eùnfnge  ;  dans  kùr  plus  su- 
blimé dévouement  comme  ôslub  leurs  supersti- 
tions monstrueuses.  €  La  statue  de  Saturne  , 
à  Garthage ,  Mus  dit  Diodore ,  était  d  airain  ; 
elle  avait  ks  br^^s  pendants  ;  les  mains^^,  dont  la 
paume  était  en  dessus ,  indiûant  vers  la  terre  , 
de  manière  à  ce  que  Reniant  qfii  y  était  placé 
routait  subitement'  et  tombait  dans  un  goiillre 
plein  de  feu.  Plutarque  ajoute  à  là  peinture  de 
cet  horrible  sacrifice,  où  Ton  inunolait  à  la 
fois  deux  cents  et  trois  cents  enfants  des  ptas 
nobles  Ëimillés ,  que  les  mères  y  assistaient 
sans  pleurer  ni  gémir.  Si  quelqu'une  poussait 
un  soupir  ou  versait  une  larme ,  elle  était  dés- 
honorée ,  et  son  fils  n'en  était  pas  moins  im- 
molé. Devant  la  statue  retentissait  le  bruit  des 
flûtes  et  des  tambours ,  pour  qu'on  ne  plit  en- 
tendre lés  cris  et  les  hurfeitients  des  victimes. 

»  Quînte-€urce  affirme ,  continue  M.  Dureau 
de  la  Malle,  que  Carthage  conserva  jusqu'à  sa 
destruction  ce  culte,- qui  était,  dit-il ,  plutôt  un 
sacrilège^  qu'un  sacrifice  ;  Silius ,  que  le  sacri- 
fice était  annuel.  » 

Ces  citations ,  prises  dans  les  recherches  qui 
viennent  de  paraître  sur  là  topographe  de  Car- 


16&  TOPOGRAPHIE  D£  CA.RTHAGE. 

thage,  indiquent  la  manière  dont  leur  savant 
auteur  a  su  rendre  la  vie  et  le  mouvement  à 
chacun  des  lieux  qu'il  décrit ,  en  y  replaçant  la 
scène  de  ce  qui  s  y  était  passé  de  plus  remar- 
quable. Ce  travail  se  distingue  d'une  manière 
toute  particulière  par  la  célébrité  presque  sans 
égale  des  lieux  dont  il  détermine  l'ensemble  et 
les  détails ,  et  en  même  temps  par  la  confusion 
des  seules  traces  qui  nous  restent  d'une  aussi 
vaste  cité  ;  car  la  nature  a  depuis  long-tanps 
repris  ses  droits  sur  cette  plage  stérile ,  où  une 
combinaison  politique  avait  assis  la  métropole 
d'un  empire  si  fort.  Tandis  que  de  faibles  villes 
de  l'antiquité  sont  devenues  ailleurs  des  cités 
aujourd'hui  dans  l'état  le  plus  florissant ,  à  peine 
quelques  misérables  cabanes  couvrent-elles  le 
sol  de  cette  antique  Carthage,  qui ,  après  avoir 
été  la  rivale  de  Rome,  renaît  sous  Jules-César  à 
une  prospérité  nouvelle,  et  prend  bientôt  un  tel 
accroissement ,  qu'au  quatrième  siècle  de  notre 
ère  elle  était  considérée  comme  la  troisième 
ville  de  l'empire.  Néanmoins  tout  ce  qui  reste 
de  colossal  dans  les  ruines  actuelles ,  comme 
les  citernes  dont  nous  avons  parlé  en  commen- 
çant ,  appartient  à  la  Garthage  punique. 


TOPOGRAPHIE  DE  CARTHAGE.       165 

La  transibon  de  sa  destruction  à  la  splen- 
deur de  la  Garthage  romaine  nous  a  semblé 
le  plus  intéressant  des  points  établis  par  cette 

belle  réédification  archéologique ,  où  le  monde 
savant  verra  sans  doute  un  solide  jalon  fixé  par 
une  main  ferme  dans  la  critique  de  Thistoire. 
Contre  lopinîon généralement  répandue ,  lau- 
teur  a  prouvé  avec  la  dernière  évidence  <  que 
la  colonie  romaine  établie  sur  les  ruines  de 
€arthage ,  vingtKjuatre  ans  après  la  prise  de 
cette  ville,  dut  trouver  un  grand  nombre  d'é- 
difices subsistants ,  les  uns  entiers ,  les  autres 
endommagés  par  le  feu  ,  et  qu'enfin ,  malgré 
l'arrêté  des  dix  commissaires ,  l'armée  dé  Sd* 
pion ,  vu  le  peu  de  temps  qu'elle  y  employa , 
ne  put  que  démanteler  Garthage,  et  non  pas  la 
détruire  de  fond  en  comble.  > 

€  Je  me  suis  vu  forcé ,  dit  l'auteur  ^  d'établir . 
une  discussion  précise  des^  faits  et  des  dates 
pour  détruire,  s'il  est  possible,  mais  ce  dont  je 
désespère ,  une  vieille  erreur  de  notre  enfance, 
née  du. fameux  detenda  Carthago,  des  décla- 
mations oratoires  et  des  amplifications  poéti- 
ques,  qui,  depuis  Yelléius  jusqu'à  Sannazar  et 
au  Tasse ,  a  fom'ûi  de  si  belles  pages  à  l'élo- 


166       TOPOGRAPHIE  DE  CAATeAGE. 

quence  et  à  la  poésie ,  et  qui  nous  r^résaite 
l'emplacem^it  de  Carthage  œmme  use  tsàbie 
rase  où  les  ruines  même  awient  péri ,  etiam  pe- 
riere  ruiner,  i^ 

Mais  <  comment ,  ajoute*t-il  feientôt  >  puîsrje 
espérer  de  réussir  à  dissiper  le  nuage  obsour 
qui  enveloppe  les  ruines  de  Cartilage ,  lorsque 
l'iljustre  auteiûr  des  Martyrs  et  dé  VItméraire , 
lorsque  le  poe^emier  écrivain  politique  du  siècle , 
ayant  reconnu^le^lieux,  s 'appuyant  sur  istlditgue 
expérience  d'un  saTant  qui  aradt  £ut ,  pour  ailisi 
dire ,  de  Carthage  son  domaine  (le  liaitenant- 
colonel  du  génie  Hunihert),  fortifiant  la  véra* 
cité  de  ses  récits  de  tout  le  poids  dé  son  élo- 
quence et  de  son  imagination  puisjs^yite ,  n  a  pu 
détruire  une  erreur  palpable ,  mais  qui ,  deqpuis 
deux  mille  ans ,  avait  pris  de  pwrfÎMïdes  racines 
dans  la  crédulité  de  l'esprit  hmnaîû?  » 

Chose  en  effet  ti*ès  -remàrqtfâble  :  Iwsque 
tant  de  savants  en  différents'  genres  otït  commis 
des  erreurs  très*^avos  au  sujet  de  Témplace- 
^  ment  de  Carthage ,  M.  de  ChâtèaulMriand,  avec 
ce  sentiment  de  rectitude  d'tm  génie  supérieur^ 
n'a  émis  sur  cette  haute  quefetion  archéologique 
aucune  assertion  que  ne  soient  venues  conftp* 


T4XraGRAP91IB  DB  GARTHAGE.  1^7 

mer  plemement  ces  laborieuses  et  patientes  in- 
yeslîgations. 

Ainsi  M.  Dureau  dé  k  Malle  était  éclairé 
sur  plusieurs  points  de  cette  difficile  étude  par 
la  viye  liumère  qae  sait  répandre  sur  tous  les 
objets.  leflan^iBan  du  irénîe.  A  cela  se  joisnaient 

ittgésôéors  ou  archéologues  très*eKacts ,  tels 
que  le  R.  P«  Garoni  ^  le  liefitenant-cokmel  Hum* 
bert,  «t  surtout  M^  Falbe ,  capitaine  de  vaîs^ 
seau  et  consal-f[^éral  de  Daneuiarck  à  Tunis, 
à  qui  sq»partieBt  Ffaonneur  d'avoir  étaUii  la  vé- 
ritaUe  position  de  Carthage*  Avant  lui ,  elle 
était  indiquée  d'une  manière  tout^4ait  erronée, 
d'aporès  Fauftwité  de  M.  Sbaw  et  une  dîss^t^- 
tioh  du  docteur  Es trup ,  très4iabiles  gens  pom*^ 
tant ,  mais  doat  Terreur  prouve  combien  sont 
épineuses  les  questions  archéologiques.  On  en 
Toit  un  exemple  curieux  par  la  comparaison 
que  r^^utewr  de  ces  recherches  a  permis  d'éta** 
faKr  y  en  réunissant  sur  une  même  feuille ,  dans 
iHie.des  cartes  qui  accompagnent  œ  vdume , 
cinq  plyns  de  Garthage ,  dont  pas  un  ne  resi- 
semUeiàlautro* 
M«  Bureau  de  la  Malle  rend  à  plusieurs  re* 


168       TOPOGRAPHIE  DE  CARTHAGI^. 

prises  ^  à  M.  Falbe ,  l'hommage  le  plus  expikite, 
avec  cette  délicatesse  de  justice  distributive  que 
la  véritable  critique  met  à  bien  &ire  la  part  des 
autres  avant  de  faire  la  sienne.  Mais  M.  Falbe 
n  était  point  entré  dans  la  discussion  archéolo- 
gique des  différents  points.  C'est  là  que  les  té- 
moignages épars  dans  toute  la  littérature  de 
l'antiquité  devaient  iaire  retrouver  le  système  de 
fortification ,  les  temples  -,  les  monuments,  les 
places ,  les  principales  rues ,  et  jusqu'aux  prin- 
cipales maisons  de  la  Garthage  punique  et  de  la 
Carthage  romaine.  Voilà  ce  qu'a  exécuté  le  sa- 
vant académicien  avec  une  érudition  qui  rend 
cette  étude  un  modèle  du  genre.  On  peut  dire 
qu'il  a  épuisé  tous  les  textes  grecs  et  latins  au 
sujet  de  Garthage  ;  et  ce  désir  de  la  perfection 
dont  il  a  mis  l'empreinte  dans  son  travail  a  été 
jusqu'à  nous  prier  de  consigner  ici ,  en  manière 
d'addenda ,  le  seul  témoignage  peut-être  qui  lui 
soit  échappé ,  et  que  nous  lui  avions  signalé , 
après  l'avoir  découvwt  trop  tard  pour  qu'il  pût 
en  faire  iMX)fiter  sa  dissertation.  G 'est  un  pas- 
sage de  la  Cité  de  Dieu ,  où  saint  Augustin , 
après  avoir  décrit  plusieurs  êtres  monstrueux, 
ajoute  :  «   On  voit  encore  d!autres  espèces 


TOPOGRAPHIE  DE  CARTHAGE.       169 

)  dliommes  ou  de  quasi-hommes  {liomtmm 

>  vel  qtmsi'liominum  )  ,  qui ,  d'après  les  témoi- 

>  guages  consignés  dans  les  livres ,  ou  conser- 

>  yés  dans  de  curieuses  traditions ,  ont  été  re- 
»  présentés  dans  un  tableau  en  mosaïque ,  qui 
»  est  sur  la  place  Maritime  à  Garthage.  > 

Ce  nouvel  ouvrage  de  M.  Dureau  de  la  Malle 
est  digne  en  tout  point  d'un  nom  si  justement 
estimé  dans  les  travaux  d'histoire ,  et  du  nom 
respectable  et  illustre  de  M.  Silvestre  de  Sacy, 
à  qui  il  est  dédié.  Désormais  il  ne  sera  plus 
permis  à  un  critique  de  quelque  gravité  d'abor- 
der aucun  point  de  l'histoire  punique  sans 
avoir  consulté  ce  livre ,  qui  ne  peut  manquer 
d'être  bientôt  traduit  et  fort  goûté  en  Allemagne 
et  en  Italie. 


VOYAGE  EN  ASIE-MINEURE, 


EN   SYEIE  ,    EN   PALESTINE   CT  EN    AHABIE   PÉTEÉE  ^. 


PAR 


*    M.  CAMILLE  CALMER. 


lift  Bibliothèque  du  Roi  possède  aujourd'hui 
l'empiiemte  d'un  J^as-^relief  fort  cuiieiix  par  sa 
haute  antiquité.  On  le  doit  à  lord  Prado,  qm 
la  fait  mouler  sur  les  lieux.  Ce  monument  avait 
été  décrit,  au  commencement  de  Tannée  1855, 
dans  une  note  communiquée  à  TAcadémie  des 
Inscriptions  et  Belles-Lettres,  par  M.  Camille 
Callier,  capitaine  d  etat-major,  qui  a  le  mérite 
d'avoir  appelé  l'attention  du  monde  savant  sur 
cette  sculpture  singulière.  Elle  est  placée  à  trois 
heures  de  Beyrout,  l'ancienne  Béryte, en  Phé- 
nicie ,  sur  un  petit  cap  au  pied  duquel  coule 


/ 


VOYAGE  D£  M,  CALLI£R.  171 

Taûc^  Lycu$,  que  les  Arabes  ont  noimiié 
Nah*-él-Kélb  (fleuve  du  chie»).  L'idée  qiïe  sùg-^ 
gère  à  M.  Gallier  le  rïipprachem^t  de  ces  deux 
noms  est  ingénieuse  :  îl  suppose  qu'iji  pirovient 
de  quelque  statue  colossale ,  ^vée  par  lesan- 
qiens  Grecs  et  représentant  un  loup  {ly^cos)^ 
que  les  Arabes  auraient  pris  pour  un  dbdea. 

€  Sur  la  face  des  rochers  qui  ont  été  taiUés 
d'abcvrd  pour  établir  l'ancienne  route  ,  dit 
M.  Gallier,  on  remarque  encwe  aujourd'hui  di- 
vcsrs  tableaux  sculptés  sur  la  pierre  »  et  qui  con- 
servent le  souvenir  de  la  conquête  de  ce  pays 
par  Sésostris  et  par  les  rois  de  Perse.  Des  em- 
plac^nents  aplanis  avec  soin  portent  encore 
r^emf^iieinte  de  ce^  témoignais  historiques; 
mm  h  temps  en  a  singulièreoient  affîubU  )es 
traits*  On  peut ,  sans  consulter  les  dates  res- 
pectives des  inyasiofiLS  de  Sé^stris  et  des  rois 
de  Perse»  et  par  l'iAspçction  seule  des  tableaux, 
assigner  utie  plus  haute  antiquité  à  celle  du 
conquérant  égypti^i.  Ges  monuments  vont  par 
couple  ;  et  l'on  observe  que  ceux  qui  ont  rap- 
port à  la  conquête  i^ptienne  oçcupeni  toujours 
la  place  la  mieux  choisie ,  tandis;que  les  cadres 
qui  sont  rektiis  à  l'invasion  des  Perses  sont 


172  VOYAGE  DE  M.  GALLIER. 

souvent  incomplets ,  parce  que  la  pierre  a  man- 
qué. Il  est  d  mlleurs  bien  évident  que  1  action 
du  temps  s'est  lait  beaucoup  plus  sentir  sur  les 
premiers  que  sur  les  seconds. 

>  n  y  a  trois  couples  de  taUeaux ,  à  certaine 
distance  Tun  de  l'autre,  et  plusieurs  autres 
sont  isolés.  Dans  ceux  des  Perses ,  un  même 
perscmnage  est  représenté  avec  le  même  (X)&- 
tume  et  dans  la  même  position.  Ce  personnage, 
c[ui  est  sans  doute  un  roi  de  Perse ,  peut-être 
Gambyse,  est  debout  et  de  profil.  La  main  gau- 
che, tombant  sur  le  corps,  semble  tenir  une  ba- 
guette ;  la  droite  est  relevée ,  et  semble  suppor- 
ter un  oiseau,  au-dessus  duquel  sont  divers 
objets.  Dans  le  nombre  on  croit  reconnaître  un 
soleil  ailé ,  attribut  religieux  des  anciens  Pei^ 
ses.  Une  inscription  en  caractères  cunéiformes 
recouvre  la  suriace  du  cadre ,  à  partir  de  la 
ceinture  du  personnage ,  en  passant  sur  le  re- 
lief, sans  s'interrompre.  Malheureusement  ces 
caractères  sont ,  en  partie ,  ei&cés ,  surtout  ceux 
du  côté  droit.  Les  tableaux  égyptiens  représenr 
tent  des  sujets  divers ,  taillés  en  creux.  Dans 
l'un ,  le  roi  châtie  des  coupables  ;  dans  un  autre, 
il  ofire  des  prisonniers  au  dieu  Ammon.  Les 


VOYAGE  DE  M.  CALLIER.  173 

autres  sculptures  sont  presque  entièrement 
effîicées.  Je  dois  faire  remarquer  que ,  dans  les 
angles  des  cadres ,  on  trouve  la  trace  de  gonds, 
-qui  supportaient  sans  doute  des  portes  desti- 
nées à  préserver  les  sculptures  de  1  action  des- 
tructive du  climat;  car  il  ne  possède  pas,  comme 
celui  de  FÉgypte ,  la  précieuse  faculté  de  con- 
server. On  reconnaît  à  ce  soin  le  caractère  des 
Égyptiens ,  travaillant  toujours  pour  l'avenir. 
Les  iaibles  restes  des  écritures  hiéroglyphiques, 
qui  accompagnent  ces  dessins ,  sont  presque 
inviolés  aujourd'hui.  Cependant  M.  Bonomi, 
voyageur  anglais,  qui  a  copié  en  Egypte  un 
grand  nombre  de  ces  écritures  pour  le  célèbre 
GhampoUion,  y  a  reconnu  le  cartouche  du 
grand  Rhamsès  (Sésostris).  > 

Chargé  avec  feu  M.  Stamaty  d'explorer  toute 
la  partie  de  l'Asie  que  nous  avons  indiquée , 
M.  Callier  et  son  compagnon  allèrent  d'abord 
de  Smyrne ,  où  ils  débarquèrent ,  à  Constanti- 
nople,  par  la  Mysie  et  la  partie  occidentale  dé  la 
Bithynie.  Ensuite,  en  revenant  de  Constantino- 
ple  à  Smyrne,  ils  parcoururent  la  partie  orien- 
tale de  la  Bithynie  et  de  la  Phrygie  Ëpictète. 
Ainsi ,  à  leur  retour  à  Smyrne ,  leurs  recher- 


\ 


17&  VOYAGE  DE  M.  GALLIER. 

cbes  s'étaient  étendues  dans  les  contrées  com- 
prises entre  les  rives  de  la  Propontîde,  de  la  mer 
Egée ,  du  Thymbris  et  de  l'Hermus. 

Des  pluies  interminables  les  relmFent  long^ 
temps  à  Smyme ,  où  ils  forent  obligés  d  atten*- 
dre  que  les  routes  et  le  passage  des  rivières  fin* 
sent  devenus  praticables.  Us  en  partirent  enfin 
pour  parcourir  la  Lydie,  là  PhrygieCatacécauf- 
mèno  et  la  Galatie.  Quoique  en  assez  grosse 
compagnie ,  ils  se  trouvèrent  exposés  à  beau- 
coup d^  périls  quand  ils  approdièrent  des  li<- 
mites  de  TAsie-Mineure  du  côté  de  rAnhénie. 
«  n  est  impossible ,  dit  M.  Callier ,  de  donner 
une  idée  exacte  des  obstacles  et  desdsmgers  que 
nous  avons  rencontrés  au  moment  du  nous  nous 
sommes  engagés  au  milieu  de  ces  tribus  nonna* 
des  de  Kurdes  et  de  Turkmens ,  qui  errent  dans 
des  pays  entièrement  abandonnés  à  leur  brigan* 
d^e.  Nous  n'avons  écouté,  dan& toutes  les  cir- 
constances de  cette  nature ,  que  le  désir  de  rem<^ 
plir  avec  distinction  une  tache  aussi  difficile. 
Un  de  nos  domestiques ,  tombé  entre  les  mains 
des  Kurdes ,  a  été  la  victime  de  cette  périlleuse 
expédition.  » 

Aux  dangers  cpie  M.  Gallier  avait  renccwitrés 


I 
I 


VOYAGE  DE  M.  CÀLLIBUw  175 

dans  ces  limités  dé  l'Asie^Mineure,  menait  en^ 
core  se  joindre  k' peste.  Dès  Gésaoroe,  il  avait 
été  aÉteint  d'une  mabdîe  qui  en  prés^Qtait  tou- 
lesles»  a{^aren£es;  Aussitût  qu^il  put  monter  à 
cfaeral,  ils  sediti^rentversl'Ëuphrate.  «  C'est 
ayec  toutes.les  pekiès  imaginables ,  dît-il  ;  qu'a- 
près avoir  été  abandomiés  de  notre  eseorte, 
nous»  SMnmes  néanmcÀis  par^mius  à  gagner  le 
point  où  les  deux  j^rands  bras  du  âeuve  vien-' 
neixt  se 'réunir;  Nousnicrus  trouvicms  alors  plus 
embarraissés  que  jamais  r  lésKlirdes,  qui  Êûsaient 
la  guerre  au  pacha  de  KébanrMadèn ,  rava- 
geaient tout  le  pays ,  et  la  peste  exa*çait  ses  hor- 
reurs dans  tous  les*  villages  qui  s'étendaient  jus- 
qu'à Diarbékur.  Nous  étions  c(Mnm&  prisonniers 
dans  Kéban«  Un  Kurde ,  du  parti  du  pacha , 
consentit,  malgré  tant  d'obstacles,  à  nous  servir 
de  guide;  et,  sans  autre  garantie  que  sa  pafiate, 
nous  nous  hasardâmes  au  milieu  d'un  pays  dé- 
vasté par  la  guerre  et  par  une  horrible  coid^tagion. 
Getteexpéditionétak  sîdaiigereiËse,  qu'aucun  de 
nos  geais  ne  voulut  coiîsaitir  à  nou^  suivre.  >' 
Nos  voy:i^urs  parvinrent  cependant ,  au  mi*» 
lieu  de  tous  ces  pénis  >  à  filmer  dan^  la  chaîne  du 
TannB  un  pbint  très-important ,  celuroù  l'Eu- 


176  VOYAGE  DE  M.  GALLIER. 

phrate  reçoit  rancien  Ârsanias ,  dont  les  gé(^[ra- 
plies  modernes  ne  font  pas  mention. 

A  Alep,  un  bien  grand  malheur  attendait 
M.  Callier.  t  C'est  là,  dit-il ,  que  la  Providence, 
à  qui  nous  devions  attribuer  le  bonheur  avec 
lequel  nous  avions  échappé  à  d'horribles  em- 
barras ,  laissa  s'accomplir  les  sinistres  prédic- 
tions qui  nous  avaient  été  si  souvent  répétées  ; 
c'est  là  que  mon  malheureux  compagnon  de 
voyage  devait  mourir,  victime  de  son  zèle  et  de 
son  dévouement.  Déjà  nous  avions  eu  à  déplo- 
rer la  mort  de  quatre  personnes  de  notre  suite. 
L'afireuse  perte  que  je  venais  de  feiire  m'enle- 
vait mon  meilleur  ami ,  et  laissait  retomber  sur 
moi  seul  tout  le  Êirdeau  d'une  mission  qui  de- 
vait encore  être  la  source  de  nouveaux  chagrins. 
J'acceptai  celte  tâche,  et  je  me  proposai  d'abord 
de  remplir  une  importante  lacune.  Je  quittai 
Âlep  pour  visiter  les  parties  inconnues  de  la 
Syrie  supérieure ,  de  la  Gilicie  Gampestris  et  de 
la  Cappadoce.  J'ai  joint  à  l'étude  géographique 
de  ces  contrées  des  recherches  historiques  dont 
la  solution  sera  sans  doute  de  quelque  intérêt. 
Je  suis  parvenu  à  fixer  l'emplacement  des  Pyles 
Syriennes  et  Giliciennes,  et  le  lieu  de  la  Êuneuse 


VOYAGE  DE  M.  GALLlBRw  177 

bataille  d'Issus ,  infructueusement  cherché  jus- 
qu'à ce  jour*  Ces  diff^entes  études  ont  encore 
eu  pour  résultat  de  retrouver  le  Garsus  et  le  Pi- 
narus.  > 

Ici  nous  entrerons  dans  des  détails  un  peu 
plus  circonstanciés  sur  cette  partie  des  obser* 
vations  de  M.  Callier.  Cet  officier,  après  avoir 
présenté  une  esquisse  rapide  de  tout  son  voyage 
à  la  Société  de  Géographie ,  fut  prié  de  &ire 
connaître  à  cette  compagnie,  d'une  manière 
détaillée ,  quelque  point  de  son  voyage;  et  c'est 
à  la  lecture  qu'il  fit  pour  satisÊdre  ce  désir  que 
nous  empruntons  ce  qui  suit ,  en  attendant  que 
M.  Callier  fasse  jouir  le  public  d'une  relation 
complète  de  son  voyage  en  Orient,  ce  qui  pa* 
raît  encore  éloigné  :  car  ce  voyageur  semble  un 
peu  découragé  en  comparant  l'espèce  d'indiffé- 
rence que  trouvent  chez  nous ,  à  leur  retour^ 
des  hommes  qui  ont  couru  tant  de  dangers  pour 
la  science,  et  lés  honneurs,  les  encouragements 
de  tout  genre  qui  les  attendent  en  Angleterre. 
Toute£»is  le  découragement  de  M.  Callier  au- 
rait le  grave  inconvénient  que ,  plus  il  tarderait 
à  mettre  en  œuvre  ses  matériaux ,  mmns  ses 

scmvenirs  lui  seraient  présents ,  et  plus  il  aurait 
I.  12 


178  VOYAGE  DE  M.  GALLIBR. 

de  peine  à  colorer  son  style  de  cesteintes  n^ 
qui  ne  sauraient  être  employées  trop  tôt,  pour 
ne  rien  perdre  de  leur  éclat.  Plusieurs  traits  de 
cette  seconde  lecture  à  la  Société  de  Géographie 
ont  incontestablement  ce  mmte.  Entre  autres 
exemples ,  qifô  je  pourrais  citer,  on  trouvera 
toute  lafraicheur  de  récents  souvenirs  dans  cette 
description  : 

€  J'arrivai  à  Kaysar  par  un  beau  jotHr  du  mois 
de  décembre.  Tout  le  sol  était  couvert  de  neige, 
et  Ton  apercevsdt  le  disque  du  soleil  à  travers 
un  voile  de  brumes  épaisses  qui  se  colorait  de 
pourpre  et  d  or.  Les  tours  ,  les  coupoles  et  les 
minarets  de  Kaysar  brillaient  d'une  lumière 
douce  et  sans  édat  :  tous  les  objets  étai^it  pion-* 
gés  dans  une  atmosphère  de  vapeurs  qui  don<» 
naient  à  leurs  contours  une  incertitude  gra* 
dense.  C'était  pour  moi  un  spectade  nouveau 
de  voir  un  pays  d'Orient  tout  couvert  des  fri- 
mas du  Nord ,  mais  caractérisé  par  les  effets 
d'une  lumière  qui  lui  est  propre.  J  avais  déjà 
vu  le  mont  Argée  est  la  plaine  de  Kaysar  au  mîr 
lieu  de  l'été ,  mais  ce  tableau  m'avait  paru  sans 
couleur  ;  toutes  les  collines  étaient  brûlées ,  et 
les  yeux,  fatigués  pai*  la  chaleur  et  la  lumi^e , 


VOYAGE  DE  M.  CALLIER.  179 

ne  pouvaient  s'arrêter  nulle  part.  Le  même  ta- 
bleau ,  éckiré  par  un  soleil  d'hiver ,  se  présen- 
tait sous  un  aspect  qui  me  semblait  avoir  bien 
plus  de  charmes.  > 

Notre  voyageur  a  rectifié  l'indication  que 
d'Ânville  avait  donnée  des  Pyles  Giliciennes  , 
supposant  que  ce  défilé  &meux  était  formé  par 
le  passage  du  Sarus  à  travers  la  chaîne  Tauri^ 
que.  M.  Callier  a  vu  ,  au  contraire ,  ce  fleuve 
couler  en  dehors,  du  côté  de  l'Orient  ;  il  ne 
coule  qu'un  Êûble  ruisseau  entre  les  portes  Ci* 
lidennes*  C'est  dans  l'espace  compris  entre  ce 
défilé  et  le  port  d'Alexandrette  ou  Scandéeroun 
qu'un  examen  topographique  attentif  a  lait  re- 
connaître à*  M.  Galh^  tout  ce  que  l'histoire 
rapporte  du  champ  de  bataille  d'Issus ,  oii  Da- 
rius engagea  si  imprudemment  son  immense 
armée ,  dont  la  plus  grande  partie  ne  put  agir 
et  se  dévdopper.  Aussi  Alexandre  ne  revenait 
pas  d'une  telle  Ëiute ,  qui ,  tournant  tout  à  son 
avant£^  »  lui  parut  une  marque  signalée  de  la 
£iveur  des  dieux. 

M«  Galli^  a  rapproché  très-judicieusemait 
de  ce  fiiit  de  Thistoire  ancienne  une  tradition 
turque  :  t  On  raconte ,  dit-il ,  qu'un  visir  qui 


180  VOYAGE  DE  M.  C ALLIER. 

allait  prendre  possession  d'un  pachalik  de  Sy« 
rie ,  s'étant  présenté  à  ce  passage ,  nn  fou ,  qui 
se  trouvait  sur  la  hauteur ,  le  pria  d'ordonner  à 
sa  musique  déjouer  quelques  airs  pour  le  faire 
danser.  Le  visir  se  refusa  d'abord  à  cette  sin- 
gulière demande  ;  mais ,  le  fou  l'ayant  menacé 
de  défendre  l'entrée  du  passage  en  Êdsant  rou- 
ler des  pierres  sur  lui  et  sur  sa  suite ,  le  pacha 
fut  obligé  de  donner  satisfaction  à  ce  bm^esque 
et  redoutable  ennemi.  On  ajoute  que ,  depuis  ce 
temps  ,  tous  les  pachas  qui  traversent  ce  pas- 
sage font  jouer  leurs  musiciens  en  mémoire  de 
ce  bizarre  événement.  » 

Une  autre  tradition ,  que  le  voyageur^  rap- 
porte aussi  avec  quelque  défiance ,  nous  paraît 
moins  vraisemblable ,  quoique  plus  sérieuse  ; 
car  elle  ne  s'accorde  pas  avec  1  esprit  tolérant  et 
peu  curieux  des  Turcs.  C'est  au  sujet  des  tri- 
bus appelées  Ansariès ,  qui  entourent  de  beau- 
coup de  mystère  leurs  dogmes  religieux,  c  On 
raconte  dans  le  pays ,  dit  M.  Callier ,  les  moyens 
que  les  pachas  de  Lataquie  ont  quelquefois  em- 
ployés pour  leur  arracher  des  aveux  sur  leurs 
croyances  mystérieuses.  Si  l'on  ajoute  foi  à  ces 
récits ,  on  aurait  essayé  tous  les  raflfibements  de 


voVage  de  m.  câllier.  18 i 

la  cruauté  sans  jamais  rien-  pouvoir  obtenir.  » 
Une  comparaison  curieuse  est  celle  de  l'état 
actuel  de  Kaysar  avec  la  description  que  donne 
Strabon  du  t^ritoire  de  cette  ville ,  appelée 
alors  Mazaca.  Rien  n'est  plus  commun,  ^i 
Orient  surtout ,  que  de  voir  la  stérilité,  la  sé- 
cheresse régner-  seules  aujourd'hui  sur  un  sol 
célébré  jadis  pour  sa  fraîcheur  et  sa  fertilité. 
C'est  tout  le  contraire  à  Kaysar ,  piiisqu'on  y 
trouve  aujourd'hui  des  fontaines  et  des  bains , 
tandis  que  Strabon  critiquait  le  choix  de  cette 
situation  ,  parce  qu'on  y  manquait  d'eau.  Bien 
des  villes  désireraient  un  pareil  changement  : 
Versailles,  entre  autres,  se  consolerait  à  ce 
prix  de  la  perte  de  son  ancienne  splendeur. 
Enfin  une  fertilité  remarquable  a  remplacé  ces 
terrains  stériles  et  impropres  à  la  culture  dont 
parlait  aussi  le  géographe  ancien.  M.  Gallier 
explique  ce  dernier  changement  par  la  forma- 
tion d'une  couche  de  terre  v^étale. 

M.  Callier  a  exploré  la  partie  supérieure  du 
bassin  de  la  mer  de  Cilicie ,  partie  que  les  voya- 
geurs n'avaient  pas  encore  abordée.  Il  y  a  fait, 
comme  dans  le  Taurus  et  l'Anti-Tam^us ,  d'im- 
portantes vérifications.  Mais  son  excursion  en 


182  VOYAGE  DE  M.  CALUER. 

Syrie  fut  retardée  par  l'expédition  que  venait 
d'y  envoyer  le  pacha  d'Egypte.  D  en  attendit 
la  fin  dans  l'île  de  Chypre ,  c  où  de  nouveaux 
malheurs ,  dit-il  «  m'attendaient  encore.  Mon 
interprète,  honmie  dévoué  et  courageux,  et 
qm  était  devenu  pour  moi  ub  compagnon,  après 
la  perte  de  mon  malheureux  ami ,  m'y  iut  en^^ 
levé  par  la  peste*  Cette  nouvelle  épreuve  me 
laissait  dans  un  isolement  des  plus  péiûbles ,  et 
ajoutait  encore  aux  difficultés  de  la  tâche  qui 
me  restait  à  remplir.  » 

Quand  l'expédition  de  Mdiemet-Âli  fut  ter* 
minée ,  M.  Callier  revint  en  Syrie  ^  où  il  fit 
plusieurs  rectifications  importantes  sur  le  re- 
vers occidental  des  montagnes  du  Liban  et  de 
l'Anti-Liban.  De  là  jusqu'à  la  ville  sainte ,  les 
pays  parcourus  par  le  voyageur ,  Acre ,  Caïfe , 
le  Mont-Carmel ,  le  Monfr-Thabor ,  avaient  servi 
de  théâtre ,  trente  ans  auparavant ,  à  nos  armes 
victorieuses  et  aux  investigations  de  la  docte 
caravane ,  compagne  de  l'expédition  militaire. 
C'était  dans  ces  lieux  que  M.  de  Chateaubriand 
avait  entendu  un  petit  Arabe  déguenillé ,  profé- 
rant tout4-coup,  au  miheu  de  son  langage 
oriental,  le  cri  français  :  En  mont!  marche! 


VOYAGE  DE  M.  C ALLIER.  183 

Qui  ne  se  rappelle  à  ce  sujet  Féloquente  émo- 
tion de  notre  grand  écrivain?  Ces  pays  n'of- 
fraient plus  à  M*  Galliar  de  découvertes  à  faire, 
mais  de  ces  grands  et  héroïques  souvenirs  qui 
doivent  être  si  bons  au  voyageur ,  en  lui  rappe- 
lant une  patrie  qu'il  est  fier  de  représenter. 

A  Hébron ,  M.  Gallier  composa  sa  caravane 
pour  explorer  TArabie-Pétrée  ;  et ,  txpvès  avoir 
vérifié  dans  ce  pays  la  forme  du  golfe  Ëhnitîque, 
il  se  rendit  au  Caire  par  Souès  ,  puis  il  revint 
en  Palestine.  D  s  y  livra  à  plusieurs  recherches 
sur  la  vallée  du  Jourdain,  dont  il  suivit  les  chaî- 
nes jusqu'à  Damas.  Là  une  nouvelle  maladie 
int^Tompit  Picore  ses  travaux,  qu'il  reprit  pour 
vérifier  le  passage  du  Léytani  dans  le  Liban  , 
et  la  fiaice  des  véritables  sources  du  Jourdain. 
La  maladie  revint  enfin  donner  au  voyageur  un 
dernier  av^tissement,  auquel  il  crut  devoir  cé- 
der en  revenant  en  France. 

Plusieurs  succès  scientifiques  y  étaient  ré- 
servés à  notre  voyageur.  Pendant  son  séjour 
dans  l'Arabie-Pétrée ,  il  avait  suivi  une  partie  de 
la  vallée  qui  s'étend  de  la  mer  Morte  à  la  mer 
Rouge  ,  vaste  ravin  que  le  manque  d'o]>serva- 
tions  précises  dans  ces  lieux  dangereux  faisait 


184  VOYAGE  DE  M.  CALLIEK. 

regarder  jusqu'à  présent  par  les  géographe^ 
comme  lancien  cours  du  Jourdain.  On  croyait 
qiie  ce  fleuTe  avait  débouché  autrefois  dans  la 
mer  Rouge ,  et  qu'ayant  été  arrêté  dans  son 
cours  par  la  grande  catastrophe  qui  détruisit 
les  villes  de  la  Pentapole^  l'accumulation  de 
ses  eaux  avait  formé  le  kc  appelé  Mer  Morte  , 
qui  avait  remplacé  ces  cités.  M.  Léon  de  La- 
borde  appuyait  même  cette  opinion  par  l'obser- 
vation des  traces  d'un  grand  mouvement  vol- 
canique ,  qu'il  laisait  coïncida  avec  le  témoi- 
gnage de  l'Écriture.  E  expliquait  ainsi  par  un 
boulevarsement  du  sol  dans  cette  partie  de  la 
Palestine  l'obstacle  apporté  alors  à  la  conti- 
nuation de  l'écoulement  du  Jourdain.  Mais  déjà, 
en  examinant  la  carte  jointe  à  l'ouvrage  de  ce 
voyageur  distingué ,  M.  Letroûne  avait  cru  re- 
connaître que  la  direction  deô  affluents  indi- 
quait, bien  au-delà  du  lac  Âsphaltite ,  la  figne 
générale  du  partage  des  eaux  entre  ce  lac  et  la 
mer  Rouge  :  d'oii  il  a  conclu  que  le  Jourdain  n'a 
jamais  pu  arriver  à  cette  mer.  C'est  ce  que  sont 
venues  confirmer  les  observations  de  M.  Cal- 
lier.  Après  avoir  trouvé  à  cinq  journées  de 
marche  au  S.  Ô.  de  la  mer  Morte  un  cours 


VOYAGE  ÔE  M.  CALLIER.  185 

d'eau  qui  se  rend  à  ce  lac ,  il  s'est  cru  en  droit 
de  dire  :  c  II  me  semble  presque  impo^^le 
d'admettre  l'hypothèse  de  cet  ancien  écoule- 
ment du  Jourdain  dans  la  mer  Rouge ,  à  moins 
de  supposer  que  le  phénomène  auquel  on  rap- 
porte la  formation  de  la  mer  Morte  eût  en 
même  temps  changé  la  géographie  physique  du 
pays  jusqu'à  une  distance  aussi  considérable , 
ce  qui  paraît  peu  probable.  »  M.  CalMer  amême 
ajouté  une  autre  vue  »  difficile  à  concilier ,  il 
feut  le  dire ,  avec  le  texte  de  l'Écriture  :  t  Ces 
nouveaux  faits  permettent  aussi  de  supposer 
que  la  mef  Morte  a  un  bassin  particulier  dont 
la  formation  est  indépendante  du  phénomène 
local  auquel  on  attribue  la  destruction  des 
villes  de  la  Pentapole ,  et  que  ce  bassin  est  an- 
térieur aux  époques  historiques.  » 

Outre  ces  observations  toutes  spéculatives , 
recueillies  pour  la  science ,  le  voyageur  avait 
encore  reçu  dans  ses  instructions  une  mission 
qui  tenait  directement  aux  intérêts  du  moment. 
C'était  de  feire  connaître  au  ministre  de  la 
guerre  le  plan  de  toutes  les  opérations  mili- 
taires d'Ibrahim-Pacha  contre  le  sultan ,  lutte 
dont  l'issue  préoccupait  si  vivement  les  hommes 


188,  VOYAGE  DE  M.  TEXIER. 

dont  ils  disposaient.  Pourtant  il  y  a  dans  l'es- 
sence même  des  voyages  de  grands  seigneurs 
quelque  chose  de  pompeux  et  d'officiel  qui 
isole ,  jusqu'à  un  certain  point ,  le  voyageur 
d  une  foule  d'objets  dont  le  contact  immédiat 
lui  serait  nécessaire  pour  bien  juger.  Cela  est  si 
vrai ,  que  celui  même  qui  joint  à  la  noble  cu- 
riosité et  au  zèle  d'un  véritable  savoir  les  res- 
sources de  l'opulence  est  peut-être  dans  une  po- 
sition scientifique  moins  favorable  que  celui 
chez  qui  un  zèle  semblable  n'est  pas  secondé 
par  les  mêmes  ressources.  M.  Léon  de  Laborde, 
dont  le  père  a  voyagé ,  comme  lui ,  en- Orient , 
mais  avec  un  luxe  oriental ,  a  jugé  que  cette 
manière  de  parcourir  l'Asie  présentait  pour  la 
perception  d'une  foule  de  documents  presque 
autant  d'obstacles  que  le  dénuement;  et,  en  rap- 
prochant de  ces  deux  termes  extrêmes  son  train 
de  route ,  simple  et  confortable ,  il  a  trouvé  dans 
ce  mezzo  termine  les  conditions  les  plus  favo- 
rables à  un  voyage  scientifique.  ^ 
Chez  quelques  voyageurs ,  la  sci^œ  a  été  le 
prétexte  destiné  à  colorer  les  instructions  se* 
crêtes  données  par  la  politique  d'un  gouverne-' 
ment.  Il  est  plus  que  probable  que  tel  a  été  le 


SUR  LES  DEUX  PREMIERES  ANNEES 


DE 


L'EXPLORATION  DE  L'ASIE-MINEURE , 


PAU    M.    CHARLES   TEXIER. 


Qu'un  grand  personnage,  en  remplissant 
quelque  importante  mission  dans  un  pays  loin- 
tain et  mal  connu ,  Êtsse ,  comme  on  dit ,  d'une 
pierre  deux  coups ,  et  recueille  sur  la  route  le 
plus  de  notions  qu'il  peut  »  dans  l'intérêt  de  la 
science ,  c'est  là  un  accessoire  honorable ,  pro-> 
pre  à  jeter  sur  ufxe  dignité  temporaire  un  éclat 
durable  et  légitime.  Ghoiseul  n'aurait  certaine- 
ment pas  trouvé  dans  son  ambassade  la  célé- 
brité que  lui  a  value  son  zèle  pour  les  arts  et  les 
lettres.  Nous  devons  cette  justice  à  nos  ambas- 
sadeurs en  Orient  j  que  la  plupart  ont  fait  toiu*-'- 
ner  au  profit  de  la  science  les  moyens  puissants 


19.0  VOYAGE  DE  M.  TBXIER. 

rance  qui  fit  errer  Pierre  Gillius  dans  tout  le 
Levant  pendant  plus  de  quarante  années ,  cher- 
chant tous  les  moyens  possibles  de  suppléer 
aux  ressources  insuffisantes  qu'il  tenait  de 
François  I®',  jusqu'à  s  engager  à  Tâge  de 
soixante  ans  dans  les  troupes  des  Perses.  La 
constance  de  caractère  est  peut-être  pour  de 
tels  voyageurs  le  point  le  plus  important ,  et  je 
m'imagine  que  beaucoup  sont  partis  plein  d'une 
ardeur  que  l'essai  des  premières  tribulations 
n'a  pas  tardé  à  éteindre.  Cette  force  individuelle 
qui  Eût  trouver  en  soi-même  des  ressources 
dans  les  plus  grands  embarras ,  de  la  résis- 
tance à  la  mauvaise  fwtune  et  de  la  résignation 
dans  les  privations  les  plus  pénibles ,  ne  me 
parait  pas  assez  admirée. 

Ces  qualités  sont  réunies  à  un  haut  degré 
chez  un  jeune  voyageur  qui  parcourt  en  ce  mo- 
ment l'intérieur  de  l'Asie-Mineure.  Ce  pays ,  si 
remarquaUe  par  l'antiquité  et  l'éclat  de  sa  ci- 
vilisation, dont  il  renferme  des  traces  grandio- 
ses j  nous  est  à  peine  connu  ;  et  pourtant  c'est 
là  qu'il  faut  aller  chercher  des  documents  irré- 
cusables sur  les  origines  de  l'histoire ,  reprendre 
ce  qui  lui  appartient  dans  ces  antiques  domaines 


VOYA6B  DE  M.  TEXIER.  191 

de  la  mythologie ,  et  suivre  la  chaîne  qui  con* 
duit ,  des  plus  anciennes  traditions ,  aux  épo- 
ques historiques  les  plus  éclatantes.  L  art  aussi 
a  d'abondantes  moissons  à  recueillir  sur  la  con- 
trée qui  renferme  ces  monuments  cyclopéens  si 
extraordinaires ,  et  tant  de  ruines  imposantes , 
protégées  par  le  climat  et  la  solitude. 

M.  Charles  Texier,  de  Versailles ,  était  plus 
à  même  que  personne  de  £ure  un  pareil  voyage. 
Architecte  distingué ,  il  avait  appliqué  son  art 
à  l'illustration  des  antiquités  nationales  ;  et  l'A- 
cadémie des  Inscriptions  et  Belles-Lettres  avait 
couronné  deux  mémoires  de  lui ,  l'un  sur  les 
antiquités  de  Fréjus,  l'autre  sur  celles  de 
Reims.  Plusieurs  voyages  dans  différentes  par- 
ties de  l'Europe ,  déjà  accomplis  en  artiste  et  en 
archéologue ,  l'avaient  préparé  à  des  excursions 
plus  lointaines ,  et  lui  avaient  acquis  en  même 
temps  cette  grande  habitude  des  anciennes  in- 
scriptions que  donne  la  pratique  des  monu- 
ments jointe  à  l'érudition.  Â  ces  connaissances 
M.  Texier  réunit  une  aptitude  remarquable 
pour  les  langues  ;  et  il  en  a  fait  l'application  , 
notaniment  au  grec  des  différents  âges  »  en  £ré^ 
queutant  assidûment  pendant  deux  années  le 


192  VOYAGE  DB  M.  TEXIBR. 

cours  de  grec  moderne  et  de  paléographie  de 
M.  Hase.  H  n'est  pas  moins  versé  dans  la  chi- 
mie et  dans  la  géologie.  Aussi  les  instructions 
qu*il  a  reçues  des  corps  savants,  au  moment  de 
sont  départ,  sont  très-variées.  «  Je  doute ,  écri- 
vait*il  de  Gonstantinople  à  M.  Dureau  de  la 
Malle  ,  que  personne  ait  jamais  eu  en  voyage 
plus  de  charges  que  moi ,  car  j'en  ai  pour  toutes 
les  lettres  de  l'alphabet  :  archéologie ,  architec- 
ture, bibliographie,  crâniologie,  ethnographie , 

géologie que  saisje  ?  Je  n'en  finirais  pas.  » 

Les  Académies  des  Inscriptions  et  des  Beaux- 
Arts  ont  en  effet  profité  de  la  variété  de  ses  con- 
naissances pour  y  proportionner  celle  de  leurs 
instructions.  De  plus ,  fils  et  frère  de  médecins 
distingués ,  M.  Ch.  Texier  joint  des  investiga- 
tions physiologiques  à  ses  recherches  d'art  et 
d'érudition.  Ses  connaissances  dans  les  sciences 
naturelles  lui  ont  été  ,  comme  nous  le  dirons , 
d'une  bien  grande  utilité  à  Gonstantinople.  Les 
deux  académies  l'ont  recommandé  très-parti- 
culièrement aux  ministres  de  l'intérieur  et  de 
l'instruction  publique ,  et  il  s'est  ainsi  trouvé 
chargé  par  le  gouvernaient  d'explorer  l'inté- 
rieur de  l 'Asie-Mineure ,  et  de  faire  tous  ses 


YOTX6E  DR  M.  TEXIBR.  t9d 

efibrts  pour  examiner  la  bibliothèque  du  sérail. 
M.  Hase  lui  a  rédigé  des  instructions  fort  dé- 
taillées sur  les  points  oii  devaient  se  porter, 
principalement  ses  investigations  archéologie 
ques.  Muni  de  tant  d'honoraMes  encourage;* 
mei^ts^  il  est  parti  au  mois  de  mai  1835,  quoi- 
que le.modique  traitement  de  4,000  fr*  qui  lui 
est  aasîgiké  par  le  gouvernement  ne  doçimen* 
çât  à  courir  que  de  1834.  C'est  donc  à  ses  frais 
qu'il  a  iait  tout  son  voyage  jusqu'au  conunen- 
cement  de  cette  aionée.  Ce  début ,  déjà  fort  im- 
portant »  s'est  borné  à  Çonstantinople,  qu'il  a 
quittée  seulement  au  mois  de  mai  derni^^  pour 
jentrjBT  dans  rintérieur  de  l'Asie. 

Une  partie  considérable  de  ses  iastruçtions 
avait  rappwt  à  cette  capitale,  dont  l'exploration 
a  été  jusqu'à  présent  si  difficile ,  et  qui  recèle 
encore  tant  de  trésors  cachés.  L'aimbassadeur  a 
secondé  M.  Texier  comme  il  le  devait;  mais 
c'est  surtout  en  lui-même  qu'il  a  trouvé  des 
ressources.  Ses  talents  lui  ont  fourni  les  moyens 
de  se  Jlaire  des  amis  et  des  protecteurs ,  par  les- 
quels il  a  obtenu  des  choies  que  n'aurait  janmis 
pu  lui  procurer  l'ambassadeur. 

Sa  correspondance,  adressée  à  ses  frères ,  à 
I.  13 


19/|  VOYAGfe  BB  M.  TEXIEB. 

M.  Dureau  de  la  Malle,  à  M.  de  Bret,  a  été  lue  en 
grande  partie,  au  fur  et  à  mesure  de  la  réception, 
des  lettres ,  à  rAcadéinie  des  Inscriptions  et  à 
celle  des  Beaux-Ârts.  D'autres  lettres,  accompa^ 
gnées  de  plans  et  de  dessins,  ont  été  adressées  à 
M.  Guizot  i  ministre  de  1  mstniction  publique^ 
je  n'ai  point  vu  celles-ci  ;  mais  M*  Bureau  de  la 
Malle  a  bien  voulu  me  communiquer  la  corres» 
pondance  lamilière,  remplie  non  seulement  des 
&its  les  plus  curieux ,  mais  de  beaucoup  d'esH 
prit  et  de  gaîté ,  avec  ce  laissé«aller  d'ardste 
qui  écarte  jusqu^à  Tombre  du  pédantisme  dans 
ttne  érudition  dobt  le  quart  suffirait  à  défrayer 
les  prétentions  <ie  cinq  ou  six  demi-savants. 

Quand  le  voyngeur  est  un  homme  d'esprit ,  il 
n'y  a  rien  de  plus  attachant  que  la  lecture  de 
$es  premières  impressions  dans  fintîmité  da 
commerce  épistolaire.  C'est  justmient  ce  qui 
1^  s'imprime  pas»  Plus  tard,  pour  se  iaire  un 
titre  de  ses  travaux  en  les  publiant  avec  ordre^ 
on  y  met  une  gravité  qui  tae  comporte  plus  oa^ 
ton  femilier,  et  qui  6te  à  beaucoup  de  détails 
cette  couleur  de  l'imjtt^ession  du  moment,  qua 
rien  ne  peut  remplacer.  Nous  n'en  devons 
que  plus  de  remerctitients  à  M»  Dureau  de  bc 


YOYAGB  DB  M.  TBXIER.  19 S 

Malie,  qui  a  mis  à  notre  dii^osition  ces  lettres. 
Celle  dû  ^  février,  qui  est  du  plus  haut  inté- 
Têt  archéologique ,  est  ^tée  du  château  d6ft< 
.Se][>t«ToixFS.  Cette  célèbre  forteresse ,  presque 
abandontié^  aujourd'hui,  se  joâgnait  jpàr  une 
muraille  à  Tancien  château  des  Blaquarnes, 
palais  d'été  des  empereurs  grecs,  et  dont  le& 
ruines  remontent  à  cette  époqua.  c  Les  mo^ 
railles  qui  joignent  ces  deusL  forteresses  f  dit 
M.  Tôlier,  sont  encore  en  aussi  Ijôu  état  que 
possiUe,  après  le  long  délaissement  aiupiel 
elles  sont  réduites.  Ici ,  bien  mieux  qu'à  Rome> 
4011  peut  étudier  le  système  de  défense  de  ce 
temps ,  car  rien  ne  manque  à  ces  fortîfica^ 
tioQs^  L'abord  est  défendu  par  un  large  fossé, 
dfinrière  lequel  s'élèye  YAggm',  formé  des 
terrés  du  fossé*  UAgger  ^$t  lui-même  flaa*^ 
que  d'une  muraille  portant  dm  iom^  deniyU 
circulaires,  dairière  laquelle  est  le  chemin  de 
ronde^.  £i^  s'élèvia  la  grande  mijupaille  qui 
domîo^  tout  le  système  ^  portant  créneaui:  M 
galeries.  Elle  est  flanquée  de  hautes  tours  car- 
mes^ qui  s'ajustent  €^  éphiquier  avec  l^  tours 
de  VAgger.  iCes  murailles  ont  soufiçi^t  dans  les 
tanps  anciens ,  et  ont  été  relevées  par  dîffi»*ent$ 


196  voyàob^de  m.  texibr. 

empereurs  dont  les  noms  sont  soigneusement 
inscrits  à  leur  sommet ,  en  y  faisant  mention 
de  leurs  vertus  chrétiennes.  On. y  lit  les  noms 
de  Michel ,  Basile,  Constantin  Porphyrogénète, 
Manuel  Comnène,  Jean  Paléologue^  etc.  > 

n  ajoute  ensuite  des  détails  sur  lés  matériaux 
de  cette  muraille.  ^  Dans  les  murs  de  la  Pro- 
pontide,  bâtis  par  Constantin ,  il  est  Êicile  d^ 
reconnaître  les  constructions  qui  datent  de  ce 
fondateur.  Elles  sont  en  grands  blocs  de  belle 
pierre  volcanique  et  en  calcaire  d'Asie.  Sesisuo* 
cesseurs  bâtirent  en  blocage ,  avec  des  lits  de 
brique  intercalés  »  comme  dans  les  murs  de 
Rome.  Renversées  du  temps  de  Léon  l'Isaurien 
par  un  tremblement  de  terre  épouvantable ,  les 
murailles  furent  relevées  de  nouveau  par  lem- 
pereur  Andronic-le-Vieux.  C'est  sous  son  règne 
que  furent  placées  en  fondation ,  sous  les  tours 
et  sous  les  murailles  »  ce  nombre  infini  de  co- 
lonnes de  marbre  et  de  granit  qui  font  paraître 
les  lâurailles  de  Coiistantinople  comme  sur  des 
pilotis  et  sur  des  arbres  couchés. 

Viennent  ensuite ,  sur  l'ancienne  et  célèbre 
porte  d'or,  des  détails  pleins  d^intérét  pour 
l'arehitecture  et  pour  l'histoire,  sciences  que 


VOYAGE  DE  M.   TEXIEB.  197 

M.  Texîer  a  su  fortifier  Tune  par  Tiautre  en 
appliquant  à  Texamen  de  Gonstaatinople  la 
critique  judicieuse  de  ses  inémoires  couronnés 
par  rinstitut  ;  puis  la  description  du  château 
des  Sept-Tours ,  qu'il  termine  ainsi  : 

t  Aujourd'hui  ce.  château  est  abandonné  à' Fa 
dégradation  la  plus  complète  ;  les  toitures  tom- 
bent de  vétusté  y  les  affûts  pourris  des  canons 
sont  remplacés  par  des  pierres,  provenant  dles^ 
mêmes  des  débris  do  la  muraille.  Les  figuiers , 
les  arbou^ier^  oiït  pris  la  place  des  sentinelles  » 
et  la  plus,  heureuse  végétation  remplace  :  les 
victimes  de  l'arbitraire.  Constantinople  na 
plus  besoin  de  f(H*teresses  ;  elle  a  l'amitié  de& 
Russes.  » 

n  n*est  presque  aucun  des  monuments  qu'il 
cit^  dans  sa  correspondance  dont  il  n'ait  ou 
levé  le  plan,  ou  pris  une  vue  d'ensemble ^  ou 
Êdt  tout  au  moins  un  croquis  destiné  à  être 
remplacé  à  son  retour  par  un  dessin  terminé. 
Il  a  entre  autres  dessiné  lesobéhsques  de  Con- 
stantinople ,  et  retrouvé  sur  l'un  d'eux ,  érigé 
par  Théodose ,  l'orgue  à  soufflets  qu'on  croyait 
d'invention  arabe ,  et  qui  n'a  paru  dans  l'Occis 
dent  qu'au  temps  de  Gharlemagne. 


19fr  trOYÀGE  DE  M.  TÊXiER. 

Dans  la  lettre  du  9  mai  :  c  Je  suis  enfin  entrée 
dit-il ,  dans  la  oélèbre  église  de  Sainte-Ii*kie. 
C'est  une  feiveur  bien  ï'are ,  car  il  n'y  a  que  Mou- 
ï^avief ,  à  la  tête  de  seû  Russes ,  qui  y  soit  entré 
dans  ces  derniers  temps.  J'y  ai  été  adihis  pat 
rettti*ertiîse  d  un  ôflSciet  turc  de  fe  garde.  L'é- 
glise,  qui  e^t  du  temps  de  Constantin,  était 
jadis  toiite  décof ée  de  mosaïques  dofat  la  plu- 
part ont  disparu.  Au  fend  de  la  coupole  s6 
trotiTe  une  grande  estrade  en  iniques ,  où  sans 
doiitse  s^asseyait  le  diàpitre^  La  disposition  de 
cette  ^lîse  est  imposante.  Il  est  à  regretter 
qu'elle  ait  perdu  toUs  ses  ornetoients.  Oh  a  coti»- 
struit  tout  à  Tentour  utte  longue  tribune  en  bois, 
sur  laquelle  sont  déposés  les  trophées  des  Mu- 
sulmans  depuis  la  prise  de  Constantinople , 
plusieurs  armures  arttiqUês  ,  des  amies  des 
Grecs ,  entre  autres  des  feux  de  combat.  Des 
ifla^hines  de  guerire,  hiais  qui  sont  touteii  dé- 
montées ,  sont  renfermées  dans  cet  arsenal,  qui 
mérite  la  peine  d'être  décrit  en  détaiL  Je  sui^ 
obligé  de  remettra  te  travail  à  mon  retour  d*  Asie. 
Mais  une  chose  qui  ma  principalement  frappé 
c'est  un  médaillon ,  bas-relief  colossal  >  repré- 
sentant une  tête  de  Méduse.  Les  Turcs  appd- 


VOYitGE  PB  H.  TBXIBR.  199 

lent  cda  le  portrait  de  Gonstaatm»,  C'est  une 
sculpture  du  style  grec  du  premier  ordre.  Les 
cheveux  sont  exécutés  avec  ui»e  rare  perfoetion» 
Les  prundles  sont  peintes ,  mais  fm  lieu  de 
ordre  que  c'est  une  addition  des  Turcs.  On  voit 
dams  œt  arsenal  les  armures  des  soldats  de 
Makomet  II  >  et  son  étendard»  Les  casques  sont 
en  général  damasquinés  en  w  avec  des  i^afao 
tères  arabes*  Les  armures  des  chevaux ,  lesbou'-^ 
diers  et  tout  cet  attirail  de  guerre  sont  du  plus 
haut  intérêt.  » 

Cette,  lettre  est  écrite  au  moment  même  de 
son  départ  pour  FAsie ,  qu'il  annonçait  déjà 
dans  la  précédente.  <  Savez-vous ,  y  disaitril , 
que  je  viens  d'apprendre  une  fâcheuse  nouvelle  ? 
Dans  cet  instant  même ,  les  Turcs  sont  oocii|>é$ 
à  démohr  le  temple  d'Angora, pour  Ëore  «m 
bain.  C'est. un  des  principaux  monuments  que 
je  comptais  étudier.  Je  l'écris  à  M.  Hase,  et  je 
loi  dis  combien  je  suis  embarrassé ,  ne  pouvant 
aller  directement  à  Angora ,  sans  faire  desmar»- 
dies  et  contre  -  marches  «  ruineuses,  dans  ma 
misère.  D  faut  auparavant  que  j'observe  la  Bi* 
thynie ,  une  partie  de  la  Phrygie  Ëpictète^  c'est* 
shdve  Â2ani  »  ville  complète  et  superbe  »  Kara-* 


200  VOYAGE  DE  M.  TEXIER. 

« 

hissar,  aux  monuments  Mèdes  et  Persans-^  et 
Synnada,  au  marbre  fin  comme  l'albâtre.  De  là 
je  remonterais  le  Sangariâ ,  cherdiant  Pessi- 
nunte  comme  une  aiguille  dans  une  botte  de 
foin ,  et  j'arriverais  à  Angora  dans  les  premiers 
jours  de  juillet,  peut-être  assez  à  temps  pour 
me  jeter  dans  les  fondations  du  temple.  Vous 
avouerez  que  c'est  Étire  naufrage  au  port.  » 

C'est  -  le  16  mai  que  le  Topgeur  a  quitté 
Constantmople  pour  se  rendre.par  mer  à  Nico- 
médie ,  qui  ne  renferme ,  dit-il ,  que  bien  peu 
de  monuments  de  l'antiquité.  Il  demie  pourtant 
quelques  détails  sur  ce  qui  reste  de  ses  murailles 
et  sur  un  ou  deux  au  très  débris.  <  De  Nicomédie^ 
oontinue-t-il  dans  son  rapport ,  je  me  suis  rendu 
à  $abandja ,  l'ancien  Sophon.  >  Â  trois  lieues 
de  Sabandja  on  voit  un  grand  pont  de  construc- 
tiqn  romaine,  long  de  415-  métrés.  Après-  l'a- 
voir dessiné,  M.  Texier  a  remonté  la  vallée  qui 
est  sur  la  rive  gauche  du  Sangarius ,  et  est  ar'- 
rivé  à  Nicée ,  la  première  ville  qu'il  ait  jugée 
cygne  d'un  examen  approfondi.  Il  ne  s'y  est  pas 
épargné  : 

«  J'ai  levé  en  six  jours ,  écrit-il  de  Brousse , 
le  3  juin ,  le  plan  de  la  ville  de  Nicée  avec  tous 


VOYAGE  DE  M.  TEXIER.  201 

ses  édifices  andeiis.et  modernes,  les  portes» 
les  tours  et  même  les  principales  rues.  J'y  tra- 
vaillais quinze  heures' par  jour,  par  une  chaleur 
étoufiahte«  Àùssi^  à  la  fin,  me  trouvè-je  très- 
Êitigué.  >  Ce  travail  l'a  mis  à  même  de  vérifier 
plumeufs  choses  et  d'en  rectifier  d'autres.  En 
reconnaissant  l'exactitude  d'une  assertion  de 
Strabon,  qui  dit  que ,  d'une  pierre  placée  au 
centre  du  Gymnase,  on  apercevait  les  quatre 
portes  de  la  ville,  il  a,  par  cela  même,  constaté 
la  placé  du  Gymnase.  Il  a  aussi  reconnu  le 
théâtre  antique  dans  les  ruines  où  Paul  Lucas 
avait  cru  retrouver  lé  lieu  d'assemblée  du  célè- 
bre concile  auquel  on  doit  le,  symbole  de  Nicée. 
Ce  denxîer  édifice  n'existe  plus  ;  car  M.  Texier 
s'est  assm^  que  ce  n'est  pas  l'église  actuelle 
des  Grecs.  On  la  disait  remonter  à  Constant 
tib ,  d'après  nne  inscription  controuvée  ;  mais 
elle  ne  doit  pas  remonter  au-delà  des  Paléo^ 
lognes. 

-  «  On  y  conserve  ;  dit^l ,  un  objet  extrême- 
ment précieux  :  c'est  un  sarcophage  d'une  seule 
pièce  en  pierre  spéculaire.  Dans  tout  l'Orient , 
je  n'en  ai  encore  vu  qu'un  petit  morceau  dans 
l'éi^lise  Sainte^phie ,  et  id ,  à  Angora ,  un 


20&  VOYAGE  DE  M.  TEXIBft. 

Dans  le  trajet  de  Nicée  à  Cius ,  une  inscrip* 
tionbQingue,  gnvée  sur  le  roc,  qu'il  a  lue  et 
transcrite  en  franchissant  une  rodbe  escarpée  » 
lui  a  appris  qu'il  se  trouvait  sur  une  route 
Êdte  de  Nicée  à  Âpamée  par  les  ordres  de  Né- 
ron ;  il  a  reconnu  l'impossibilité  de  l'exécuticm 
des  travaux  commencés  par  Pline  pour  joindre 
le  lac  de  Nicée  avec  la  mer,  et  a  rectifié  l'indi- 
cation du  cours  de  la  rivière  de  Ghio ,  qui  ne 
descend  pas,  comme  l'indiquent  les  géographes, 
du  kc  de  Nicée,  mais  des  montagnes  du  sud. 
Ce  n'est  pas,  à  beaucoup  près,  la  seule  erranr 
que  lui  aient  offerte  les  cartes  d'Asie»  c  Elles 
soni  si  mauvaises ,  dit^l ,  qu'on  n  y  reconnaît 
ni  les  routes,  ni  les  noms  des  villages,  ni  les 
positions  des  villes.  C'est  conmae  si  l'on  n'en 
avait  pas.  »  Une  bonne  carte  de  l'Asie  mineure 
ne  sera  pas  un  des  résultats  les  moins  intéres- 
sants du  voyage  de  M.  Texier* 

A  Ghio ,  son  regard  d'architecte  n'a  pas  né- 
gligé les  murailles  de  l'antique  Cius ,  c  dont  il 
existe  encore  plusieurs  parties  intactes ,  et  qui 
sont  un  bel  exemple  de  l'appareil  enjoints  irré- 
guli^s  que  l'on  appelle  pélasgique.  » 

Après  un  court  sqour  à  Brousse  (  Prusa  ) , 


TOTALE  DE  M.  TEXIEE.  36i 

oè  flétsdtancomiiieiiceiiientdejiiniyàKiitayai, 
oà  fl  est  passé  dams  le  mîlîeo  au  même  mois , 
fl  est  enfin  arrrré  à  Tantiqne  irille  d^Azani,  dont 
les  magnifiques  mines  soni  si  ccMnplèles  ipàcn 
se  croirait  dans  une  TÎUe  de  tees ,  comme  il  Té- 
difait  de  Kédous ,  le  25  juin.  Ces  ruines^  défà 
mes  par  M.  Delaborde,  dont  M.  Te3Lier  y  a  In 
le  nom  inscrit  en  grandes  lettres ,  n'avaient  pas 
encore  été  décrites  comme  elles  le  mentaient. 
Voici  ce  qu^il  en  écrijait  à  3L  de  Bret ,  mem* 
bre  de  llnstitnt  :  €  J*ai  trouré  dans  la  TÎUe 
d*A2ani  les  restes  les  plus  complets  et  les  plus 
magnifiques  d'une  grande  riOe  grecque.  Tonte 
descripticm  que  je  tous  en  ferais  aurait  1  air 
d'une  narration  emphatique.  J'espère  tous  en* 
TOTer  cet  hirer  les  dessins. 

>  fl  est  impossîUe  de  Toir  rien  de  plus  beau, 
de  i^ns  parÊiit,  que  son  temple,qui  est  encore 
presque  complet.  La  cokmne  d'ordre  ionique 
est  une  chose  si  gracieuse,  que  je  passais  des 
journées  entières  à  la  contempler.  Les  mursde 
la  Cella  soat  courerts  d'inscriptions  rdatires 
aux  Êtes  panheOéniques  et  à  l'administratioB 
de  la  TiUe.  Pkrès  du  tempAe ,  fl  existe  un  grand 


206  V0YA.6B  DB  M.  TEXIEK. 

portique  d'or€b*e  dorique  grec  qui  est  âttenanl 
à  k  \aste  ^[iceinte  du  momuxiejat. 

>  Un  fleuve  traverse  la  ville  »  ea  passant  sous 
deux  ponts  de  marbre,  et  toute  la  rive,  qui  €tait 
la  voie  des  tombeaux,  est  encore  couverte  de. 
monuments  en  place.  Les  balustrades  du  quai, 
wnées  de  guirlandes  et  de  faas-relieis  délicats , 
se  trouvent  encore  sur  k  route.  A  quelque  dis<^ 
tance  du  temple  est  un  vaste  théâtre  de  marbre, 
dont  presque  tous  les  gradins  sont  en  place. 
La  frise  représente  des  chasses  d'animaux.  La 
scène  est  entièrement  conservée.  Près  du  théâ* 
tre  est  un  beau  stade ,  au  n^ilieu  duquel  est  k 
pidvinar  des  magistrats.  Tous  ces  monuipents, 
que  le  temps  seul  a  endommagés,  ofibent  le 
plus  bel  ensemble  qu'on  puisse  imaginer.  > 

Plusieurs  drconstsuicœ  ont  augioienté ,  pour 
M.  Texier,  l'agrément  de  son  séjour  à  Azapi  : 
il  a  trouvé  plus  de  ressources  qu'ailleurs ,  grâoe 
aux  attentions  bienv^Ulantes  de  i'aga  de  Ku- 
taya  et  des  habitants  du  pauvre  village  épars 
sur  ces  belles  ruinea.  L'aga  avait  donné  désor- 
dres qui  ont  été  suivis  avec  soin  par  le  chiaîa , 
ou  chef  du  village ,  et  les  habilan&.  M.  Texier 


VOYAGE  DE  M.  TEXIER.  207 

ae  manque  jamais ,  dans  ses  lettres  et  môme 
dans  son  rapport  au  ministre ,  de  payer  un 
tribut  de  reconnaissance  aux  personnes  dont  il 
a  reçu  de  bons  traitements.  Plus  tard ,  à  son 
arrivée  à  Angora ,  après  avoir  parcouru  près  de 
cinq  cents  lieues ,  il  écrivait  à  son  frère  :  c  Je 
n'ai  pas  fait,  jusqu'à  présent^  la  moindre  mau- 
vaise rencontre;  les  Turcs  que  j'ai  vus  sont  tous 
honnêtes  et  braves  gens.  > 

M.  Texier  est  le  premier  voyageur  qui  ait 
décrit*  les  ruines  de  l'antique  Synnada.  c  J'ai 
assez  bien  dirigé  ma  route  dans  la  grande 
Phrygie ,  écrit-il  à  M.  Dureau  de  la  Malle  ;  je 
suis  tombé  juste  sur  l'emplacement  de  Synna* 
da.  C'est  aujourd'hui  un  pauvre  village  rempli 
de  fragments  d'architecture  et  offi*ant  encore 
quelques  inscriptions  ;  mais  ce  qui  lève  tous 
les  doutes ,  ce  sont  les  immenses  carrièi^  de 
marbre  qui  existent  encore  à  trois  milles  de  là. 
C'est  admiralide  de  lire  sur  les  lieux  la  descrip* 
boa  de  Strabon  :  comme  tout  cela  est  clair,  et 
eomme  il  explique  bien  que  ce  n'est  pas  Syn- 

*  M.  le  capitaine  Gallier  ayait  déjà  reconnu  Synnade , 
9)al8  sans  la  décrire,  n'ayant  fait  que  traverser. 


508  VOYAGE  DR  M.  TEXIKR. 

nada  qui  fournit  le  marbre ,  par  une  bonne  rai- 
son, cest  quelle  est  située  sur  un  terrain  vol-' 
eaniqtêe.  Je  crois  aussi  que,  s'il  fait  la  remarque 
que  là  petite  plaine  voisine  de  la  ville  était  plan- 
tée d'oliviers ,  c'est  que  c'était  un  fait  curieux 
comme  agriculture;  car  aujourd'hui,  dans 
toute  l'Âsie^Mineure ,  les,  oliviers  ne  viennent 
point  à  une  distance  de  vingt-quatre  heures  de 
la  mer.  Le  climat  de  Synnada  est  froid  :  l'hiver 
il  y  a  beaucoup  de  neige.  » 

Le  village  qui  s'y  Irouve  aujourd'hui  s'appelle 
Eski-kara-hissar. 

€  S'il  y  avait ,  dit-il  dans  son  rapport ,  le 
moindre  doute  sur  la  position  de  la  ville,  mal- 
gré les  inscriptions  que  j'ai  ^copiées ,  ces  carriè- 
res sufiiraient  pour  la  faire  reconnaître*  J'ai  levé 
un  plan  topographique  du  pays.  » 

Les  carrières  sont  à  l'orient  de  la  ville  et 
touchent  à  l'extrémité  de  la  plaine,  qui  s'étend 
de  l'est  à  l'ouest.  Elles  s'annoncent  de  loin  par 
une  multitude  de  collines  blanches  comme  la 
neige ,  et  uniquement  composas  de  recoupes 
de  pierres.  On  est  étonné  de  l'immense  quan- 
tité de  marbre  qui  en  a  été  tirée.  On  a  pénétré 
jusqu'au  cœur  de  la  montagne.  <  Ce  n'est  pas 


VOYAGE  DE  M.  TEXIRR.  209 

sans  plaisir,  écrit-il,  que  j'y  ai  retrouvé  le  beau 
marbré  blanc  veiné  de  violet,  que  j  avais  déjà 
indiqué  dans  mon  Mémoire  sur  les  carrières , 
comme  devant  provenir  de  ce  lieu.  >  Le  marbre 
qu'on  ea  tirait ,  continue-t-il  dans  son  rapport, 
est  de  deux  sortes  :  Tun  parfaitement  blanc ,  et 
l'autre  veiné  d'un  beau  violet,  représentant  une 
sorte  de  brèche.  Les  rochers  ont  été  taillés  à 
pic  dans  une  hauteur  de  plus  de  cent  pieds , 
pour  en  extraire  ces  grandes  dalles  et  ces  co- 
lonnes dont  on  admirait  la  beauté,  c  C'est  delà 
que  fiirent  tirées  les  colonnes  du  mausolée 
d'Hadrien ,  à  Rome ,  qui  servirent  ensuite  à  la 
construction  de  la  basilique  de  Saint^Paul-hors- 
les-murs. 

C'est  ici  le  cas  de  dter  quelque  chose  des 
observations  minéralogiques  de  M.  Texier  pour 
montrer  toute  la  fécondité  de  ses  travaux.  Je 
trouve  celles-ci  dans  une  lettre  à  M.^Dureau  de 
la  Malle  :  c  J'ai  observé  de  superbes  volcans 
dans  la  Phrygie  brûlée;  des  soulèvemens  de 
trachites  à  Kara-Hissar,  à  Serri-Hissar,  et  ici  à 
Angora  ;  le  bassin  de  craie  de  Kutaya  et  les  for- 
mations argileuses  du  Sangarius.  Sauf  quelques 
exceptions ,  ce  sont  ces  quatre  espèces  qui  con- 

I.  14 


910  VOYAGE  D&  M,  TRXIER* 

sdtaenl  tons  ks  lerrains  qiie  jni  pauncoiirasi. 
Kicêe  est  sur  le  calcaire  alpin;  Kicomédie  sur  le 
grè8  rouge,  passant  au  grawake  dans  les  tiA» 
lées«  J*ai  peu  tu  d  exemples  d'êpanchements  de 
trachiles  aussi  beaux  que  ceux  de  K;ura-llissar 
(le  diâteau  noir}.  Ce  sont  huit  îlots  places  au 
miliaai  d'aune  (daine  unie,  et  disposés^circulaire» 
ment  sur  deux  lignes  concentriques»  J^ai  relcTé 
un  plan  de  cette  TÎUe  et  dessiné  tous  les  ro- 
chers à  la  chambre  daire«  J  en  &is  de  même 
partout  où  je  trouve  des  formations  intéres- 
santes. Pourleséchantillons,  j  en  recueille  peu, 
par  la  raison  de  Textrème  difficullé  du  trans* 
port,  h 

Dans  les  mont^igues  du  noitl  de  la  Phnrgie , 
le  voyageur  avait  à  reconnaître  les  tombeaux 
d^anciens  rois  de  cette  célèbre  ctmtrée  »  mimvh 
ments  que  leurs  proportions  gig^tesques  fe- 
raient omre  au-dessus  des  forces  naturelles  de 
rhomme.  Le  grandiose  outré  de  ces  immenses 
scu^tures  taillées  dans  le  roc ,  ou  plutôt  de  ces 
rochcfs  entiers  scu^tés  en  diverses  figures,  ou 
superposés  pour  produire  détonnants  efl^» 
n  *est  pas  le  seul  motif  de  la  longue  durée  de  ces 
tombeaux.  Les  anciens  plaçai^it  ordinaimn^it 


VOVAOK  OK  M,  TFAIK»,  2ii 

leurs  BéiTopoleK  dann  di^ii  endroits  pierreux  el 
glériles ,  pour  ne  pas  enlever  à  b  culture  àe% 
terrains  ayant  de  la  fertilité.  Ces  lieux ^  n'offrant 
aucune  regnource  aux  peuples  qui  ont  ensuite 
occupé  le  pays,  n'ont  pas  eu?  fouillés  ;  car  il  est 
rare  que  les  hommes ,  môme  les  plus  barbares  » 
aient  détruit  pour  le  seul  plaisir  de  détruire* 
Tout  autre  intérêt  que  celui  d'une  savante  eu* 
riosité,  au  lieu  d'attirer  l'homme  en  ces  lieux 
arides ,  l'en  détournait.  Mais ,  pour  Tarchéolo* 
gue,  peu  d'endroits  offrent  un  attrait  aussi  puis* 
sant»  Ces  monuments  phrygiens  rattachent, 
comme  nous  l'avons  dit ,  la  mythologie  à  l'his* 
toire ,  dont  ils  sont ,  en  quelque  sorte ,  les  phis 
anciens  titres*  Tel  est  le  tomljeau  du  roi  Midas, 
dont  la  grotte  fut  découverte  par  M.  Walpole , 
qui  en  transcrivit  les  inscriptions»  Elles  le  fu* 
rent  ensuite  par  le  colonel  Leake ,  qui  les  pu* 
blia  en  1821,  dans  un  volume  intitulé  Asia  mi" 
nor»  On  est  fort  incertain  sur  le  sens  de  ces 
épigraphes  dont  les  savants  ont  essayé  quatre 
oo  cinq  explications  difl^rentes.  Les  seuls  motn 
sur  lesquels  ils  soient  tous  d'totord  sont  len 
premiers ,  où  on  lit  d*abord  le  nom  du  roi  Mi» 
das ,  qui  reparaît  plusieurs  fois  dans  le  cours 


212  VOYAGE  DE  M.  TEXIER. 

de  rinscription  avec  celui  de  Gordius.  L'anti- 
quité des  caractères  phrygiens  se  joint  à  celle 
du  style  pour  rendre  cette  lecture  aussi  dif- 
ficile. 

Si  la  découverte  de  ce  monument  est  due  à 
des  Anglais ,  eUe  a  reçu  une  grande  extension 
de  notre  voyageur.  «  C'est  une  difficulté  ex- 
trême/ dit-il  dans  son  rapport ,  de  parcourir  ces 
pays  qui  sont  absolument  déserts.  Ayant  pris 
des  guides  et  quelques  provisions ,  j'ai  exploré 
une  contrée  qui  était  tout-à-làit  inconnue.  J'ai 
trouvé  deux  nécropoles  semblables  à  celles  de 
Séid-el-Âr,  aux  lieux  nonmiés  Birk-hinn  et  Im- 
bazardji-hinn.  Les  Turcs  appellent  hinn  les 
chambres  sépulcrales.  Elles  sont  situées  au  mi- 
lieu des  forêts,  et  à  une  demi-journée  de  Bayât. 
n  est  bien  difficile  d'indiquer  plus  exactenient 
leur  place. .  •  Toutes  ces  montagnes  sont  exca- 
vées  pour  y  placer  des  sépulcres.  On  les  compte 
par  milliers.  En  remontant  toujours  vers  le 
nord ,  j'arrivai  à  la  demeure  d'été  des  habitants 
de  Kosrew-pacha-kan.  J'étais  voisin  de  la  val- 
lée où  le  colonel  Leake  a  découvert  un  monu- 
ment portant  une  inscription.  Les  habitants 
l'appellent   Jasili-kaîa   (la  pierre  écrite).  J'aî 


VOYAGE  DE  M.  TEXIER.  21  S 

parcouru  toute  cette  vallée  solitaire ,  et  j'ai 
trouvé,  dans  un  des  lieux  les  plus  inaccessibles 
de  la  forêt ,  deux  autres  monuments  dans  le 
même  style,  dont  Fun  est  tout  chargé  de  ca- 
ractères phrygiens.  Ils  sont  taillés  dans  le  roc 
et  portent  des  ornements  dans  un  style  particu- 
lier. Non  loin  de  là,  j'ai  dessiné  un  monument 
sépulcral  tout  aussi  remarquable.  Je  ne  saurais 
décrire  les  innombrables  tombeaux  de  tout 
genre  qui  se  trouvent  dans  ces  lieux.  Tout  porte 
à  croire  que  j'ai  découvert  la  vallée  des  tom- 
beaux des  rois  de  Phrygie.  » 

Une  découverte,  qui  appartienten  propre  à 
M.  Texier,  est  celle  de  la  ville  de  Pessinunte , 
sur  la  position  de  laquelle  il  avait  pour  tout 
renseignement  qu'elle  se  trouvait  sur  la  route 
de  Nicée  à  Âmuria.  Une  des  cartes  les  plus  ré- 
centes l'indiquant  au  village  de  Kahé ,  •  il  a  fait 
quinze  lieues^  après  avoir  découvert  Pessinunte, 
pour  s'assurer  s'il  y  avait  là  d'autres  ruines ,  et, 
en  revenant,  il  a  Êiilli  se  noyer  dans  le  Thymber 
(ajourd'hîii  Poursak  ).  C'est  au  lieu  appelé  Bal* 

m  m  •  » 

dassar  qde  sont  ces  belles  ruines  de  Pessinunte,  ' 
ou  il  a  reconnu  l'acropole,  le  portique  d'en- 
ceinte du  grand  temple,  l'ancienne  enceinte 


s  là  VOYAGE  DE  M.  TEXIER. 

d'\ine  basilique ,  uii  portique  d'ordre  grec ,  et 
k$  gradiusi  du  théâtre^  La  viUe  était  située  sur 
tf[(m  collines  »  à  FinteFsectiou  de  deux  vallées , 
sur  Iç  revers  d'une  desqucdles  un  monceau  de 
blqcs  de  marbre  blanc  et  de  colonnes  renversées 
lui  a  paru  représenter  les  ruines  d'un  temple 
^'£scukpe  >  car  il  y  a  copié  une  inscription  vo« 
live  en  rhonxxeur  d^  ce  dieu.  Toute  la  vaUée  est 
dominée  par  une  montagiie  élevée ,  qui  est  le 
Didyme. 

A  Angora ,  le  monument  qui  devait  apfieler 
principalement  l'attention  de  nôtres  voyageur^ 
et  pour  lequel  il  s'était  hâté  de  partir,  d'apjrès 
l'avis  de  sa  prochaine  destruction,  est  h  h^ 
meux  temple  d'Auguste.  Cet  4^pere»r;  en 
mourant  >  déposa  entre  les  vmrm  des  vestales, 
son  testament  avec  trois  autres  écrits  également 
cachetés. 

€  Il 'un ,  dîit  SuétOD^ ,  r^^fenuait  TcMMlon*^ 
nance  de  sei^  i^nérail|çs»  ;  le  9efeoi)d^  \m  exposé 
de  ses acies  qu'il  voulait  qnh^otk  gravât  sm  des 
tables  d'airaia  sçdléeis;  àe\^%  son  toEobeai^; 
et  le  troisième  ^  unej^Qtijçç  générale  4e  l'admi- 
nistration de  Vepipiii^.  m  .  Les  tables  d'aivaia 
où  fut  gravé  le  second  de  ce$  importants  do- 


VOYAGE  DK  M.  TEXIEÏ^.  215 

cumeiits  ont  péi^i  depuis  bi^n  des  siècles*. 
GhishuU  Élit  à  ce  ^ujet  des  réflexions  très- 
justes,  dans  son  savant  ouvrage  intitulé  Anti' 
quitates  Asiaticœ.  Le  bronze  a  toujpurs  offert  à 
la  cupidité  un  appât  qui  est  devenu  une  cause 
de  destruction  pour  les  monuments  de  ce 
métal.  Le  marbre  n'avait  pas  le  même  ii^cou- 
yénient  ,  surtout  dans  les  pays  où  il  abonde. 
G  est  aiasi  que  nous  a  ,été  conservé  cet  abré- 
gé  de  la  vie  d'Auguste  ,  que  les  babitapts 
d'Ancyre.,  aujpuyd'hui  Angora ,  firenjt  graver 
sur  les  murs  mêmes  du  temple  élevé  chez  eux 
à  cet  empereur. 

Qn  sait  que  l'antiquité  fît  un  grand  usage  de 
l'airain  et  du  marbre  pour  consigner  une  foule 
d'événements ,  proclamés  et  propagés  si  facile- 
ment  de  nos  jours  par  les  cent  voix  de  la  presse, 
surtout  de  la  presse  quotidienne.  Il  est  curieux 
de  lire  quelquefois  sur  du  marbre  jusqu'à  de 
petits  faits  comme  ceux  d'une  courte  annonce 
de  journal  ^  mais  qui  intéressaient  l'amour- 
propre  ou  les  affections  de  quelque  particulier. 
Par  exemple,  un  malade  fait  graver  sur  une 
table  de  marbre  ^  placée  au  bord  d'une  route , 
que  tel  médecin  l*a  guéri  de  telle  maladie,  etc*; 


2ia  VOYAGE  DE  M,  TEXIEK. 

un  de  œs  petits  monuinents  arrive  jusqu'à  nous 
après  vingt  siècles  ;  nous  y  reconnaissons  que 
1  esprit  humain  essayait  déjà  les  moyens  in- 
formes d'une  publicité  dont  Tétonnant  perfec- 
tionnement est  la  plus  grande  merveille  de  nos 
temps.  A  plus  forte  raison  Êdsaient-ils  servir 
ces  durables  moyens  de  publicité  à  tous  les 
actes  publics  de  gouvernement  ou  d'administra- 
tion, comme  les  trois  inscriptions  en  latin  sur 
des  affaires  civiles ,  et  la  lettre  en  grec  de  Fem- 
pereur  [Hadrien,  que  M.  Texier  a  trouvées  à 
Âzani.  Pour  toutes  les  pièces  de  ce  genre  on 
connaît  le  fréquent  usage  des  inscriptions  :  ce 
qui  rend  l'histoire  lapidaire  si  importante  dans 
1  étude  historique  de  Tantiquîté. 

Un  de  ses  plus  graves  monuments  est ,  sans 
contredit ,  cette  vie  d'Auguste ,  rédigée  par  lui- 
même  ,  et  remise  aux  vestales  avec  tant  de  so- 
lennité. On  n'en  savait  que  ce  court  passage  de 
Suétone,  jusqu'en  l'année  1554,  où  Auger  Gis- 
1er  de  Boesbec  et  Antoine  Wrantz ,  ambassa- 
deurs de  l'empereur  Ferdinand  près  la  Porte- 
Ottomane  ,  firent  faire  par  leurs  gens  une  copie 
fort  incorrecte  de  cette  inscription.  Elle  fut  en- 
suite relevée  avec  moins   d'inexactitude   par 


VOYAGE  DE  M.  TEXIER.  217 

Daniel  Gosson ,  puis  par  Tournefort.  Voici  ce 
qu'en  disait  ce  dernier  :  t  Les  pierres  sont  at- 
tachées ensemble  par  des  crampons  de  cuivre , 
comme  il  paroit  par  les  trous  où  ils  étaient  en- 
châssez. Les  maîtresses  murailles  ont  encore 
30  ou  35  pieds  de  haut.  Pour  la  façade ,  elle 
est  ^itièrement  détruite.  Il  ne  reste  plus  que 
la  porte  par  où  Ion  entroit  du  vestibule  dans 
la  maison.  Cette  porte ,  qui  est  quârrée ,  a  24 
pieds  de  haut  sur  9  pieds  2  pouces  de  largeur; 
et  ses  montants ,  qui  sont  chacun  d  une  seule 
pièce ,  sont  épais  de  2  j^eds  3  pouces.  C'est  à 
côté  de  cette  porte ,  qui  est  toute  chargée  d'or- 
nements, que  l'on  grava  la  vie  d'Auguste  en 
beau  latin  et  en  beaux  caractères.  L'inscription 
est  à  trois  colonnes  à  droite  et  à  gauche  ;  mais, 
outre  les  lettres  elïacées,  tout  est  plein  de 
grands  trous,  semUables  à  ceux  qu'auroient 
pu  Élire  des  boulets  de  canon.  Et  ces  trous , 
que  les  paysans  ont  fait  pour  arracher  les 
crampons,  ont  emporté  la  moitié  des  carac- 
tères. > 

M.  Texier  aura  sans  doute  été  le  dernier  qui 
ait  visité  ce  monument.  <  Aujourd'hui ,  ditril , 
tout  le  mur  gauche  de  la  Cella  est  abattu  ;  ce 


2  20  VOYAGE  DE  M,   TEXIËR. 

attaque  de  choléra  qu'il  avait  eue  en  Jtraversant 
le  Taurus ,  sans  se  douter  heureusement  alors 
que  ce  fut  cette  terrible  maladie.  Mais  on  Ta 
reconnue  ici  à  là  description  des  symptômes  ; 
il  donne  à  son  frère ,  sur  les  vomissements  et 
la  dyssenterie  dont  il  fut  attaqué ,  des  détails 
qui  ne  laissent  aucun  doute  à  cet  ^rd.  Et 
quelle  situation  pour  se  soigner  !  c  Ma  traver- 
sée du  Taurus,  écrivait-il  de  Smyrne ,  le 22  oc- 
tobre ,  à  M«  Dureau  de  la  Malle ,  a  été  des  plus 
pénibles  :  arrêté  à  chaque  instant  ipar  des  vo- 
missements affreux,  et  sans  même  pouvoir  des- 
cendre de  cheval ,  car  avec  une  heure  de  retard 
il  fallait  coucher  dans  les  rochers.  »  Et  dans 
une  lettre  de  la  même  date  à  son  frère  :  c  On 
ne  sait  pas,  en  Europe,  dit-il,  ce  que  c'est  qu'un 
accès  de  fièvre.  J  étais  obligé  de  me  mettre  du 
coton  dans  la  bouche  pour  ne  pas  me  briser 
les  dents,  et  je  n'avais  pour  tout  potage  qu'uii 
peu  d'eau  dans  une  cruche  égueulée.  »  Quand 
il  eut  un  peu  plus  de  ressources  ,  ses  connais- 
sances en  médecine  ,  en  lui  indiquant  les 
moyens  de  se  traiter  lui-même ,  se  sont  jointes 
à  son  courage  pour  le  tirer  d'un  si  mauvais  pas. 
Un  fond  de  persévérance  et  de  gaîté^  un  esprit 


VOYAGE  DE  M.  TEXJER.  221 

disposé  à  voir  le  bon  côté  des  choses ,  sont  les 
premières  conditions  de  salut  dans  d  aussi  ter- 
ribles épreuves ,  et  prouvent  en  même  temps 
que  lorsque  la  plainte  prend  le  dessus ,  les  mo- 
tifs en  sont  bien  légitimes. 

Telles  sont  les  qualités  nécessaires  à  ces 
aventureux  apôtres  de  la  science ,  si  différens 
de  nous  autres  littérateurs  de  coin  du  feu  , 
exploitant  à  notre  aise  les  notions  acquises  au 
prix  de  tant  de  dangers.  Pour  les  montrer  dans 
M.  Texier,  nous  avons  cité  les  passages  les 
plus . familiers  de  ses  lettres.  L'on  a  pu  y  voir 
comme  il  se  féUcite  de  tout  le  bien  cjui  lui  ar* 
rive  :  un  bon  accueil,  un  gîte  pas^le ,  un  repas 
restaurant ,  des  indications  données  avec  bien- 
veillance le  trouvent  toujours  disposé  à  une  re- 
connaissance qu'il  aime  à  exprimer.  La  plainte 
chez  lui  est  l'exception.  Pourtant ,  dès  ses  pre- 
miers pas  en  Asie ,  sa  santé  avait  été  ébranlée  : 
il  avait  éprouvé  des  douleurs  dans  la  région  du 
foie  ;  et  ces  douleurs  étaient  devenues  très-vives 
à  Brousse  ;  il  avait  pris  des  eaux  thermales  fer- 
rugineuses ,  qui  sont  dans  un  village  à  une  lieue 
de  cette  ville.  Ce  traitement  avait  été  précédé 
de  bains  de  vapeurs ,  de  sangsues  et  de  ventou- 


2  22  VOYAGE  DR  M.  TEXlEk. 

ses  qui  lui  forent  appliquées  aux  bains  à 
Brousse.  Cela  donna  même  lieu  à  une  petite 
scène  assez  grotesque. 

€  Avec  mes  ventouses ,  dit-il ,  je  mfe  fis  tirer 
quelques  onces  de  sang.  L'aga ,  qui  se  baignait, 
me  demanda  la  permission  de  se  &ire  saigner 
aussi  avec;  et,  sansen  avoir  autrement  besoin, 
il  se  fit  appliquer  àur  les  épaules  deux  paires 
de  lunettes  qui  lui  resteront  long^temps.  Mal- 
gré la  douleur  que  j  eprtouvais^  je  ne  pouvais 
m  empêcher  de  rire.  j> 

M.  Texier  non  seulement  se  rétai)Iit ,  mais  se 
munit  d'une  provision  de  santé  dont  nous  1  a- 
votis  TU  faire  un  si  bon  usage  jusqu'à  Angora. 
Il  écrivait  de  cette  dernière  ville  :  «  Malgré  les 
fatigues  des  routes ,  je  me  porte  bien  dans  ce 
pays  ;  j'ai  repris  de  l'embonpoint.  >  Et  pourtant, 
d'après  le  rdevé  de  ses  comptes ,  il  avait  déjà 
payé  2S0  postes ,  par  conséquent  parcouru  à 
cheval  4^0  lieues.  Il  lui  en  restait  encore  240 
pour  arriver  à  Césarée. 

C'est  après  son  séjour  dans  cette  ville  qu'ont 
commencé  les  grandes  tribulations.  <  J'ai  passé 
dans  le  coûtent  de  Césarée ,  écrivait* il  à  son 
frère  (Smylrne,  22  octobre),  les  plus  chaudes 


VOYAGE  DE  M.  TEXIER.  22o 

journées  d'août ,  traité  par  l'archevêque  comme 
l'euiant  de  la  maison  :  c  étaient  mes  derniers 
beaux  jours.  t> 

€  Depuis  ce  moment ,  écrit-il  à  M,  Albert 
Lenoir,  j'ai  soufiert  tout  ce  qu'on  peut  éprou- 
ver de  maladies ,  de  &im  et  de  fatigues ,  au 
point  que  j'arrive  à  Smyrne,  épuisé  et  d'une 
faiblesse  à  ne  pouvoir  me  soutemr.  Mais  j'ai  lieu 
d'ôti'e  satisfait  de  mon  voyage ,  car  j 'ai  décou- 
vert ,  sur  les  frontières  de  la  Galatie ,  une  ville 
de  la  plus  grande  importance.  Figure-toi  plus 
de  trois  milles  caiTés  de  terrain ,  couverts  de 
monuments  cyclopéens  d'une  belle  conserva- 
tion y  des  citadelles ,  des  palais  ^  les  murailles 
avec  les  portes  ornées  de  têtes  de  lions ,  et  des 
glacis  comme  ceux  de  nos  places ,  inclina  à 
35  degrés  et  de  10  à  12  mètres  de  pente ,  un 
temple  immense  dont  l'appareil  est  admirable. 
Il  est  entouré  de  part  et  d'autre  de  cellules  ou 
chambres,  dont  une  seule  pierre  forme  la  paroi, 
et  qui  cependant  ont  6  à  7  mètres  de  lon- 
gueur. » 

Avant  d'arriver  à  ces  superbes  ruines, 
M.  Texier  avait  reconnu  dans  la  ville  moderne 
de  Galagik  ,  GalaionrTeikos  ,   l'ancienne  cité 


224  VOYAGE  DE  M.  TEXIER. 

des  Gallo-Grecs ,  Galatœ.  Il  avait  ensuite  suivi 
le  cours  de  l'Halys ,  et ,  deux  jours  après  1  avoir 
quitté ,  il  était  arrivé  à  ces  ruines.  «  Si  les  géo- 
graphes ,  écrit-il  à  M.  Bureau  de  la  Malle ,  n'é- 
taient pas  aussi  unanimes  pour  placer  Tavia 
au  bord  de  l'Halys,  je  croirais  que  j'ai  trouvé 
Tavia.  Ce  temple  ne  serait  pas  autre  chose  que 
le  temple  de  Jupiter  avec  l'asile.  Mais  la  dé- 
couverte de  cette  ville ,  fort  importante  par 
elle-même ,  est  effacée  par  celle  d'un  monu- 
ment que  j 'ai  trouvé  dans  les  montagnes  voi- 
sines ,  et  qui  doit  se  placer  au  premier  rang  des 
monuments  antiques  connus.  C'est  une  enceinte 
de  rochers  naturels ,  aplanis  par  l'art ,  et  sur 
les  parois  de  laquelle  on  a  sculpté  une  scène 
d  une  importance  majeure  dans  l'histoire  de 
ces  peuples.  Elle  se  compose  de  soixante  figu- 
res ,  dont  quelques-unes  sont  colossales.  On  y 
reconnaît  l'entrevue  de  deux  rois  qui  se  font 
mutuellement  des  présents,  t^ 

Dans  l'un  de  ces  personnages,  qui  est  barbu, 
ainsi  que  toute  sa  suite,  et  dont  1  appareil  a 
quelque  chose  de  rude ,  le  voyageur  avait  d'a- 
bord cru  distinguer  le  roi  de  Paphlagonie  ;  et 
dans  l'autre,  qui  est  imberbe,  ainsi  que  les 


VOYAGE  DE  M.   TEXIER.  22  5 

siens ,  il  voyait  le  roi  de  Perse  monté  sur  un 
lion  et  entouré  de  toute  la  pompe  asiatique. 
Mais  sa  lettre,  datée  de  Gonstantinople ,  lé 
14  déœmbre  ,  nous  apprend  qu'il  a  changé 
son  interprétation.  En  communiquant  ses  des- 
sins et  ses  conjectures  aux  antiquaires  de 
Smyrne ,  qu'il  a  trouvés  fort  instruits ,  il  s'est 
arrêté  à  l'opinion  que  cette  scène  remarquable 
représentait  l'entrevue  annuelle  des  Amazones 
avec  le  peuple  voisin,  qui  serait  les  Leuco- 
Syriens  ;  et  la  ville  voisine ,  où  le  témoignage 
des  géographes  lavait  empêché  de  recon* 
nsdtre  Tavia,  serait  Thémiscyre,  capitale  dé  ces 
peuples. 

Cette  explication  ne  paraît  pas  avoir  obtenu 
Fassentiment  des  maîtres  de  la  science.  Toute* 
fois  plusieui*s  auteurs  anciens ,  que  M.  Texier 
n'a  pu  consulter  à  Gonstantinople  ^  parlent  de 
cette  entrevue  annuelle  des  Amazones  avec  les 
hommes  d'un  pays  voisin.  Pline  dit  qu'elle  du- 
rait cinq  jours ,  les  seuls  de  l'année  où  cette 
nation  de  femmes  guerrières  eût ,  avec  un  sexe 
qu'elle  méprisait,  des  rapports  indispensables 
pour  se  perpétuer.  Au  bout  de  neuf  mois ,  on  (ai* 
sait,  parmi  les  enfants  qui  naissaient,  un  triage, 

I.  15 


226  VOYAGE  DE  M*  TEXIER. 

à  la  suite  duquel  on  gardait  les  filles ,  et  1  on 
renvoyait  les  garçons  au  peuple  qui  avait  fourni 
les  pères.  Pline  nomme  ceux-ci  gynœcocratth 
ment ,  mot  dont  Ténergique  composition  indi- 
que la  sujétion  où  ils  étaient,  vis-à-vis  des  Ama- 
zones,  leurs  voisines.  Cette  entrevue  paraît  avoir 
été  le  principal  ou  le  seul  tribut  qu'elles  exi- 
geaient d'eux. 

Ici  donc ,  la  pompe  qui  entoure  le  person- 
iiage  imberbe ,  suivi  d'un  magnifique  cortège 
également  imberbe ,  indique  naturellemeijt  les 
Amazones  et  leur  supériorité;  tandis  que  la 
barbe,  la  massue  et  l'appareil  beaucoup  plus 
simple  de  l'autre  cortège  s'appliquent  très-bien 
aux  Leuco-Syriens,  que  leur  sexe  rendait  ainsi 
tributaires  de  leurs  superbes  voisines.  Ce  mo^ 
ttument  si  antique  serait  donc,  d'après  cette  ex- 
plication» ua  nouveau  témoignage  de  l'exis- 
tence des  Amazones ,  admise  par  plusieurs 
savants,  malgré  son  invraisemblance. 

«  J'ai  trouvé  encore,  dit  le  jeune  voyageur, 
sur  une  partie  de  rocher  voisine ,  une  figure 
colossale  de  roi ,  portant  nu  emblème  indéfi- 
nissable ;  dans  une  autre  anfractuosité  de  ro^ 
(.iiers  »  sont  d'autres  %ur^s  plus  faciles  à  dessin 


VOYAGE  DB  M.  TEXlfiR.  Î27 

QW  qu'à  décrire»  dont. les  bras  sont  des  têtes 
de  lion  et  les  jambes  des  mc^Eisii'Bs  marins.  Les 
coiffures  sont  des  casques  coiûques  tout  cou-^ 
verts  d'ornements.  > 

M.  Texier  a  joint  à  sa  lettre  du  14  décembre 
un  croquis  de  cette  dernière  Ggure,  qui  a  été 
examinée  avec  beaucoup  d'attentioaQ  à  FAcadé* 
mie  des  inscriptions.  Les  traits  ofiireut  toutÀ* 
Eût  lé  type  égyptien,  et  présentetit  ce  caractère 
si  constant  dans  lequel  M.  Dureaude  la  MaUe^ 
par  un  savant  mémoire  lu  à  rA4:^adéinie  des 
sciences  en  1851  ^  a  cru  pouvoir  établir  une 
variété  de  plus  dans  l'espèce  humaine;  Cq  ca- 
radène  consiste  dans  k  situation  du  trou  audi- 
tif, qui  ne  se  trouve  pas ,  comme  chez  les  autres 
hommes,  sur  la  mèiiie  ligne  que  Faile  du  nez , 
mais  sur  celle  des  yeûx,  l'oreille  étant  beau<^ 
eM^  plus  élevée^  Gela  est  non  seulement  sen^ 
sible  àsmé  toutes  les  statues  égyptiames  et 
dans  toutes  les  momies ,  mais  encore  aig'aur* 
d'hui  chez  tous  les  Égyptiens  de  race  pure, 

M.  Texier  a  continué ,  comme  dans  la  pre* 
Hiière  pantie:  de  sa  route,,  à  bkpf  mardis';  de 
fironi  les  i>ctence&  m^uireUes.  avec  les .  cdiseiva^ 
lions   d'art  et  d'ari^héologite;  La  descripttcm 


228  VOYAGE  DE  M.  TEXIER. 

qu'il  donne  des  traces  volcaniques  de  la  plaine 
de  Gésarée  est  aussi  curieuse  que  pittoresque 
dans  la  familiarité  de  son  style  épistolaire  : 
«  Le  fameux  mont  Argée ,  toujours  couvert 
de  neige ,  n'est  qu'un  immense  volcan  compa- 
rable à  l'Etna.  La  mairse  de  l' Argée  est  tra- 
chyte  et  porphyre.  Je  ne  saurais  vous  donner 
une  idée  de  ces  terrains  d'Uryub ,  composés 
d'immenses  cônes  de  ponoe  et  de  sable.  Mettez 
dans  une  chambre  des  pains  de  sucre  qui  cou- 
vrent tout  le  sol ,  et  faites  cheminer  là-dedans 
des  hommes  d'un  pouce  de  haut ,  voilà  Uryub. 
Ce  phénomène  comprend  un  terrain  d'environ 
sept  lieues  sur  quatre.  Les  anciens  ont  creusé, 
dans  ces  cônes,  des  multitudes  de  tombeaux. 
De  sorte  qu'on  trouve  là  la  nature  et  l'histoire 
offrant  simultanément  des  problèmes  presque 
insolubles.  La  réunion  de  ces  grottes  forme  au- 
jourd'hui des  villages  ;  il  n'y  a  rien  de  plus  pit- 
toresque. Paul  Lucas  avait  vu  ces  lieux  en  1713, 
et ,  quand  il  les  a  racontés ,  on  l'a  traité  de 
menteur.  » 

Voilà  un  aperçu  de  la  riche  moisson  de  laits 
et  d'observations  de  tout  genre  que  M.  Texier 
rapportait  mourant  à  Adalia.  Le  bon  pacha  de 


VOYAGE  DE  M.  TEXIER.       ,  32d 

cette  ville ,  par  les  soins  qu'il  lui  a  aussitôt  pro- 
digués ,  aurait  été  pour  lui ,  comme  Tarchevè- 
que  de  Césarée ,  une  seconde  Providence ,  si 
l'espoir  (qui  ne  s'est  pas  réalisé)  de  trouver 
encore  plus  de  ressources  à  Smyrne,  où  nous 
avons  un  consul,  ne  l'avait  fait,  au  bout  de 
quelques  jours ,  s'embarquer  pour  cette  ville , 
oii  nous  l'avons  vu  arriver  dans  un  si  pitoyable 
état.  Il  a  fini  pourtant  par  s'y  remettre  assez 
pour  arriver  en  pleine  convalescence  à  Constant 
tinople ,  où  il  s'est  rétabli  entièrement. 

La  peste ,  qui,  pendant  la  fin  de  1854 ,  a  sévi 
avec  force  dans  Constantinople ,  le  força,  de* 
puis  son  retour,  à  se  tenir  renfermé  chez  lui,  à 
Péra.  Dès  qu'elle  diminua,  l'heureuse- coïnci* 
dence  du  retour  complet  de  sa  santé  lui  permit 
de  reprendre  ses  travaux  sur  les  monuments. 
Il  a  été  désagréablement  surpris  de  retrouver 
Sainte-Sophie  tout  fraîchement  badigeonnée  à 
la  chaux.  Voilà  une  velléité  d'imitation  civilisa- 
trice  qui  n'est  pas  des  plus  heureuses.  L'incurie 
précédente  était  peut-être  plus  respectueuse^ 
pour  ces  antiques  édifices. 

M.  Texier  est  parvenu  à  se  procurer  dés  no- 
tes sur  les  revenus  et  l'administration  des  mos- 


250  VOYAGE  DE  M.  TEXIER. 

quées ,  ce  qui  jusque  là  n'avait  jamais  été  com-' 
muniqué  à  aucun  Européen.  A  plm  forte  rai- 
$oq,  avait-il  pu,  dès  avant  son  départ  pour 
l'Asie,  examiner  les  églises  que,  depuis  la  prise 
de  Constantinople,  les  Grecs  ont  pu  oooserver, 
malgré  l'intolérance  des  Ottomans.  Prescjue 
toutes  sont  ornées  de  belles  mosaïques ,  dcmt 
quelques-unes  remontent  jusqu'au  siècle  des 
Comnènes  et  même  au-delà.  Dans  l'église  de 
la  Panagia ,  M*  Texier  en  a  vu  qui,  par  l'élé- 
gance du  style  et  l'éclat  des  couleurs ,  rappel- 
lent les  plus  belles  compositions  du  Corrége. 
Toutes  ces  mosaïques  ont  été  fidèlement  copiées 
par  l'habile  architecte ,  l'un  des  premiers  Eu- 
ropéens qui  aient  étudié ,  à  Constantinople 
même ,  les  commencements ,  les  jn^c^ès  et  la 
décadence  de  l'art  bysantin. 

On  pense  bien  qu'il  n'a  pas  perdu  son  temps 
dans  sa  retraite  de  Péra.  Outre  la  rédaction  des* 
notes  prises  dans  son  voyage  et  l'exécution  des 
dessins  du  grand  bas-rdief,  il  a  rédigé,  sur  la 
culture  de  I'ojhuhi  tdlle  qu'il  l'a  obsarvée  en 
Asie,  une  note  qu'il  a  envoyée  à  M*  Guizot  et  à 
l'Académie  des  Sciences. 

En   revenant  à  Stamboul ,   il  donne  suite 


VOVAGE  PE  M.  TEXIER.  231 

à  des  obdervâtions  physionomîques ,  dont  il 
avait  dqà  envoyé  un  résultat  trèsnintéressant 
à  M.  Edwards,  membre  de  rAcadémie  des 
Sciences  morales.  «  L'histoire  de  cette  ville, 
dit-il,  est  écrite  sur  la  physionomie  de  ses 
dîv^s habitants.  L'Arabie,  la  Perse,  le  cœur 
de  l'Afrique ,  les  steppes  de  la  Tartarie ,  ont 
envoyé  ici  leur  contingent  de  population.  Tant 
de  nations  vivent  côte  à  côte  avec  les  anciens 
possesseurs  de  Bysance  sans  jamais  s'unir 
à  eux.  Chacun  a  son  quartier,  ses  mœurs, 
sespr^'ugés.  C'est  un  résumé  de  l'Orient  en- 
tier :  vaste  champ  d'étude  sans  sortir  d'une  en 
c^nte.  > 

<  La  population  de  Constantinople  com- 
prend quatre  grandes  classes  (j'en  excepte  les. 
Européens ,  qui  habitent  tous  à  Péra  et  à  Ga- 
lata  ) ,  distinctes  par  leurs  religions  ;  elles  sont 
formées  par  les  Grecs,  les  Juifs,  les  Arméniens 
et  les  Turcs.  Ces  derniers  sç  subdivisent  en  un 
nombre  infini  de  nations  qui  composent  tout . 
l'empire  ottoman ,  et  dont  les  caractères  dà:i^ 
vent  des  anciens  peuples  de  ces  provinces  :. 
noirs,  fils  d'esclaves  du  Sennaar  ;  Arabes  cuivrés 
o«i  bUmcs  ;  Tréki^ondais  ;  Tartares  ;  Persans  ^ 


^  2  32  VOYAGE  DE  M.  TEXIËH. 

Turcs,  fils  de  Turcs  et  d'esclaves;  Turcs,  Gis 
d'hommes  et  de  femmes  turcs;  Tannée  enfin , 
recrutée  dans  toutes  les  provinces  d'Europe  et 
d'Asie. 

»  D'après  l'usage  adopté  par  les  Turcs  de 
s'allier  à  des  esclaves  apportées  de  différents 
pays ,  il  est  facile  de  concevoir  que ,  de  toutes 
les  nations  qui  composent  la  population  de 
Constantinople ,  ce  doit  être  le  sang  des  domi- 
nateurs du  pays  qui  est  le  plus  mélangé ,  et , 
parmi  les  Turcs ,  celui  des  classes  les  plus  éle- 
vées. Aussi  les  seigneurs  du  pays ,  issus  pres- 
que tous  de  belles  esclaves  géorgiennes  ou 
grecques ,  ont-ils  un  caractère  de  figure  qui 
diffère  essentiellement  des  classes  inférieures 
du  peuple. 

»  GellesKîi  ont  toujours  conservé  des  traits 
qui  les  rapprochent  de  la  race  tartare ,  c'est-à- 
dire  les  pommettes  saillantes ,  les  tempes  légè- 
rement déprimées,  l'arcade  orbitaire  relevée 
•vers  les  angles  externes ,  et  la  tête  allongée  de 
l'avant  à  l'arrière.  Ce  dernier  caractère  est 
commun  aux  deux  classes ,  et  est  d'autant  plus 
fecile  à  observer ,  que ,  si  l'on  entre  le  matin 
chez  un  barbier,  on  voit  des  Turcs  de  tous  les 


VOYAGE  DE  M.  TEXIER.  255 

rangs  qui  oifrent  leurs  têtes  aux  regards  de 
robswvateur,  en  même  temps  qu  au  rasoir  du 
barbier.  Le  nez  est  assez  court,  arrondi  du 
bout ,  et  les  ailes  des  narines  un  peu  relevées, 

11»  Les  Turcs  distingués  sont  issus  du  sang 
géorgien ,  quelquefois  de  père  et  de  mère  ;  car 
les  seigneurs  musulmans  sont  dans  l'usage  d'a- 
cheter de  jeunes  enfants  de  ce  pays  ,  qu'ils 
adoptent  et  qu'ils  élèvent  ensuite  aux  plus 
hautes  dignités.  Le  plus  grand  nombre  des 
membres  du  gouvernement  du  sultan  est  dans 
ce  cas  aujourd'hui.  On  en  compte  à  peine  trois 
qui  soient  Turcs  de  pur  sang.  Le  caractère  du 
seigneur  turc  est  celui  qui  passe  chez  nous  pour 
celui  du  véritable  musulman,  c'est-à-dire  un 
nez  aquilin  ,  des  yeux  petits ,  mais  vifs  et 
oblongs ,  le  front  arrondi ,  la  bouche  petite ,  le 
teint  plutôt  blanc  que  foncé,  les  oreilles  dé- 
veloppées ,  mais  appliquées  sur  le  temporal.  > 

Après  des  observations  du  même  ordre  sur 
les  autres  nations  qui  forment  la  Turquie,  com- 
parées aux  anciens  peuples  qui  les  ont  précé- 
dées dans  leurs  pays  respectifs ,  le  savant  voya- 
geur ajoute  :  «  Pas  un  coin  de  cette  Asie  qui 
n'ait  été  colonie ,  république  ou  royaume  ;  pas 


2  34  VOYAGE  DE  M.  TEriER. 

un  ruisseau  qui  n'ait  été  fleuve.  Réseaux  de 
peuples  qui  se  recouvrent  les  uns  les  autres. ... 
Entre  ma  lampe  qui  vacille  et  mon  saUier  qui 
s'écoule,  j'appuie  ma  tête  sur  ma  main,  et  je 
contemple  cette  terre  de  souvenirs.  La  lune 
brille  sur  les  neiges  de  l'Olympe ,  et  la  mer 
frémit  à  la  côte.  Nations*,  nations!  venez  donc 
me  dire  ce  que  vous  avez  été  !  Mais  je  n'entends 
que  les  joies  nocturnes  du  Ramazan  et  le  softa 
qui  appelle  à  la  prière.  » 

Dans  les  lettres  de  Constantinople ,  qui  ra- 
content avec  détails  son  séjour  en  Cappadoce , 
une  foule  de  traits  vifs ,  pleins  de  finesse  d'ob- 
servation ,  nous  donneraient  la  tentation  de 
les  citer,  si  nous  n'étions  retenus  par  les  &its 
plus  importants  qui  réclament  la  préférence. 
Ainsi  nous  ne  transcrirons  pas  les  <îurieuses 
observations  de  mœurs  qu'oifre  son  séjour  au 
couvent  de  Césarée ,  où  l'archevêque  de  <;ette 
ville  était  alors  en  retraite  ;  rétonneoa^ît  qu'il 
causa  à  ces  prêtres  arméniens  en  leur  dessinant 
le  costume  d'une  jeune  mariée  chez  nous  ;  le 
cri  d'incrédulité  et  de  stupéfaction  qui  fut  poussé 
par  le  prélat  et  par  tous  ses  moines  quand  il 
leur  dit  qu'en  France  les  dames  ne  portaient 


VOYAGE  DE  M.  TEXIER.  255 

pas  de  pantalons  ;  h  réputation  de  menteur  que 
lui  valut  même ,  auprès  de  ces  rdigieux ,  un 
ecmta  aussi  audacieusement  invraisemblable  ; 
le  style  bizarre  du  seul  moine  arménien  qui 
sût  un  peu  le  français ,  et  qui ,  Tayaut  appris 
dans  quelque  grammaire  vieille  de  deux  siècles, 
lui  parlait  comme  du  temps  de  Henri  lY,  di- 
sant :  Trouvez-vous  'plaisant  de  chevaucherai  au 
lieu  de  :  Aimez-vous  à  monter  à  cheval  ?  et  lui 
offrant  une  prise  de  nicotiane ,  en  lui  présentant 
sa  tabatière. 

Nous  ne  parlerons  même  pas  de  cette  fête  de 
saint  Jean  Prodome ,  patron  du  couvent ,  où 
les  Arméniens  se  rendent  des  contrées  les  plus 
éloignées ,  des  possessions  russes ,  de  la  Perse , 
de  toutes  les  parties  de  l'Asie ,  avec  une  biaar- 
rerie ,  une  richesse  et  surtout  avec  Une  variété 
de  costumes  facile  à  concevoir,  en  se  rappelant 
à  combien  de  nations  diverses  appartient  cette 
communion  nombreuse  et  disséminée.  Nous  ne 
fierons  aussi  qu'indiquer  le  costume  des  femmes 
grecques  d'Eneghi ,  dont  la  coiffure  est  un  haut 
bonnet  portant  deux  grandes  cornes  qui  font 
ressembler  leur  tête  à  celle  d'un  boouf  ;  et  cette, 
messe,  où  le  voyageur,  en  sa  qualité  d'étranger, 


2  36  VOYAGE  DE  M.  TEXIER. 

et  d'après  la  recommandation  du  patriarche  , 
fut  admis  dans  le  lieu  réservé  aux  femmes  : 
c  Je  montai ,  dit-il ,  dans  une  galerie  sombre  et 
enfumée ,  éclairée  par  des  cierges  de  cire  jamie. 
Au  milieu  de  tous  ces  êtres  cornus ,  chantant 
des  cantiques  sur  des  airs  traînants  et  barbares, 
il  me  semblait  que  j'assistais  à  une  messe  en- 
tendue par  des  démons,  » 

Nous  laisserons  tous  les  détails  de  ce  genre 
pour  arriver  à  cette  vallée  de  l'Uryub ,  indi- 
quée déjà  d'une  manière  si  pittoresque  dans  ses 
anciennes  lettres ,  et  dont  voici  une  description 
plus  détaillée  : 

c  Après  avoir  franchi  une  montagne  qui 
borne  l'horizon ,  le  tableau  le  plus  étonnant 
s'oflfre  aux  regards ,  c'est  la  ville  dlJryub.  Elle 
est  située  à  l'ouverture  d'une  large  vallée.  11 
semble  de  loin  que  ses  habitants  demeurent 
dans  des  ruches  colossales ,  amas  de  cônes  ré- 
guliers et  blancs  comme  la  neige.  Toute  l'im- 
mense vallée,  qui  a  sept  lieues  de  long,  est  rem- 
plie de  ces  singulières  formations ,  et  les  anciens 
y  avaient  établi  une  nécropole ,  qui  a  dû ,  si  Ton 
en  juge  par  son  immensité ,  recevoir  les  géné- 
rations de  plusieurs  villes.  Les  chambres  se* 


VOYAGE  DE  M.  TEXIER.  257 

polcrales  s'y  comptent  par  milliers,  et  plu- 
sieurs sont  tellement  vastes  et  bien  disposées, 
que  les  habitants  actuels  n  ont  eu  que  la  peine 
de  construire  une  iâçade  devant  l'entrée  pour 
avoir  une  maison  commode. 

>  Sur  les  parois  de  la  vallée,  où  l'on  voit  les 
cônes  naître  comme  des  végétations,  les  eaux, 
en  s'écoulant,  commencent  à  former  la  pointe, 
et  les  cônes  augmentent  à  mesure  que  le  ruis- 
seau se  forme  un  lit  plus  profond.  On  voit  de 
ces  pyramides  qui  ont  à  peine  un  mètre  de 
haut;  plus  bas  dans  la  vallée  elles  ont  plus 
d'élévation,  et  enfin  les  plus  élevées  sont  au 
centre. 

>  A  Martchiann ,  les  cônes  sont  d'une  hau- 
teur gigantesque  (80  à  100  mètres),  et,  comme 
la  roche  est  un  peu  plus  dure  qu'ailleurs ,  les 
andens  se  sont  plus  à  décorer  l'entrée  des 
tombeaux  d'ornements  un  peu  plus  soignés. 
Plusiairs  frontispices  sont  supportés  par  des 
colonnes  d'ordre  dorique  avec  des  antes  aux 
angles.  Un  entablement  complet  et  un  fronton 
les  surmontent. •••  Les  habitants  de  ces  lieux 
m'ont  assuré  n'avoir  jamais  rien  découvert 
dans  ces  tombeaux,  pas  même  des  ossements. . . 


238  VOYAGE  DE  M.  TKXtER. 

»  D'après  leur  examen ,  on  ne  saurait  assi- 
gner de  limite  à  la  création  et  à  l'abandon  de 
ces  nécropoles.  Il  est  certain  cependant  qu'elles 
ont  été  en  usage  même  pendant  l'époque  by- 
santine,  car  dans,  plusieurs  cbanobres  on  re^ 
marque  des  croix  sculptées ,  et  dans  <m  lieu  de 
la  valléq ,  nommée  Keurémé ,  on  voit  encore 
des  chapelles  et  des  tombeaux  chrétiens,  avec 
des  peintures  à  fresque  d'une  cons^vation  par- 
faite» C'est  cette  circonstance  qui  a  vain  à  ces 
lieux  le  nom  de  Bin  bir  kilisia,  les  mille  ei 
une  éghses;  car  les  Turcs  et  les  Grecs  sont 
persuadés  que  chaque  tombean  était  une  cha- 
pelle. 

>  A  Keurémé  les  cônes  se  miikfplient  et  re- 
çoivent les  formes  les  pius  étranges*  Le  fond 
de  la  vallée  est  un  saUe  argileux ,  d'un  range 
ardent  ;  les  cônes  conservent  toujoiars  k  eoulenr 
blanche. 

>  En  errant  au  clair  de  la  lunfi  dans  ces  lieirx 
qui  n'ont  rien  de  la  terre ,  les  yeux  ont  peine  à 
se  iaire  à  ces  formes  bizarres  :  l'imagina tîon  les 
arrange;  on  croit  voir  de  blanches  cathédrales 
dont  les  mille  flèches  s'élancent  dansleâ  airs; 
ce  sont  de  longues  phalanges  de  laoînes,  cou^ 


VOYAGE  DE  M.  TEXIER.  2;î9 

verts  de  leurs  cucaUes^  de  pâles  fautômes 
enveloppés  de  linceuls ,  qui  glissant  sur  un  tor- 
rent de  flammes.  Pas  un  brin  d'terbe  ne  croît 
sur  ce  terrain,  dont  la  sqrfaeè.se  renouvelle 
sans  cesse;  pas  une  source  pe  rafraîchit  la 
terrCé  C'est  un  désert  à  |)erte  dte  vue ,  un  sol 
hérissé  qui  semble  appartenir  à  une  autre  pla- 
nète. > 

Que  de  réflexions  ne  fait  pas  n^itfê  1  etran^ 
destinée  de  ces  lieux  dans  la  nature  et  dans,  la 
socjé^!  Ces  perturbations  du  globe,  o0rant,  au 
milieu  de  l'aridité  la  plus  inféconde,  des  monu- 
ments! autant  de  génértsitions  sont  venues  confier 
pieusem^entles  restes  de  leurs  mor  t$  ;  ensuite  une 
population ,  ^ns  doute  bien  peu  favorisée  du 
sort ,  profitant  de  ce^  demeures  funèbres ,  âgé^s 
de  tant  de  siècles,  et  transpcurtant  dans  ces 
tombeaux ,  sin<m  les  aisances  >  du  moins  les 
mouvements  de  la  vie.  Quelles  ruines  solitaires, 
conservant  l'imposant  témoignagede  leur  splen- 
deur passée,  seraient  plus  curieuses  à  consulter, 
sur^  les  contrastes  dont  elles  furent  témoii^^s» , 
que  ces  càues  aotiques  de  la  plaine  d'Uryub? 

iiOB  observations  géologiques  de  M.  Te:ii:îe^ 
sur  i^ette  plaine ,  daus^son  rapport  au  ministre. 


240  VOYAGE  DÉ  M.  TEXIER. 

signalaient  partout  des  traces  volcaniques  de 
diflKérents  âges. 

«  Le  mont  Ai^ée ,  dit-il ,  appartient  à  une 
formation  isolée.  Il  suffit  d'observer  sa  forme 
pour  être  convaincu  que  cette  montagne  ne 
doit  son  origine  qu'à  l'action  de  feux  souter- 
rains, et  l'examen  géognostique  ne  dément  pas 
cette  conclusion...  Du  pont  de  VHatys  jusqu'au 
village  d'Erkitet ,  qui  domine  la  plaine  de  Cé- 
sarée ,  la  distance  est  de  cinq  lieues.  Les  ter- 
rains n'offrent  plus  ces  terres  unies  couvertes 
de  troupeaux  ;  mais  on  traverse  un  pays  qui 
porte  les  traces  les  plus  effrayantes  des  catastro- 
phes volcaniques  ;  des  vallées  profimdes  sillon- 
nent le  pays  ;  on  voit  que  leur  formation  est 
plus  récente  que  l'épanchement  des  laves,  car 
des  blocs  immenses  ont  roulé  jusque  dans  le 
fond  et  montrent  leurs  flancs  déchirés ,  formés 
de  couches  alternatives  de  laves  scoriacées ,  de 
tufs  et  de  laves  en  forme  de  brèche. . . 

»  La  plaine  de  Césarée ,  qui,  aujourd'hui,  est 
couverte  d'une  couche  de  terre  végétale  suffi* 
santé  pour  y  cultiver  le  blé ,  était  jadis  absolu- 
ment stérile.  On  voit  encore ,  dans  plusieurs 
parties,  le  terrain  inférieur  qui  se  compose  d'une 


VOYAGE  DK  M;  TEXIER.'  241 

épaisse 'cbûdie  de  tuf  yblcaîiiqiie ,  et  dont  la 
$urÊK^e/^st  tellemeat  unie  que  Voh  croirait 
floareher  sur  un  dallage  &it  >  avec  soin.  On- 
observe  seulement  de  longues  fissiles  eu  ligne 
droite,  et  qui  divisent  le  tuf  en  polygones  irré^ 
guliers.  Mais  ces  terrains  s»  unis  sont  coupés 
par  des  gouf&es  profonds^  qui  ne  paraissent 
devoir  leur  origine  qu'au  retrait  des  laves  par 
leflet  du  refroidissement.  C'est  de  ces  longues 
vallées  de  retrait  que  sortaient  encore  des  flanW 
mes  du  temps  de  Strâbon.  > 

«  Ainsi,  quoique  le  mont  Âi^;ée  doive  être, 
par  la  nature  de  ses  roches  constituantes , 
rangé  dans  la  dasse  des  volcans  anciens ,  il  est 
hor$  de  doute  que,  dans  les  temps  historiques, 
ses  flancs  et  la  plaine  qui  l'environne  ont  çn- 
ooce:  joifert  des  traces  de  phénomènes  vôlca- 
niques.»^ 

G€^  passais,  extraits  du  rapport  du  'ffî'^-- 

\ri^f  oflr^at  des  rapprochements  l»en  remài^- 

qUablësavec  la  lettre  de  Smyme,  du  15  septemî- 

bre ,  par  iâquelle  M.  Texier  raconte  à  M.  Arago 

le  tremblement  de  terre  qui  s'est  fait  sentir 

dans  ces  mômes  lieux  le  15  août  1854.  Le 

récit  dies  terribles  effets  de  cette  catastrophé , 
I.  16 


3&2  VOYAQB  DS  M.  TBXIEB. 

Itt  k  r Académie  dfê  Sciences,  a  été  inséré  en 
9))tierf  d'après  cette  lettre,  dbms  le  cottiptenrendu 
^  l£^  géajioe  du  lundi  19  octobre.  Nous  nous 
^fjprfiierons  à  rappeler  qu'il  s'éki?a  du  pied  de 
TArgée ,  non  pas  seulemait  cpekfues  fianunes, 
CKnQWe  au  temps  de  Strabon ,  mais  une  ^paisse 
lamée  doii  s'échapperait,  avec  d'^ffiroyables 
détpenations,  des  colonnes  de  feu*  Plus  de  deux 
mille  maison»  furent  reuTersées  à  Gésarée ,  où 
le^  secousses  se  succédaient  avec  tant  de  vio» 
lence  et  de  rapidité ,  qu'on  se  serait  cru  sur 
i|[^r  pendant  une  tempête.  Tous  les  villages  au 
sud  d9  VArgée,  sur  une  ligne  de  plus  de  trente 
millf^f  ont  harrihleaientsoiifiert.  Il  a  péri  une 
quantité  considérable  de  mbvde;  un  kc  a  pris 
1^  place  du  vitliage  de  Kometsil...  etc. 

€  Après,  un  semblable  évàiement,  écrivait 
M.  Texier,  il  est  permis  de  douter  que  cette 
coiaitrée  ait  été  en  repos  depuis  les  dernières 
catastrophes  dont  la  mémoire  est  venue  jusqu'à 
novs  ;  mais  il  est  probable  que ,  renouvelées  à 
de  longs  intervalles ,  elles  ont  été  oubliée^  par 
les  habitants.  > 

liais  reprenons  notre  voyageur  à  sa  sortie 
d'Uryub*  Plus  il  avance ,  plus  les  ressources 


VOYAGE  DK  M.  TEXIER.  243 

commencent  à  lui  manqua.  Les  pays  qu'il 
parcourt  sont  entièrement  déèoisés;  les  hàbi^ 
t£tntsnV)nt  absolnment  d'autre  combustible  qfue 
de  h  bouse  de  vache  ^  de  vastets  plaines  leur 
permettant  au  moins  de  nourrir  de  nombreux 
troupeaux.  Mais  bientôt  Teau  ittéme  devient  si 
rare,  q«e  des  localités  prennent  leur  nom  de 
son  entière  privation.  Un  voyage  n'estpasnne 
partie  de  plaisir  dans^  de  pareils  pays*  C'est 
sur  les  montagnes  aridk^  de  la  Lycaonie  (}ue 
ia£èvre  vint  se  joindre  à  ûes  incommodités. 

«  Au  village  de  Devrent  nous  ne  trouvânies 
pas  un  seul  habitant  :  c'est  l'usage  des  Turcs  de 
se  r<mdre ,  pendant  Tété ,  dànt^  lés  tnontagnei^ 
voisines ,  pour  y  passer  la  belle  saison  ;  toutes 
les  maisons  étaient  fermées.  Nous  fômes  con- 
traints de  souper  de  quelques  feuilles  de  bette- 
raves bouillies  V  le  seul  mets  que  nous  apporta 
on  pauvre  Turc  resté  dans  le  village.  Mais, 
foroé  de  coucher  en  plein  champ ,  je  dus  à  une 
pluie  abondante  qui  tomba  pendant  la  nuit  les 
dcoès  de  fièvre  qui  ne  me  quittèrent  plus  pen- 
dant tout  mon  voyage.  » 

Fwoé  de  passer  bien  des  choses,  dans  ce 
résumé,  nous  laissons  toutes  hs  circonstances 


2Aâ  VOYikGB  DE  M.  tEXIER. 

pénibles  de  ce  retour,  et  nous  nous  transport 
tous  tout  d'un  coup  à  Gonstâj^tinc^le  ^  à  la  fin 
de  janvier  1835,  où  M.  T^xiar  nous  lait  assister 
à  Têi^ce  de  Longchamps  des  daines  turques. 
Les  circonstances  présentes  donnent  à  ces 
observations  un  caractère  qû  elles  ne  pouvaient 
avoir  dans  les  récits  des  voyageurs  anciens. 

n  Voyez-vous ,  aujourd'hui ,  écrit  le  nôtre  à 
M«  Dureau  de  la  Malle ,  les  Turcs  en  houppe- 
lande et  en  badine ,  assis  sur  des  chaises ,  sur 
la  place  d'Eski-Seraï ,  pour  voir  passeï*  les 
dames  turques  qui  font  en  arabas  leur  prome- 
nsadedu  ramazan?  Il  me  sanUe  voir  la  nouvelle 
Turquie ,  assistant  au  corteige  fimèbre  de  1  an- 
cienne. En  effet ,  les  arabas  ou  voitures  des 
dames  sont  encore  tout-à*^t  dans  l'ancien  style, 
riche  et  élégant. 

>  La  caisse  r^résente  ordinairement  deux 
monstres  marins  dont  les  queues  s'enroulent; 
tout  le  fond  est  parsemé  de  fleurs  et  de  rosaoes 
dorées,  azurées,  gaies  et  papillottaates.  Sou- 
vent un  long  tapis  jeté  sur  des  cereeisiux  est  le 
seul  abri  qui  couvre  le  groupe  des  prome** 
neuses.  Mollement  étendues  sur  des  coussins 
de  duvet ,  elles  laissent  négligemment  leur  fé- 


VOYAGE  MM.  TEXIER.  2^5 

retgé  glisser  le  long  de  leurs  épaules  ;  leur  œil 
noir  lutte  d^éclat  avec  une  fleur  en  diamant , 
placée  S1H-  la  tempe,  et  qii'oa  a  bien  soin 
de  laisser  voir  en  entr'euvrant  le  voile.  Leur 
tète  n'est  couterte  que  d'une  mousseline  l^ère 
et  transparante ,  sous  laquelle  on  voit  leurs 
cheveux  flottant  en  longues  tresses  tissées  de 
61s  d  or.  C  est  là  le  dernier  écho  de  ce  peuple 
qui  fut  si  pittoresque,  et  qui  met  aujourd'hui 
tQUt.son  $pin  à  ouUier  ce  qu'il  fut.  > 

Dans  ce  dernier  séjour  à  Constantinople , 
M.  Texîer  a  vu  enfin  sa  conduite  pleî'ne  de  per- 
sévérance et  d'habileté  couronner  un  de  ses 
plusviisr  désirs»  l'entrée  dans.  Sainte-Sophiej: 
Êiveur  qu'iia  même  eu  le  plaisir  de  faire  *par* 
tàger  aux  principaux  Européens ,  comme  lùî, 
habitants  de  Pera,  Oi^  aiipe.à  voir,  4aflS,qçt,te 
vie  lointaiine ,  sur  des  bords  étrangers ,  les  rap- 
ports qui  s'établissent,  d'une  manière  hono- 
rable pour  tous,  entre  un  simple  particulier 
qui  s'est  fait  connaître  par  ce  qu'on  pourrait 
appeler  des  exploits  scientifiques  et  les  som- 
mités sociales  des  ambassadeurs,  qui  rivalisent 
de  courtoisie  et  d'urbanité  dans  la  simplicité 
bienveillante  de  leurs  relations  journalières. 


3^6  VOYAGB  DB  M.  TSXIER. 

Voilà  comme,  an  mêlant  aux  agrémwto  de  la 
bonne  compagnie  l'étude  et  le  dessin,  de  Vuv* 
chitecture  bysantine  et  la  conversation .  des 
Turcs  ^  dont  la  langue  lui  est  devenue  Ij^uEnilièrci» 
M*  Texier  a  traversé  la  saison  rigoureUaiev  6t 
est  arrivé, au  ];noinent  où  laMésgnge'aLexil^m^ 
à  la  voile  \  . 

*  £n  1835,  la  goélette  la  Mésange,  mise  par  le  ministre  de 
la  marine  à  la  disposition  de  M.  Texier ,  lui  à  servi  à  com- 
mencer Texploratiofi  de^  côteâ,  qu'il  a  cohllBuéé  eh  iSZ^ 
avec  un  autre  bâtimept  de  Tëtat ,  le  briek  le  Dupetit-TheUars^ 
Il  Ta  laissé  à  Tarsous ,  pour  exécuter  le  trajet  de  rA9Îe>M)- 
neure  dans  toute  sa  largeur ,  en  se  dirigeant ,  par  le  Kurdis- 
tan,  Yèrs  Trébizonde ,  où  il  est  arrivé  le  d  août ,  et  â*6ù  il  est 
revenu  à  CoDStantinople  par  la  Hf^r  Neire  âurun  bàt«au  à 
vapeur.  Ces  deux  dernit^es  années,  de  0ft|i»  fsxploraiioo  n'ool 
pas  été  moins  fertiles  eu  découvertes  singulière^,  et  iuat* 
tendues  que  la  première  année  don^  nous  avons  essayé 
d'ofifrir  une  idée  comme  faible  avant-goût  de  Touvrage  im-^ 
parlant  auquel  ce  voy;3ige  scientifique  donnera  IteuV 


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RECHERCHES 
L'RISTOIRB  DE  LÀ  PARTIE  VÉ  L  AFHiQtJË 


SEPTENTRIONALE, 
GOHIIUB  flobf  Lt  MCm 


DE  RÉGENCE  D'ALGER, 


KT 


SUE  l'addéinistration  et  la  colonisation  de  ce  pay^ 
A  l'époque  de  la  domination  romaine  ; 


FAE  UNI  COMMISSION  fi£  .t'ACASliMlI  HOTALX  PU  l9SGl|n:iûil$  , 

ET   BSLLS8-LETTRB8     . 


t  . 


Il  y  a  d'heureux  rapprochements  dans  Vhiik: 
toire  et  dans  les  dénominations  qu'eUg  inifgDse 
à  la.  géographie.  Gptte  réflexion  sera,  v^ue  et 
tous  ceux  quî^  pour  suivre  1^  4ét^.  4^  .iloti*e 


«  •  «  ' .  .♦ 


î  •  ' 


) 


*  Publiées  par  Ardre  da  ministre  de  la  guerre.  — Tome  I. 


248  AFRIQUE  ROMAINE. 

glorieuse  expédition  de  Mascara ,  auront  con- 
sulté la  belle  carte  comparée  des  régences  d Al- 
ger et  de  Tunis,  dressée,  jw  M*  1®  colonel  La- 
pie  ,  et  où  les  noms  anciens  ont  été  revus  par 
M.  Hase,  comme  les  noms  arabes  par  M.  Âmé* 
déq  Jaubertp  Sur  qett^  carte ,  exéputœ  m.  18S9> 
on  est  agréablement  surpris  de  lire  au-dessous 
du  nom  de  Mascara  le  nom  romain  de  Victoria^ 
Notre  armée  a  donc  fait  là  de  Térudition  à  sa 
manière ,  c'est-à-dire  avec  de  la  gloire  ;  et ,  s'il 
était  resté  encore  quelque  doute  sûr  la  âxation 
de  cette  position,  nos  soldats  y  ont  coupé 
court  en  réimposant  à  Mascara  son  nom  vic- 
torieux.        .     . 

Du  reste,  cette  partie  de  l'Afrique  septen- 
trionale est  une  de  celles  qui  ôffirènt  le  moins 
de  traces  de  l'antiquité ,  et  le  travail  que  nous 
annonçons  n'a  pu  y  Jfedre  d'études  rétrospec- 
tives, comme  à  plusieurs  autres  points  du 
même  littoral.  Gela  tient  au  peu  de  profondeur 
du  pays  Cultivable  danj^  cette  partîe.  ^ 

'>Q»iahd  on  s'est  àvïincé  du 'porî  de  Mostaga- 
Aetojasqii^  Mascara;  on' à  fait  plus  <5e  la  moi- 
tîé  du  ol^emin  pout  ^àï^riehîr  ati  désert  qui  V^ 
^nd  dans  le  v^s^  ^^P^f^  :^9?^pris  entr,ê.le& 


Arai<}(7E  ROMAINE.  ^^9 

dwx  diahies  parallèles  de  l'Atlas  ;  et  au-delà  dé 
la  chaîne  méridionale  est  le  grand  désert  de 
Sakara.  Mnsi  le  pays  cnltitable  ne  présente 
gèère  qu'une  vingtaine  de  lieues  de  profondeur.. 
On.nYrrtPOUve  qu'une  voie  romaine  dans  le 

■ 

sens  du  littoral  ;  tandis  que,  du  côté  de  la  pi^o- 
muce  de  €ons  tantf ne ,  et  surtout  de  la  régence 
dé  Tunis  ^  lest  voies  romaines  s'échelonnerit 
dans  ce  même  sens  jusqu'au  nombre  de  bmt. 
Ces  dejrnières  contrées  sont  d'ailleurs  plus  voi- 
sÎBesdelllaUe,  et  r^i^mént  le  territoire  <fe. 
Gai^tfaage^  dont  la  conquête  ouvrit*  TÂfriqùe 
aux  Romains.  Par  une  suite  de  persévérantes 
ccmqii^ies  9  ils  avaient  fmi  par  établir  leinr^do- 
Huoatian  en, Afrique,  sur  toute  la  ligne  iÀi- 
BKfiéecpiîiidxxitit d'un  côté* à  l'AbyssiimeV  et, 
de  l'autre  vaux  colonnes  d'Hercule. 
.  Le: trai^. demandé  par  le  ministi*e  de  la 
gWTEerà  l'Acadeime  des  InBcriptions  et  Belleià- 
Leitres  R'jeixibrdsae.ni  TËgypite,  ni  même  toutes 
les  c6tef  •  septentrionales  '  de  l 'Afrique  ,  mais 
seulement  la  partie.de  ceJiittOFal  connue  sous  le^ 
Bomidè  régenped'Algerv^Gette  pos^ssion  fran- 
çaise G^Mmd  à  une  "portiob  de  TanêienAie  Maf^ 
ritanie.  A  l'est;  d^Aiger  commence  la  Nlirtiid?e. 


253  AFRIQUB  ROMAINE, 

leur  point  sur  ce  théâtre  si  restraat  de  notre 
récente  conquête;  et,  pour  guider  des  pas  en-* 
core  mal  assur éi^ ,  on  demanck  avec  gravité  de^s 
lumières  à  rhistoîre. 

Tel  fut  l'objet  de  la  lettre  que  M.  le  maréchal 
duc  de  Dahnatie  adressa ,  lé  18  novembre  1SS3, 
à  M.  le  baron  Sjlvestre  de  Sacy,  secrétaire  pèr^ 
pétuel|4e  l'Académie  des  Inseriptions. 

«  L  occupation  de  la  régence  d'Alger  parles 
troiypiçs  fraQçai$€i$ ,  y  ^st-il  dh,  qui  a  rendu  b^ 
sécurité  au  commerce  de  la  Méditerranée  cjt 
ouvert.des.  voies  moiuvelles  à-lacivili^ticin  èuron; 
péei^ne ,  ne  doit,  p^s  rester  sans  résultais  pdm^ 
la  science»  et,  de  son  côté^la^sdencè  elle^-m^éanè 
pieut  concourir  à  cette  œuvre  de  civilisatiûa  qui 
commence  en  Afrique  sous  la  protection  de 
nos  armes.  Quelques  personnes  qui  s'occupent 
avec  une  attention  édairée.  des  affairés -d'Alger 
m'ont  signalé  et  j'ai  se^ti  moi-même  les  avan^ 
tages  que ,  sous  ce  douM0  rapport,  pourraient 
oflrir  une  bonne  géographie  de  la  Mauritanie , 
sous  la  civilisation. antiqiiK,  et ;une  histoîrç /de 
1^  colonisation  d/^s^  Romains  dans  cette  coiârée^ 
des  in^titutions>7qu'jl^  y  avaient  if^ndée^^. dos 
rappû$r);s  .qui  s'étaient  établis  eïitrev  «usi  «bt^iles 


AFKIQUE  ROMAINE.  2  53 

indigènes.. •  Ces  recherches  ne  me  paraissent 
pouy<»r  être  fructueusement  faites  que  par  TA- 
cadémie  dœ  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  Leur 
étendue  et  leur  portée  les  rendent  dignes  de 
toute  son  attention.  » 

Pour  répondre  à  ce  noble  appd ,  T Académie 
nomma  aussitôt  une  commission  provisoire, 
cfui  ne  tarda  pas  à  lui  présenter,  par  Torgane 
de  M.  Walckehaer,  le  programme  delouvrage 
demandé.  Ce  rapport  fut  envoyé  au  ministre , 
et  une  commission  définitive  ,   composée  de 
JCMrf.Walekena^,  Hase  et  Bureau  de  la  Malle, 
fut  nommée  en  février  1854.  M.  Dureau  de  la 
Malle  >  que  sa  belle  monographie  historique  sur 
la  Topographie  de  Carthage  indiquait  naturelle- 
mient  pour  rédiger  la  partie  géographique  du 
travail ,  est  l'auteur  du  volume  consacré  à  cette 
partie,  et  qui  ouvre  la  série  des  rechercheiS 
etitr^rises  par  l'Académie.  Ces  recherches  ont 
même  pris  une  extension  nouvelle,  d'après 
l'invitation  du  successeur  de  M.  le  maréchal 
Soult,  le  feu  duc  deTrévise ,  qui ,  sur  les  obser- 
vations de  M.  Dureau  de  la  Malle  ^  écrivit  à 
M.  le  baron  Silvestre  de  Sacy  :  «  En  deman- 
dant à  l'Académie  de  vouloir  Jbien  s'occuper 


2  5A  AFRIQUE  ROMAINE. 

des  recherchas  historiques  propres  à  faire  con- 
imitre  l'état  de  l'Afrique  sous  la  domination  des 
Romains,  mon  prédécesseur  n'avait  nullement 
^itendu  limiter  à  cette  période  seule'  les  inves* 
tigations  auxquelles  elle  jugerait  œnvenaUe  de 
se  livrer,  et  n'avait  pas  perdu  de  vue  de  quelle 
importance  il  était,  à  la  fois  pour  la  science  et 
l'administration ,  de  bien  connaître  égal^nent 
tout  ce  qui  se  rapporte  à  l'établissement  des 
Arabes  en  Afrique  et  des  Turcs  sur  lés  côtés 
d'Alger. 

i>  J'apprécie,  comme  M.  le  duc  de  Daknàtie, 
tous  les  avantages  que ,  dans  ce  double  intérêt, 
le  gouvernement  ne  mancpierait  pas  de  retirer 
de  semblables  recherches ,  et  je  verrais  avec 
une  véritable  reconnaissance  que  l'Académie  ne 
se  refusât  pas  à  étendre  jusque  là  le  cercle  de 
ses  explorations,  j» 

Par  suite  de  cette  lettre ,  l'Académie  adjoi- 
gnit à  la  commission  MM.  Etienne  Quatr^mère 
et  Amédée  Jaubert ,  qui  ont  été  chargés  des 
travaux  relatifs  à  l'établissement  des  Arabes  et 
de3  Turcs  dans  la  partie  septentrionale  de  l'A- 
frique. 
L'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres, 


AFRIQUE  ROMAINB.  255 

dont  les  importantes  études ,  chaque  jour  mieux 
appréciées ,  reçoivent ,  dans  cette  circonstance , 
l'utilité  d'une  application  immédiate ,  ne  néglige 
rien  pour  répondre,  d'une  manière  digne 
d'elle  j  aux  demandes  des  deux  illustres  maré- 
chaux. Elle  a  ouvert ,  à  ce  sujet ,  une  cwres- 
pondance  avec  toute  l'Europe  savante  ;  et  plu* 
sieors  portions  de  son  vaste  et  consciencieux 
travail  sont  déjà  fort  avancées.  Ce  premier  vo- 
lume aurait  pu  paraître  plus  tôt ,  si ,  pour  l'in- 
telligence de  la  discussion  géographique  à  la- 

« 

quelle  s'est  livré  Fauteur  »  il  n'eût  fallu  le  se- 
cours d'une  carte  spéciale  et  détaillée,  c  M.  le 
colonel  Lapie  était  chargé  par  le  gouvernement 
de  la  rédiger  sur  une  grande  édielle ,  en  y  ajou- 
tant tous  les  documents  nouveaux  que  le  dépôt 
de  la  guerre  a  reçus  pendant  ces  dernières  an- 
nées. La  base  la  plus  importante  était  le  relè- 
vemetit  des  côtes ,  depuis  les  frontières  de  M»* 
roc  jusqu'à  celles  de  Tunis,  exécuté  par  le  lieu- 
tenant Bérard.  Ce  beau  travail  n'a  pu  être  ter- 
miné et  remis  au  colonel  Lapie  qu'en  1855.  » 
Le8  circonscriptions  des  états  modernes  ne 
pouvaient  servir  de  divisions  à  un  travail  rela- 
tif à  l'antiquité  :  aussi  l'Académie ,  tout  en  d<m- 


2  56  AFRIQUE  ROMAINE. 

nant  pour  objet  principal  à  ses  recherches  la 
contrée  qui  répond  aux  régâices  de  Tunis  et 
d'Alger,  a  étendu  ses  observations  géographi-* 
qu^  sur  toutes  les  possessions  des  Romains 
dans  le  nord  de  l'Afrique ,  de  même  qu'dfte  a 
embrassé,  dans  ses  recherches  historiques,  tout 
l'espace  de  t^nps  compris  entre  la  chute  de 
Garthage ,  près  de  deux  siècles  avant  notre.ère, 
jusqu'à  la  prise  de  la  mènote  ville  par  Hassftn , 
en  697  :  car  la  période  de  la  domination  ro- 
maine en  Afrique  s'étend  depuis  la  destruction 
de  la  Garthage  punique  par  les  Romains  jusqu'à 
celle  de  la  Garthage  romaine  par  les  Arabes ,  et 
comprend  ainsi  près  de  huit  s^lés ,  dont  les 
deux  premiers  et  la  moitié  du  troisième  sont 
employés  à  la  propagation  lente  et  successive 
de  cette  domination . 

c  On  s'étonne,  dit  M.  Dureaude  la  Halle  ^ 
qu  en  quatre  années  on  n'ait  pas  soumis ,  orga- 
nisé ,  assaini ,  cultivé  toute  la  régence  d'Alger, 
et  l'on  oublie  que  Rome  a  employé  deux  cent- 
quarante  ans  pour  la  réduire  tout  entière  à 
l'état  de  province  sujette  et  tributaire  ;  on  ou- 
blie que  cette  manière  lente  de  conquérir  fiit  la 
plus  solide  base  de  la  durée  de  sa  puissance. 


AFRIQUE  ROMAINE.  357 

Cette  impétuosité  française ,  si  terrible  dans  les 
batailles ,  si  propre  à  envahir  des  royaumes  , 
deviendrait-elle  un  péril  et  un  obstacle  quand 
il  s'agit  de  garder  la  œnquéte  et  d  achever  len- 
tement l'ceuvre  pénible  de  la  civilisation  ?  » 

L'introduction  de  ce  volume  expose  à  grands 
traits  les  principaux  événements  qui  amenèrent 
successivement  toute  l'Afrique  septentrionale 
au  pouvoir  des  Romains ,  et  ceux  qui  la  leur 
enlevèrent.  L'exposé  géographique  qui  vient 
après  est  l'objet  spécial  du  volume.  L'auteur 
y  dépouille  de  tous  leurs  renseignements  géo- 
graphiques les  récits  des  expéditions  dont  le 
nord  de  l'Afrique  a  été  le  théâtre  pendant  la 
vaste  période  que  nous  avons  indiquée.  Lais- 
sant de  côté  l'ordre  chronologique ,  il  parcourt 
ces  contrées  de  l'ouest  à  l'est.  Ainsi  la  pre« 
mière  section,  consacrée  aux  Mauritanies,  traite 
des  guerres  contre  Tacfarinas  et  de  l'expédition 
de  Théodose  contre  Firmus ,  dans  la  seconde 
moitié  du  quatrième  siècle  ;  M.  Dureau  de  la 
Malle  dit  en  terminant  cette  section  :  c  Le  siège 
principal  des  guerres  de  Théodose  contre  Fir- 
mus y  de  Camille  et  de  Dolabella  contre  Tacfa- 
rinas est  dans  le  Jurjura  et  à  l'entour  d'Auzia , 

I.  17 


2  58  AFRIQUE  ROMAINE. 

le  fort  Hamza  f  nommé  par  les  Arabes  Sour 
Gazblan.  Or  ces  cantons  ne  sont  pas  éloignés 
d'Alger  de  pins  de  vingt  lieues.  Si  la  paix  sub-* 
siste  entre  nous  et  les  tribus  de  ces  contrées,  ce 
seront  les  premiers  points  ûù  nos  officiers  d'état* 
major  devront  diriger  leurs  explm^ations.  » 

La  seconde  section  a  rapport  à  la  Numidie. 
Le  premier  chapitre  traite  des  guerres  de  Sit- 
tius  contre  Juba ,  un  demi-siècle  avant  notre 
ère  ;  le  second ,  de  la  guerre  de  Scipion  contre 
Ânnibal ,  deux  siècles  environ  avant  la  même 
époque  ;  le  troisième ,  des  gua^res  de  Métellus 
et  de  Marins  contre  Jugurtha  en  Gétulie, 
guerres  qui,  dans  Tordre  chronologique,  se 
placent  entre  les  deux  précédentes.  Celle  de 
Bélisaire  contre  les  Vandales,  en  655,  qui  a 
pour  théâtre  la  Byzacène ,  forme  le  quatrième 
chapitre  ;  le  cinquième  est  consacré  aux  expé- 
ditions que  dirigea  dans  le  même  pays  Sak>* 
mon ,  successeur  de  Bélisaire. 

C'est  ainsi  que,  l'histoire  à  la  maiii ,  et  dans 
une  main  savamment  exercée  à  ces  di£Sciles  re- 
cherches, M.  Dureau  de  la  Malle  passe  en 
revue  toutes  les  possessions  romaines  du  nord 
de  l'Afrique ,  depuis  Tanger  jusqu'à  Cyrène. 


AFRIQUE  ROMAIPîE.  2  59 

Ces  doctes  développements  ne  sont  pas  de  na- 
ture à  être  analysés ,  mais  ils  ofiirent  une  mine 
féconde ,  dont  l'auteur  dit  avec  modestie  :  c  Le 
but  véritablement  utile  d'un  travail  tel  que  le 
nôtre  sera  obtenu  bien  moins  encore  par  ce 
que  nous  ferons  que  par  ce  ((ùe  taôUs  engage-* 
rons  les  autres  à  Ésdre.  > 

L'Académie  fera  succéder  dans  les  volumes 
suivants  le  tableau  complet  des  colonies,  la  de^ 
cription  du  système  administratif  et  judiciaire , 
la  transformation  des  habitudes  nomades  en  ha- 
bitudes agricoles.  Tel  sera  l'ensemble  de  la 
partie  de  ce  grand  travail  qui  traite  de  la  colo- 
nisation romaine.  Viendra  ensuite  la  partie , 
non  moins  complète ,  de  l'occupation  arabe. 

c  Que  l'expérience  des  siècles  passés  nous 
guide  et  &OUS  instruise ,  dit  M«  Dureau  de  la 
Malle;  que  la  France»  que  la  grande  nation , 
dan»  la  conquête  d'Alger^  ne  se  laisse  pas  dé- 
courager si  vite  ;  que  cette  devise  :  per^everandù 
vindt  y  qui  résume  totrt  le  prodige  de  la  puis- 
sance dé  Rome  et  de  l'Angleterre ,  soit  in^rite 
sur  nos  drapeaux ,  sur  nos  édifiées  publics  , 
dan»  la  colonie  africaine  « 

'  Cette  épigraphe  serait  à  la  fois  un  souve- 
nir, un  exemple  et  une  leçon.  » 


EXAMEN  CRITIQUE 


DB 


L'fflSTOIRE  DE  LA  GÉOGRAPHIE 


DU  NOUVEAU  CONTINENT 


t 


ET  DES  PROGBES  DE  L  ASTRONOMIE  NAUTIQUE  AUX  JQUINZTEMK 

et  seizieme  siecles  , 
Par  Alexandre  de  HUMBOLDT. 


U  est  beau  de  voir  le  studieux  repos  d'une 
vie  dont  Fénargique  et  in&tîgable  activité  s'est 
vouée  à  ce  qu'il  y  a  de  plus  rude  et  de  plus  glo- 
rieux dans  l'apostolat  de  la  science.  Il  est  beau 
de  voir  l'intrépide  voyageur,  pour  qui  les  hau- 
teurs prodigieuses  du  Pérou  n'ont  pas  eu  de 
pics  inaccessibles,  et  qui /trente  ans  plus  tard, 
a  porté  la  même  ardeur  d'investigation  à  l'ex- 
trémité des  steppes  de  l'Asie  boréale,  s'entou- 
rer, dans  ses  nobles  loisirs ,  (jle  toutes  les  res- 


oéoORAPHIE  DU  NOUVEAU  CONTINENT.       261 

sourœs  de  l'érudition  pour  examiner  les  causes 
qui  ont  préparé  et  amené  la  découverte  du 
nouveau  monde.  Cet  hémisphère,  auquel  M.  de 
Humboldt  a  consacré  tant  de  vastes  travaux,  et 
qui  lui  a  rendu  tant  de  pure  célébrité,  semblait 
attendre  de  lui  son  histoire.  Mais  les  entreprises 
générales  dans  lesquelles  s'aventure  l'inexpé- 
rience d'un  talent  présomptueux  sont  jugées 
di£^emment  par  une  vie  toute  remplie  de 
science  et  d'action.  Embrassant  l'étendue  d'un 
immense  sujet,  elle  reconnaît,  d'un  œil  sûr,  si 
le  temps  est  venu  d'en  exposer  l'ensemble  ;  et 
quand  tout  ce  qui  reste  à  explorer  ne  lui  montre 
cette  entreprise  que  dans  un  avenir  lointain, 
die  préfère  en  approfondir  quelques  points 
principaux,  qui ,  traités  ainsi,  deviennent  les 
bases  les  plus  solides  de  l'histoire. 

Pour»  un  esprit  aussi  âevé  l'étude  du  passé 
augmente  d'intérêt  en  proportion  même  de  ses 
importants  travaux.  C'est  à  un  tel  homme  que 
se  révèlent  dans  toute  leur  grandeur  ces  génies 
entreprenants  qui  ont  ouvert  la  route  où  il  s'est 
illustré.  A  chaque  succès  qu'y  recueillent  sa 
science  et  son  courage ,  il  se  Reporte  avec  une 
a^iration  mieux  sentie  vers  ses  glorieux  de- 


262      GEQGIUPHIE  DU  NOUVEAU  CQMTINKirr. 

Yanciers.  Nous  bq  pouvons  nous  rdîiser  à  cîte^ 
ce  que  le  noble  voyageur  dit  lui-même  dé  la 
prédilection  avec  laquelle  il  S' est  livré,  pendant 
trente  ans,  aux  redxerehes  historiques  dont  il 
publie  aujourd'hui  un  extrait  si  substantiel. 

f  Ayant  visité,  dans  le  cours  de  mespreiaiers 
voyages,  la  partie  méridionale  de  rfle  de  Cuba, 
les  extrémités  orientale  et  occidentale  de  la 
Terre-Ferme ,  et  ces  c6tes  de  Guayaquil  et  de 
la  Punà,  célèbres  dans  Thistoire  deg  pr^^re^ 
découvertes,  j  ai  trouvé  un  charme  particulier 
à  la  lecture  des  ouvrages  qui  renferment  leç 
védts  des  conquhtadarenf  Des  investigations 
faites  dans  qudques,  archives  en  Amérique  et 
dans  les  bibliothèques  de  différentes  parties  de 
lIEurope,  m'ont  facilité  l'étude  d'une  bfSMlK^ 
négligée  de  la  littérature  espagnole.  Je  me  flat- 
tais de  l'espoir  qu'un  long  séjour  dans  les  ré- 
gions les  nK)ins  visitées  du  nouveau  monde,  la 
connaissance  locale  du  clbnat,  des  sitesi  et  des 
mœurs,  l'habitude  de  délwmmer  la  position 
astronomique  des  lieux,  de  tracer  le  cours  des 
rivières  et  des  chaînes  de  montagnes.;  enfin  le 
soin  le  plus  minubeùx.  de  recueil^'  les  <Uffé* 
rentes  dénominations  que,  dans  b  merveilleuse 


GE06RÀPHIB  DU  NOUVEAU  CONTINENT.       261 

Yariété  de  leurs  idiomes,  les  indigènes  donnent 
aux  mêmes  points»  me  feraient  connaître  dans 
les  rédts  des  premiers  voyageurs  certaines 
combinaisons  de  laits  qui  devaient  avoir  échappé 
à  la  si^cité  des  géo^phes  et  des  historiens 
modernes  de  TAmérique.  Cet  espoir  a  soutenu 
mon  courage»  Car,  en  remontant  aux  sources, 
il  a  Ëdlu  étudier  des  livres  dont  les  uns  sont 
ctfactérisés  par  la  candeui*  du  vieux  langage  et 
une  admirable  exactitude  de  description ,  les 
autres,  par  une  prolixité  emphatique  et  ce 
goût  d'une  fàn^se  à:'udition  propre  aux  écri- 
vains monastiques.  Je  ne  me  bornais  pas  aux 
recherches  sur  la  géographie  de  l'Amérique  et 
sur  rhistoire  primitive  des  peuples,  éclairée 
parFétude  des  peintures  antiques  ou  des  tra^ 
ditîons  et  des  mythes  du  Pérou,  des  Andes  de 
Quito  et  de  Guiidinamarca  ;  j'étendais  mon  tra- 
vail à  la  cosmographie  du  quinzième  siècle.  > 

Que  de  grandes  vues  renferme  ce  sujet  :  la 
co^moj^aphie  du  quinzième  siècle  !  De  com- 
bien d'érudition  il  est  susceptible,  pour  y  faire 
la  part  des  génies  créateurs  et  celle  des  tradi- 
tions successives  qui  rattachent  cette  époque  à 
l'antiquité  par  l'intermédiaire  du  moyen  âge  ! 


264      GÉOGRAPHIE  DU  NOUYBAU  GONTIMEHT, 

Car  c  à  toutes  les  époques  de  la  vie  des  peu-* 
pies,  dit  M.  de  Humboldt,  ce  qui  tient  au  pro- 
grès de  la  raison ,  au  perfecbonnaoïent  de 
rint^geuce,  a  ses  racines  dans  les  sièdes 
antérieurs  ;  et  cette  divisicHi  des  âges,  consacrée 
par  les  historiens  modernes,  tend  à  séparer  ce 
qui  est  lié  par  un  enchaînement  mutuel.  Sou- 
vent, au  milieu  d'une  inertie  àppareiite,  de 
grandes  idées  ont  germé  dans  quelques  esprits 
supérieurs  ;  et  dans  le  cours  d'un  développe- 
ment intellectuel  non  interrompu,  mais  liniîté, 
pour  ainsi  dire,  dans  un  petit  espace,  de  mé- 
morables découvertes  ont  été  dues  à  des  imput 
sîons  IcMutaines  et  presque  inaperçues.  > 

Pour  constater  ces  impulsions,  toutes  les 
ressources  de  la  critique  sont  mises  en  oeuvre 
avec  un  raflSnement  d'érudition,  s'il  est  permis 
de  s'exprimer  ainsi,  qu'on  ne  peut  s'empêcher 
d'admirer  dans  un  génie  aussi  vif  et  aussi  en- 
treprenant. Les  plus  curieuses  rechwches  sur 
les  textes  des  anciens  géographes ,  les  aperçus 
ingénieux  que  la  philologie  sait  Êiire  tourner 
au  prdSit  de  l'histoire,  M.  Alexandre  de  Hum- 
boldt  s'en  empare  et  les  discute  en  {^ilologue 
consommé,  tel  qu'était  son  savant  frère.  Ce 


GEOGRAPHIE  DU  NOUVEAU  CONTINENT.   265 

livré ,  qui ,  par  là ,  rappelle  l'Allemagne ,  est 
écrit  en  firançais  comme  ses  aînés ,  et  nous  prouve 
ainsi  que  l'auteur  n'oublie  pas  ses  anciens  hôtes» 
et  qu'il  chCTche  à  nous  consoler  de  son  absence, 
en  nous  faisant  profiter  encore  directement  de 
cette  nouvelle  et  si  remarquable  production. 

.Cet  examen  critiqué  est  divisé,  ainsi  que  la 
pré&ce  l'annonce,  en  quatre  sections,  dont 
ces'deux  volumes  nous  oflrent  seulement  la  pre^ 
mière.  Ici  domine  l'imposante  figure  de  Chris- 
tophe Colomb,  qui  sans  doute  ne  pouvait  être 
rendue  avec  plus  de  détails  et  de  vérité.  Les 
notions  neuves  et  curieuses  qui  viennent  l'é* 
clairer  de  tous  les  cotés  sont  tirées  d'une  suite 
de  publications  espagnoles  qui  ont  paru  depuis 
1825,  et  sur  lesquelles  l'auteur  a  jeté  un  coup- 
d'oeil  si  fécond,  qu'après  en  avoir  tiré  les  tré- 
sors historiques  de  cet  examen  critique,  il  dit 
encore:  c  Comparés  entre  eux  et  aux  premiers 
récits  des  conquistadores,  étudiés  par  dès  per- 
sonnes qui  possèdent  une  connaissance  locale 
des  sites  du  nouveau  monde  et  qui  se  sont  im- 
bues de  l'esprit  du  siècle  de  Christophe  Co- 
lomb et  de  Léon  X,  ces  matériaux  historiques 
pourront  progressivement,  et  pendant  long- 


266   GÉOQRAPHIE  DU  NQCVBAU  CONTINBNT. 

temps  encore,  conduire  à  des  l'ésultats  précieux 
sur  la  suite  des  découvertes  et  l'ancieh  état  de 
TAmérique.  >  Paroles  à  citw  dans  un  temps 
où,  trop  souvent,  dès  qu'on  a  touché  un  sujet, 
on  prétend  Tavoîr  épuisé.  ^ 

Ces  documents  espagnols  ont  été  une  source 
plus  féconde  encore  que  les  textes  de  Tantiquijé. 
Car,  dans  le  double  examen  des  causes  qui  ont 
PRÉPARÉ  et  AMENÉ  la  découverte  du  nouveau 
monde,  ces  documents  s'appliquent  au  second 
point  de  la  question ,  beaucoup  plus  précis  et 
plus  susceptible  de  s'appuyer  sur  la  preuve  des 
faits  ;  or  nous  sommes  ici  dans  le  respect  des 
&its,  leur  indication  est  formellement  déclarée 
indispensable  pour  iaire  juger  le  lecteur  du 
degré  de  confiance  que  méritent  les  résultats 
obtenus.  Mais  cette  exactitude  ne  suffît  pas,  si 
l'on  n'y  jmnt  le  soin  de  recudllir  tous  les  faits, 
pour  ne  pas  donner  prise  à  la  critique  par  une 
énumération  incomplète. 

L'illustre  auteur  a  prouvé  son  respect  pour 
la  science  par  l'attention  scrupuleuse  qu'il  a 
apportée  dans  ces  deux  conditions  de  la  tâdhe 
qu'il  s'est  imposée.  Non  seulement  sa  manière 
de  citer  peut  passer  pour  un  modèle  de  prédh 


GEOGRAPHIE  PU  NOUVEAU  COMTINBNT.       267 

sion;  mais  l'immenae  quantité  de  matériaux 
qu'il  a  mis  ^n  couvre,  jointe  à  sa  connaissance 
approfondie  des  deux  littératures  classiques, 
de  la  littérature  espagnole  et  de  la  bibliograpliie 
géographique,  proclament  un  ouvrage  aussi 
complet  que  le  permet  sans  doute  le  degré 
de  perfection  qu'il  est  donné  à  rhonune  d'at* 
teindre. 

Les  deux  volumes  de  cette  première  section, 
écrits  tout  d'une  haleine,  ne  sont  point  séparés 
par  des  divisions  qui  indiquent  à  l'œil  le  plan 
de  l'ouvrage.  L'analyse  e^  est  peulrêtre  plus 
laborieuse.  Gomme  nous  l'avons  dit,  nous  avons 
dû  distiogn^ar,  d'après  le  titre,  les  causes  qqiont 
préparé  de  celles  qui  ont  amené  la  découverte 
de  rAmériquQ.  Aux  premières  ge  rapporte 
tQUtç  la  discussion  relative  à  l'antiquité  ;  aux 
secondes»  tout  ce  qui  concerne  les  célèhrei^  na- 
vigateurs du  quinzième  siède.  Ce  qui  a  empé- 
dié  d'inlroduire  dans  l'ouvrage  une  division 
aussi  tranchée,  c'est  qm  Tignorance  et  la  mau- 
vaise jbî  avaient  porté  une  singulière  confusion 
dans  ces  deux  ordres  de  matériaux  ;  et  il  fallait, 
pow  hiOA  établir  les  lait/?,  discuter  et  éclaircir 
tout  ce  qui  y  jetait  cette  confusion.  Ce  n'était 


268       GEOGRAPHIE  M  NOUVEAU  CONtINBNT. 

pas  la  partie  la  moins  diffidle  de  la  tâché  de 
M.  de  Humboldt,  qui  dit  des  grandes  concep- 
tions par  lesquelles  l'esprit  humain  tente  de  se 
frayer  une  route  nouvelle  :  c  On  nie  d'abord  la 
découverte  même  ou  la  justesse  de  la  conception; 
plus  tard  on  nie  leur  importance ,  enfin  leur 
nouveauté.  Ce  sont  trois  degrés  d'un  doute  qui 
adoucit  y  du  moins  pour  quelque  temps ,  les 
chagrins  causés  par  l'envie  :  c'est  une  habitude 
dont  le  motif  est  le  plus  souvent  moins  philo- 
sophique que  la  discussion  qu'elle  fait  naître, 
une  habitude  qui  date  de  plus  loin  que  la  fon- 
dation de  cette  académie  d'Italie ,  qui  doutait 
de  tout,  excepté  de  ses  propres  arrêts.  > 

Or  les  doutes  à  Ëdre  cesser  ici  sont  au  nom* 
bre  des  idées  qui  réussissent  le  mieux  près  de 
la  médiocrité  présomptueuse.  Un  paradoxe  re- 
vêtu de  ce  caractère  de  dénigrement  a  toujours 
plus  de  chances  de  se  voir  accudllir  que  la  vé* 
rite.  Force  est  donc  à  celle-ci  de  se  présenter 
invulnérable,  pour  obtenir  un  tri(Hnphe  com- 
plet ,  même  chez  ceux  qui  ne  se  soumettent  à 
elle  que  terrassés  par  l'évid^Qce. 

Les  diverses  manières  dont  les  prévisions 
plus  ou  moins  vagues  de  l'antiquité  avaient  été 


GEOGRAPHIE  DU  NOUVEAU  CONTINENT.        269 

alléguées  au  sujet  de  la  déœuverte  de  Colomb, 
pour  le  rabaisser  ou  pour  Fexalter,  sont  néces- 
sairement examinées  en  même  temps  que  ces 
prévisions  elles-mêmes.  Puis  l'auteur,  après 
avoir  apprécié  ce  qu'il  y  a  de  légitime  dans  ces 
préKntiL  diverl,  4«nd  m.  à  un  chacan 
de  ces  anciens  textes ,  pour  constater  ce  qu'il 
contient  réellement  en  fait  de  prédiction.  Là 
se  trouvent  passés  en  revue,  par  une  critique  à 
laquelle  ne  sont  étrangers  aucun  des  travaux 
de  la  philologie  moderne ,  trois  passages  d'A- 
ristote  dans  ses  traités  du  Monde  ^  du  Ciel^  et 
dans  ses  Météorologiques,  un  autre  de  la  com- 
pilation attribuée  au  même  philosophe,  sous  le 
titre  de  Récits  merveilleux;  deux  ^idroits  de  la 
Géographie  de  Strabon  ;  un  aperçu  de  Senèquë 
le  philosophe,  et  la  célèbre  strophe  du  chœur 
de  la  Médée  de  Senèque  le  tragique ,  les  pas- 
sages de  Macrobe ,  du  prophète  Esdras  et  de 
Plutarque,  dans  son  traité  De  la  face  qui  paraît 
à  forbe  de  la  lune. 

Le  quinzième  siècle,  habitué  à  voir  dans  l'an- 
tiquité la  source  de  toutes  les  connaissances, 
voulait  trouver  dans  ces  divers  passages  l'indi- 
cation formelle  du  nouvel  hémisphère.  Leur 


370        GÉOGRAPHIE  DU  NOUVEAU  GOTITINBNT. 

examen  ei^  précédé  ici  d'une  vue  d'ensemble , 
où  sont  groupées  à  l'entour  de  hautes  vues 
philosophiques  toutes  les  moindres  traces  que 
l'antiquité  a  pu  nous  laisser  sur  la  croyaiice  à 
l'existence  d'un  autre  continent.  L'auteur  pense 
pouvoir  placer  cette  croyance  parmi  les  plus 
antiques  opinions  hdléniques#  Quant  à  un  té- 
moignage direct,  le  premier  est  ce  que  dit 
Platon  sur  l'Atlantide  de  Solon^ 

c  Le  mythe  de  l'Atlantide  ou  d'un  grand 
continent  occidental ,  lors  même  qu'on  ne  le 
croirait  pas  importé  d'Egypte  et  qu'on  le 
croirait  ptffement  dû  au  génie  poétique  de  So- 
Ion,  date  pour  le  moins  du  sixième  siècle  avant 
notre  ère«  Lorsque  l'hypothèse  dc^  ht  sphéricité 
de  la  terre,  sortie  de  l'école  des  pythagoriciens, 
parvint  à  se  répandre  et  à  pénétrer  dand  le» 
esprits,  les  discussions  sur  les  zones  habitables 
et  la  probabilité  de  l'existence  d'autres  terres 
dont  le  climat  était  égal  au  nôtre  sous  des  pa* 
rallèles  hétéronymes  et  dans  des  saisons  oppo* 
sées ,  devinrent  la  matière  d'un  chapitre  qui 
ne  pouvait  manquer  dans  aucun  trmté  de  cos- 
mographie.» 

De  tous  les  passages  où  cette  idée  se  trouve 


GEOGHAPHIE  DU  NOUVEAU  GOFfTINBNT.       371 

formulée  d'une  manière  plus  précise,  aucun  ne 
présente  plus  le  caractère  de  prédiction  que 
celui  de  Strabon.  Il  ne  paraît  pas  que  Co- 
lomb en  ait  eu  connaissance.  On  sait  que  son 
principal  motif  était  le  prolongement  démesuré 
de  la  latitude  des  Indes,  auquel  il  croyait  d  a- 
près  Ptolémée  ;  en  sorte  qu'il  s'attendait  à  trou- 
ver l'extrémité  orientale  de  l'Inde,  en  arrivant 
par  l'Occident,  à  peu  près  à  la  place  où  il  trouva 
l'Amérique.  C'est  ce  qui  a  Êdt  dire  avec  esprit 
à  d'Anville,  comme  le  remarque  M,  de  Hum* 
boldt,  que  c  la  plus  grande  des  erreurs,  dans 
la  géographie  de  Ptolémée ,  a  conduit  les 
hommes  à  la  plus  grande  découverte  de  terres 
nouvelles.  > 

Mais  Christophe  Colomb  lui-même,  son  fils, 
leurs  amis  et  leurs  ennemis  jetèrent  beaucoup 
de  confusion  sur  les  éléments  prophétiques ,  si 
l'on  peut  ainsi  parler,  dont  l'amîra/  avait  suU 
l'influence.  Ce  grand  homme  se  montre  enfin 
tel  qu'A  est,  dans  ce  Uvre ,  oii  les  notions  les 
plus  authentiques  à  son  égard  sont  élaborées 
par  une  plume  digne  de  l'apprécier.  Une  par- 
&ite  indépendance  de  jugement  jointe  à  une 
prédilection  marquée  pour  l'illustre  amiral,  le 


272       GEOGRAPHIE  DU  NOUVEAU  €X>NTINENT. 

présente  sous  toutes  ses  faoes  et  lui  restitue 
son  originalité  grandiose. 

c  Tout  ce  qui  ne  par^dt  tenir  qu'au  cercle 
étroit  des  intérêts  matériels  de  la  vie  s'élève 
dans  l'ame  ardente  de  cet  homme  extraordi- 
naire à  une  sphère  plus  noble,  à  un  spiritua- 
lisme mystérieux.  Selon  lui,  la  conquête  de 
l'Inde ,  nouvellement  découverte,  ne  doit  avoir 
de  l'importance  qu'autant  qu'elle  accomplit 
d'anciennes  prophéties  et  qu'elle  conduit ,  par 
les  trésors  qu'elle  donne,  à  la  conquête  du  tom- 
beau du  Christ.  >  Il  Ëiudrait  pouvoir  citer  tout 
entier  l'admirable  portrait  de  cet  homme  c  re- 
flétant pour  ainsi  dire  en  lui  tout  ce  que  le 
moyen  âge  a  produit  de  sublime  et  de  bizarre  à 
la  fois.  » 

Des  rapprochements  divers  établis  ici  au  su- 
jet du  célèbre  Génois,  il  résulte  que  l'erreur  de 
Ptolémée  est  loin  d'être  la  seule  cause  à  laquelle 
il  &ille  attribuer  sa  grande  entreprise,  due  à  un 
ensemble  d'inspirations  reçues  pendant  de 
longues  années,  et  tenant  à  sa  position ,  à  ses 
goûts,  aux  circonstances  de  sa  vie.  Ici  l'épisode 
si  animé  du  vieux  Paolo  Toscanelli ,  aux  opi- 
niâtres instigations  duquel  est  due  sans  doute 


GÉOGHAPHIE  DU  NOUVEAU  CONTINENT.        273 

la  persévérance  de  Colomb.  Ici  se  présente  aussi 
naturellement  la  question  de  la  part  que  peut 
revendiquer  le  hasard ,  et  qui  semble  s'aug- 
tnenter  par  la  coïncidence  remarquable  de  la 
découverte  fortuite  du  Brésil.  C'est  ce  qui  a 
fait  dire  à  Robertson  qu'il  était  dans  les  des- 
tinées du  genre  humain  que  le  nouveau  conti- 
nent fût  découvert  à  la  fin  du  quinzième  siècle* 
Si ,  au  sujet  de  ces  courants  qui  entraînèrent 
Cabrai  des  côtes  de  l'Afrique  à  celles  du  Brésil, 
dont  il  fit  ainsi  la  découverte,  on  substitue  le 
hasard  au  destin  de  Robertson  (mots  dont  la 
présence  dans  les  langues  suffit  à  témoigner  de 
l'impuissance  de  l'esprit  humain),  l'on  se  de- 
mandera s'il  ne  tint  pas  à  des  circonstances  du 
même  genre  que  ni  Cabrai  ni  Colomb  n'abor- 
dassent au  Nouveau-Monde.  Que  de  circon- 
istances,  en  effet,  pouvaient  empêcher  l'entre- 
prise de  Colomb  d'arriver  à  bonne  fin!  Une 
note  de  M.  de  Humboldt  fait  mention  d'une 
circonstance  de  ce  genre  bien  remarquable. 

€  M.  Navarette  pense,  dit-il,  que  du  19  au 
22  septembre  1492,  époque  à  laquelle  l'amiral 
crut  apercevoir  tant  de  signes  de  terre,  il  ap- 
prochait des  brisans  que  des  navigateurs  espa- 

I.  18 


274      GEOGRAPHIE  DU  NOUVEAU  GONTINpirr. 

gnols  assurent  avoir  décoiiver^  si^r  le  graijid 
banc  de  fucus  (goémon  flottant)^  Fan  i8pSt.,s 
Dans  la  nuit  du  21  septembre,  Colomb  n'aurait 
été  qu  a  quatre  milles  marins  au  nordr-est  cl^ 
ce  danger,  qui  aurait  pu  retarder  la  déco^ver|e 
du  Nouveau-Monde  jusqu'au  22  avril  1500,  jour 
o^  Pedro  Alvarez  Cabrai,  dans  son  vQyage  de 
r(nde,  fut  jeté  par  le§  courants  sur  les  côtes  du 
^ésil.  > 

Mais^  en  cJtiangeant,  un  instant,  ces  4eiix  cir* 
constances  fortuites,  c'est-à-dire  eu  supposant 
que  Colomb  ait  été  victime  des  brisans  et  qi;^ 
iÇabral  n'ait  pas  été  jeté  sur  les  côtes  du  Brésili 
d'autres  circonstances  auraient-elles  ren^u  è 
peu  près  nécessaire  1^  décoiaverte  du.  Noirve^ur 
Monde?  M.  de  Humboldt  le  démontre  d'abord 
aussi  bien  que  \  peut  se  démoijitrer  une  bypor 
thèse  d'intervertissement  dans  l'irréyocabte 
passé.  Puis,  des  conjectures  de  cette  dénv^ustra^ 
tion,  il  passe  na^turellement  à  ex^min/er  les 
traces  qui  subsistant  encore  des  relations  ânté* 
rieurçs  à  Christophe  Colomb  entre  les  deux 
continent^.  Un  vaste  édiifiçe  historique  s'élèye 
déjà  de  p)usiem*s  côtés  sur  ces  antiquités  am^ 
ricaines,  uniefi^  à  ceU^ss^  d^  VAsiç  ori^eopit^le  et  d(^ 


GÉOGRAPHIE  0U  NOUVEAU  CONTINENT.        275 

la  Scandinavie.  La  dernière' partie  de  VExamen 
critique  nous  feit  assister  à  Télaboràtion  de  cette 
grande  page  de  l'histoire  dû  gehite  humain,  en' 
nous  signalant  depuis  les  premiers  aperçus  qui 
entrevirent  ces  faits  jusqu'aux  ouvragés  où  ils 
sont  déjà  eiposés  en  partfe  d'une  manière  pré- 
cise, jusqu'à  ceux  même  où  se  prépare  là  suite 
dé  ces  recherches.  Car  leurs  auteurs  s'hono- 
rent  trop  des  relations  qui  ïes:  rapprochent  du. 
grand  voyageur  pour  ne  pas  lui  donner  avec 
empressement  comniunication  de  leur  plan  et[ 
(fe  leurs  travaux. 

Indiquant  à  grands  traits  tes  résultats  prin- 
cipaux de  ce  que  l'auteur  des  Monuments  des 
peuples  indigènes  de  l'Amérique  peut  regarder 

■  m 

comme  son  école,  il  établît  l'absence  de  traces- 
historiques  d'une  communication  entre  les  deux 
rives  du  déti'oîi  de  Beheririg,  distantes  seule-^ 
ment  de  dix-sept  liettes  marines  et  demie,  point 
le  plus  rapprodié  des  deux  coSitinents,  ou  bien 
parla  longue  diaîne  arquée  de^  île^Âléoutiennes , 
qui  joilit  presque  la  peninsiile  oiàentale  asia- 
tique du  Kamtchatcka  à  la  pointe  occidentale 
de  k  péninsule  américaine  d'Alaska.  Pour  ce 
qu'U  y  a  de  probable  dans  cette  double  commu- 


2^76-     GEOGRAPHIE  DU  NOUVEAU  CONTINENT. 

Ilication ,  il  Êiut  se  borner,  en  l'absence  de 
preuves,  à  cette  r^exion  générale  émise  un 
peu  plus  loin  :  «  Peut-être  les  diverses  Êimilles 
du  genre  humain  ont-elles  seulement  renoué 
des  liens  qui  avaient  déjà  subsisté  dans  des 
temps  antérieurs  à  toute  réminiscence  histo- 
rique. » 

Quant  à  d'anciennes  relations  qui  aient  im* 
porté  dans  une  partie  de  l'Amérique  méridio- 
nale l'influence  de  la  civilisation  asiatique,  elles 
paraissent  indubitables  par  la  comparaison  des 
monuments ,  des  divisions  du  temps  *  des  cos» 
mogonies  et  de  plusieurs  mythes  du  Mexique, 
du  Guatimala,  et  du  Pérou*  c  Ces  analogies 
frappantes ,  avec  les  idées  de  l'Asie  orientale, 
annoncent  d'anciennes  communications,  et  ne 
sont  pas  le  simple  résultat  d'une  identité  de 
position  dans  laquelle  se  trouvent  les  peuples  à 
l'aurore  de  la  civilisation.  > 
.  Par  quelles  voies?  L'auteur  avoue  l'obscurité 
qui  entoure  encore  cette  question.  Il  pense  que 
si  la  solution  peut  eiï  être  un  jour  espérée  par 
l'histoire ,  elle  sera  trouvée  dans  l'Amérique 
espagnole.  ;  commç  c'est  en  Danemarck  et  en 
No^rwége,  par  l'étude  des  anciennes   sagas. 


GEOGRAPHIB  DU  NOUVEAU  CONTINENT.       OT7 

qu*ont  été  vérifiées  d'une  manière  c^'taine  les 
communications  des  anciens  Scandinaves  avec 
le  Groenland. 

Ici  nous  sortons  entièrement  du  champ  des 
conjectures,  de  la  recherche  des  analogies,  de 
Texamen  des  probabilités,  et  nous  entrons  dans 
la  voie  directe  de  l'histoire  avec  son  cortège  de 
noms,  de  dates,  d'événements  principaux.  Dans 
la  seconde  moitié  du  dixième  siècle,  Éric  Rauda 
passe  de  l'Islande  au  Groenland.  Son  fils,  Leif 
Ëricson  étend  ses  découvertes  au  commence- 
ment du  siècle  suivant ,  en  1001  ou  1005.  H 
passe  même  sur  le  véritable  continent  améri- 
cain, et  la  côte  où  il  aborde  reçoit  le  nom  de 
Vinland,  de  l'explication  œnologique  donnée  à 
ces  Normands,  à  la  vue  du  raisin,  par  l'Allemand 
Turker  qui  les  accompagnait.  Cette  vague  dé^ 
nomination  de  Vinland  paraît  s'être  appliquée 
à  la  côte  qui  s'étend  de  New-York  à  Terre- 
Neuve,  pays  où  croissent  en  effet  cinq  espèces 
de  viiis^  La  principale  station  qu'y  firent  ces. 
navigateurs  intrépides  parait  avoir  été  alors  à 
[''embouchure  de  Saint-Laurent. 

«  Le  dernier  voyage,  dont  une  tradition  cer- 
taine is'est  conservée,  est  celui  de.  l'évêque 


278   GEOGRAPHIE  DU  NOUVEAU  CONTINENT, 

groenlandais  Eric,  qui  se  rendit  daqs  le  Vin- 
land  pour  y  prêdier  l'Ëyai^e.  Les  établisse- 
ments du  Groenland  occidental,  trèsrflorissants 
jusque  dans  la  moitié  du  quatorzième  siècle, 
furent  ruinés  progressivement  par  des  mono- 
poles destructeurs  du  commerce,  par  Tinvasion 
des  Esquimaux  eu  1349  ou  1579>  par  la  peste 
noire  qui  ravagea  le  nord,  dp  1547  à  1551,  et 
parl'attaque  d  une  flotte  Qnnçmie  donton  ignore 
le  point  de  départ.  j> 

Il  est  bien  remarquable  que  cette  coloni^- 
tion  du  Groenland^  par  les  Normands,  ait  laissé 
des  traces  historiques  jusqu'au  con^mencement 
de  ce  quinzième  siècle  que  Colomb  devait  ter- 
miner par  Téclatante  4écouverte  du  Noweau 
Monde.  La  série  des  évoques  groenlandais  va 
jusqu'à  l'année  1406  ;  et  le  pape  Eugène  IV  en 
avait  désigné  encore  un  en  1435.  Âu$^  un 
voyage  que  Colomb  fit  en  Islande  et  aux  îles 
Feroe ,  une  vingtaine  d'années  avant  son  pre- 
mier voyage^aux  Antilles,  avîôî  &it  supposer  à 
Malte-Brun,  qu'il  avait  qu  connaissance  des 
anciennes  communications  de  l'Islande  avec  le 
Groe^nland.  On  a  même  induit^  d'un  passage 
d'une  de  ses  lettres  que  lui-même  avait  topçfa^ 


À  MONSIEUR  JEAN  FRANÇOIS  ROISSONADE, 

MEMBRE  DE  L^INSTITUT  ROYAL  DE  FRANCE 

(aGAOËMIB  DES  INSCRIPTIONS  ET  BELLES-LEXTRES)  , 

CHEVALIER  DE  LA  LËGION-D^HONNEDR  , 

PROFESSEUR  DE  LITTÉRATURE  GRECQUE  AU  COLLËGE  DE  FRANCE 

ET  A  LA  FACULTÉ  DE  PARIS; 


#      • 


AU  CELEBRE  HELLENISTE , 

DONT  l'eUROPE  ADMIRE  l'eRUDITION  FECONDE 
ET  IRREPROCHABLE  ; 


AU  CRITIQUE  ACHEVE, 

QUI  A  PORTÉ  LA  LUMIERE  SUR  LES  DIVERS  POINTS 
DES  LETTRES  CLASSIQUES  ; 

AU  MAITRE  HABILE , 

DONT  LE   DOCTE  ENSEIGNEMENT  DIRIGE  LA  JEUNESSE 
DANS  LES  FORTES  ETUDES  : 


HOMMAGE   d'un   ADMIRATEUR  SINCERE, 
D'UH   DISCIPLE   RECONNAISSANT. 


PRÉAMBULE. 


GÉOGRA^PHIK  DU  NOUVEAU  CONTIltBNT,       919 

jeette  terre  loîntame  et  était  déjà  allé  en  ^ipé* 
jrique  sans  s'en  £q[)erceyDir.  Mais  M.  de  Hum* 
Jboldt  réfute  ces  assertions. 

Les  notions  sur  la  colonisation  normande  du 
Groenland  sont  dues  aux  recherches  d'une  érOr 
.dition  qui  n'appartient  pas  encore  au  temps  de 
€olomb,  et  elles  ont  précisément  tiré  leur  in- 
térêt de  sa  grande  découverte.  Le  premier  écrir 
vain  qui  ait  reconnu  dans  le  Groenland  ^e^  aur 
.dens  Scandinaves  une  partie  de  l'Amérique  est 
le  géographe  OrtéUus,  en  1670  ;  et  encore  n'eiit- 
il  pas  connaissance  des  excursions  laites  par 
ces  hardis  aventuriers  sur  le  véritable  conti- 
nent américain.  A  plus  forte  raison,  l'immortel 
Génois  n'a-t-il  pas  eu  connaissance  du  voyage 
des  frères  vénitiens  Nicolo  et  Antonio  Zepi , 
dans  ces  mêmes  contrées ,  de  1388  à  1404 , 
voyage  dont  notre  auteur  ne  suspecte  pas,  avec 
quelques  autres,  l'authenticité,  mais  qui  n'est 
pas  arrivé  à  la  publicité  avant  1558. 

Un  instant  d'examen  est  donné  à  la  diflerence 
qu'aurait  apportée ,  dans  les  destinées  de  l'A-? 
mérique,  la  colonisation  de  ce  pays  par  les  Nor- 
mands ,  si ,  des  côtes  du  Labrador,  où  ils  pa* 
raissent  avoir  fail  quelque  établissement  au 


y 


!280   GÉOGRAPHIB  BU  NOUVEAU  CONTINENT. 

onzième  siède,  ils  étaient  descendus  au  mi<fi 
dans  les  immenses  régions  que  le  nouveau  con*- 
tinent  ouvrait  devant  eux.  A  la  rudesse  barbarô 
et  toute  belliqueuse  de  .ces  hommes  du  Nord , 
il  expose  la  pacifique  prospérité  dont  jouirent 
pendant  des  siècles  les  côtes  orientales  de  FA- 
mérique ,  la  douce  influence  de  cette  théocratie 
des  Incas,  à  l'origine  mystérieuse^  et  dont  le 
souvenir  traditionnnel  est  encore  resté  si  popu- 
lace parmi  les  Péruviens.  Montrant  l'intérêt  de 
ces  antiquités  américaines ,  «  je  ne  partage  au- 
cunement, dit-il,  le  mépris  avec  lequel  ces  tra- 
ditions nationales  ont  trop  souvent  été  traitées  : 
j'ai,  au  contraire,  la  ferme  persuasion  qu'avec 
plus  d'assiduité  la  dé<^ouverte  de  feits  entière- 
ment inconnus  aujourd'hui  éclaircira  beaucoup 
de  ces  problèmes  historiques  relatifs  aux  navi- 
gations du  moyen-âge,  aux  analogies  frappantes 
qu'oflrentles  traditions  religieuses,  les  divisions 
du  temps  et  les  ouvrages  de  Fart  en  Amérique 
et  dans  l'est  de  l'Asie ,  aux  migrations  des 
peuples  mexicains,  à  ces  anciens  centres  de  la 
civilisation  d'Aztlan ,  de  Quivira  et  de  la  Haute- 
Louisiane  ,  comme  des  plateaux  de  Gundina^ 
marcaetdu  Pérou.  ».       ;    ■ 


GEOGRAPHIE  DU  NOUVEAU  CONTIIfENT.        2^1 

Quant  aux  onze  îles  imaginaires,  figurées 
dans  le  Grand-Océan  sur  toutes  les  cartes  du 
moyenÀge,  M.  de  Humboldt  ne  dédaigne  pas 
d'examiner  en  détail  chacune  de  ces  fictions , 
pour  y  glaner  encore  le  peu  de  vérités  qui  ont 
pu  en  être  le  fondement.  Puis ,  les  nombreux 
récits,  iaits  à  toutes  les  époques,  d'ustensiles^ 
d'arbres,  de  cadavres  humains  et  même  de 
barques  remplies  d'hommes  vivants  étranges , 
jetés  par  les  courants  sur  les  plages  les  plus 
lointaines,  sont  expliqués  par  de  savantes  no- 
tions de  géographie  physique  sur  la  direction 
du  grand  fleuve  pélasgique  d'eail  chaude,  connu 
sous  le  nom  de  Gulf-Stream ,  et  des  autres  grands 
courants. 

De  ces  considérations  résulte  l'induction,  si 
étrange  au  premier  abord ,  qu'il  s'agit  proba- 
blement déjà  des  Esquimaux  dans  un  célèbre 
fragment  historique  de  Cornélius  Népos,  où  il 
est  parlé  d'une  barque  chargée  d'Indiens  vi- 
vants ,  jetés  sur  les  côtes  de  Germanie  par  la 
tempête  et  présentés  à  Métellus  Geler  par  le  roi 
des  Suèves,  du  temps  de  Jules-César.  Ce  Êdt 
si  extraordinaire  devient  naturel  par  l'analogie 
du  fait  non  contesté  de  l'arrivée  dISsquimaux 


282   GÉOGRAPHIE  DU  NOUVEAU  CONTINENT. 

aux  ilès  Orcadès.  Car  il  ne  â'agît  point  là  d'évé- 
Éléments  où  entré  pour  quelque  chose  le  progrès 
dësi  siècles,  mais  bien  de  ces  grandes  catastro- 
phes naturelles ,  causées  par  la  violence  des 

» 

courants  et  des  tempêtes.  Notre  illustre  auteur 
est  ainsi  amené  à  terminer  en  ces  termes  : 
c  On  agrandit  la  pensée  en  réunissant  sous  un 
point  de  vue  général  les  preuves  dé  ces  com- 
munications lointaines,  favorisées  par  le  hasard; 
on  voit  comment  les  mouvements  de  l'Océan 
et  de  Fatmosphère  ont  pu,  dès  les  époques  les 

•  « 

jilus  reculées ,  contribuer  à  répandre  les  diffé- 
rentes  races  d'hommes  sur  la  surface  du  globe  : 
on  comprend,  avec  Colomb,  comment  un  con- 
tinent a  pu  se  révéler  à  l'autre.  > 


/ 


TABLE 


DU  PREMIER   VOLUME. 


Dédicace  à  M.  Boissonade •  •       y 

Préambule i 

I.  PfflLOLOGIE. 

Sur  la  direction  actuelle  de  la  critique 9 

Des  travaux  d'érudition 22 

Coup  d'œil  sur  l'origine  de  l'écriture 33 

De  l'une  des  plus  anciennes  encyclopédies  écrites  en 

français 56 

Sur  le  Trésor  de  la  langue  grecque  de  H.  Estienne. . .  72 

Sur  trois  ouvrages  en  grec  moderne 88 

Nouveaux  documents  sur  les  manuscrits  de  Phèdre.  • .  lOi 

n.  GÉOGRAPHIE. 

Sur  la  collection  géographique  à  la  Bibliothèque 135 

Compte  rendu  des  Bêcher ches  sur  la  topographie  de 

Carlhage,  par  M.  Dureau  de  la  Malle 1 57 

Voyage  de  M.  Camille  Cailler 170 

Voyage  de  M.  Charles  Texier 187 

Compte  rendu  des  Recherches  sur  la  colonisation  de 

l'Afrique  par  les  Romains 247 

Compte  rendu  de  VEœamen  critique  de  la  Géographie 

du  Nouveau  Continent,  par  M.  de  Humboldt 260 


APPRÉCIATIONS 


HISTORIQUES. 


IMPRIMERIE  DE  M»*  V*  OONDBT-OUPRE  , 
Bue  Saitft-Louit ,  46  ,  au  Marais. 


ESSAIS 


D'APPRÉCIATIONS 

HISTORIQUES, 


OU 


EXAMEN  DE  QUELQUES  POINTS  DE  PHILOLOGIE ,   DE  GÉOGRAPHIE  , 

d'aRCHËOLOGIE  et  d'histoire  ; 


PÀft 


JUUB8  BBELOZR  IXE  ZZVHSTi 

Docteur  en  Philosophie  ;  Membre  du  Ginseil  de  la  Société  de  THistoire  de  France , 
de»  Académies  Royales  de  Roaen,  Toalou.He  et  Tubingue;  de  la  Société  Royale  de 
Nancy  ;  de  la  Société  Latine  d'Iéna ,  de  celle  des  Antiquaires  de  Normandie ,  etc. 


TOME   SECOND. 


ARCHEOLOGIE. HISTOIRE. 


PARIS. 

DESFORGES,   LIBRAlRi;-ÉDITEUR , 

SUE   DU   PONT-DE-LODI ,   N»   8. 
MDCGCXXXYII. 


m. 


ARCHÉOLOGIE. 


II. 


l  .   * 


DEBUT 


DE  lA. 


SOCIÉTÉ  DES  AJNTIQUAIIIES  DE  L'OUEST. 


Ce  n'egt  pas  chose  facile  de  déterminer  l'u- 
lilfté  rei^eotivç  de  chaque  direction  dppnéepar 
l'homme  à  ses  forcés  ou  à  son  activité»  Si  vous 
ne  tenez  compte  que  de  l'utilité  immédiate.,,  la 
plupart  des  arts  libéraux  et  des  spéculations 
inteUectuelles  paratopnt  des  superfétatioBS^  dé 
ht  ^rtilisaûon.  •  Sans  douté ,  '.  l'agriculture  ser^ 
touje>ur^ie'pliis  utile  et  le  plugOespectable  des 
arts;  "ûiais  voyez,  aux  ^ques  d'anarchie  et 
de  violence  V  l'espoir  des  moissons  périr  d^ns 
lei^  champs  ravagés ,  d'affreuses  disettes  join- 
dre leur  fléau  à  celui  de  la  guerre ,  et  les  labou- 
reurs attester,  par  leur  misère  excessive,  la  soli- 
darité qui  existe  entre  la  prospérité  de  leurs 


h  SOCIETE  PES  ANTIQUAIRES  DE  l'oUEST. 

travaux  et  les  lumières  d'une  civilisation  pro- 
tectrice. Ainsi  tout  se  tient  dans  la  société  ;  et, 
si  les  hommes  qui  nourrissent  les  autres  ont 
besoin  d'être  défendus  contre  les  abus  de  la 
force  y  la  justice  publique ,  à  laquelle  est  confiée 
cette  mission  d'ordre ,  ne  peut  l'accomplir  que 
lorsque  la  civilisation  adoucit  les  mœurs.  Or, 
pour  la  civilisation ,  le  culte  des  intérêts  pure- 
ment matériels  est  un  principe  de  mort  :  il  fait 
rétrograder,  par  l'isolement  de  l'égoîsme ,  jus- 
qu'au règne  de  la  force  et  à  la  désorganisation 
sociale.  Nous  sommes  loin  d'un  tel  avenir,  j'en 
ai  la  confiance  ;  mais,  si  nous  apercevons  déjà 
dans  la  société  ce  germe  délétère ,  accueillons , 
pour  le  n^traliser,  tout  ce  qui  dlève  l'esprit , 
tout  ce  qui  l'entretient  dans  ces  hautes  spécu- 
lations de  l'intelligence,  auxquelles  est  confié 
le  soin  d'entretenir  la  civilisation.  Ainsi  se  dé- 
couvre une  utilité  réelle  dans  des  travaux  qui 
peuvent  sembler,  au  premier  abord»  n'ofirir 
qu'un  noble  délassement  à  un  ei^rit  libéral. 

Il  est  aisé  d'appliquer  ces  réflexions  aux 
études  archéologiques ,  et  aux  sociétés  qui  se 
sont  formées  depuis  quelques  années  pour  les 
encourager  et  les  faire  fleurir  sur  les  divers 


»         9 


SOCIETE  DBS  ANTIQUAIKES  DE  L  OUEST.  5 

points  de  la  France.  Une  foreur  d'évaluation 
dévastatrice  Êdsait  disparaître  de  tous  eôtés 
les  monuments^  de  notre  histoire ,  et  ^  pour  se 
justifier  à  elle-même  ses  bai4)ares  dévastations , 
professait  le  principe  d'aune  entière  scission 
avec  le  passé.  Gomme  si  l'homme  pouvait  rôm^ 
pre ,  à  son  gré ,  le  lien  qui  unît  ce  passé  au: 
présent  ;  comme  s'il  pouvait  renoncer  à  l'hàri*- 
tage  de  l'histoire  ;  comme  s'il  ne  devait  pas  \  au 
contraire ,  y  chercha  de  hauts  enseignements, 
Tétudier  avec  cette  sympathie  qui  Êûsait  dire  à 
Térence  : 

Eomo  sum  :  humani  nîhil  a  me  alimum  puto  ! 


L'étude  ^attentive  du  passé ,  son 
plus  juste  ont  déjà  rappelé  le  respect  sur  des 
sujets  qui  n'auraient  jamais  dû  cesser  d'en  être 
entourés.  En  s'occupant  des  étonnants  monu- 
ments de  l'art  chez  nos  aïeux ,  on  est  amvB 
naturellement  à  s'occuper  des  causes  dhme 
telle  puissance  d'exécution.  Car,  chez  eux , 
comme  le  remarque  M.  Mangon  de  la  Lande:, 
président  de  la  Société  des  Antiquaires  de 
rOtiest ,  «  tout  était  lié ,  les  arts,  les  mœurs  v 
les  coutumes  et  lés  lois.  Il  s'ensuit  que  des  rç- 


6  SOei£T£  DBS  /UfTlQUAlKE»  DE  L  QUJ^ST« 

cherches  sfir  les  «itede$aAcîenç ,  pur  exeiople  ^ 
qui  ue  eeiamit  paâ  éclairéeâ  par  la  cofui^îa* 
sanee  de  leurs  instittaticwu»  ,eti>de  lem^  usuges  » 
ne  ptoïknraient  que  des  résiUtiUis^  vaguer  «  m* 
oerlams,  sans  mtérét,  s^OB.n^émeÂt  <  $&m 

Ob  aperçok  qud  agrandisseraent  et  quette 
reetificatîoa  d'idées  peut  aiôener  TardiéQlagîe 
traitée  de  la  sert64  La  Société  df^  Antiquaire» 

■ 

de  rOuesl;  nous  a  pbrii.  o<Hn(H^ndiie.  ^çette 
noMe  ttnsion;  et  nous.  coramençc^M»  ceti^  trait 
sième  partie  par  Texamen  des  princip£|le^ 
pièces  qu'elle  Tient  de  publier. 

Cette  Sodété ,  constituée  le  19  mars  1855,  a 
êôÈ  paniire  ^  tctès  le  canAtaeiiçmnmt  et  iS|6, 
le  pTBEiier  Tolumt  de  ses  méaipifîv^  «  diyi^é  de 
la  manière  ^yaate;  Géogrâpiwië  historique* 
-^  Ifistoire  et  Biographie*  -^  Moiiiïin£«its  et 
Inaanptîoiis*  7:^  Numîsipatique  et  Glyptique. 
-^-^CNbjete  divers.  .     /    • 

.  Toutes  les  'pîècçft  dç.  ce  F^cjneiJ  out  ,d^  Tiaté*- 
xét  poàr  rbistmre  oâ/pcHlP  rw^éologie^  Ç  est 
siur  celles  qnî  concernent  cette  dernjère  ^ence 
que  nous  allons  jet^r  on  ppop-rd  œil.  M.  Map*- 
gon  de  la  Lande ^  présidôQt,  ;)  ^urni^  pour  sa 


90Ciméi  M6  ANTIQUikIHEB  D^  l'qUEStT.  7 

IMurt,  troèl  diss^uUwusi  épigraphiqiie^«  L'une 
traite  de  pttusiews  colonnes  n^lliaîrps  4^'  I^>î- 
tou;  la  ^féconde»  .de  l^A^t^  gaj^o-r^maiu  de 
Baptce90e.  Get  nutel  ^  ocMuparé  par  l'afateur  aii 
oél^ns  »utel  de»  Nmtœ  Pqrisiaci  trouvé  à  No^ 
tro4)ame  au  comimepoeBieni;  du  siècle ,  e%  gui 
est  ai:gourd'hui  au  Musée  des  ÂjQLtîqifes^  est  m 
morceau  fort  endommagé  ;  mais  il  offre  ua  in* 
lârèt  réel  p^r  les  quatre  figures  qp^  haiBf  eiief 
où  M.  de: la  LaAdea  reconnu,  awc  tout^  vrai- 
aetqblanoeiv.  Mars  «Mercure^  Yulcai^  e<  X^r- 
<nile... Cette  petite  dissertation,  qui  ne  dit  ni 
tirop  Ai  trop  peu  »  est  pleine  d'intérêt.  Là  troi- 
«iè«ie^  4u  raéo)e  auteur  «  sup  le  toiubeau  remain 
de  YasTaniDa ,  est  d'u»  intérêt  plus^audeur 
brae«  pwsqiie  ce  tombeau,  aiucâ  que  le  4é- 
mûntre-M.  de  la  Lande ,  n'est  rien  moins  que 
le  Êtneu^  temple  de  3aint?Jtean^  à^Poitim, 

Tune  des  antiquités  de  la  France  les  plus  citées. 
M.  de  la  Lande  a  conçu  l'idée,  vraiment  heu- 
reuse ,  de  £aiiré  de  cet  ancien  monument  un 
Musée  if  Antiquités  de  VOueet.  Cette  idée  ^  ac- 
cueillie par  la  Sôdëté,  va  recevoir  sbn  exécution 
parles  soins  de  M.  de  Jussjeu,  préfet  cïe  la 
Vieni^w .  Cki.  ue  saurait  trop  applaudir  à  ce 


8  '         SOCIETE  DBS  ANTIQUAIRES  DR  l'OUBST. 

concours  de  l'administration  et  de  la  scienee; 

Pour  Hnscription  de  Varenilla  * ,  nous 
avouons  que  les  inductions  tirées  par  M.  de  là 
Lande  des  lettres  R  et  S ,  qui  sont  renversées 
à  la  fin  des  mots  Censor  et  Pavius,  et  de  VO , 
d  un  corps  plus  petit  dans  l'abréviation  cas , 
ne  nous  paraissent  pas  aussi  évidentes  qu'à 
l'auteur. 

c  Plusieurs  savants ,  dit-fl ,  ont  pensé  que , 
»  dans  certains  cas ,  la  dimension  d'une  lettre 
»  entre  deux  caractères  plus  grands  ou  plus 
»  petits  exprimait  un  diminutif  ov  un  augmen* 
»  tatif  dans  Texpression  du  mot.  Ici  te  mot 
>  CoS,  employé  de  cette  manière  dans  l'in- 
»  scription,  semble  coi^mer  cette  o{ânion\ 
%  et  n'exprimer  cpie  la  qualité  de  proconsul 
»  ou  de  consul  particulier  dans  un  gouverne'^ 
»  ment  de  province,  puisque  Ctaudius  Vure* 


*  Voici  cette  inscription  /qui  a  été  publiée  plusieurs  fois: 

CL  VARBNILLAE  CL  VAREHI  COS.  PIUAB 
avnAS  PICTOKVM  FyNV&LOCVM  9JATVAM 
MONIMElITVM  CENSOR  PAVIVS  LEG  AVG  PRPRPRO 
yiNG  AQVITAN  COS  DESIG  MARITVS  HONORE  GONTENTVS  SVA 

[PEC  PONEND  CVRAVW 


/      / 


SOGl£T£  DBS  ANTIQUAIRES  DB  L  OUBST.  9 

»  nus  n'est  pas  connu  dans  les  &stes  consu- 
»  laires.  On  doit  observer  cpie,  dans  la  même 
»  inscription,  il  n'en  est  pas  ainsi  des  mots 
»  COS.  DES.  qui  expriment  la  qualité  de  Censor 
»  Pavius  y  forœ  qu'ai  effet  il  était  alors  consul 

>  dés^é ,  et  qu'il  n'y  avait  de  consuls  désignés 

>  que  dans  la  magistrature  de  l'empire.  » 
Nous  répondrons  d'abord  que  l'O,  sur  les  in^ 

scriptions  grecques  et  sur  les  latines ,  est  une 
lettre  qui,  très-souvent,  sans  aucune  intention, 
et  dans  les  circonstances  les  plus  différentes , 
est  figurée  par  un  caractère  plus  petit  que  les 
autres  lettres.  Ensuite ,  il  n'existait  pas ,  au 
temps  de  l'empire  romain,  de  constUs  pariicu^ 
liers;ety  quant  au  titre  de  proconsul,  il  est  tou- 
jours représenté  par  les  premières  lettres  de  ce 
mot  et  non  par  les  premières  du  mot  consul , 
ni  par  son  abréviation  spéciale.  Quant  aux 
lettres  Rets,  renversées  à  la  fin  des  mots 
Censor  et  Pavius ,  ce  ne  peut  être  ici  qu'une 
inadvertance  du  graveur,  bien  qu'on  doive 
admettre  avec  une  grande  sobriété  ce  genre 
d'explication ,  souvent  trop  facile.  Mais  celle 
que  donne  M.  de  la  Lande  de  la  lettre  r  r^^ 
versée  à  la  fin  du  mot  Censor,  indiquant,  selon 


f        / 


<i  0      aoQiirr^  dbs  antiquai mis  db  t  oubst. 

luî^  «que  )e  mot- can^pr  n'exprime  pa».  ici  la 
dkgbité  de,<«nsciur^  j»  est  m^e  réfutée ,  ^uiieu 
cl*être  soutenue ,  par  la  &ute  semblable  à  la  fin 
du  mot  Pai^iW,  qui^  n'étant  pas  Mgni6k)atif, 
fci'auraît  pas  eu  besoin  d'un  âigne  dt6tiiicbf 
comme  l'autre  nom*  Et,  pourles  noms  propres 
significatifs»  comme: ils  sont  aussi  noînbreux 
^n  latin  qu'en  toute  autre  langue  ^  si  •  une  com- 
binaison, quelconque  avait  existé  pour  ks  dis* 
tînguer  en  les  écrivant ,  elle  se.retriMivemit  dans 
d'autres  insoipt^ionâ  ;  <îar -die  aurait  été  o^duve 
nulle  si  elle  n'eût  pà$  été  usitée.  Or  il  n'y  a 
rien  de  pareil  dans  tout  le  Corpm  iwcriptiimim 
deGrut^-.  .   • 

L 'absente  du  nom  de-  Yarenusi  de^  ts^Uôs 
consulaires  {«"c^uye.  seulement  que  cç:  par^Or 
nage  avait  été  consul  substitué  dans  le  cop^^s  de 
l'année  ^  à  la^  mort  du  coiï^l  éponyn^.  Or 
leS'Uom^  de  ces  oonsiols-lày  bien  que  Je*  titrée 
couË^ulaire  leur  appartînt  ens#te  copm^^aux 
épbnymes,  ne  figurent  pas  sur  Ites  tables.  J^. là 
beaucoup  de  ccmsuls  dont  les  noo^^'^bs^nts 
des  tables ,  nous  ont  été  conservés  jpar  Vi^fr 
toîreet  par  les  monuments.  Di^  là.>auBsi,  la 
qutilité  de  oo^ul  pour  la  seconde^  ]a  ti^isièfue 


f(HS(,.,dQiuiéQr  iwr  les  tablais  consulaires»  à  dc^ 
magistraiS'  i .  qui  pouirtant  n^y  abstient  pas  eA« 
oore  6giiitéî,  ayant  alors  seuleocuent^  pour  la 
préêiière  fois  »:  cette  diarge  au  1^  janvier.  Les 
éditeiiirs  de  oes  tables  en  ont  (aît4»>diiiâirement 
lobsorvs^om     • 

Nous  dirons  dpne  qu*à  notre  avis  lexplica* 
tiion  de: AL  de  la  Landç  est  trop  ingénieuse; 
C'est  un  beau  déiaut,  sans  doute ,  que  trop 
d'esprit;  mais  c'en  est  un  'ea  archéologie  ;  cak? 
il  doue  i,  an  quelque  3orté  »  l 'arohéologuâ  d -une 
seconde  vue ,  qui  le  fait  passer  quelquefois  <  du 
champ  de  l'observation  daas  celui  de  L'imagi- 
uMiDn.  Qu'y  ârt-il  do' plUs  ingénieux  que  h 
il*»P«  Httrdouin,  ce  doc(*  .éditeur  de  Pline.? 
Ëh'  bten!  avea  toute  sa  subtilité,  ^out^mepai* 
i^  fdus  va$tQ  érudition  vil  en  était  venu  au  point 
4e  mettre  tout  en  question,  et  il  avait  fs^it^d^lti 
plus. sure  des  sciences  faistoîriques ,  la  nuoiis^ 
matique ,  \m  us^ge  à  peu  près  semblable  .à 
celui. que  te  Ptieudo4Ieirdchell  vient  dq  faire  d^ 
lastrônomicla  pltisiswe  dias  siences  d'obs^i> 
.vatton.  »  ,     . 

-'Dans  une  dissertation  ^t^r  me^fierft  ^tmée 
antique  iWe/f^>. agate  ovale,  repréieiiAant: un 


12         SOCIETE  DES  ANTIQUAIRES  DE  l'oUEST. 

hippogriffe  les  ailes  éployées  au-desi^us  d'une 
tête  de  chèvre,  des  rapprochements  histori* 
ques  naturellement  amenés  sur  l'horoscope 
d'Auguste ,  ont  fourni  à  M.  de  Craisannes  loc-r 
casion  d'une  double  exoirsion  dans  l'histoire  et 
dans  l'astrologie  judiciaire,  cette  science  vaine, 
mais  si  nécessaire  à  l'intelUgènoe  du  moyen- 
âge  et  de  la  dernière  période  de  l'antiquité.  Le 
respectable  archéologue  a  Êiit  preuve  à  la  fois, 
dans  cette  notice,  de  la  variété  de  connaissances 
et  de  la  finesse  aimable  qu'on  retrouve  dans 
tous  ses  opuscules. 

Un  autre  morceau,  qui  nous  a  paru  fort  cu- 
rieux ,  est  la  notice  de  M.  de  Ghergé  sur  l'ab- 
baye de  Charroux.  Elle  nous  a  rappelé  un  des 
excellents  travaux  de  notre  savant  ami  M.  De- 
ville,  son  Essai  sur  l'abbaye  de  Saint-Georges  de 
Bocherville ,  toutefois  avec  cette  différence  d'exé* 
cUtion  à  laquelle  il  est  naturel  de  s'attendre, 
entre  un  morceau  qui  fait  tout  simplement  par- 
tie d'un  recueil  académique  de  province  et 
une  publicationbrillantëde  luxe  typographique, 
de  gravures ,  de  plans ,  jac-^irmle ,  portraits , 
détails  figurés  de  tout  g^ore ,  réum's  par  un  au- 
teur que  distinguent  également  son  intelligence 


SOCIETE  DBS  ANTIQUAIRES  DE;  L  OUEST.  i3 

des  antiques  monuments  et  son  talent  à  les 
Ëâre  revivre ,  à  la  fois ,  par  la  plume ,  le  crayon 
et  le  burin.  L'édifice  auquel  est  consacrée  la 
notice  de  M.  de  Ghergé,  moins  favori^  que  la 
bdOke  église  de  Saint-Georges ,  a  péri.  Il  attirait 
de  même  l'attention  de  l'antiquaire  par  le 
pleiti-dntre ,  marque  de  l'ancienneté  de  son 
architecture  ;  mais  il  se  distinguait  davantage 
par  sa  disposition  toute  particulière,  qui,  au  lieu 
d'affecter  la  ressemblance  d'une  croix ,  avait 
pris  pour  type  la  forme  du  .  Saint  -  Sépulcre. 
Voici  un  court  aperçu  de  cette  construction  re- 
marquable : 

Le  parvis ,  le  porche  et  la  nef  formaient  en- 
semble un  parallélogramme  de  cent  quatre- 
vingt;-dix  pieds  de  long  sur  quatre-vingt-un  pieds 
de  large.  Ge  parallélogramme  était  terminé  par 
un  chœur  circulaire  de  c«nt  trente-quatre  pieds 
de  diamètre,  décoré,  dans  son  hémicycle  posté- 
rieur, de  dnq  chapelles  semi-drculaires  et  en 
saillie.  Au  fond  du  chœur,  derrière  la  chapelle 
du  milieu ,  s'étendait ,  sur  la  même  hgne  que  la 
nef,  et  de  la  même  largeur  (sans  les  collaté- 
raux), une  prolongation  servant  de  sacristie, 
qui  9  ajoutant  encore  cinquante  pieds ,  donnait 


à  l'édifice  dnef  longueur  totdte  de  trdk  o&ht 
sdi wnte-quâ^Éoriîe  pieds.  On  desô^adait  du  por* 
cîhe  daïis  la  ûef  par  douze  marcheis,  et  l'on 
montiitit  pari^x  marches  de  là  nef- au  chœur. 
Au  eèiitre  de  celni-d,  huit  faisk^eaux  db  bolouïies^ 
soutenaient  une  tour  octogone  qui  élevait  an 
dôme  de  soixante  pieds  au-^lesgus  du  rMître-f 
autel,  placé  au  milieu  de  ee  sanctuaire  ;  la  base 
octogone  sur  laquelle  elles  reposaieiit  était  ex- 
haussée de  douze  marches  aù-desiu&'^u  chœur. 
Autour  du  sanctuaire,  un  double  ï^abg  de  çô* 
tonnés  partageait  cîrctrlàirement  le  chœur  en 
trois  parties ,  comme  la  nef  l'était  longittidinà* 
lément  par  les  eolonhes  qui  la  séparaient  des 
collatéraux. 

Mj  de  Chergé  s'est  livré  à  des  considéi*a6éns 
fort  bien  déduites  sur  la  construction  de  ce 
monument.  La  réunion  de  l'ogiire  ât(  pteih- 
cintre  dans  qtielques-unes  de  ses  partiel,  et  un 
incendie  dont  il  est  fait  mention  comme  àyaftt 
consumé  l'ancien  édifice  en  1136 ,  lui  font  assi- 
gner cette  époque  à  la  construction  de  l'église 
de  Charroux.  Cependant  il  prouve  que  l'idée 
de  donner  au  temple  la  forme  du  Saint-Sé- 
pulcre ne  dut  pas  venir  des  croisades  ;  autre- 


SOGlilË  DES  ÂNTIQU^AIKES  DB  L  OUEST.  1  5 

ment  cette  idée  se  serait  >  retroii^^ée  unijToitné^ 
ment  dans  les  o^uvi'es  de^  architectes  oûntem- 
poraiirs ,  rapportant  les  mêmes  inspirations. 
Mais,  en<  remontant  aux  j^retoièiies  construc)- 
tionsder^ise  de  Cfaarroux,  de  1136  à  1017, 
pms  à  la  fondation  de  1  abbaye  par  Charlema- 
gne^  à  la  fin-  du  Jiuiti^e  siède>  il  trouve  à  œtte 
ori^e  l'explication  de  la  fornjte  du  Saint^^ 
pukre ,  donnée  à  l'édifiée.  Car  Ghariemagne 
venait  de  recevoir  d'Aar6n«al«-Raschildl6s  clefs 
des  saints  lieux  et  le  titre  de  ^rdien  du  Sainte 
Sépulcre;  une  médailli^  représentant  ce  \mét 
rable  mcmionent  venait  d'être  frappée.  La 
farmequ'aura  prise  alor^/en  mémoire  du  même 
événement,  l'église  de  la  nouvelle  abbaye  autâ 
été  r^roduite  fid^mént  dans  les  reconstruc- 
tions isuccessrf  es. 

.  ft  Pourquoi  iautril ,  dit  M»  de  Gbergévquele 
feu  défi  Hii^ik^iots ,  les  fureurs  de  1793  et  le 
vandalisme  '  de  la  bande  noire ,  aient  réduit  en 
poussière  le  vieux  temple  du  Seig^ieur,  et  qu'ils 
n'aient  laissé  que  ce  qu'ils  nont  pu  détruire?  Ce 
précieux  débris  sauvé  du  naufrage  est  la  tour 
svelte  et  élancée  qui  formait  autrefois  le  sanc^ 
tuaire Rien  n'approche  de  l'^et  pitto- 


i  6         SOCIETE  DES  ANTIQUAIRES  DE  l'oUEST. 

resque  de  ce  monument,  unique  en  France.  » 
C  était  en  effet  la  partie  la  plus  singulière  de 
la  construction  si  originale  dont  nous  venons 
de  parler  ;  et  la  description  qu'en  donne  M.  de 
Chergé  justifie  son  admiration  et  associe  à  ses 
regrets  tous  les  amis  de  Fart  qui  accompagnent 
de  leurs  vœux  ses  efforts  et  ceux  de  la  Société 
des^  Antiquaires  de  TOuest  pour  la  conservation 
d  un  si  beau  reste.  S'ils  y  parviennent»  ce  sera 
une  nouvelle  preuve  de  l'utilité  de  ces  associa^ 
tions^  Tout  ce  qu'on  petit  regretter,  c'est  de 
n'avoir  pas  éprouvé  plus  tôt  leur  salutaire  in- 
fluence ;  car  la  réaction  d'indignation  n'est  ar- 
rivée qu'après  bien  des  destructions  irrépara- 
bles. Aussi  méritent-ils  notre  reconnaissance , 
les  hommes  au  cœur  chaud ,  à  l'esprit  élevé , 
qui,  comme  M.  le  comte  de  Montakmbi^t, 
ont  employé  les  paroles  les  plus  vives  à  rani- 
mer ce  qui  restait  encore  d'une  honnête  ver- 
gogne au  milieu  de  l'efirayant  envsdûssement 
d'un  intérêt  positif,  chaque  jour  plus  rétréci. 
Ce  qu'il  a  pu  y  avoir  d'excessif  dans  leur  en- 
thousiasme était  peutrêtre  nécessaire  pour  sti- 
muler une  funeste  indifférence  ;  quant  aux  actes 
de  vandalisme  comme  ceux  que  signale  M.  de 


SOCIETE  DES  ANTIQUAIRES  OB  l/buES!7.  1 7 

Ghergé ,  ils  montrent  qu'il  n'y  avait  malheu? 
reusement  rien  d'exagéré  dans  les  plaintes. 

Voilà  donc  qu'en  Poitou  un  jeune  antiquaire 
dénonce  noblement  à  la  compagnie  coo^ervar 
trice.des  aiitiqpaires  d^  l'Ouest  les  projets  di0 
destriiction  que  le. génie,  dd  mal  semble  oppo- 
ser ss(m  cesse  à  leurs  géxiéreuji  efforts».  Un 
préfet  interpose  avec  empressement  son  auto- 
rité pour  arrêter  les  démolisseurs  dans  leurb 
sinistres  entreprises;  deux  miniiM^res  édâités 
promettent  les  foxids  néqessaires  pour  rendre 
eflectif  ce  faisceau;  d'efforts  conservateurs.  For- 
mé  plus  tôt  en  Nori^andie ,  que  de  Kàonuments 
il  ^  ^uvés  !  Et  quelle  douche  récompense  pour> 
des  antiquaires  telsqu^MM.  Langlois.,  Peville,; 
Aug*  Le  iPréyost,.  Ëmi^t..  Gaillard,  de  Cau-> 
mont. V  .1^6  Ver,  d'avoir,  pu  prévoir  dans  leur 
province  beaucoup  de  pareilles  dévastations  I 

Aujourd'hui  l'impulsion  est  assez  donnée  en, 
France ,  pour  que  la,  catas.tropbe  toute  récente 
qui  vient  de  consumer  en  grande  partie  un. 
des  édifices  sublimes  du  i)^oyen-âge  ne  devieim^ . 
pas  irréparable ,  en  entraînant  l'accélération  de; 
la  ruine  de  tout  Je  reste.  Espérons  que  la  réu- 
nion des  souscriptions. particulières^  des  fonds» 
II.  2 


ii  SOCIETE  DES  ANTIQtJAIRES  DE  l'oUEST? 

Tbtés  par  les  chambres  relèveront,  dans  sort 
premier  éclat,  cette  magnifique  cathédrale  de 
Chartres.  Le  temps  ii  est  plus,  dit-on,  de  ces 
constructions  gigantesques.  Les  Égyptiens  et 
les  Romains  trouvaient  dans  leur  mondé  d'es'- 
clavQ^,  les  peuples  du  moyen-âge  dans  leUrfi» 
ardente ,  des  moyens  d'action  dont  rien  ne  re- 
présente la  puissance  dans  les  temps  mon 
dernes;  ^  ^  ; 

Eh  bien  !  «i  dans  oètle  lutte  har<Be  avec  nés 
vieux  '  âi*chi teetéis  4ù  moyén-^ ,  l'art  niodéme 
reconnaît  son  impuissance ,  il  en  résultera  plus 
de  justke  et  de  modestie  dans  la  comparaison 
de  ces  tetnpâ-là  âvefe  lenôtre.  En  donnant  du 
travail  à  de  nonilM^ux  ouVt'ierSv  on  contribuera' 
eh'mêihé  temps  a  rectîBer  leurtâ  idées,  fimsséèi 
par  des  détilàniaïiôns ,  dont  là  dasse  ihstrwitë 
n'est  plus  à  faille  justice'^  mars  dont  la  mauvaise 
influence  subsiste  encore  dans  lés  rangs  infé- 
rieurs. Voilà  quel  progrès  réel  amène  le  respeet 
rendu  aux  choses  respectables  ;  honorable 
disposition  qtii  est  .un  gagé  de-  Testime  tle  la 
jiostérîtéi  Le  travers  opposé  est'  une  tache  dont: 
lïé  se  lavera  pas  le,  siècle  dernier,  et-  qui'  fera 
peut*^tre  payer  cher  à  ses  plus  :  firilfcirttés  pro- 


/        / 


SOCIETE  DBS  ifcNTlQUAIRESI  BB<L  ODEBT.--         19 

duolM»]!^  Id  sbc  ncanemeikt  dont.  eUeisiaccnèiW 
laient-  tobs  les  haute  mouvements  de  l'ame . 

Ne  m  ecatrtéje  pas  ki  de  nos  modestes  tra- 
vaux archéologiques?  Non  ;  car  je  vois^la  ten* 
dance  respectueuse  pour'  le  pstssé  s'allier  par- 
tout à  l'élude  de  ses^  mottuméntk  Et  ce  afvi 
prouve  Ique.  ceirâspeot  est  r^échi  et  sera  du^ 
rable^    e'/tot  q«ei  FestisQe  rendw  à  l>i*t  du* 
moy^Bhâge  n'entratnë  pis  uilè  i^éacôoxi  iâô  dé^ 
dsHU  p0jiu[ c^lui  dd Fàntiqujté. Onle; yoîbpâr lé 
déntonthrement  .  des .  travaux  .  archéologiques;- 
G^te  iSofiiété  des  •antiquaires  de  TOuesti  ani^ 
mée  d'im  isèle  si  louable  pour  lacoœenration 
des  wofuunents  de  la  piété  de  nos  pères  ^  ne^ 
néglige ,  avec  cela ,  aucune  occasion  de  remon^» 
ter  daii&le  domaine  de  l'histoire ,  aussi  loin  que 
des  monuments  quelconques  tracent  et  jaloïi*. 
nent  sé^ronte.  G 'es*  ainsi  que  ^  d'après  les  indi-, 
«itk»»  ^  moaBéignenr  de  BeaiBregàrd,  évéque 
d'Otlétas,  ;  psrélat  nadf  de  Poitiers  4  la  Société; 
des  antiquaires  de 'l'Ouest  a  i^t  explorer^  par 
une  coriurnsfiion  de  plusieurs  de^  >se«  noiémbras,^ 
lesl^leties  souterraines  de  cette  .dernière  ville; 
Qu^  l4?0ttinent'  entassés  quantité;  de  lar^s  dé-* 
bri^^  orfiés  de  -  riches  sculptéres'  avec  des  in-« 


20  SOCIETE  DBS  ANTIQUAIRES  DB  l'oDEST^ 

seriptions.  L'une,  entre  autres,  d'après qoel-' 
ques  lettres  de  douze  à  treize  pouces  de  haut^ 
qui  en  restent  encore,  devait  être  placée  sur  un 
grand  édifice. 

•  c  Ces  énormes  blocs  entassés  les  uns  sur  les 
autres,  dit  M.  Mangon  de  la' Lande,  rappor- 
teur, se  soutenant  par  leur  propre  poids  v  sans 
tenons ,  morlier  ni  ciment ,  forment  deux  murs 
parallèles  de  8  à  9  pieds  de  haut ,  i^parés  l'un 
de  l'autre  par  un  espace  de  15  à  20  pieds ,  et 
supportant,  au  lieu  de  Toute,  un  plafond  plat, 
dé  la  plus  grande  solidité  ;  ce  qui  formait  une 
immense  ^erie  souterraine  que  noiis  ayons  pu 
suivre  dans  une  étendue  de  près  d'un  quart  de 
lieue.  > 

Ces  galeries  souterraines,  étant  sous  la  ville 
même ,  ofiraient  des  caves  toutes  &ites  aux  pro- 
priétaires qui  élevaient  les  maisons  au-dessus. 
De  là,  les  galeries  proprement  dites  se  trouvent- 
elles  interrompues  à  tout  moment  par  le  mur 
de  clôture  de  quelque  cave.  En  portant  ses 
explorations  dans  ces  deux  parties,  du  sou* 
terrain ,  la  commission  a  reconnu  que  l'un  des 
c-ètés  de  ces  murs,  improvisés  dans  un  moment 
critique  avep  les  débf  is  de  tant  de  monuments, 


i 


SOCIÉTÉ  DES  ANTIQUAIRES  DE  l'oUEST.  31 

était  ado8sé  à  Tancieime  murailte  romaine ,  bien 
distincte ,  en  plusieurs  endroits ,  par  k  râla- 
nte de  ses  petites  pierres  carrées  et  par  l'ali- 
gnement  de  ses  chaînes  de  briques.  Là,  comme 
presque  partout,  les  atterrissemens  successifs 
des  «ièdes  ont  rendu  souterraine  une  muraille 
qui  s'élevait  jadis  au^fessus  du  sol.  Mais  quand 
et  omunent  a  été  construit  le  reste,  surtout  ce 
plafond  si  solide  qui  a  empêché  ces  atterrisse- 
ments  de  combler  l'intervalle  des  deux  murs? 
Quoi  qu'il  en  soit ,  les  dessins  pris  par  la  com- 
mission, malgré  toutes  les  difficultés  d'un  tel 
travaU,  signalent  à  l'archéologie  l'intérêt  de 
c«  lieux. 

Enfin,  pour  donner  une  idée  assez  complète 
du.  début  de  la  nouvelle  société,  nous  parlerons 
encore  de  la  dissertation  de  M.  A.  Mazure,  in- 
titulée Coïwtrféraïwiw  philosophiques  sur  deux 
époques  de  l'histoire  de  l'art.  Ce  morceau ,  par 
le  talent  même  qu'il  prouve,  appelle  de  la  part 
de  lacritique  un  essai  de  réfutation  sur  les  points 
où  elle  croir^t  apercevoir  des  erreurs.  L'auteur 
y  compare  l'art  en  Europe  au  moyen-âge  avec 
<«Iui  de  l'Egypte  sous  les  Pharaons. 
Que,  dans  une  œuvre  de  talent  comme  celle- 


*      t 


24         SOGIËTE  DBS  ANTIQUAIRES  D£  L  OUEST. 

religieuse.  £h  bien!  M.  Mazûre  abandonne  le 
premier  point  de  vue ,  laisse  en  Grèce  le  paral- 
lèle féodal,  et  va  chei*eher  en  Egypte  le  paral- 
lèle religieux.  Ce  ne  serait  donc  plus  que  la 
moitié  du  moyen-âge.  Mais  le  pouvoir  suprême 
de  la  religion  s'exerce,  de  chaque  côté,  d'une 
manière  et  au  milieu  de  conditions  si  différentes, 
qu'elles  éloignent  tout  parallèle  exact. 

L'Egypte ,  à  l'époque  contemporaine  de  la 
Grèce  héroïque,  loin  d'être  dans  une  période 
de  barbarie,  comme  nos  pères  du  dixième  siècle, 
se  trouvait  au  contraire  parvenue  au  plus  haut 
degré  d'une  civilisation  attestée  par  l'ordre, 
l'équilibre,  la  tranquillité,  fruit  de  la  plus  sa- 
vante constitution.  La  puissance  hiératique  ne 
rencontrait  point  d'ôbstade,  et  paraît  avoil*  été 
parÊdtement  appropriée  à  la  nature  particulière 
de  ce  peuple  pendant  une  bien  l<Higue  suite  de 
siècles.  De  là  ces  types  de  tous  les  monuments 
de  l'art ,  auxquels  la  tradition  sacerdotale  im- 
posait constamment  l'inflexible  caractère  de  ses 
symboles  immuables. 

M.  Raoul-Roohette  a  démontré,  par  la  con- 
frontation de  tous  les  monuments  ^yptiens,  que 
dans  la  statuaire  dé  oe  peuple  rien  nedistinguaf  t 


f       / 


SOCIETE;  D^B  AriTIQUAIRËS  DE  L  OUEST.  So 

ces  iiotJQns  ;  prii»ordial6$  de  la  science  hi^tor 
riqq^  à  L^crivaia  qui  admet  plusieurs  çpocjues 
de  moyen-âge.  S'il  y  a  le  moyen-âge  ancien  e( 
moderne  y  il  y  aura  donc  aussi  l-antiquité  an- 
deope  et  moderne  ;  les  temps  modernes ,  an- 
âep^  et  ipod^rnes. 

Daqs  cette  contusion  y  nous  apercevoAS  la 
tendance  de  notre  temps  à  ^'élever  trop  tôt  à 
4es  vu^  générales  i$ur  des  sujets  dont  on  ne 
possède  pas  assez  F^asemble  et  les  détails  pour 
les^  eavisa^r  philosophiquemi^nt*  Séduit  par 
<jb. brillants;  rapprochements  établis  entre  la 
féof^alifé  ^et  les  siècles  héroïques ,  M-  Mazurç 
veut  yoir  danf  l'antiquité  tm  moy enrage.  Re- 
D^qnon^  comme  l'impropriété  4iQ  l'ei^pre^PÎon 
esi;  jointe  ici  à  la  confoâioii  dé  la  pensée.  €e^ 
deux  éîpoque^  éloignées  avaient  été  rapprochées 
par  le  point  de  vue  d'uae  société  où  la  fiiéraiv 
chie  s'étaUî^^it  par  la  force ,  m  réquilibre 
..imisisait  du  choc  de  la  violence  ^  au  milieu  d'iin 
territoire  morcelé  en  petits  états ,  et  sans  cesse 
disputé  pai*  des  exploits  prodigimx.  Or  le 
joaoyw  ^e,  où  fut  ainsi  organisé  le  régime  féo- 
dal,  o0fai|:  xi^:  plus  un  autre.  oatc^Qtèie  non  looins 
saillant  :  }a  domination. ^uprânifi  delà  puissance 


/       / 


26  SOCIË^l^Ë.  D^^  AJKTIQVAi^Ëg  DE  LOUBST. 

liistariés:dei^  élises  de  ce  temps ,  OQvm^  Saîat* 
Germainndtes^Prés  de  Paris,  SaiQt-Geôr^as  de 
BûcJierviUe  près  Rouea.  Lorsq^  l^rt  ogival 
remplace  le  plein-cintre ,  la  oooiparàisoa  avec 
l'Egypte  devient  bien  autrom^nt  inadmisaibfe  ; 
car  jamais  plus  libre  essor  i^'a  été  dotiné  hu  ^* 
nieidiç  r5ur»ste  que  daixs  le»  innao^ables  sta- 
tues^e  nos  câuthédral^s  du  trei^ièm^  ^d^  ^  qù 
Ion  est  frappé  d^  cette  fongy^  «^  de  œtleri^ 
çh^se  d'imagination  >  q^\  aurait  ij^éfm.  été  dés^ 
ordonnée,  si  1  empire  du  sentiip^QC  iroligieux 
Qayait répandu  sm*  i'esgseml^e de  ces.|aii)aisies 
variées  Tbariponie  sublime  de  &oh  upil» ,  har- 
mofiie  si  bien  sentie  par  M»  Mazure.  Malheur 
reys^me^t  il  va  trop  loin,  Non,  le  symbote  n'est 
p^is:  écrit  par  tput  sur  les  piouumelU^  de  nos 
pères  comme  sur  ceux  de  la  théQoratia  égyp- 
ûenqe;  et  c'est  voi}loir  trop  prouver  quÇ  de 
voir,  avec  M.  Boifii^éi^éet  la  société  reli^inie 
;ix)^truite  ^insi  qu'une  croîx^  ou  Rome  es^pla- 
oée  au  point  d'intersection  entre  l'Or^t  çt 
l'ppeident,  commçiYdUid  enlreJantf  ôt  L'dbtfdçi; 
que  de  voir,  les  rigueur^  delà  pénitence  dans 
lâibidusl^ade  defep  qui mitote^rmitBl fie». peu- 
ples chrétiens,;  unis  par  le  âment  de  la  JEoi,  <le 


SOGi^TB  DBS  ANTXQIU.IIIES  9B  l'0U£«T.  27 

y^ffémàÇB  «t  de  la  charité ,  dam  ia^  murs  ;  les 
cai^dinau^  din^  les  piliers  et  les  oolomied  qui 
soutieument  le  comble  de  1  édifice  ;  le^  roîa  et  h^ 
empereurs  daw^  les  fenêtres  ogivales;  tediar 
dême  impérjigl  dans  .la  jrosace  du  port^,  etc. 
Quelque  biz^re  que  paraissô,  au  preiaier  abord, 
.€^U4  inlierprétation  allégmque,  Mt<«iMious  de 
dire  qu'eUe  n'est  riullemient:  ridicule  daitô  la 
waiûère  4oat  i'd  reproduite  M.  Masure-;  elle 
,^t  même  trèsHspécieusey  et,  k  coup  s w^  d'un 
véritable  intérêt. 

'  .L  autour  rentre  touL-àr-fait  dans  la  vérité 
quand  il  ajouté  :  <ç  Toutes  ae$ç  l^rmonieâ,  aiht- 
vous  i»«  dire,  se  son treltea réviëéee,!  distinctes 
€it  forfaiteinenit.^lain^ju  dras  l'intelli^^ee.  d^ 
i  af <^itecie  qui  cmHvviÂimt  laeatbédi^aleda  Gor 
Jogn^ ,  oUcodle  db  Chartres ,  ou  ceUe  de  fetrasf 
bourgs  DU  celle  de  Boitiws,  ou  celle  dq  Toubs-, 
ou  celles  delà  pluparlidè  nos  cités dîoeésàines? 
Je  ne  luds  ;  inaisr  ooibniie  rarchitectè,  au^mo^enh 
Bgp;  était  >  prèl^que  :  toujours  un  moine  habibié 
aux  méditadonsi'du  cloître^  unprêtire  chargé 
plus  qpe  les  autoesde  cette»  atmosph^iie  de  ibî 
dans  laquelle  ils  nuiraient  tous  et  ^  respiraient , 


28         SOCIÉTÉ  DBS  ANTIQUAIRES  DE  l'ouEST. 

je  puis  croire  que  ces  pensées  se  présentaient  à 
la  conception  d'un  tel  architecte,  d'une  manière 
plus  ou  moins  distincte  ;  du  moins,  ell^  sor- 
taient de  la  célébration  même  du  saint  sacrifice, 
que  ce  prêtre  offrait  tous  les  jours. 

>  La  liturgie  de  la  messe  est  un  long  symbole 
représentant ,  sous  des  images  pacifiques,  le  sa- 
crifice sanglant  du  Golgotha ,  et  dans  ce  sym- 
bole il  n'y  a  pas  un  mot,  pas  un  geste  du  pon- 
tife qui  ne  concoure  au  déTeloppement  du 
drame  inei&ble.  » 

Ici  l'exactitude  est  parÊute.  Âucuûe  influence 
étrangère  né  vient  en  effet  modifier  celle 
qu'exercent  les  symboles  religieux  dans  le  sa- 
crifice de  l'autel.  Mais,  dans  la  construction  de 
ces  immenses  cathédrales,  œuvres  de  confréries 
recrutées  si  diversaaoïait,  et  dont  le  zèle  rivali<- 
sait  de  piété  à  l'intérieur  avec  les  exploits^  des 
croisés  sur  les  pistes  lointaines,  on  trouve  tout 
le  feu,  tout  le  pittorescpie  de  cette  époque  d'ef- 
fervescence et  d'enthousiasme.  Or,  le  pouvoir 
papal  et  ràutorité  des  idées  irefigieuses  n'ont  ja- 
mais eu  plus  de  force  ;  et  pourtant,  d'après  le 
pai*allèle  établi  par  M.  Mazure,  il  s'ensurirait 


SOCIETE  DES  ANTIQUAIRES  DE  L  OUEST.  29 

que  Texpression  et  le  mouvement  domiés  aux 
œuvres  de  Fart  sont  en  raîSon  inverse  de  la 
puissanœde  œs  idées  religieuses. 

En  comparant  l'Egypte  antique  à  l'Europe 
du  moyen4ge ,  il  a  donc  rapproché  ce  qui  ne 
présente  aucun  point  de  contact.  Le  but  de  la 
religion  en  Egypte  était  atteint.  L'ordre  par- 
tout répandu  dans  cette  mooarchie  dirige  par 
le.saqwdjQce  a&surait  aux  peuples  une  prospé?* 
rite  matérielle  9  qui  leui;  sidiisait/^x  satisfaisant 
lem  seule  grande  passion  ,  l'espèce  d'idée  fixe 
qui  dominait  leur  existence  -:  la  conservation  des 
mortsr  par  l'embaumement. 

Dans  TEurôpe  dii.  moyen-âge ,  que  vcât-ôn, 
au  contraire?  A  c^té  d'une  religion  sublime  y 
qui  appelle  les  hommes  à  la  phis  touchante  jEra-^ 
ta'nité,  l'abus  continuel  de  la  force  :  de  ce  con- 
traste ,  un  spiritualisme  ardent,  une  soif  de 
rittimDortaUté  de  l'ame ,  comme  aucun  autre 
temps,  aucune  autre  religion,  aucune  autre  réu- 
nion de  circonstances,  ne  l'ont  peut-être  jamais 
excitée. 


'  \ 


I  . 


». .  » 


INSCRIPTIONS 


PRETENDUES  ANTIQUES  DE  NÉRAC. 

'  .,  .   •    1      I  .  •  •  •  ■  -  '     ■ 


■  »  î    1   .  »        •     .  .    '    ;       ~-  •  ;    «    .  .    '  *  '  .'I 

•        ■  ■   » 

On  pôurrart  faciJement  feire^  du  igritt^^f^luiMi 
m-4<''de  rhistoire  dfsiifêdri{$tioii&'prtéM!iidttéi^ 
antiques  de  Némc,  en  y  jmgniatit  leiifiKÎadpalâs 
pièces  à  l'appui  dit  panretdu  doutre  daoïs  cetti^ 
étiiange  polémiquei  La  qtiieétion  eià:aiï|ôyrd'h# 
décidée  au  tribunal  de  la  justice  comme  à  celui 
de  FéruditÎQn  ;  ei;  Mw  vOhrédn  ^  :qmf^  là  ville  de 
Néraciccusa  dB4&'étreappropraé<lé§mbnuiDe^^ 
d'antiquité  provenant  de  fouilles^  publiques  ^  |i 
été  reconnu  pour»  être  Tauteur  de  cei^  nionti*^ 
nieiïts.  Les  copies  des  ii»:a*iptiotip  dont  ildtâii 
accompagné  ses  sculptures  ayant  èlé  ddreg^é^s 
àTÂcad^ie  royale  deslnscttiptions  ee  B^ted^ 
Leltt^/pat*  M)M[i  dû  Mège,  louannet  et  Chafii-^ 
drue  de  Grazannes,  y  furent  reconnues  feuftses;; 
et  M,  le  baron  Silvestre  de  Sacy,  secrétaire 
perpétuel,  écrivit  dans  ce  sens  à  M.  le  baron 
Chaudruc  de  Grazannes. 


iNàtlMPTfONS  ifk  KÉR AC .  3 1 

De  grancfes  rédamatioiis  s'élevèr^t  alors 
contre  rinsùtut,  <fe  la  part  de  beatiéôup  de 
persokinês  qui  avaient  admif^  léi^  bâsHrèliëfs  dé 
M.  Ghrétoiet  les  avaient  crus  àhfiques;  On  pré- 
tendait'  que  k  vue  de  ces  montittieÀtd ,   noii 
moins  qi^le  texte  des  inscriptions,  étant  hé- 
cessaire  avant  de  prononcer  sur  tek  dernières  ; 
rAcadémiets^^taic  trop  avàtièéer.  !  Ce  r^isënnet 
ment  (flie  paraissait  peu  juste  ;  car  il  y  a  cërtàiti 
genre  d'anachronisme  dans  une  inscription  sup- 
posée, qui  donne  à  la  critique  le  plus  sûr 
moyen  penf^t^e  de  nier  Tau  thentîcité  d'un  too- 
nwnient.  'Les  faits  sont^veaus  prouver  qi/ellë 
av^ea  1^  droit  â'affînnek*  et  le  mérite  de  pré- 
dire;' Maîs'  la  vue  du  princij^l  bais^rfeKef  déf 
M.  Ghi^tin^  eKvoyé  â  Paris  fen  juiltet  i  Î856^,  ta^a 
feit  eompr^drfe  jusqu'à  lin  certain  pioint,  je 
dois  le  dîrey  llnsistanee  des  p^tisans  de  son 
anthaiticité.  Il  éi^l  impossible,  en  effet,  de  mieux 
iunter  la  sculpture  antique  que  ne  Yk  fait  l'ha- 
bîlé  <|irtîstedè  Nérac;  et  si  ses  cionàtàissahbes 
dans^ila^  langue  «t  dans  l'histoire  des  Romaini^ 
atesi^ht -été^  e^les  à  èm  talent  en  i^culptut'e,  iF 
éÀt  à?  peu  ptè^  sûr  que-  soii  ingénîeuéè  pfaijîati- 
«eric  aiirtîii  complètement  réirsàî .     ' 


32  INSCRIPPIONS  DB  NERAC. 

Qum  qu'il  en  smt,  il  y  eut  presque  du  cou- 
rage, au  mois  de  mars  1835,  à  nier  Tantiqijité 
des  monuments  d&  Nérac,  comme  je  le  fis ,  le 
premia*,  d'une  manière  détaillée,  dans  l'article 
suivant.  L'espèce  de  retentissenaent  qu'a  é  uce 
morceau,  surtout  dans  le  Midi,  m'engage  à  fe 
reproduire  te:$tuellement*  Joint  aux  lignes  qui 
précèdent,  il  pourra  mettre  suifisâmment  leléc* 
teur  au  courant  de  cette  pol^ique  bizarre. 


Il  se  passe,  depuis  quelqite  teotops^  dans  le 
midi  de  la  France,  un  yéritablê  mystère  d'ini- 
quité archéologique.  Le  but  ii'm  est  pas  &idle 
à  comprendre.  Si  c'est  le  projet  d'une  mystifia 
cation,  elle  pourrait  bien  finir  par  retomber  sur 
ses  auteurs.  Quelqu'un,  à  qui  l'étude  de  l'his-' 
toire  et  de  ses  divers  monunienls  a  dcmné  ceè 
connaissances. qu'une  saine  critiqué  fait  serxîr 
à  la  recherche  et  au  triomphe  dç  1»  vérité,  pa* 
raît  s'être  persuadé  qu'il  en  était  venu  an  point 
de  pouvoir  jouer  Içs  plus  halN]^  ;  et,  par  je .  né 
sais  quelle  idée  méphistophélique /A  a  voulu»  de 
gaîté  de  cœur,  introduire  upe  loi^ue  .&bl^  <^ 
son  invention  dans  cette  pauvre  histoire^  si 


INSCRIPTIONS  DE  NERAC.  53 

souvent  altérée  par  des  erreurs  de  bonne  foi  ou 
par  ces  grands  mensonges  que  de  puissants 
intérêts  dictait  aux  contemporains  eux^^mêmes. 

Peut-être  s'est-il  demandé  si  les  bases  de  l'his- 
toire, auxquelles  il  avait  consacré  Ken  des 
veilles,  offraient  réellement  une  authenticité 
que  la  critique  eût  les  moyens  de  constater.  Il 
aurait  alors  cherché  à  en  faire  l'épreuve,  en 
concentrant  toutes  les  données  que  lui  fournis* 
«aient  ses  études,  et  les  ressources  d'un 
esprit  adroit  et  inventif,  pour  forger ,  de  con- 
cert avec  un  sculpteur,  dont  il  aurait  dirigé  les 
travaux  clandestins ,  des  inscriptions  et  des 
bas-reliefs  ressemblant  à  l'antique,  autant  qu'ils 
étaient  capables  d'atteindre  cette  ressemblance. 

Quant  à  l'explication  quileiœ  ferait  supposer 

l'intention  d'arriver  par  là  à  des  honneurs  litté^ 

raires,  il  nous  l'épugne  d'admettre  un  pareil 

motif,  à  plus  fwte  raison  l'intérêt  tout-à-fait 

grossier  de  vendre  comme  authentiques   ces 

antiquités  de  leur  fabrication.  Les  ouvriers  de 

Rome  ont  un  talent  connu  pour  imiter  les  pe^ 

tites  mosaïques  et  autres  bijoux  vendus  comme 

antiquités  à  des  amateurs  étrangers.  Ils  dirigent 

toute  leur  adresse  sur  l'imitation  d  un  genre  de 
II.  3 


3A  INSCRIPTIONS  DE  NERAC. 

monuments  restreint  et  de  petite  dimension. 
Que  de  choses,  au  contraire,  ne  iaudrait^il  pas 
savoir  et  embrasser  pour  forger  une  suite  d'in* 
scriptîons  et  de  bas-reliefs,  et  les  laac^  dans 
le  mondé  savant,  comme  d'importants  originaux 
qui  vont  changer  de  face  Thistaire  d'une  époque! 
Ce  n'est  plus  à  quelques  gens  du  monde,  prétea» 
dant  au  tiire  plus  ou  moins  légitime  de  connais** 
seurs,  qu'il  hnt  soumettre  cette  fausse  monnaie 
archéologique ,  si  on  veut  lui  donner  cours  par 
une  approbation  compétente;  c'est  à  des  pri* 
cbéologues  dignes  de  ce  nom,  c^est  à  l'Àcadé* 
mie  des  Inscriptions  et  Belle^Lettres ,  où  iâ 
science  historique  réunit  toutes  les  nuances: 
numismatique,  archéologie,  géographie,  cri^ 
tique,  philologie,  technologie,  artq>igràphique» 
philosophie  de  l'histoire  et  caractères  distinctifs 
de  ses  différentes  époques. 

Aussi  la  Êiusseté  de  monuments  si  complir 
qués  ne  pouvait-elle  manquer  d'être  aussitôt 
reconnue  par  cette  savante  compagnie,  qui  en 
a  jugé  la  démonstration  indigne  de  l'occuper. 
Mais,  comme  en  Italie  et  en  Allemagne,  plus 
d'une  docte  plume  s'est  attachée  avec  complai- 
sance à  oette  réfutation,  nous  ne  voulons  pas 


INSCRIPTIOI^^  DE  nél\4P*  35 

que  d\k  silence;  absolu  de  Farphéplogie  fratiçaise 
on  p piçse  arguer  contre  ga  dairvoyance  lat  cljer- 
cher  encore  un  njoyen  de  défeqdre  cet^  ri^î- 
cule  imposture*  Nous  ayons  mêipp  ]jeu  de  croj}^^ 
qu'en  la  démasquant  id  uQus  up  §^pns  pqs 
désapprouvé  à  Tlnstitut. 

Nous  nq  voulons  pas  nier  que  les  aul;isqrs  da 
cette  fraude  littéraire  n'aient  choisi  avçc  arl 
les  circonstances  de  temps  et  de  lieu,  Tvop  de 
dartés  étaient  répandues  ^ur  uu  siède  icoQune 
celui  d^Âuguste;  la  langue  y  était  trop  hi^n 
fixée  pour  que  le  moindre  indice  de  frau<ie  ne 
fût  à  lïnstant  dévoilé.  Passé  CoiïSfântin,  1*  ci- 
vilisation bysantine  offre  une  c.omplicai;ion  d^ 
caractères  très-difficiles  à  imiter  ;  et,  dans  legi?;r 
pie  de  cet  empereur,  où  luttèreut  ce§  deuiL  ci- 
vilisations, il  jaillit  jà^  cette  lutte  uo  foule  de 
documents,  aussi  précipux  pqur  h^  yéritahle  Jiisr 
toire  qu^  conljrariajutç  pour  l^  bi99rr0  entre- 
prise des  fabricauts  d'antiquités* 

C'était  donjc  dans  les  temp§  qui  précéiièrenf 
le  bas-empire  et  le  triqmphe  4u  christianiçfxie, 
à  cette  jépoque  où  la  fionfusion  toujpuf  ^  crois- 
sante portait  partout  la  désorganisalipn  dani^ 
oet^  spciété  encore  soutenue  par  l,es  forl^$  in- 


36  INSCRIPTIONS  DE  NERAC. 

stitutions  de  Rome,  la  puissante  métropole, 
c'était  là  qu'il  fallait  mettre  la  scène  des  contes 
que  l'on  voulait  donner  pour  des  faits ,  et  il  fal- 
lait choisir  pour  leur  théâtre,  non  pas  quelque 
grande  et  importante  municipe,  non  pas  même 
quelque  colonie  du  second  ordre,  mais  une  ville 
tout*À-iait  inconnue  dans  l'antiquité,  où,  très- 
probablement  ,  elle  n'existait  même  sous  au- 
cune forme.  C'était  tailler  en  pleine  étoffe.  Nous 
allons  voir  jusqu'à  quel  point  ce  premier  choix 
a  été  heureux. 

Les  fabricateurs  des  monuments  dont  nous 
parlons,  habitant  le  sud-ouest  de  la  France, 
n'étaient  pas  embarrassés  pour  y  choisir  une 
ville  déjà  célèbre  du  temps  de  l'empire  romain. 
Bordeaux,  Rhodez  ,  Gahors,  Toulouse,  Agen, 
Bazas,  Giutat,  Auch,  Saint-Bertrand  de  Gom- 
minges  et  plusieurs  autres  s'offraient  à  leur 
choix.  Ils  l'ont  arrêté  sur  Nérac,  probablement 
parce  que  leurs  relations  dans  cette  ville  leur 
rendaient  plus  facile  son  exploitation  archéo- 
logique, et  en  même  temps  sans  doute  parce 
qu'il  n'y  avait  aucune  trace  de  son  existence 
dans  l'antiquité.  Ils  y  trouvaient  donc  tout  l'in- 
térêt qui  s'attache  à  une  création,  puisque  tout 


INSCRIPTIONS  DE  NERAC.  37 

devait  leur  appartenir  dans  l'existence  antique 
de  cette  ville,  à  commencer  par  son  nom. 

Cduî  qu'ils  lui  ont  imposé  est  déjà  pour  eux 
l'occasion  d'un  premier  faux  pas.  De  Nerœ 
aquŒy  d'après  les  règles  d'étymologie  observées 
pour  les  noms  des  autres  villes ,  n^aurait  pu 
venir  Nérac,  mais  un  mot  comme  Néraix  ou 
Néraigms.  Si  le  nom  actuel  venait  d'un  ancien 
mot  latin,  ce  ne  pourrait  être  étymologique- 
ment  que  Neracum.  Car  de  mots  ainsi  termi- 
nés sont  venus ,  dans  la  partie  de  la  France  où 
se  parlait  la  langue  d'oc,  les  noms  en  ac,  et  dans 
la  langue  d'oui  les  noms  en  gny.  Ainsi  de  Jl/ar- 
tiniacum,  Martigny  et  Martignac;  d'Appolinia-^ 
cum,  Polignae  et  Poligny,  etc. 

Les  prétendues  antiquités  de  cette  prétendue 
Nerœ-Aquœ  ne  forment  pas  moins  de  neuf  in- 
scriptions, la  plupart  fort  longues,  et  deux  bas- 
reliefs,  dont  l'un,  assez  compliqué,  est  encore 
accompagné  d'une  demi-douzaine  d'inscriptions 
placées  dans  les  moindres  coins,  pour  tirer 
parti  de  tous  les  endroits  qui  ne  sont  pas  occu- 
pés par  la  sculpture.  Celle-ci  offre  plusieurs 
anachronismes  de  costume  et  d'agencement,  et 
les  inscriptions  fourmillent  de  fautes  de  latin  et 


38  INSCRIPTIONS  DB  NERAC. 

d'extjresdions  insolites^  que  là  nature  de  cet  ar* 
ticle  ne  nous  permet  pas  de  détaillek^»  mais  qiii 
sauteront  aux  yeux  de  tbute  personne  ayant 
quelque  habitude  dé  la  langue  latine. 

Je  citerai  seulement  ces  mots  de  lapi^mière: 
Senaim  Populo  Romanùqae  -,  qui  supposent  au^ 
tant  d'îgnoranoe  du  latin  que  des  monuihents  ^ 
puisque  les  rè^s  de  la  langue  dentandaièiit 
impérieusem^t  Senutui  Populoque  Romano, 
formille  connue  de  toutes  les  personnes  qui  ont 
eu  occasion  d'exaininer  quelques  monuments 
de  ràncienne  Kome ,  où  elles  oiit  remarqué 
si  souTesit  Tabréviation  s  p  q  r^  qui  était  ^ 
comihe  on  sait,  la  devise  des  edSeignes  ro- 
maines j  et  non  pas  s  p  r  q.  Des  &utés  aussi 
grossières  feraient  suppoiser  que  l'un  des  &bri- 
cateurs,  moins  savant  ^  travaillant  quelquefois 
seul,  aurait  laissé  écjiàpper  de  ces  énormes  bé^ 
vues  qui  dispenseraient  la  critique  de  toute 
autre  réfulation. 

Pbur  parer  à  cet  inoànvénient,  qu'ils  parais- 
sent avoir  prévu,  ils  se  sonipr^ré  uneéchapj- 
patoire  en  ne  composatittoutes  ces  inscriptions 
que  d'abréviations  ;  ^en  sorte  qu'excepté  quel»- 
dpies  nofns  propres,  tou^  les  mots  y  sont  telles 


INSCRIPTIONS  DE  f^BRAC.  8D 

ment  raccotflrcis,  le  plus  souvent  réduits  à  nm 
seule  lettre,  qu'on  pourrait  y  voir  à  peu  près 
tout  ce  qu'on  voudrait.  Tant  qu'ils  restent  dans 
certains  titres  officiels  toujours  les  ménœs,  et 
dont  les  abréviations  étaient  d'un  usage  con« 
stant,  comme  p  m  t  p  cos  imp  p  p,  c'est-à- 
dire  souverain  pontife,  revêtu  de  la  puissance 
tribunitienne,  consul,  ehipereur,  père  de  la  patrie, 
ils  n'ont  qu'à  copier  la  formule  des  inscriptions 
et  des  médailles;  mais  étendre  le  même  sysk 
tème  d'alM*éviatiotts  à  tout  le  corps  d'une  in* 
scription,  il  est  évident  que  c'est  dàiaturer 
l'objet  même  de  l'art  épigraphique,  et  substî^ 
tuer  des  énigmes  à  des  documents  réels.  En- 
suite on  emploi  des  plus  étranges  de  ces  sign^ 
abrégés  est  pour  les' chiffres  ».  que  les  anciens 
rejMTésentaient,  comme  l'on  sait,  avec  les  lettre^^^ 
de  leur  alphabet^  ayant  alors  une  valeur  nusné* 
rique  ccmvenue.  Il  semble  dans  ce$  inscription^ 
qae  tû  Système  n'existait  pas;  c'est  presque 
toujours  la  première  lettre  du  nom  de  nombre 
qui  remplace  la  lettre  chiffire  • 

Quel  est  le  savant  qui»  dans  les  lettres  sui- 
vantes :  SDBMBRissNF»  lira  sancti  detubri  septem 
sacerdôtBs  n^bilimbus  fanUliis?  Et  que  dira- 


AO  INSCRIPTIONS  DE  NERAG. 

too  de  là  manière  suivante  d'indiqMber  des  dates 

ftCMVSMAIKAVGCOSPQQF,.  ANNAT,  pOUF  Romœ  CùU' 

ditœ  millesimo  vigesima  sexto ,  mmi  Kalendis 
Augustis,  consulibus,  pâtre  qtmiuor  et  qùadra- 
ginta^  filio  unum  et  viginti  annos^  nath?  Les 
personnes  curieuses  de  cette  spécialité  pour- 
ront se  divertir  à  relever  ellesHoaièmes  une  foule 
de  traits  de  ce  genre.  Je .  ine  hâte  de  quitter 
cette  partie  de  la. réfutation,  que  je  ne  pouvais 
entièrement  passer  sôus  silence,  èti  jarrivfe  au 
choix  de  l'époque  et  aux  erreurs"  historiques  ^ 
ou  plutôt  aux  contes  introduits  da&s.  l'his-^ 
toiré.  .         :  /       i 

•  La  seconde  moitié  du  troisième  siècle  est 
marquée  d^ns  rhistoire^  roniiainë  par  la  plus 
grande  confusion.  Déjà,  depuis  Pertinax,  suc- 
cesseur de  Commode,  à  la  fin  du  siècle  précé* 
dent,  la  promotion  à  l'^napira  n'eut  plus  absO'- 
lâmenl  d'autre  motif  que  le  caprice  des  soldats. 
L*élév£^tiôn  et  les  trois  ans  de  règne  d'Hélioga- 
bale  sont  l'exemple  le  pliis  moKstï^eUx  dude*- 
gré  d'absurdité  où  peut  arriver  an  pareil  mode 
d'élection^  et  les  quinze  empereufs  qui  se^suc- 
cédèrent  violemment  pciufent  «la  première  moi* 
tiê  du  troisîèitie  éièelè  rerid«iit  étosinant  le  fait 


INSGRIPTIONS  DE  NERAC.  41 

inêine  (Je  Feiistence  d'un  si  grand  empire,  dont 
le  ^héf,  sans  cesse  renouvelé,  avait  un  pouvoir 
aussi  absolu  que  précaire-  Les  invasions  des 
barbares,  qui  se  joignaient  aux  calamités  inté* 
rieurès,  contribuaient  plutôt,  il  est  vrai,  à  em- 
pêcher la  dissolution  de  ce  grand  corps ,  en 
réunissant  les  efforts  de  tous ,  sous  quelques 
empereurs  guerriers,  pour  repousser  un  fléau 
coitimun.  Mais,  lorsque  Valérien  eut  été  vaincu 
et  fait  prisonnier  par  Sapor,  Fan  260  de  notre 
ère,  et  que  Gallien^  son  fils,  au  lieu  de  cher- 
cher à  le  délivrer,  à  le  venger,  et  à  garantir 
Tenipire  des  irruptions  sans  cesse  croissante^ 
des  barbares,  oubliait,  dan  sles  voluptésjtous  ces 
fléaux  et  toutes  ces  ignominies,  alors  l'empire 
fut  morcelé  par  une  quantité  de  généraux  qui 
prirent,  chacun  dans  sa  province,  le  titre  su- 
prême d'empereur,  et  que  l'histoire  désigne 
sôus  le  nom  des  trente  tyrans,  nombre  auquel 
les  a  portés  IVèbelliùs  PôUion;  • 

Cet  historien,  à  qui  on  avait' reproché  d'avoir 
fait  entrer  dans  cette  liste  des  enfants  et  des 
femmes,  '  pour  compléter  ce  nombre  de  trente, 
auquel  il  paraissait  tenir,  nomme  comme  .vingt- 
troisième  et  vingt-quatrième  tyrans  ,  Tétricus 


Ââ  INSCRIPTIONS  DE  MËRAC. 

le  père  et  Tétricus  le  fils.  De  oeB  deoK  person* 
nages^  le  premier  seul  mérite  cette  mention, 
puisque,  d après  Trébellius  lui-même,  le  se- 
cond a\mt  reçu  le  titre  de  César  étant  encore 
tout  petit  (pueinilus)^'  et,  son  père  n'ayant  con- 
servé que  six  ans  son  tilre  impérial,  antérieur 
à  celui  de  César  donné  à  son  &h ,  ce  jeune 
homme  pouvait  avoir  seize  ou  dix-sept  ans  lors 
de  la  chute  de  soii  père^  dont  il  partagea  le 
sort.  Quant  au  père ,  il  fut  le  cinquième  ou  le 
sixième  qui  posséda,  dans  les  Gaules^  cette  di- 
gnité impériale.  Posthume,  le  premier,  .se  l'é- 
tait.&it  décerner  par  ses  soldats  en  £60^  après 
avoir  gouverné  pendant  sept  ans,  non  seule- 
ment là  Gaule,  mais  l'Espagne  et  la  Grande- 
Bretagne;  il  fut  tué»  et  eut  quatre  successeurs 
dans  un  an.  Les  deux  premiers  furent  Lélien 
et  Yictorin.  Après  la  mort  du  second^  sa  mère 
Victoria  ou  Victwina,  décorée  des  titres  d'An- 
gusta  et  de  Mère  des  camps  >  ayant  vu  son  petit- 
fils  tué  presque  immédiatement  après  son  fils, 
eut  assez  de  crédit  sur  les  troupes  pom*  faire 
élire  un  soldat  nommé  Marins,  qui  ne  régna  que 
tr(MS  jours  ;  et,  après  ce  nouvel  écheq,  elle  sut 
epcor^  faire  agréer  au;i^  soldats  un  empereur 


INSCRIPTIONS  DE  NERAC.  43 

dé  son  choix,  dans  la  personne  d'un  sénateur 
de  ses  parents,  nommé  Tétricus,  qui  remplis^ 
sait»  dans  les  Gaules,  une  magistrature  appelée 
pttesidatûs. 

Cette  électioh  eut  lieu  en  267.  Victoria,  qui 
parait  avoir  yécu  encore  Un  an  ou  deux,  fit  dé- 
cerner, par  les  légions  de  la  Gaule,  le  titre  de 
Gésar  au  iïïs  de  Tétricuiâ  encore  en&nt  (Puerw- 
lus  a  Victoria  Cœsar  est  appellutus).  Le  père 
garda  celui  d'empereur  peildant  six  ;ans,  c'est- 
à-dire  la  dernière  année  du  règne  de  Gàllien» 
tes  trois  glorieuses  années  de  Claude  »*  le -Go^ 
thique ,  eàfin  les  deux  premières  années  du 
règne  d'Aurélien.  Ce  prince,  aptes  aroir  vaincu 
Zénobve,  reine  de  PSalmyre^  se  porta  aVec  une 
rapidité  incroyable  sur  Tétricus^  dont  ces  six 
ans  de  règne  paraissent  avoir  été  plutdt  six  ans 
d'humiliation  et  de  captivités  Gsu*  il  était  telles 
ment  esclave  de  son  ai*mée,  qu'il  écrivit  à  Au- 
rélien  de  venir  l'en  délivrer v  en  s'appliquant  ce 
demi-vers  de  Virgile  :  Eripe  me  his  >  invicte  ^ 
malid  :  <  Homme  invihcible,  délivre-moi  de  t^ 
maux.  >  Il  ne  se  borna  pas  là,  et^  l'armée  d'Au- 
rélien  ayant  rencontré  la  sienne  près  de  Châ- 
lons^ut^Marnè,  il  pas^,  au  commenoenient  de 


44  INSCRIPTIONS  DE  NERAC. 

Taction,  dans  le  camp  d'Aurélien  avec  son  fils 
et  quelques  amis  ;  son  armée  fut  entièrement 
taillée  en  pièces.  Crévier  a  excusé,  jusqu'à  un 
certain  point,  cette  trahison ,  comme  le  seul 
moyen  qui  restait  à  Tétiîcus  d  échapper  à  la 
tyrannie  de  ses  soldats  ;  mais  Gibbon  a  exprimé 
de  l'indignation  pour  une  telle  lâcheté.  D  est 
certain  que  Tétricus  acheta  par  là  l'opulence  et 
le  repos  dans  lesquels  il  termina  sa  carrière. 
Mais  auparavant  il  fut  traité  par  Aurélien  avec 
un  mépris  jusqu'alors  inouï,  sains  doute  justifié 
aux  yeux  du  cruel  empereur  par  la  bassesse  de 
sa  trahison.  Il  servit,  avec  Zénobie,  d'ornenient 
au  triomphe  d' Aurélien  ;  cette  seule  fois,  le  peu* 
pie  et  le  sénat  virent  avec  stupeur  un  sénateur 
romain,  un   personnage  consulaire,  marcher 
revêtu  de  la  pourpre  dans  un  triomphe  romain,, 
à  la  suite  de  la  pompe  des  prisonniers  barbares* 
Aprèfe  une  si  grande  humiliation ,   Aurélien 
poussa  le  mépris  pour  Tétricus  jusqu'à  lui  ac- 
corder des  faveurs  et  des  distinctions,  que 
celui-ci  reçut  avec  une  adulation  digne  de  ces 
malheureux  temps  de  décadence.  II. vécut  même 
riche  et  honoré,  ainsi  que  son  fils,  qui  parcou- 
rut à  Rome  la  carrière  des  grands  emplois. 


INSCRIPTIONS  DE  NERAC.  Z|  5 

Voilà  les  faits  de  l'histoire  :  c'est  ce  que  rap- 
portent Trébellius  Pollion,  Vopiscus,  Auré^ 
lius  Victor,  Eutrope,  Zonare.  Il  n*est  pas  très- 
facile,  au  reste,  de  démêler  nettement  ces  faits 
au  milieu  de  cette  époque.  «  Nul  règne,  dit 
Crévier,  n'est  plus  chargé  que  celui  de  Gallien 
d'événements  qui  se  croisent,  et  dont  le  récit 
compliqué  forme  une  espèce  de  labyrinthe  où 
l'on  se  perd.  »  On  peut  en  dire  à  peu  près  au- 
tant des  deux  règnes  suivants.  C'est,  nous  n'en 
doutons  pas,  ce  qui  en  a  fait  choisir  l'époque 
pour  nos  inscriptions  de  moderne  fabrique. 

JQ  serait  trop  long  de  les  examiner  ici  une  à 
une.  Bornons-nous  à  dire  que  l'idée  principale 
qui  y  domine,  savoir  la  reconnaissance  d'un 
empire  gaulois,  d'un  peuple  gaulois  distinct  de 
l'empire  et  du  peuple  romain,  est  tout  œ  qu'il 
y  a  de  plus  contraire  aux  idées  d'alors.  La  seule 
pensée  d'une  telle  institution  aurait  à  l'instant 
même  fait  massacrer  l'imprudent  général  par 
les  légions  auxquelles  il  devait  son  titre  impé- 
rial. La  Gaule  était  romaine  ;  le  titre  de  citoyen 
romain  était  celui  qui  flattait  le  plus  un  habi- 
tant de  Bordeaux  aussi  bien  que  de  Mantoue 
ou  de  Ravennes ,  et  l'expérience  de  ces  temps- 


46  INSCRIPTIONS  DB  NBRAC. 

là  leur  montrait  qu'ils  pouvaient  arriver,  comme 
les  Roipains  de  Rome,  aux  premières  dligmtés, 
et  même  à  l'empire.  La  pensée  d'une  séparation 
d'avec  la  métropole  était  ce  qu'il  y  aurait  eu  de 
plus  impolitique  et  de  plus  impraticable. 

Autour  de  cette  principale  donnée  se  grou- 
pent une  foule  d  autres  inventions  aussi  peu 
vraisemblables.  Le  petit  Tétricus,  qui  dut  à  sa 
naissance  le  titre  de  César,  et  ensuite  la  triste 
prérogative  de  marcher  à  côté  dç  son  père  dans 
le  triomphe  d'Aurélien ,  dpvieut  dans  ces  in»- 
scrip  tiens  un  foudre  de  guerre,  4écorédes  titres 
de  G^riwanique»  Britannique  et  vainqueur  dp  la 
cité  4'Autuu,  ^ofl  père,  qui,  d'abord  par  une 
vague  indication ,  préseqtée  presque  ipimédia^ 
temeut  comme  une  assertion  positive,  se  Ixouye 
parent  de  Claudp-le-Gpthique ,  fait  aviec  ce 
prince  un  traité  secret  ppur  rester  paisible  po^ 
sesseur  des  Gaules.  Taudis  que  la  lettre  de  cp 
caillant  empereur  au  sénat  montre  son  profond 
chagrin  de  cette  occupation  qu'il  regarde  comme 
une  des  calamités  de  son  règne  :  c  Si  je  sucr 
combe,  éaritril,  n'oubliez  pas  que  ja  suis  le  suc- 
cesseur de  Gallien.  La  république  est  de  toutes 
parts  latiguée  et  épuisée.,.  Nous  manquons  de 


IN6CR1PTI0NS  DB  NERAC,  A7 

dards,  de  piques  et  de  boucliers.  I^es  proTiDCQS 
les  plus  belliqueuses  de  l'empire,  la  Gaule  et 
l'Espagne,  sont  entre  les  mains  de  Tétricus,  et 
nous  rougissons  d'avouer  que  les  arcbers  d'O* 
rient  obéissent  à  Zénobie.  Quelque  chose  que 
nous  exécutions,  ce  sera  toujours  sufiisamment 
grand.  » 

On  nous  montre  Tétricus  donnant  à  ses  Gau* 
lois  une  espèce  de  gouvernement  représentatif, 
composé  de  deux  eents  patriciens,  deux  cents 
chevaliers  désignés  par  l'empereur  et  quatre 
cents  plébéiens  élus  par  le  peuple.  Les  idées 
constitutionnelles  de  notre  époque  sont  évideur 
tes  dans  cet  édit  si  étranger  à  toutes  celles  d'à- 
IcHTS,  et  où  l'on  considère  comme  un  des  corps 
de  l'état  l'ordre  équestre,  cette  ancienne  institu*- 
tion  de  la  république  romane,  qui  avait  depuis 
long-temps  disparu  ;  enfin  où  Ton  donne  pour 
ville  principale  d'une  province  Aix-la-Chapelle, 
fondée,  comme  on  sait,  par  Charlemagne,  où 
H'a)x)utissent  aucunes  voies  rom4ines  sur  la  ta- 
ble de  Peutinger,  et  dont  il  n'existe  aucun  ves- 
tige antique,  si  ce  n  est  dans  un  vieux  conte 
rapporté  par  nos  anciens  romanciers. 

Tétricus  fait  encore  aux  druides,  qui  jouent 


48  INSCRIPTIONS  DE  NERAC. 

là  le  rôle  de  prédéœsseurs  des  jésuites,  la  pro- 
messe de  livrer  son  armée  à  Aurélien,  et  il  a  la 
lx)nliomîe  de  consigner  ce  bel  engagement  sur 
le  marbre.  Il  va  sans  dire  qu'il  a  la  plus  grande 
prédilection  pour  la  vîUe  de  Nérac,  et  qu'il  la 
porte  à  un  tel  dçgré  de  splendeur,  que  les  in- 
scriptions la  nomment  divine,  éternelle,  etc. 
Elles  donnent  aussi  à  Tétricus,  de  son  vivant, 
Fépithète  de  Divus.  Une  médaille  de  cet  empe- 
reur, portant  le  mot  consecratio,  avait  fait 
soupçonner  à  Scaliger  qu'on  lui  avait  rendu 
les  honneurs  de  l'apothéose.  Sur  quoi  Crévier 
fait  cette  réflexion  :  «  C'est  un  fait  bien  peu 
probable  que  l'apothéose  accordée  à  des  hommes 
morts  dans  la  condition  privée,  et  qui  ne  Jte* 
naient  point  à  la  famille  régnante ,  et  je  crois  la 
chose  sans  exemple,  au  moins  de  la  par  t.  du 
sénat  romain.  Il  n'est  pas  impossible  que  quel- 
que peuplade  de  la  Gaule ,  où  les  Tétricus 
avaient  régné,  ait  voulu  témoigner  ainsi  sa  re- 
connaissance pour  leur  mémoire,  -»  Ce  lait  peu 
probable  devient,  poiu*  le  grand  défenseur  des 
inscriptions  de  Nérac ,  la  vérité  historique  la 
plus  incontestable. 

Si  l'on  veut  voir  la  manière  dont  eet  archéo- 


INSCRIPTIONS  PB  NEIIAC.  49 

logue  emploie  les  matériaux  fournis  par  les  his- 
toriens pour  étayer  l'édifice  construit  avec  ces 
inscriptions,  il  iaut  comparer  le  passage  suivant 
d'un  de  ses  mémoires  au  texte  dont  il  est  lu 
pompeuse  paraphrase  : 

c  Heureux  dans  le  sein  de  sa  patrie,  remis  en 
possession  de  tous  ses  biens,  Tétricus  lait 
construire  sur  le  Mont^Cœlius,  à  la  même 
place  où  était  autrefois  sa  maison,  un  palais 
superbe,  dont  la  dédicace  a  lieu  avec  des  cé- 
rémonies peu  diflerentes  de  celles  qu'on 
observait  pour.la  dédicace  des  temples.  Au- 
rélien  veut  assister  au  banquet  sacré  qui  fait 
partie  de  la  cérémonie,  et,  en  entrant  dans  la 
grande  salle,  il  aperçoit  un  tableau  en  mo- 
saitque,  où  il  est  représenté  remettant  à  Té- 
tricijis  et  à  son  fils  la  robe  prétexte,  le  laticlave 
et  les  antres'  marques  de  leur  dignité,  .et  rece- 
vant d'eux,  eh  échangé,  la  courpnne  civique 
et  un  .sceptre,  dernier  attribut  qui  rappelait 
sanS' doute  que  par  eux  Aurélien  av»t  eu 
l'empire  des  Gaules.  » 
Or,  vqid  la  traducticm  lîtt^ale  du  pi^sage 
de  Trébellius  PolUon  qui  a  fourni  la  matière  de 

ce  morceau  :  c  Mon  grand-père  racontait  avoir 
II.  4 


50  INSGRlPTlOlfS  DE  TIÉrAC. 

connu  assez  partîculièirement  ïétricus  ie  fils, 
qui  n'était  effîicé  par  personne  à  la  cour  d'Au** 
rélien  et  de  ses  successeurs.  La  maison  desTé- 
tricus  existe  encore  sur  le  Mont-Gœlius^  entre 
les  deux  bois  sacrés  du  temple  dlsis  MéteUine. 
C'est  une  fort  belle  maison  où  l'on  voit  un  ta- 
bleau eh  mosaïque  représentant  Aurélien  qui 
leur  remet  la  robe  prétexte,  marque  de  k  di- 
gnité sénatoriale^  et  qui  reçoit  d'eux  un  sceptre, 
une  couronne  et  un  médaillon  \  Quand  cette 
maison  fut  achevée,  on  dit  que  les  deux  Tétri- 
cus  invit^ent  Aurélien  à  y  venir  df ner^  icomme 
pour  en  faire  l'inauguration.  »  C'est  tout  sin>- 
plement,  comme  on  le  voit,  l'usage  que  nous 
appelons  :  Pendre  la  crémaillère* 

Quant  aux  deux  bas-^reliefs,  celui  qui,  par  une 
sorted'ironie  cruelle, représente  le  triomphe  de 
ces  deu)L  princes ,  lesquds  suivirent ,  au  con^ 
traire,  e^  captifs  le  triomphe  d'un  autre,  con*» 
tient  ;  plusieurs  erreurs  dans  la  draperie  des 
triomphateurs  et  dans  l'I^billement  des  soldats 
conduisant  le  char.  Les  petits  médaillons  rem^ 
plissant  les  intersitîces  ne  sont  pas  non  plus 

*  Coronam,  cyelufny  û'û^rès  ta  restitution  de  Saumaise. 


INSCRIPTIONS  DB  NBRAC.  51 

dans  lé  style  de  l'agencemait*  Sur  un  autre 
bafi^relief,  un  papillon,  la  lettre  grecque  thêta 
et  le  chifire  III  placés  à  côté  de  la  lête  de  Néra^ 
qui  aurait  été  femme  de  Tétricus,  sont  destinés 
à  indiquer  que  c^te  dame  était  morte  trois  arns 
a?mnt  la  sculpture  de  ce  basH^lief.  Cek  en  &it 
une  espèce  de  rébus  fort  ingénieux  • 

Bien  qu^il  se  soit  mêlé  dans  la  polémique 
amenée  par  ces  monuments  supposé)»  «n  peu 
desnumyaises  raisons  de  ramonr-propre  mis 
enjeu,  c'est  pourtant  un  devoir  de  rendre  hom* 
mage  à  la  bonne  foi  dé  messieurs  les  arcfaéolo* 
gUBB  du  midi,  même  des  plus  prononcés  ai  fe« 
veur  de  l'authenticité.  M.  de  Crazannes  est  le 
seul,  que  nous  sachions,  dont  les  doctes  iéonteâ 
aient  pressenti,  dès  le  principe^  la  dédsidn  '  de 
l'Institut.  M.  Jouannet,  qui  conciliait  pour  Tau- 
thwtidté  9  avait  &tt  pourtant^  dai^  deux  *ou 
trois  rapports  à  ce  sujets  quelques  remarques 
qui»  poiur  un  esprit  moins  prévenu^  auraient 
été  de  suffisants  traits  de  lumière*  <  Ce  n'est 
pa§  la  première  fois,  dit-il  quelque  >  part,  -  que 
les  ruines  de  Nérac  nous  jettent  uht  énigme  et 
bientôt  après  nous  en  donnent  le  mot.  :» 

C^est  ainsi  en  effet  que ,  d'inscription  en  in- 


52  INSCRIPTIONS  DE  NERAC^ 

scription,  l'on  est  arrivé  à  obtenir  les  éléments 
d'une  histoire  de  la  Gaule  très-substantielle^ 
pendant  les  règnes  de  Yalérien,  Gallien,  Claude 
et  Aurélien.  Le  bruit  court  que  quelque  acadé* 
micien  du  midi  a  déjà  fait  marché  avec  un  li* 
braire  de  Toulouse  ou  de  Bordeaux  pour  pu* 
blier  l'histoire  de  la  Gaule  au  troisième  siècle, 
d'après  ces  iameuses  inscriptions. 

Peut-être  M.  Jouannet  se  serait-il  évité  beau- 
coup de  peine  à  lui  et  aux  autres,  si,  laissant  de 
côté  la  crainte,  sans  doute  très-louable  de  trou^ 
hier  des  cendres  impériales ,  en  contestant  l'au- 
thenticité de  ces  monuments,  il  avait  tout  de 
suite  trouvé  la  véritable  réponse  à  cette  ques- 
tion qu'il  se  pose  :  €  A  quelle  époque  remon- 
tent les  antiquités  de  Nérac  ?  Cette  réponse  est  : 
A  l'année  1835. 

Quant  aux  personnes  qui ,  par  je  ne  sais 
queUe  fantaisie,  se  sont  (X)mplttes  à  fabriquer, 
puis  à  intarpréter  et  à  prôner  ces  inscriptiims, 
ce  qu  elles  ont  de  mieux  à  Êûre  est  d'avouer 
quelles  ont  tenté  une  mystificaticm,  qui  n'a  pas 
été  sans  quelque  succès. 


GRANDE  mosaïque 


DÉCOUVERTE  A  SAINT-RUSTICE  (hautk-garonnk). 


Les  restes  grandioses  des  monuments  de 
l'antiquité  ont  aujourd'hui,  dans  toutes  les  par- 
ties de  la  France,  des  appréciateurs  éclairés. 
Partout  il  s'est  formé  des  sodétés  d'antiquaires, 
occupés  à  soustraire  ces  vénérables  débris  à  la 
destruction  que  leur  réservait  trop  souvent  l'i- 
gnorance delà  population  dès  campagnes*  Dans 
quelques  provinces,  comme  en  Normandie,  lés 
efforts  de  ces  savantes  compagnies ,  l'édat  ré^* 
pandu  sur  plusieurs  de  leurs  découvertes,  ont 
déjà:dissipé  une  partie  de  cette  ignorance  ,  en 
popu]^isant,  sinon  le  goi^  et  le  sentiment,  du 
moins  le  respect  de  l'archéologie,  et  eu  appe- 
lant l'attention  de  tous  sur  ces  restes  de  l'anti- 
quité, puisqu'ils  peuvent,  donner  au  lieu  oii  ils 
3ont  trouvés  une  sorte  d'illustration;  à  cehii 


54  MOSAÏQUE  DE  SAINT-RUSTICE. 

qui  les  trouve,  un  gain  légitime»  quelquefois 
considérable. 

La  Société  des  Antiquaires  du  midi  finira 
peut-être  par  en  obtenir  autant  du  peuple 
de  nos  provinces  méridionales  ;  mais  ce  sera 
plus  long  et  plus  difficile,  car  l'ignorance  po- 
pulaire y  est  bien  plus  grande  qu'en  Norman- 
die. Que  d'actes  de  destruction  n'est-il  pas  ré- 
sulté de  cette  ignorance  sur  un  sol  bien  autre- 
ment fertile  en  débris  de  l'antiquité  !  Des  idées 
erronées  sur  la  législation,  entr^;enues  sc^'gneu- 
sement  par  des  fripoDs,  s'opposent  à  la  publi- 
cité des  décoiiviertes  de  métaux  précieux.  C'est 
une  chose  crue  généralement,  que  celui  qui 
trouve  un  trésor  en  doit  compte  au  gouvertie- 
ment  qui  ne  lui  en  kisse  qu'oBeitrès-petit^  ^say 
tjie.  Si  vous  cherchez  à  leur  ^montrer  leur  er- 
reur, ces  pauvres  paysans  vous  prennent  pour 
d«s  espions  do  la  police ,  et  ili^  se .  renferment 
encore  davantage  dans  leurs  méfiances  ei  leurs 
dénégations.  Us  s^empressent  <ie  vendre^  sons 
main  et  à  vil  prix^  les  médailles  qu'ils  trotitent 
dans  leurs  champsi  deux  qui  les  leur  achètent 
astnsi  <mi  uo;  intérèl;  plus-  véd  à  ne  pas  publier 
un  pareil  Irafio:  L'ighopaiiGe  et  k  cupidité  t'on- 


MOSAÏQUE  DE  SAINT-RUSTIGE.  S  S 

spirent  donc  à  détruire  en  un  instant  ce  que  les 
siècles  â:vaîent  respecté.  C'est  ainsi  que  soixante^ 
quinze  livres  de  médailles  de  bronae»  d'or  et 
d'argent,  trouvées  d'un  seul  coup  à  Sakil*Hns« 
tice,  ont  disparu  immédiatement. 

Une  autre  source  de  de^ruction,  curieuse 
pénètre  comme  tradition  pour  robservaAcur 
moraliste,  mais  bien  lamentable  pour  le  zélé  de 
l'archéologue,  se  trouve  encore  dans  les  idées 
superstitieuses.  A  Saint-Rustice  ce  ne  sont  qne 
fragments  de  consitructions»  antiques^  à  peine 
recouverts  d^une  mince  couche  de  tesre  végé^ 
taie.  Dans  un  lieu  vc^sin  ces  firagments  se  mon-* 
trçnt  mêipe  hors  de  la  terre,  et  s'élèvent  au  mi- 
lieu des  ronces  et  des  broussailles;  or,  ce  lieu 
est  considéré  comme  funeste,  et  Ton  bh  un 
détoner  poUr  l'éviter*  Cette  idée  superstitieuse , 
attachée  aux  ruines,  s'applique  aux  djjets  tpou-^ 
vés  dont  il:^  matière  n'offîre  rien  de  prédeux  ;  et 
les  statues  de  marbre  même  sont  dans  ce  cas. 
Peu  de  t^oips  avant  la  découverte  de  la  grande 
mosaïque,  à  Saint-Rustiœ,  les  paysans  y  trou- 
vèra;it  une  statue  de  marbre  intacte.  En  Nor- 
maiMlie,  où  chaque  arrondissement  possède 
quelque  amateur  d'archéologie,  dcpt  les  re- 


5d  MOSAÏQUE  0fi  SAINt-RUSTIGE. 

cherches^  sont  connues  dans  chaque  village,  au 
moins  du  curé,  on  comprend  assez  bien  l'intérêt 
que  peut  offrir  un  monument  figuré  pour  s'en 
exagérer  même  l'importa&ce  et  la  valeur.  Mais 
les  paysans  languedociens  n'en  soni  pas  encore 
là.  Cette  statue,  à  peine  trouvée,  fot  placée 
comme  but  ou  point  de  mire  sur  -  un  tas  de 
pierres,  et  les  garçons  du  village,-  aûrniés  de 
cailloux,  se  plaçant  à  distance,  firent  à  la  foi» 
preuve  d'adresse  et  de  haine  contre  l'idolâtrie, 
en  lui  lançant  chacun  sa  pierre,  et  en  lui  cassant 
successivement,  qui  un  bras,  qui  l'autre^  qui 
une  jambe...  puis  la  tête,  au  cri  triomphant  et 
mille  fois  répété  de  à  tu,  idole  (à  toi,  idole!). 
Le  récit  de  cet  exercice  iconoclaste,  fait 
pour  arracher  des  larmes  de  sang  à  un  vérita- 
ble antiquaire ,  n^est  que  trop  vrai .  Plu^urs^ 
faits  de  ce  genre,  racontés  dans  les  salons  de* 
Toulouse  pendant  l'hiver  de  1^2  à  1833  par 
des  propriétaires  des  environs  de  Saint-Rustice, 
excitèrent  l'attentive  cimosité  des  archéolo- 
gues. Des  fi*agmeBts  de  toute  sorte,  trouvés 
chaque  jour ,  annonçaient  évidemment  l'exis- 
tence de  ruines  antiques  que  personne  n'avait 
encore  explorées,,  et  qui  démontraient  en  ce 


MOSAÏQUE  D£  SÀINT-RUSTICE.  57 

lieu  remplacement  d'un  établissement  romain. 
Nous  ne  rechercherons  pas  ici  ^  d'après  la  table 
Théodosienne,  si  l'indication  des  voies  romaines 
et  des  principales  stations ,  doit  laire  recon- 
naître dans  une  de  ces  station  la  position  de 
Saint-Hustice  :  ce  serait  nécessairenient  une  des 
questions  à  examiner  dans  le  travail  appro- 
fondi qui  mérite  d'être  lait  sur  ces  fouilles  im- 
portantes. Le  fait  d'un,  établissement  romain 
a$sez  considérable,  à  cinq  Ueues  N.  0.  de 
Toulouse,  sur  la  route  de  cette  ville  à  Bor- 
deaux, est  prouvé  surabondamment  par  la 
grandeur  et  la  quantité  des  ruines  déjà  trou- 
vées à  cet  endroit. 

La  personne  qui  fit  1^  plus  d'attention  à  œs 
renseignements  fut  M.  Jules  Souliagei^,  j^une 
Toulousain ,  qui ,  joignant  à  un  goût  pronoi^cé 
pour  les  études  archéologiques  un-  esprit  cintre- 
prenant  et  persévérant;  à  la  fois ,  se  rçi^dit  à 
Saint-Rustic€^  dès  le  printemp;»  de  l'année  4835 ,. 
recu^llit  tous  les  récits^  toutes  les  traditions  de. 
la  localité  su;*  tant  d'dbjets  précieux  tombés  en 
des  mains  si  profanes ,  examina  tous  les  débris 
qui  çn  subsistaient ,  se  fit  conduire  dans  tous 
les  endroits  où  le  sol  portait. les. traœs  les pluis 


58  mosaïque  de  saint-rustice. 

évidentes  de  constructions  antiques  ;  et,  voyant 
toutes  les  chances  qu'offraient,  dans  on  tel  lieu, 
des  fouilles  régulières  exécutées  en  grand ,  se 
décida  à  faire,  avec  un  de  ses  amis^  tous  les  frais 
nécessaires  à  cette  exploitation  archéologique , 
qu'il  dirigea  seul,  arec  un  zèle  et  une  intelli- 
gence dignes  du  beau  succès  dont  elle  a  été 
couronnée. 

Le  résultat  de  ces  fouilles  fut  la  découverte 
d  un  édifice  de  thermes ,  composé  de  trois  par- 
ties étagées  en  terrasses  et  renfermant  les  dif- 
férentes divisions  de  ces  monuments  si  vastes 
à  Rome,  qu'Âmmien  Marcellin,  dans  son  style 
ampoulé,  les  comparait îdes  provincesentières, 
lavacrà  in  modum  provinciartêm.  Celui-ci  »  d  une 
grandeur  fort  remarquable  pour  un  bourg  dont 
le  nom  ne  nous  est  pas  parvenu ,  avait  été  con- 
struit ,  comme  l'indiquent  les  fondations ,  au- 
dessous  d'une  colline  où  est  encore  une  source 
très-bonne  et  trè^-abondante.  Probablement 
eDe  fournissait  l'eau  de  ces  bains ,  et  ils  étaient 
chauffés  aux  différens  degrés  voulus  pour  les 
différentes  salles,  où  Ton  passait  successive- 
ment de  l'eau  froide  à  l'eau  tiède ,  puis  à  l'eau 
chaude ,  et  enfin  dans  l'étuve  :  de  là ,   comme 


MOSAÏQUE  DE  SAINT-RUSTICE.  39 

(»  sait,  les  quatre  salles  Sipp^Aée^frigidarium, 
tepidariumj  caldarium  et  laeanicuniy  qui  8e 
trouvaient  ordînairemeirt  dans  les  thermes. 
.  Noua  n'entrerons  daiis. aucun  détail  sur  les 
deux  tairaisses  inférieures  qui  ont  été  déUayées 
en  entier,,  dont  le  plan  a  été  dressé  sur  les 
lieux ,  d'après  toutes  les  £bndations  et  les  con* 
structions  souterraines  telles  que  VbffpocauS" 
ium ,  et  où  un  oeil  exercé  apercevra  sans  doute 
les  auti*e6  parties  de  la  distribution  d'un  palais 
de  thermes. 

C'est  la  partie  de  la  terrasse  supériemie  qui 
a  nesaduces  fouilles  si  remarquables.  Ge  tiers 
de  l'ancien  édifice  ne  consistait  qu'en  une  grande 
salle  de  15  mètres  de  longueur  sur  6  et  demi 
de  largeur.  La  forme  est  un  long  parallélo- 
granune ,  entouré  de  huit  h^îcydes,  un  à  cha* 
que  bout  et  trois  de  chaque  côté.  Elle  était  en- 
tièrement pavée  en  mosaïque;  seulement,  sur 
les  côtés,  entré  l'h^icyde  du  milieu  et  les 
deux  autres ,  avait  été  réservé  un  espace  en  li- 
gne droite,  où  l'aire  sans  ornement  semble  in- 
diquer que  devaient  se  trouver  des  piédestaux 
surmontés  de  statues ,  et  il  est  probable  que  la 
statue  dont  nous  avons  décri*  le  malheureux 


60  MOSAÏQUE  D^  SAINT- RUSTIGE« 

sort  en  était  une.  On  sait  qu'il  y  avait ,  dans 
tous  les  thermes  complets,  de  ces  grandes  sal- 
les où  les  arts  épuisai^it  leurs  ressources ,  et 
où  les  matières  les  plus  précieuses  fournissaient 
le  tribut  de  leur  magnificence.  C'était  là  qu'on 
se  réunissait ,  avant  et  après  le  bain.  À  Rome , 
les  philosophes ,  les  rhéteurs ,  les  poètes ,  y  ras- 
semblaient autour  d'eux  les  amateurs  de  leurs 
talens.  La  m^e  chose  avait  lieu ,  avec  de 
moindres  proportions  »  dans  les  provinces^ 

M.  Soulages  a  fait  déblayer  le  sol  éè  cette 
salle  avec  le  plus  grand  soin,  et  ^i  a  mis  à  dé- 
couvert tout  le  pavé ,  dont  la  mosaïque ,  dans 
la  plus  grande  partie ,  est  très-bien  conservée. 
En  voici  la  disposition  : 

Dans  l'hémicyde  du  côté  de  l'entrée  est  un 
ovale  formé  par  une  bordure  riche  et  élégante  ^ 

m 

et  dans  ce  cadre  est  une  femme  couchée  répré^ 
sentan.t  ArétJmse ,  ainsi  que  l'iiklique  son  nom 
écrit  en  grec  dans  le  haut  de  la  bordure.  Au* 
desîsus  deux  figures  à  qùeùe  .de  poisson ,  dont 
il  ne  reste  qu'une  partie  des  bras,  du  dos  et  de 
la  queue,  étaient  représentées  commesupports , 
et  aux  côtés  de  lovale  sont  écrits  les  mots  Sice* 
liqtès  et  Tritogfinios^ 


MOSAÏQUE  DE  SAINT-RUSTIGB.  6\ 

En  ai^nçant  entre  les  deux  premiers  hémi- 
cydes  latéraux ,  la  partie  droite  manque  ;  mais 
dans  le  milieu  sont  un  chien  de  mer  et  un  dau- 
phin ,  et  dans  rhémicycle  à  gauche  une  n^éide 
assise  sur  la  croupe  d'un  triton  :  elle  tient  une 
draperie  qui  flotte  en  demi-cercle  au-dessus  de 
sa  tète.  Le  triton  est  cornu  et  barbu  ;  tout  son 
corps,  jusqu'au-dessous  du  nombril,  est  d'un 
homme ,  au  lieu  de  jambes  il  a  deux  nageoires, 
et  la  partie  postérieure  de  son  corps  est  une 
longue  queue  de  poisson  ;  de  la  main  gaudie  il 
tient  la  conque,  dont  il  sonne ,  et  de  la  droite 
il  doime  un  coup  de  trident  à  une  sorte  de  dra- 
gon marin  qui  se  retourne  contre  lui.  Les 
noms  des  deux  divinités  sont ,  comme  tous  les 
autres ,  écrits  en  caractères  grecs  au-dessus  de 
leur  tête  :  celui  de  la  néréide  est  Doto,  et  celui 
du  triton  Nymphogénès.  Un  crabe  est  au-des- 
sous d'eux. 

Entre  ces  deux  premiers  hémicycles  laté- 
raux et  ceux  du  milieu  est  l'espace  où  nous 
supposons  qu'était  placée,  de  chaque  côté,  une 
statue  intermédiaire.  La  partie  de  la  salle  com- 
prise entre  ces  deux  espaces  offre,  sur  la  mo- 
saïque, d'abord  deux  figures  à  cheval  :  l'une. 


62  MOSilÏQUB  DE  SAINT-RUSTIOB. 

Leuoas,  8ur  im  Iîob  marin  ;  Tautre ,  Xmitippe, 
sur  un  cheval  marin.  Ces  figures  sont  en  regard 
et  sont  pleines  de  mouvement ,  surtout  celles 
des  animaux, 

Aurdessus  commence  le  bas  d'une  vaste  dra* 
perie  carrée  dont  quatre  petits  génies  retien- 
nent les  angles ,  et  où  est  représentée  une  tète 
colossale  de  TOcéan,  de  neuf  pieds  de  haut,  et 
formant  le  milieu  de  cette  mosaïque*  Cçtte  tète, 
d  un  grand  caractère ,  est  d'un  effet  imposant. 
Trois  fleuves  lui  coulent  de  la  boudie ,  au  coin 
de  laquelle  sont  de  petits  dauphins  ;  il  en  sort 
aus^  de  ses  oreilles.  Des  perles,  disposées 
comme  la  queue  d'une  écrevisse ,  ornent  ses  che- 
veux. Cette  draperie  s'âève  dans  les  trois  quarts 
de  l'espace  qui  est  entre  les  deux  hémicycles 
lata:*aux  du  milieu. 

  sa  droite  est  le  groupe  d  W  dieu  marin  et 
d'une  néréide.  Le  dieu  marin,  cornu  et  barini, 
Borios,  est  vu  de  dos  ;  il  tfônt  à  la  main  «n  objet 
dont  une  partie  est  détruite,  et  a  sur  les  épaules 
un  manteau  d'écaillés  de  poisson.  Il  est  s^pfOf^é 
sur  deux  hastes  pures,  plaoéés  taransvei^s&le^ 
ment,  où  est  assise  à  oôté  de  lui  la  néréide  Pa^ 
napéa,  avec  deux  bracelets  à  diaque  bras;  un 


MOSAÏQUE  ]>E  &AfNT«RUSTIGB.  6  S 

coUier,  une  robe  de  diverses  couleurs,  et  sur  la 
lête  une  sorte  de  couronne.  Elle  lient  de  la 
main  droite  un  portrait  dans  un  médaillon,  et 
de  Taulre  une  unie  fluviale.  Celle  figure  est 
d'un  assez  bon  style. 

A  gauche,  en  pendant  de  ce  groupe,  est  celui 
de  Glaucus ,  Ino  et  Palémon.  Glaucus  a  quatre 
cornes,  dont  deux  sur  le  front  et  deux  recour^ 
bées  mr  les  tempes,  en  manière  de  roseaux, 
un  manteau  d'écaillés  de  poisson,  des  nageoires 
au  lieu  de  jambes,  et  une  queue  sur  laquelle  est 
assise  Ino,  dont  les  pieds  portent  sur  deux 
hastes  disposées .  comme  au  groupe  d'en  lace. 
Sur  sa  tête  flotte  une  draperie,  dont  les  bouts 
sont  passés  sous  ses  Itt*as.  De  la  main  gauche 
elle  tient  son  sein,  et  elle  étend  la  droite  sur  le 
petit  Palémon,  que  lui  présente  Glaucus.  Ses 
bras  sont  ornés  de  bracelets,  et  ses  cheveux  de 
tresses  de  perles. 

Au-dessus,  entre  le  second  espace  oii  nous 
supposons  qu'étaient,  de  chaque  côté,  des  sta^ 
tues,  ime  femme  uue,  dont  les  épaules  et  \à  tête 
manquent,  est  assise  sur  un  animal  marin  dont 
la  tète  manque  paiement,  mais  que  ses  pieds 
fourchus,  et  l'él^nce  de  son  cou,  peuvent  iaire 


6  4  MOSAÏQUE  DE  SAINT-RUSTICE. 

supposer  être  un  cerf.  Cette  figure  de  femme  a 
de  la  grâce  ;  son  bras  gauche,  le  seul  qui  sub- 
siste, a  un  bracelet.  En  regard,  il  reste  seule- 
ment un  pied  et  le  bas  de  la  robe  d'une  autre 
figure,  également  assise  sur  un  animal  à  pieds 
fourchus.  Sous  cette  figure  plonge  un  dauphin. 
Ces  deux  gi*oupes  font  évidemment  le  pendant 
de  ceux  de  Lëucas  et  de  Xantippe,  montées  sur 
un  lion  et  sur  un  dieval  marin,  et  qui  sont 
avant  la  tête  de  TOcéan.  Il  règne,  dans  Ts^^i- 
cernent  de  cette  mosaïque  une  symétrie,  qui, 
par  la  partie  conservée,  permet  &cil^nait  de 
se  représenter  ce  qui  manque. 

Toute  la  portion  comprise  entre  les  deux 
derniers  hémicycles  latéraux  et  celui  du  fond 
est  détruite,  excepté  le  sujet  de  droite  repré- 
sentant Théiis  et  Triton.  Si  Ton  entreprend  if 
restauration  de  ce  qui  manque  à  la  partie  anté^ 
rieure,  en  s'arrêtant  à  ce  dernier  espace  com- 
pris entre  les  trois  hémicycles  du  fond ,  on 
pourra  faire  servir  ce  groupe  à  remplir  l'espace 
vide  en  bas  à  droite,  en  regard  du  groupe  dé 
Doto  et  Nymphogène.  La  figure  de  Thétis  est 
d'un  mauvais  dessin  ;  elle  est  vue  de  êm»,  a  des 
bracelets  de  perles  à  chaque  bras,  un  collier  de 


mosaïque  de  SAINr-nUSTlCB.  65 

perles,  dés  tresses  de  perles  dans  les  cheveux. 
Le  bout  de  son  bras  droit  manque.  Elle  appuie 
la  main  gauche  sur  1  épaule  de  Triton,  qui  joue' 
de  la  flûte  de  Pan  en  la  tenant  à  deux  mains.  D 
est  cornu  et  imberbe  ;  son  visage  ne  manque 
pas  d'expression  ;  son  torse  est  même  d'tm  desr 
sin  assez  savant.  Il  a,  comme  les  autres,  au  lieu 
de  jambes,  des  nageoires.  Thétis  a  un  manteau 
long,  que  Ton  voit  seulement  tomber  derrière 
ses  bras,  et  qui  revient  par-devant  au  bas  du 
torse.  Toutes  ces  figures  sont  de  grandeur  na- 
turelle. 

Les  sujets  de  ce  riche  et  élégant  pavé  sont 
tout  homériques  et  entièrement  empruntés  à 
1  ancienne  mythologie  grecque,  comme  Fêtaient, 
au  reste,  la  plupart  des  ornements  des  palais 
romains.  L'on  sait  que,  depuis  la  direction 
donnée  par  Winckelmann,  les  investigations 
de  la  critique  ont  ramené  à  des  sujets  de  ce 
genre  beaucoup  de  monuments  où  Ton  avait 
cru  voir  des  sujets  historiques.  Ici  ces  divinités 
marines  sont  empruntées  àHomère  et  à  Hésiode. 
Le  premier  de  ces  poètes  donne  les  noms  de 
trente-deux  néréides  au  commencement  du  dix- 
huitième  livre  de  '-  Tlliade,  lorsque  Thétis  sort 
II.  5 


66  MOSAÏQUE  I>B  $AIBfT'RUSTlG«.. 

de  la  mer  pour  venir  cooâder  $onfîl$,  désespéré 
de  la  iporii  de  Patrocle.  Hésiode  en  nomn^  qua- 
raixte^une,  vers  549  e(  suivants  de  ss^  Tiiébgo* 
qie  y  et  il  ajoute  : 

<  Ce  soqt  les  filles  antiques  de  l'Océan  et  de 
Téthys.  Il  y  en  a  encore  bien  d  autres»  car 
ces  légèi*es  Océanides  sont  au  non^re  de  trois 
mille;  race  brillante  de  déesses,  rép^due 
mâmé  sur  la  terre,  où  elles  habitent  les  pro^ 
fondeurs  des  lacs.  Parcôl  est. aussi. le  nombre 
des  fleuves  aux  ondes  retentissantes,  fils  de 
rOcéan  et  de  la  vénérable  Téthys.  Il  ser^t 
bien  difficile  à  un  mortel  de  dire  tous  levrs 
noms  ;  mais  les  hommes  connaissent  les  pom» 
»  de  ceux  auprès  desquels  ils  demeurent.  > 

Homère  dit  aussi  dans  le  vingt-troisième  U* 
vre  de  llliade  que  c  tous  les  fleuves,  toutes  les 
»  mers,  toutes  les  sources  et  totv^  les  lacs  pro- 
»  fonds  viennent  de  l'Océan.  >  On  voit  donc 
que  ces  anciens  poètes  ont  fourni  les  sujets  et 
Tordonnance  générale  de  cette  masaïque,  où  la 
tête  colossale  de  l'Océan,  avec  les  fleuves  qui 
coulent  de  sa  bouche,  est  au  centre,  entourée 
de  tritons  et  de  néréides  qui  représeqtent  allé* 
goriquement  les  autres  eaux  de  toutes  sort^. 


MOSÂÎQtm  DE  S^AINT-RUSnCE*.  67 

^  Parmi  kurs  noms,  tous  écrits  en  gtec^  ceux 
d'Aréthuse,  de  Thétis,  Triton,  Glaucus,  >Ino^ 
Paiémon,  Panope,  sont  bien  connus.  Doio  est 
nommée  dans  l'énumération  homérique.  Les 
noms  dé  teucas,  Xantippe  et  Borée  sont  très- 
connus,  tnais  sans  être  donnés  ailleurs,  que  je 
sache,  à  des  divinités  marines,  En&i  ceux  de 
Nymphc^énès,  Tritogânios,  Sicéliôlès,  coospo* 
ses  très4tymologiquement,  paraissent  ici  pour 
h  première  Ibis,  et  pourront  aarichir  las  4ic? 
tionnaires.  Le  premier  est  écrit  Nynpkagénès, 
ce  qui  tient  à  la  prononcktion  des  Grées,  où  la 
lettre  n  de:vant  un  p  prend  le  son  de  Vm,  ideùr 
tité  deéon  qui  aura  trompé  l'ouvrier.  Par  la 
même  ra^n,  sans  doute,  le  ipot  B^rém  est 
écrit  j^orto^.  Enfin  lé  mot  Tritogérm^^  endom- 
magé ,  peut  se  lire  seulement  d'après  une 
côsLJectiuHe  que  je  hasarde  comme  prohable*  sur 
ee  qui  reste. 

La  foiime  des  lettres  est  celle  de  beaucoup 
dWiptiqnsdes  premiers  siècles  de  nOtreère, 
C'est  le  caractère  capital  avec  le  sigwu  et  Vepr 
silon  limifarmes,  V.alpha  et  YôpfiégAdn  pai;actère 
onciaL  Ces  signes,  iion  plus  que  le$î  dQU^  fautes 


6B  mosaïque-  Vtt  SAlftT-RUSTICE. 

d'orthographe,  ne  peuvent  préciser  k  date  de 
çemopnment.  Restera  dpnc,  comme  radicatipn^ 
les  médtâlle&  trouvées  dans  ces  fi>ai})e$,  et  sur- 
tout la  iiiature  dès  constructionjs  et  le  style  deg 
objets: d'art«  Quant  anx  médailles,  elles, vpnt^ 
dit-on  r  àa  troisièsiie  au  dnqiuème^  ^ièicle« 
•  Un  tel  édifice,  construit  dans  la  Gaule  avec 
toutes  les  habitudes  de  Tantiquité  et  les  orne^ 
mentS'  de  la  mythologie»  ne  peut  étire  guère 
postérieur  an  quatrième  siècle.  Xes  figures.de 
la  mosaïque  sont  d'une  exécution  iuégate;  mais 
la  disposition  et  Teflet  en^sent  en  général  satis- 
faisants, n  ne  faut  pas  ()ii^ter  que  ces  an-* 
cteiines  lïtosaïqûès^  ^oiployéesau  pavé;de  salles 
d'uni  usagé  joamalier,  visiaient  pl^s  à  la  soli<|[té, 
à  un  ceriamè^ot  d'îsnsemble»  qu'à  cette  perfeo* 
^n  admiraible  de  qudques  grandes  mosaïques 
lAàoderàes,  telles  que  celle  qui  est  placée  dans  le 
Musée  des  Antiques,  à  Paris,  et  surtout  les  co- 
pies de  quelques  chefs-d'œuvre  de  la  peinture, 
(kitesàRome,  de  même  grandeur. que  les  ori* 
ginaux,  tomme  la  mosaïque  de  la  Transfigura* 
fion  dé  Raphaël^  celle  de  la .  Communion  de 
^int  Jérôme  du  Dominiquin,  qui  sont  compa- 


raMeSvditon,  à  nos  tapisseries  des  Gobeliii&, 
et  assurent  une  durée  indéfinfe  aux  sùblîmei^ 
compositions  de  ces  grands  maîtres.  Mais  les 
prismes  *<1^  différentes  pierres^  qui  servent  à  ces 
admirables  ouvrages  ont  jusqu'aux  plus  petites 
dimensions,  tandis  que  pour  œs  pavés  aux- 
quels les  anciens  ont  borné  l'emploi  de  la  mo- 
saïque, les  prismes  sont  ordinairement  de  plu- 
sieurs lignes  de  surlace. 

Tels  sont  ceux  de  la  mosaïque  de  Saint-Rus- 
tice.  Quant  à  leurs  matières,  ce  sont  la  pierre 
calcaire,  des  marbres,  des  :silex,  des  pâtes  de 
verre,  etc.  M.  Soulages  a  Êdt  recueillir  avec  soin 
tous  ceux  qui  provenaient  des  débris  de  s  par" 
ries  détruites  ;  il  les  a  fait  trier  minutieusement 
et  placer  dans  différentes  caisses,  ce  qui  per- 
mettrait d'employer,  pour  les  parties  à  restau- 
rer, les  matières  mêmes  qui  avaient  formé  les 
parties  détruites.  Il  a  encore  fait  preuve  de 
beaucoup  d'intelligence  en  enlevant  dans  son 
intégrité  et  en  faisant  transporter  à  Paris  le 
fragment  qui  se  voit  aujourd'hui  au  bas  du 
grand  escalier  à  la  Bibliothèque  du  Roi.  Car 
c'est  à  cet  établissement  que  M.  Soulages  a  cédé 


70  MOSAÏQUE  DE  SAfiriHill^âTIGC. 

son  monument  en  se  bornant  au  rembo«rte^ 
ment  de  ses  frais.  Ëspénms  que  nous  verrons 
tHentôt  cette  taste  mosaïque  tout  entière  déco* 
rërle  pavéd'tmedes  aalles  basses  de^aidregrand 
dépôt  de3  connaissances  bumaines« 


(  '. 


L'HOTEL  DE  CLUNY, 


SON  LOCATAIRE  ET  SON  MOBILIER  d'aUJOURd'hUI 


Jamais^  Thôtel  âe  Cluny  n'a  eu  de  mobilier 
pluis  ancien  qu'aujourd'hui ,  puisqu'une  moiâé 
est  contemporaine  de  sa  construction ,  et  que 
l'autre  lui  est  bien  antérieure.  Qui  ne  cernait , 
ou  du  moins  qui  n'a  entendu  citer  la  merveil- 
leuse collection  de  M.  du  Sommerard?  Lui- 
même  à  rédigé  une  notice  sur  l'hôtel  qu'il  oc- 
cupe, sur  tous  les  souvenirs  qu'il  y  a  ressuscites 
en  y  ramenant  avec  lui  la  fin  du  moyen-âge  et 
le  temple  de  la  renaissance  ;  enfin,  sur  1  antique 
palais  ipmain  qui,  contigu  à  cette  demeure, 
réunit,  sur  ce  point  de  PSffis ,  dans  un  espace 
(ïeu  étendu ,  le  moyen-âge    avec  l'antiquité. 


72  l'hôtel  de  cluny. 


A  la  fin  du  siècle  dernier  et  pendant  tout  le  pre- 
mier^quart  de  celui-ci  »  les  monuments  histori- 
ques de  notre  France  furent  victimes  d'un  bien 
inconcevable  dédain.  Il  fallait  >  il  y  a  trente  ans, 
un  jugement  vraiment  indépendant  et  une 
grande  force  de  volonté  pour  se  soustraire  à 
cet  esprit  de  partialité ,  et  pour  opposer  au  van- 
dalisme destructeur  tous  les  moyens  de  conser- 
vation dont  on  pouvait  disposer.  Sans  doute 
plus  d^un  homme  éclairé  dut  gémir  de  la  ten- 
dance de  l'art ,  qui  sanctionnait ,  pour  ainsi  dire, 
par  ses  principes  exclusifs ,  et  consommait ,  par 
l'abandon  et  le  mépris,  l'œuvre  d'une  fiiiteur 
dévastatrice.  Mais  deux  hoimhes  essayèrent, 
dès  lors ,  de  s'opposer  activement  à  ce  torrent, 
M.  Âlexandrë.Lenoir  et  M.  du  Sommérard* 

M.  Alexandre  Lenoir  en  donnante  ses  vues 
de  conservation  un  caractère  ^andioise  et  mo- 
numental ,  fut  choisi,  dès  1791 ,  par  les  homr 
mes  qui ,  comme  l'abbé  Grégoire ,  effrayés  de 
la  rage  destructive  des  démolisseurs,  cher- 
chaient à  introduire  l'ordre  dans  le  désordre , 
et  à  sauver ,  au  nom  des  arts ,  les  moauments 
en  butte  à  la  fureur  de  tant  dépassions  hoâtiles. 

«  Cependant,  dit  M.  du  Sctfnmeirfœd »  les 


L^HÔTEL  DE  CLUWY..  .7  S 


paroxismes  de  notre  délire  révolutionnaire  der 
Tinrent  si  violents,  qu'il  ne  dépeinlait  inênie 
pas  de  nos  tout-puissants  législateurs  d'en  resr 
treindre  les  effets  au  profit  des  arts.  > 

c  La  convention  nationale»  écrivait  en  laii  m 
M.  Alexandre  Lenoir,  rendit  plusieurs  décrets 
en  leur  laveur.  Son  comité  d'instruction  pubUr 
que  créa  une  commission  composée  de  gens  de 
lettres  et  d'artistes ,  pour  veiller  à  la  consçrva- 
tion  des  monuments  des  arts.  Bientôt  »  de  celt^ 
réunion  précieuse  sortit;  un  nombre  considéra- 
ble de  mémoires,  d'adresses  et  de  rapports» 
qui  portèrent  la  lumière  dans  les  départements  ; 
et  l'on  parvint  à  arrêter  le  bras  de  la  sottise , 
qui  abattait  les  statues ,  déchirait  les  tableau:^ 
les  plus  précieux  et  fondait  les  plus  beaux  bron- 
zes. De  ra]:)baye  de  Saint-Denis ,  que  le  feu 
semble  avoir  incendiée ,  du  sonunet  des  voûte;5 
jusqu'au  fond  des  tombeaux ,  j'ai  retiré  les  ma- 
gnifiques mausolées  de  Louis  XII,  de  Fran- 
çois I®^,  de  Henri  II,  de  Turenne,  etc.  O  mal- 
heur !  ces  chefs-d'œuvre  de  l'art  avaient  déjà 
éprouvé  la  fureur  des  barbares.  Une  grande 
partie  de  ces  monuments  qui  attestaient  la.gloire 
de  Li  nation ,  mutilés ,  et  Içurç  i*uines.  ^rjses 


74  L^HÔTÉL  DE  CLUWY. 

dans  un  cimetière,  étaient  cachés  sous  l'herbe 
et  recouverts  de  mousse.  J'en  ai  recueilli  les 
restes  précieux  que  je  puis  restaurer.  Heureux 

4 

si  je  puis  faire  oublier  à  la  postérité  ces  destruc- 
tions de  l'ignorance  !  » 

On  sait  comment  M .  Alexandre  Lenoir  remplit 
cette  noble  ambition.  Ce  Musée  des  Monuments 
français ,  où  l'on  parcourait ,  de  salle  en  salle , 
les  différentes  époques  de  l'histoire  des  arts 
parmi  nous ,  était  une  glorieuse  conquête  sur 
la  destruction.  M.  du  Sommerard,  dans  la  no«- 
tice  à  laquelle  nous  consacrons  principalement 
cet  article ,  regrette  sincèrement  cette  c  belle 
conception,  qu'on  rendit  victime  de  sa  tache 
originelle ,  par  l'application  mal  laite  d'un  prin- 
cipe très-conciliable,  à  notre  avis ,  avec  sa  con- 
servation. >  Il  indique  en  effet  les  moyens  par 
lesquels  le  gouvernement  de  la  Restauration 
aurait  pîi  conserver  au  Musée  des  Petits- Augu^ 
lins  une  grande  partie  de  ses  trésors,  du  consen- 
tement de  leurs  possesseurs  primitifs ,  et  rem- 
plir ensuite  les  lacunes  formées  par  les  objets 
enlevés.  Au  lieu  de  cela,  si  on  Ht  dans  cette  no- 
tice le  sort  qu'ont  éprouvé  une  grande  partie 
des  débris  de  ce  musée  si  national ,  on  verra 


l'hôtel  IXB  CLUNY.  75 

quelle  barbarie  il  y  a  encore  dans  nos  mœurs,  au 
sujet  des  beaux^^rts.  Aussi,  M.  du  Sommerard, 
fort  d'une  triste  expérience,  n'ose  encore  se  joiii^ 
dl^  à  ceux  qui  proclament  avec  une  confiance 
pteine  «de  candeur ,  c  que  les  temps  de  la  des- 
truction sont  passés,  et  que  ceux  de  la  conser 
vation  et  de  la  réédification  commencent.  » 

G 'est  surtout  pour  M.  Lenoir  qu'un  tel  es- 
poir serait  bien  difficile  à  embrasser  de  nouveau. 
Quant  à  M.  du  Sommerard,  sa  lutte  contre  le 
vandalisme  n'a  eu  ni  les  mêmes  caractères  ni 
les  mêmes  vicissitudes.  Un  goût  éclairé  et  indé- 
pendant lui  fit  recudllir ,  dès  le  commencement 
du  siècle,  des  meubles  et  des  ustensiles  que 
teùr  admirable  exécution  ne  sauvait  pas  de  des* 
tpuctfons  conseillées  alors  par  l'intérêt;  car  on 
trouvait  moins  de  profit  à  vendre  intacts  ces 
beaux  morceaux  dont  personne  ne  voulait 
qu'à  les  détruire  pour  en  extraire  les  matières 
précieuses  qui  en  faisaient  partie.  D  y- avait 
même  tels  ouvriers ,  espèce  de  suppôts  du  van- 
dalisme, qui,  sans  comprendre  la  portée  de 
leur  barbare  occupation ,  ne  faisaient  guère  autre 
chose  que  fendre ,  casser ,  raboter ,  démantibu- 
ler, brâler  les  délicieuses  sculptures  de  tant  d  an- 


76  l'hôtel  ue  cluny, 

dens  meoUes,  pour  en  extraire  For ,  Targenî;,  les 
cuivres ,  les  ferrures.  Les  véritables  barbares^ 
c'étaient  les  artistes  d'alors ,  professeurs  de  mé- 
pris,  au  nom  de  l'antique,  pour  ces  chefe-d'œu- 
vre ,  et  les  déclamateurs  qui  embrassaient,  dadis 
leur  dénigrement,  toutes  les  œuvres  du  passé. 

Pour  l'amateur  qui  avait  su  se  préserver  de 
celte  fièvre  imitatrice ,  c'était ,  chaque  jour ,  le 
spectacle  douloureux  de  la  barbarie  sous». toutes 
les  formes  ;  mais  aussi  obtenait-il  souveat ,  à 
vil  prix ,  ce  qu'il  pouvait  lui  soustraire.  Ainsi 
commença  sans  doute  cette  belle  cic^ection.  La 
possession  d'un  objet  précieux  amenait  le  désir 
d'un  autre;  ceux  qui  s  ofiraient  d'eux*même& 
mettaient  sur  la  voie  de  ceux  qu'il  fallait  cher- 
cher. M.  du  Sommerard  devint  ainsi  un  habile 
et  heureux  chasseur,  à  la  piste  des  chefs^'œun 
vre  des  anciens  meubles ,  et  de  cette  chasse  de 
trente<;inq  années  est  provenue  une  collection 
dont  la  magnificence  surpasserait  de  beaucoup 
les  moyens  d'un  particulier,  si  ces  oï^ets  avaient 
toujours  été  au  prix  où  ils  sont  aujourd'hui. 

Son  appartement ,  ainsi  meublé ,  est  devenu 
un  musée  où  la  foule  él^ahte ,  admiratrice  plus 
ou  moins  éclairée  de  ces  vieux  objets  rajeunis 


l'hôtel  de  cluny.  77 


par  leverms  prestigieux  de  la  mode  »  a  demandé, 
comme  une  faveur,  d'être  admise*  £t,  quand, 
par  une  idée  qu'on  peut  dire  heureuse  avec  plus 
de  raison  que  ces  innombrables  idées  heureuses 
de  tous  nos  prospectus,  M.  4u  Sommerard 
transporta  son  riche  et  antique  mobili^  dans 
le  vieil  hôtel  des  somptueux  abbés  de  Cluny , 
la  vogue  devint  une  fureur ,  et  je  ne  sais  com- 
ment ferait  aujourd'hui  cet  honorable  magistrat 
s'il  voulait  user  du  droit  qu'a  tout  particulier 
de  rester  tranquille  chez  soi.  Il  est  vrai  que  ce- 
lui qui  possède  &t  surtout  qui  a  composé  une 
pareille  collection  doit  avoir  une  grande  jouis- 
sance à  la  faire  admirer  aux  autres ,  quand  il 
voit  une  admiration  sincère  remplacer  enfin  la 
oiripsité  que  dut  seule  exciter  long-temps  ce 
qu'on  appelait  sans  doute  le  goût  bizarre  du 
bonhomme. 

M.  du  Sommerard  a  été  plus  heureux  que 
M.  Lenoir.  Tandis  que  celui-ci  voyait  le  noble 
musée ,  objet  de  tous  ses  soins ,  dispersé,  et  ses 
monuments  exposés  à  de  nouvelles  dégrada* 
lîcMiSy  sans  avoir  pu  arriver  à  une  ^oque  de 
véritaUe  appréciation  conune  la  nôtre ,  la  col- 
lection du  premier  continuait  à  s'enrichir  cha- 


78  L -HÔTEL  DE  CLUIVY; 


que  jour ,  pour  paraître  enJBn  dans  toute  sa 
gloire  à  l'hôtel  de  Gluny* 

En  jo^nant  à  la  notice  de  cet  hôtel  celle  du 
palais  des  Thermes ,  qui  est  contigu ,  M.  du 
Sommerard  a  saisi  avec  empressement  une  00* 
casion  de  payer  un  juste  tribut  d'hommage  à 
l'ancien  oonaervateur  du  Musée  des  Pétits<-Au-» 
gustins.  Cette  occasi<»  était  naturellement  o£» 
fer  te  par  le  beau  projet  de  Ma  Albert  Lenoir, 
son  fils  9  architecte  dont  l'Académie  des  Ii»crip- 
lions  et  Belles^Lettres  a  plus  d'une  fois  couronné 
les  savants  travaux,  et  qui  attira  en  1833  l'àt^ 
tention  de  cette  compagnie  sur  Tintérêt  qu'of* 
frirait  pour  la  recomposition  d'un  musée  d'an- 
tiquités nationales  par  époques  la  réunion  de 
l'hôtel  de  Cluny  et  du  palais  des  Thermes,  en 
complétant  la  jonction  de  ces  deux  édifices  his-* 
toriques  par  des  constructions  de  style  inter- 
médiaire. 

c  Cette  disposition^  entièrement  dans  l'esprit 
du  siècle ,  dit  M.  Albert  Lenoir  »  oQrirait  tout 
l'attrait  d'une  étude  hdh  de  l'histoire.  :  nos  an? 
nales  ^^viendraient  populaires,  lorsque  IçsmO- 
numents  eux-mêmes. les  dérouillaient  sôus  nO$ 
yeux,  y       • 


l'hôtel  de  cluny.  79 


Et,  lorsqu'on  pense  que  1  exécution  d'un  tel 
plan ,  auquel  étart  joint  le  devis  le  plus  déuûllé, 
ne  coûterait  pas  la  moitié  du  prix  de  ces  édifices 
en  planches  légères  »  qui  s  élèvent,  comniç 
d'un  coup  de  bavette ,  pour  les  circonstance^ 
les  plus  transitoires,  on  ne  peut  s'empêcher  d'é- 
prouver un  regret  véritable.  Oui ,  ce  seraient 
là  des  moyens  honorables  en  même  ten^ps  que 
peu  cpûteux  de  jeter  un  pur  éclat  sur  un  rè* 
gne ,  sur  une  administration. 

Joignons  nos  vœux  à  tous  ceux  qui  ont  été 
exprimés  pour  voir  se  relever  ainsi  un  Musée 
de  Monuments  français ,  et ,-  puisqu'on  fait  de 
souhaits  il  n'en  coûté  pas  plus  de  vouloir  les 
choses  complètes,  souhaitons  de  voir  M.  Albert 
Lenoir,  nommé  conservateur  des  monuments 
de  haute  sculpture,  conduisant  les  visitem*s 
empressés  à  travers  l'antique  palais  des  Ther- 
mes et  la  galerie  d'époque  intermédiaire  qui  y 
ferait  suite,  jusqu'aux  appartements  de  l'hôtel 
de  Cluny,  où  il  les  remettrait  aux  mains  de 
M.  du  Sommerard  nommé  aussi  conservateur 
de  sa  belle  collection  de  meubles ,  alprs  ac- 
quise par  le  gouvernement  pour  compléter  ce 
musée. 


80  l'hôtel  de  cluny. 

En  attendant  la  réalisation  de  ce  vœu,  M.  du 
Sommerard  admet,  à  de  certains  jours,  lafoide 
élégante  dont  nous  avons  parlé,  et  à  laquelle  il 
feit,  avec  une  complaisance  extrême,  les  hon- 
neurs de  sa  magnifique  coUedtiôn.  Quoique  la 
grande  richesse  de  cette  collection  y  entasse  les 
objets,  et  nuise  ailisi  à  Teflet  qu'ils  produiraient 
plus  largement  espacés,  ces  objets  ont  poiu*- 
tant  le  mérite  d'être  chacun  à  sa  placé.  Le  sa- 
lon, le  vestibule,  l'oratoire,  la  salle  k  maiïger, 
la  galerie,  la  chambre  à  coucher,  la  chapelle, 
etc. ,  sont  garnis  de  leurs  meubles  respectifs, 
comme  sef*vant  à  leur  propriétaire,  à  la  ma- 
nière dont  nous  pourrions  nous  servir  des  meu- 
blés de  la  rue  de  Cléry  ou  du  Êiui)ourg  Saint- 
Antoine.  Cette  intention  est  plusieurs  fois  indi- 
quée, notamment  par  le  piano  moderne,  entîè- 
remeïit  revêtu  de  parois  d'ébène  délicieusement 
sculptées,  provenant  d'un  de  ces  anciens  in- 
struments à  touches,  appelés  virgineltes. 

Nous  ne  partageons  pas  l'opinion  de  ceux 
qui  critiquent  ce  meuble  ainsi  composé  par 
M.  du  Sommerard.  Plusieurs  de  ces  critiques 
sont  peut-être  dues  à  la  prétention  de  se  mon- 
trer connaisseurs,  en  déclarant  de  mauvais 


l'hôtel  DR  CLUNY.  81 


goût,  à  côté  des  vieux,  meubles  complets  dans 
leur  état  primitif,  un  assemblage  de  parties  an- 
ciennes, réunies  par  la  Êintaisie  d'un  amateur- 
La  décoration  de  ce  piano  nous  a  paru,  au  con- 
traire, feire  honneur  au  goât  de  M.  du  Somme- 
rard,  lequel  donne  la  preuve  d'ailleurs  qu'il 
existait  au  seizième  siècle  dies  instrumaits  de 
la  forme  dé  nos  pianos  carrés.  Aux  angles  de 
cehii-ci,  se  détachent  avec  avantage ,  sur  les 
soudures  bas-reliefs  de  l'ébène,  quatre  diarman- 
tes  petites  statues  d'ivoire ,  portant  des  instru- 
ments de  musique,  et  d'une  pureté  de  formes, 
d'une  élégance  d'agencement,  signalant  les  plus 
beaux  temps  de  la  renaissance- 
Une  foule  d'autres  statuettes,  de  vases,  de 
sculptures  de  tout  genre,  en  divers  bois ,  sur» 
tout  de  ce  vieux  bois  de  poirier,  qui  joue  lé 
broïize  à  s'y  méprendre,  prouvent  évidemment 
que  nos  anciens,  non  seulement  né  nous  étaient 
pas  inférieurs  en  invention,  en  expression  et 
en  dextérité,  mais  même,  il  faut  bien  le  dire, 
qu'ils  nous  étaient  supérieurs  dans  toutes  ces 
parties  de  l'art.  Nous  engagerons  les  incrédules 
qui  voudraient  vérifier  cette  assertion  à  se  faire 

présenter  à  M.  du  Sommerard ,  et  nous  leur 
II.  6 


82  l'hôtel  db  cluny. 

signalerons,  comme  un  exemple  de  cette  supé- 
riorité  dans  les  arts,  non  seulement  du  semème, 
mai^du  quinzi^e  siède  sur  le  dix-neuvième,  un 
morcrau  qui  n'est  pas  encore  restauré,  nmis 
qui,  dans  ses  quelques  pieds  cubes  de  bois, 
renferme  peuirétre  plus  de  belles  parties  que 
toute  une  exposition  annuelle  de  sculpture  au 
Louvre  :  c'est  le  rétable  d'Etei?born,  placé  au 
milieu  de  la  paroi  de  la  chapelle,  qui  lait  fece 
à  la  porte  d'entrée,  morceau  de  la  fin  du  quin- 
zième siècle. 

îifffk  ne  nous  lancerons  pas  dans  le  com> 
mencement  d'une  énum^ation  abrégée,  que 
l'embarras  du  choix  rencjbait  beaucoup  .tr<^ 
difficile.  Cette  énumération  se  trouve  d'ailleurs 
présentée  avec  méthode  dans  le  volume  de 
M.  du  Sommerard,  qui  a  pour  titre  :  Notices 
mir  t hôtel  de  Cluny  et  sur  le  palais  des  Ther- 
mes, avec  des  notes  sur  la  culture  des  arts, 
principalement  dans  Us  ifuinxième  et  seizième 
siècles. 

L'auteur,  en  décrivant  l'hôtel  de  Gluny,  noi»^ 
en  Êdt  parcourir  les  pièces  principales,  et,  dan^ 
chacune,  appelle  l'attention  sur  les  prindpaux 
dbjets  dont  il  l'a  meublée.  C'est  un  heureux 


l'hôtel  de  CLUNY.  83 


cadre  pour  joindre  l'histoire  technologique  à 
l'histoire  monumentale.  Les  notes  annoncées 
par  le  titre,  et  qui  forment  plus  de  la  moitié  du 
volume,  sont  amusantes  et  instructives.  Ce  ca- 
ractère d'originalité,  auquel  tant  de  gens  pré- 
tendent, appartient  certainement  à  M.  du  Som- 
merard:  il  l'a  prouvé  en  devançant  presque 
seul,  pendant  tant  d'années,  le  goût  qui  règne 
aujourd'hui. 

On  trouvera  donc,  dans  son  livre,  une  foule 
de  vues  et  de  réflexions  saillantes.  Il  y  a  bien 
des  feîts  curieux  dans  ce  volume  ;  et  qui  saurait 
s'en  servir  avec  art,  et  les  placer  à  propos,  y 
pourrait  puiser  la  réputation  d'une  sorte  d'éru- 
dition historique. 

M.  du  Sommerard,  que  ses  goûts  ont  appelé 
à  étudier  l'histoire,  de  la  bonne  manière,  c'est- 
àKiiredansles  détails  et  d'aprèis  des  monuments 
contemporains,  a  pourtant  cédé  au  désir  d'illu^ 
trer  les  lieux  qu'il  décrivait,  en  admettant  par- 
mi les  documents  très^uthentiques  dont  il  se 
sert,  une  anecdote;  sans  doute  ibrt  piquante, 
mais  qui,  nous  devons  le  dire,  nous  paraît,  jus- 
qu'à plus  ample  informé,  devoir  re&ter  dans  le 


Si  l'hôtel  de  clunv. 

domaine  du  roman.  C'est  Tayenture  de  ht 
chambre  de  la  reine  Blanche,  où  François  I^^ 
peu  de  jours  après  la  mort  de  Louis  XII»  en 
surprenant,  d'une  manière  aussi  peu  discrète 
qu'utile  à  ses  intérêts,  Marie  d'Angleterre, 
veuve  de  son  prédécesseur,  et  le  duc  de  Suf- 
folk,  et  en  leur  fournissant  à  l'instant  même  les 
moyens  de  légitimai  l'attrait  qu'ils  éprouvaient 
l'un  pour  l'autre,  sut  éch'apper  au  danger 
qui  le  menaçait  de  se  voir  donner  un  maître. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  prétendue  chambre 
nuptiale  est  connue  réellement  par  tradition, 
dans  l'hôtel  de  Gluny,  sous  le  nom  de  chainbre 
de  la  reine  Blanche.  H  y  a  là  une  coïncidence 
qui  est  le  plus  fort  argument  de  M.  du  Som- 
merard  ;  car  il  a  consigné,  à  ce  sujet,  une  re- 
marque intéressante  et  propre  à  expliquer  plu- 
sieurs passages  de  l'histoire,  qui  seraient  in* 
compréhensibles  sans  cette  clef.  C'est  que  dans 
tous  les  cas  oii  il  est  question  de  reine  Blanche, 
et  où  évidemment,  comme  ici,  on  ne  peut  l'en- 
tendre de  la  mère  de  saint  Louis,  il  s'agit  des 
reines  veuves,  par  l'usage  des  reines  de  France 
de  porter  le  deuil  en  blanc,  c  Henri  III,  en  ar- 


l'hôtel  de  cluny.  86 


livant  à  Paris,  alla  saluer  la  reineJ81anche,  »  dk 
l'Ëstoile.  C'était  Elisabeth  d'Autriche,  veuve 
de  Charles  IX. 
.  M.  du  Sommerard  a  versé  à  pleines  mains, 
dans  son  livre,  des  notions  variées  qui  exk  font 
up  répertoire  anecdotique  fort  curieux  pour  le 
quinzième  et  le  seizième  siècle.  On  aime  à  y  lire 
surtout  des  renseignements  sur  nos  premiers 
artistes  en  tout  genre,  à  l'époque  de  cette  grande 
fermentation  intellectuelle.  Plusieurs  trouvent 
là  une  juste  réparation  de  l'oubli  des  biogra- 
phies ;  quelques  monuments  anonymes,  d'une 
véritable  perfection,  font  plus  d'une  fois  re- 
marquer à  Fauteur  la  modestie  désespérante  de 
ces  bons  ouvriers  d'alors,  si  simples  dans  leurs 
habitudes,  et  si  sublimes  dans  leurs  conceptions 
et  leurs  œuvres. 

Ces  intéressantes  digressions  se  rattachent  si 
natureUement  au  sujet,  que  M.  du  Sommerard 
aurait  pu ,  en  modifiant  un  peu  son  plan ,  les 
faire  entrer  dans  le  corps  de  ses  notices.  Car. 
les  notes  si  longues  et  si  multipliées,  qui,  pla- 
cées au  bas  des  pages,  appellent  sans  cesse  la 
curiosité  du  lecteur,  rendent  fatigante  et  dé- 
cousue lalecture  du  texte,  interrompue  à  chaque 


86  l'hotel  de  cLumr. 

I^e.  Les  autres  notes  plus  longues,  rejetées  à 
kl  fin,  sont  accompagnées,  de  même,  de  notes 
au  bas  des  pages,  tout  aussi  multipliées.  C'est 
là  un  défaut  dans  la  forme  de  cet  ouTrage. 
M.  du  Sommerard  pourra  nous  dire  quH  n'a 
pas  voulu  ÊJre  un  ouvrage,  maïs  une  notice,  un 
catalogue»  A  cela  nous  lui  répondrions  qu'il  a 
£dt  beaucoup  mieux,  et  que  son  volume,  même 
avec  le  dé&ut  que  nous  avras  cru  pouvoir  si- 
gnaler dans  la  forme,  est  un  des  rqiwtoiresles 
plus  substantiels  en  notions  instructives  et  en 
aperçus  ingénieux  sur  lart,  1  Industrie,  lliis- 
loire,  les  habitudes  et  les  mœurs  de  nos  pères. 


MUSÉE  D  ANTIQUITÉS  NORMANDES 


A  ROUEN. 


Dan$  ime  d^s  p£irMe9  le^  plus  élevées  de  la 
ville  die  Rouen,  u^  ancieû  couvent,  du  nom  de 
Sainte-Marie,  plus  heureux  dans  son  change- 
ment de  fortune  que  tant  d'autres  édifices  du 
inéme  genre,  est  devenu  le  domaine  que  se 
son(  parljagé  de  nobles  arts.  Là,  sous  la  direc^ 
tipu  de  M.  Langlois  du  Pont^e-l'Arche,  la  jeu- 
nesse normande  fait  revivre  cette  ancienii^  acat 
demie  de  peinture  de  Rouen,  qui,  d'après  les 
renseignements  fournis  par  M.  Langlois  lui- 
même,  était  fréquentée,  au  milieu  du  siècle 
dernier,  par  plus  de  trois  cents  élèves,  et  dont 
la  réputation  s'était  répandue  dans  toute  la 
France.  Là  aussi  un  cabinet  d'histoire  natu* 
relie  s'enrichit  chaque  jour  de  dons  nouveaux. 


88  MUSEE  d'antiquités  NORMANDES. 

Une  troisième  partie  de  cet  édifice ,  qui  du 
culte  de  la  religion  a  passé  à  celui  de  la  science , 
est  consacrée  aux  antiquités  normandes.  Ce 
musée  a  été  fondé  en  1852,  et  il  faut  avoir  vu, 
comme  nous,  quels  ont  été  alors  ses  Êiibles  et 
informes  commencements  pour  apprécier  le 
mérite  de  M.  Deville,  conservateur,  ou  plutôt 
créateur  de  ce  dépôt  remarquable.  Son  activité, 
jointe  aux  ressources  d'un  esprit  ingénieux  et 
inventif,  n'a  pas  tardé  à  rendre  effective  une 
mesure  qui,  sans  lui-,  n'aurait  peut-être  existé 
que  sur  le  papier.  Grâce  à  lui,  au  contraire,  elle 
n'a  pas  tardé  à  devenir  un  Ëdt  très-consistànt. 
Il  n'avait  pourtant,  avec  soi^  titre  de  conserva- 
teur, qu'une  allocation  peu  considérable  et  là 
jouissance  de  deux  côtés  d'un  cloître  de  l'ancien 
couvent  que  nous  avons  nommé.  Il  eut  d'abord 
à  disposer  ce  cloître,  de  manière  à  en  Êiire  une 
galerie  fermée ,  en  même  temps  que  bien  éclai- 
rée, et  décorée  d'une  manière  analogue  à  sa 
destination.  Les  arceaux,  en  ogive,  de  Tan- 
cienne  construction  monacale,  se  prêtaient  fort 
bien  à  ce  double  but. 

Sous  la  direction  du  conservateur,  ces  ar- 
ceaux furent  répétés  par  des  ouvriers  inteHi^ 


MUSÉE  d'antiquités  MORMANBES.  89 

gents,  de  manière  à  remplacer  un  mur  intérieur 
et  à  former  une  double  galerie,  ayant  jour  d'un 
côté  sur  la  rue,  de  l'autre,  sur  la  cour  du  cloî- 
tre. Des  armoires  en  chêne,  du  même  style 
que  ces  salles,  si  bien  appropriées  à  leur  desti- 
nation,  occupèrent  les  espaces  pleins  ;  et  ce- 
pendant arrivaient  les  objets  qui  devaient  les 
garnir. 

L'appel  fait  au  patriotisme  des  Normands  iut 
entendu  de  tous  côtés  :  ce  fut  la  source  la  plus 
féconde  ;  elle  augmenta  encore  le  caractère  de 
nationalité  provinciale  de  cette  collection,  doat 
toutes  les  pièces  ont  quelque  rapport  à  la  Nor- 
mandie, soit  par  leurs  donateurs,  soit  par  les 
lieux  où  ils  ont  été  trouvés,  soit  par  les  souve- 
nirs qu'ils  réveillent,  les  monuments,  les 
hommes  illustres  auxquels  ils  se  rapportent. 
Dès  son  premier  arrangement,  cette  collection 
se  trouve  ainsi  assez  nombreuse  pour  être  clas- 
sée en  trois  parties,  où  viendront  se  placer  tous 
les  monuments  qui  enrichiront  successivement 
ce  musée ,  suivant  qu'ils  appartiendront  à  l'é- 
poque romaine ,  au  moyen4ge  ou  à  la  renais^ 
sance. 

Parmi  les  monuments  de  la  première  de  ces 


90  MUSÉE  d'antiquités  NORMAÏfDES. 

trois  époques,  on  remarque  d'abord  plusieurs 
tombeaux  en  pien^e,  découveits  à  Rouen  même. 
L'un  était  celui  d'ËverinUs,  fils  d'Ëverus,  ainsi 
que  rindique  Tépitaphe  eyeiuiu  EVBïa  Fiti.  Un 
autre  n'a  point  d'inscription,  mais  il  est  orné 
de]sculptures  qui  représentent  deux  têtes  au 
milieu  de  boucliers  et  d'ens^gnes  enlacés  ;  sur 
les  deux  bouts  sont  figurées  des  draperies*  On 
a  trouvé  dans  ce  sarcophage  quelques  mé- 
dailles et  un  fi*agment  d'étofïe  brochée  en  or  ; 
d'autres  sépultures  avoisinaient  celle-d.  C'est 
w  même  lieu  qu'a  été  trouvé  un  beau  gobelet 
en  verre,  parfaitement  conservé,  et  sur  la  panse 
duquel  on  remarque  des  gouttes  de  verre  colo^ 
ré.  rangées  symétriqueweat. 

L'armoire  où  est  ce  vase  en  renferma  beaur 
ooup  d'autres  de  la  même  matière,  et  fournis 
principalement  par  les  petites  villes  de  Cany 
auprès  de  Fécamp ,  et  de  Lunerai  auprès  de 
Di^pe.  Dans  le  nombre  sont  quelques  pe- 
tites fioles  contenant  encore  le  liquide  qui  y 
fut  yetsé.  L'ouverture  par  laquelle  il  fut  intro- 
duit est  fermée  avec  du  verre,  ce  qui  explique 
cette  étonnante  conservation ,  après  plus  de 
quinze  siècles  de  s^'our  dans  la  terre.  A  Yéble- 


MUSEB  d'antiquités  NORMAJNDBS.  91 

roB»  dans  le  pays  de  Gaux,  a  été  trouvée  une 
belle  urne  en  verre,  haute  d'environ  un  pied, 
dans  laquelle  étaient  des  os  et  une  médaille  de 
JHIaro-Aurèle.  La  forêt  de  Maulevrier  a  iburni 
un  pied  de  bronze,  qui  a  attiré  lattention  de 
TAcadénaie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres 
çt  de  celle  des  Sciences^  auxqueUes  M.  Deville 
Ta  comnouniqué;  il  a  été  l'objet  d'un  savant 
mémoire  de  M.  Jomard  à  la  première  de  ces 
compagnies.  A  côté  de  ce  monument  précieux 
sont  un  poids  en  bronze,  donnant  la  livre  ro* 
maine  ;  une  petite  clef  de  même  matière  et  d'une 
él^ante  exécution  ;  un  dez  à  coudre,  également 
bien  conservé;  et  une  quantité  d'épingles  de 
tète,  trouvées  dans  les  fouilles  du  théâtre  de 
LiUèboone,  oiï  leur  présence  signale  Taffluence 
des  spectatrices  qui,  dans  la  Neustrie  connue 
à  Rome,  se  portaient  à  ces  jeux  publics. 

Le  hasard,  qui  a  ainsi  constaté  le  passage  de 
beaucoup  de  femmes  sans  doute  fort  obscures, 
s'est  joué,  au  même  endroit,  du  soin  orgueilleux 
qu'une,  dame  puissante  avait  mis  à  transmettre 
son  image  de  marbre  à  la  postérité.  La  statue  de 
femme  en  marbre  blanc,  trouvée  en  1838  dans 
lé  balnéaire  adossé  au  théâtre  de  Lillebonne, 


9&  MUSBB  d' ANTIQUITES  NORMANDES. 

la  langue  grecque.  L'autre  monument,  con- 
sacré à  un  personnage  plus  considérable ,  est 
intéressant  à  la  fois  pour  Tart ,  la  symbolique 
et  lepigraphie.  C'est  une  belle  urne  cinéraire, 
de  la  petite  forme  tumulaire  quarrée.  Elle  a 
été  donnée  au  musée  par  le  conseil  municipal 
de  Rouen.  Elle  est  décorée  de  génies  funèbres 
soutenant  des  guirlandes  de  fruits  et  d'épis  ; 
sur  le  fronton  de  son  couvercle ,  un  lion  terras- 
sant un  taureau  offre  un  des  sujets  de  prédi- 
lection du  culte  mfthriaque ,  si  profondément 
étudié  par  M.  Félix  Lajard.  Cette  cirôonstance 
s'accorde  parfoitement  avec  la  belle  forme  des 
caractères  de  l'inscription  et  avec  le  style  du 
monument,  pour  le  placer  vers  la  fin  du  se- 
cond siècle  de  notre  ère,  et  pour  expliquer  les 
lettres  CD.,  seules  abréviations ,  parles  mots 
Clarissimo  Decurioni^  titre  en  usage  à  cette 
époque.  L'inscription ,  conçue  en  fort  bons  ter- 
mes ,  exprime  un  souvem'r  affectueux ,  où  pour- 
tant la  place  des  mots  amicitiœ  fœdere  pourrait 
indiquer  qudque  trace  d'ostentation;  car  il 
semble  en  résulter  cpie  <  ce  monument  est  un 
dernier  office  d'affection,  rendu  par  Lucius 
Cincinnus  à  la  mémoire  de  Marcus  Postilius 


MUSEE  d'antiquités  NORMANDES.  95 

Àrator,  décurion  très-illœtre,  qui  dut,  à  Tap- 
pui  de  son  amitié,  les  honnears  et  la  fortune 
dont  il  fut  comblé.  >  Au  reste ,  nous  soumet- 
tons aux  connaisseurs  le  texte  môme ,  qui  a 
justement  attiré  l'attention  du  savant  conser- 
vateur : 

M    POSTILIO     ARATOR  [ij 

AMIGITIAE    FOEDERE   HONORIB  [us"] 

DOMSQ    COMVLÀTO    L    CINCINN  [us] 

G    D    E    Tins    DISGESS  [o] 

POSTREMTM    HOC    MO 

NVMENTO    MV 

NYS    GOMPLE 

vrr* 

*  Une  autre  inscription  romaine ,  en  ^îaractères  du  meil^ 
leur  temps ,  mais  que  la  forme  de  deux  noms  peut  faire  re- 
jeter jusqu'au  troisième  siècle  ,  vient  d*ôtre  trouvée  en  1836 
dans  les  fouilles  de  Lillebonne^  et  enrichit  le  musée  de  Rouen, 
en  même  temps  que  Tépigraphie ,  d'un  nouveau  monument, 
où  le  sentiment  de  la.  douleur  maternelle  est  exprimé  avec 
une  toncbante  simplicité.  Trois  lettres  effacées  à  la  seconde 
ligne  peuvent  se  restituer ,  il  nous  semble ,  d'une  manière 
assez  probable. 

D        [M] 
TELES[a]HORAyi] 
LLAVIFILPUDO 
BIFILIOSVOVI 
VAPOSVIT 

C'est-à-dire  :  Auœ  Dieux  Mânet  :  —  Téléêa  fille  d^Hora- 


96  MUSÉE  D  ANTIQUITES  NORMANDES. 

Dç  Turne  cinéraire  d'un  patricien  romain,  à 
la  chassie  d  un  saint  évèqùe ,  c'est  la  transition 
naturelle  de  l'époque  romaine  au  moy^a-âge , 
et  c'est  aussi  la  transition  entre  les  deux  mo- 
numents les  plus  remarquables  du  musée  de 
Rouen ,  relatifs  à  ces  deux  périodes.  Saint  Se- 
ver,  évêque  d'Avranches,  qui  a  donné  son  nom 
au  laubourg  le  plus  considérable  de  la  cité  rouen- 
naise ,  a  été  placé  par  quelques  hagiographes 
sur  h  siège  épiscopal  de  cette  viDe.  Quoique 
l'inscription  de  la  châsse  qui  nous  occupe  porte 
que  le  corps  de  ce  prélat  y  était  déposé  avec 
les  bras  de  deux  autres  saints ,  la  dimension 
de  ce  monument  prouve  que  cela  était  impos- 
sible. Cette  châsse  n'en  était  pas  mmns  un  des 
objets  les  plus  précieux  du  trésor  de  la  cathé- 
drale de  Rouen ,  si  pauvre  aujourd'hui.  M.  De- 
ville  en  a  fait  la  découverte  dans  le  grenier  d'un 
habitant  de  Rouen,  qui ,  sur  sa  demande,  s'est 
empressé  d'en  faire  don  au  musée.  Maïs  ce  re* 

tillavus  a  mis  [cette  inscriptioa]  pour  son  fils  Pudor,  à  qui 
elle  survit. 

L'impossibilité  de  bien  rendre  les  simples  mots  filio  suo 
viva  posuit  est  une  des  nombreuses  circonstances  où  paraît 
la  supériorité  du  latin  dans  le  style  lapidaire. 


MUSBE  D  ANTIQUITES  NORMANDES.  97 

liquaire ,  jadis  si  riche  et  ûi  brillant ,  était  dans 
un  tel  état  de  délabrement  et  de  dégradation  » 
qu'il  n'offiait,  à  Tabord,  que  l'aspect  d'une 
vieille  caisse  en  bois  de  chêne.  L'inscription, 
qu'y  découvrit  aussitôt  l'œil  eitercé  de  Thabik 
archéologue,  lui  montra  l'intérêt  de  ce  meuble 
saint ,  donné  à  la  cathédrale  de  Rouen  par  un 
de  ses  chanoines,  Drogon  de  Trubleville.  Or 
l'étuide  approfondie  que  M.  Deville  a  faite  <fe 
l'histoire  de  cett^  cathédrale,  le  mit  bientôt  sur 
la  voie  de  deux  chartes  originales ,  octroyées 
par  lé  chanoine  Drogon,  sous  les  dates  de  1205 
et  1204.  Ce  seigneur  ecclésiastique  avait  ac- 
compagné Richard  Gœur-de*Lî(Hi  dans  sa  croi- 
sade ,  ce  qui  explique  la  présence  du  nom  de 
ce  héros  aventureux  sur  le  reliquaire*  Enfin 
une  description  du  même  monument,  dans  cer- 
tain procès^verbal  d'une  céréoionie,  et  les 
traces  de  la  plupart  des  matières  précieuses 
qui  le  recouvraient  et  qui  en  avaient  été  arra- 
chées violemment  à  une  époque  désastreuse, 
ont  permis  à  M.  Deville  d'opérer  une  des  plus 
complètes  et  des  plus  heureuses  restaurations 
que  l'on  puisse  citer  en  ce  genre.  La  châsse, 

ainsi  restaurée,  est  revêtue  de  lames  de  cuivre, 
II.  7 


98  MUSBE  d'antiquités  NORMANDES. 

dorées  et  argentées ,  à  dessins  estampés  ;  ses 
bordures  sont  ornées  de  cristaux  de  couleur; 
elle  affecte  la  forme  d'une  église  en  croix  ;  une 
figure  de  saint  Sever ,  en  bois  doré^  occupe  la 
place  du  clocher  ;  quatre  figures  d'évéques,  en 
bois  argenté  (les  figures  primitives  étaient  en 
argent) ,  occupent  les  quatre  portails. 

Le  nom  de  Richard  Gœur-de-Lion ,  joint  aux 
dates  des  chartes  de  Drogon ,  peut  assigner 
pour  date  à  ce  monument  la  fin  du  douzième 
siècle  »  puisque  Richard  mourut  en  1199. 

La  richesse  du  musée  des  antiquités  nor- 
mandes en  objets  du  moyen  âge ,  nous  force  à 
passer  sous  silence  une  grande  variété  de  cu- 
riosités, dont  plusieurs  fort  riches,  toutes  re- 
marquables par  quelque  point  intéressant ,  et 
de  parler  seulement  du  délicieux  monument 
qui  attire  les  yeux ,  en  regard  de  la  châsse  de 
saint  Sever,  dont  il  lait  le  digne  pendant.  G  est 
le  modèle,  en  pâte  de  papier,  de  la  jolie  église 
de  SaintrMaclou.  Chef-d'œuvre  de  patience, 
d'exactitude  et  d'adresse ,  ce  modMe  a  été  ejcé- 
cutépeude  temps  après  l'achèvement  de  l'é- 
glise, puisqu'on  y  voit  les  portes  primitives  de 
l'édifice,  qui  furent  remplacées,  vers  1540,  par 


MUSEE  d'antiquités  NORMANDES.  99 

ces  magnifiques  portes  en  bois  sculpté,.dues  au 
ciseau  de  Jean  Goujon.  Les  plus  petits  détails, 
tant  extérieurs  qu'intérieurs*  se  retrouvent 
dans  ce  modèle  ;  il  n'est  pas  jusqu'aux  vitres 
peintes  de  l'église  qui  n'y  soient  reproduites. 
La  tradition  veut  qu'il  ait  été  lait  par  un  ecclé- 
siastique de  Rouen,  qui  aurait  mis,  dit-on,  dix 
années  à  le  terminer;  son  nom  est  resté  inconnu. 
Feu  M.  Alavoine,  cet  habile  architecte ,  auteur 
de  la  flèche  en  fonte  de  fer  de  la  cathédrale  de 
Rouen ,  ne  pouvait  se  lasser  d'admirer  ce  petit 
'monument. 

Pour  ceux  de  l'époque  de  la  renaissance ,  il 
laut  placer  en  première  ligne  les  vitraux  peints 
du  seizième  siècle,  qui  occupent  une  partie  des 
fenêtres  du  musée.  La  ville  de  Rouen  est  trop 
riche  en  vitraux,  pour  apprécier  peu^étre  l'im- 
portance de  ceux  que  réunit  son  musée  d'anti- 
quités ;  les  étrangers  en  sont  plus  frappés  ;  tous 
reconnaissent  que,  depuis  la  destruction  du 
musée  des  Petits-Augustins ,  il  n'existe  pas  en 
France ,  même  dans  la  capitale ,  un  établisse- 
ment public  qui  puisse ,  sous  ce  rapport ,  riva- 
liser avec  celui  dont  nous  parlons.  Neuf  fenêtres 
en  sont  entièrement  garnies  ;  elles  présentent 


lÔO  MUSEE  d'antiquités  NORMANDES. 

un  développement  de  plus  de  quatre  œnts  pieds 
carrés.  Pour  qui  connaît  la  rareté  des  vitraux 
peints  et  leur  prix  excessif  dans  le  commerce 
de  curiosités ,  cette  réunion ,  opérée  en  deux 
années  de  temps ,  ne  paraîtra  point  un  effort 
ordinaire ,  et  c'est  là  surtout  que  brillent  le  zèle 
et  le  goût  de  Thabile  conservateur.  Sous  le  rap- 
port de  la  perfectioh  du  dessin  et  de  Télégance 
du  style ,  les  vitraux  qui  représentent  les  ar- 
moiries de  la  corporation  des  orfévres  de  Rouen , 
sous  la  date  de  1543  »  et  une  assomption  de  la 
Vierge,  sous  la  date  de  1572,  sont  en  première 
ligne.  Sous  le  rapport  de  loriginalifé,  ils  cè- 
dent encore  le  pas  aux  six  panneaux  où  le 
peintre  verrier  a  retracé  Vhistoire  du  juif  et  de 
l'hostie,  autrement  dite  le  MiVac/e  des  Billettes, 
que  je  vais  rappeler  en  peu  de  mots. 

Du  temps  du  roi  Philippe^le-Bel ,  un  riche 
juif,  demeurant  à  Paris ,  rue  des  Billettes ,  était 
parvenu  à  s'emparer  d'une  hostie  consacrée , 
en  gagnant  une  bourgeoise  à  laquelle  il  avait 
fait  un  prêt  sur  gage.  Maître  de  cette  hostie ,  il 
la  perça  de  sa  dague,  et  en  fit,  dit-on,  sortir  du 
sang.  Surpris  et  dénoncé  par  une  femme  du 
quartier,  il  fut  conduit  devant  le  prévôt,  et 


MUSEE  d'antiquités  NORMANDES.  lût 

condamné  au  feu.  Telle  est  1  anecdote,  fort  ce* 
lèbre  jusque  dans  le  siècle  dernier ,  qui  est  le 
sujet  de  ces  peintures  sur  verre.  Elle  est  expli- 
quée, au  bas  de  chaque  panneau ,  par  d^s  qua- 
trains du  temps. 

Dans  la  galerie  du  fond  ont  été  placés  leç 
plâtres  moulés  sur  l'admirable  bas^relief  de  rh6- 
tel  Bourgtheroulde ,  représentant  le  camp  du 
Drap-d'Or,  un  des  morceaux  les  plus  remar- 
quables de  cette  sculpture ,  pleine  de  vie  et  de 
vérité,  de  la  renaissance.  Celui-ci  est  trop 
connu  pour  que  nous  nous  y  arrêtions.  Des 
plats  en  faïence  émaillée  de  Bernard  Palissy , 
des  armes  disposées  en  trophées,  des  meubles 
en  bois  de  chêne  et  en  ébène,  sculptés  avec  une 
grande  délicatesse,  entourent  honorablement 
l'entrevue  de  Henri  VIII  et  de  François  I®"",  dont 
les  médaillons  surmontent  le  bas4*elief,  comme 
à  l'hôtel  Bourgtheroulde ,  d'où  ils  proviennent 
également. 

Vous  verrez  ainsi  des  monuments  de  toutes 
les  époques  dans  ce  vaste  reliquaire ,  consacré 
à  la  Normandie ,  et  vous  ne  reprocherez  pas , 
je  pense,  au  conservateur  d'avoir  lait  arriver  ses 
antiquités  jusqu'au  dix-septième  siècle ,  lorsr 


102  MUSEE  d'antiquités  NORMANDES. 

que ,  en  sortant ,  on  vous  montrera  sur  votre 
gauche  une  petite  porte  de  chêne,  encadrée 
dans  le  mur  du  vestibule  en  face  de  Tentrée, 
porte  si  basse,  qu'un  homme  de  la  plus  petite 
taille  devait  courber  la  tête  pour  en  passer  le 
seuil ,  porte  cependant  que  ne  regarde  sans  émo- 
tion aucun  habitant  de  Rouen ,  puisque  c'est 
celle  dont  le  grand  Corneille  souleva  si  souvent 
le  marteau ,  sous  laquelle  se  baissa  si  souvent 
$on  glorieux  et  modeste  front 


NOTRE-DAME  DE  ROUEN. 


Une  grande  cathédraleest  certainement  undes 
centres  historiques  les  plus  favorables  pour  bien 
faire  comprendre  un  pays  et  un  peuple,  pendant 
une  suite  de  siècles.  Est-il  un  spectacle  plus  pro- 
pre à  faire  réfléchir  sur  le  passé  et  à  rectifier  beau- 
coup d'idées  formées  à  la  légère  sur  les  anciens 
temps,  que  Texamen  détaillé  d'un  de  ces  admi- 
rables édifices  ?  Un  auteur  célèbre  a  pris  avec 
bonheur  Notre-Dame  de  Paris  pour  cadre  d'un 
grand  tableau  de  moeurs  au  quinzième  siècle. 
Cet  édifice  imposant,  examiné  avec  complai- 
sance par  des  yeux  observateurs,  montre  quelles 
sont  les  richesses  de  poésie  et  d'histoire  conte- 
nues dans  une  grande  cathédrale.  Toutefois  on 
peut  dire  que  celle  de  Paris  ne  les  oflre  pas  au 
même  degré  que  plusieurs  autres.  D'abord, 
cette  église ,  qui  ne  devint  siège  archiépiscopal 


10&  NOTRE-DAME  DE  ROUEN. 

qu'au  dix-septième  siècle,  n'a  pas,  pendant 
toute  la  pai*tie  antérieure  de  notre  histoire,  une 
importance  ecclésiastique  compai^able  à  celle 
des  grandes  métropoles  des  provinces.  Ensuite 
la  cathédrale  ne  jouait  pas  un  aussi  grand  rôle 
dans  la  capitale,  siège  du  gouva^nement,  séjour 
ordinaire  du  roi  et  de  la  cour ,  que  dans  une 
ville  conune  Rouen ,  par  exemple. 

Là  l'église  cathédrale  s'oflfre  comme  un  cen- 
tre autour  duquel  venaient  graviter  tous  les 
événements  importants  de  la  ville  et  de  la  pro« 
vînce.  A  l'immense  influence  du  clergé ,  à  la 
puissance  des  idées  religieuses,  se  joignaient 
le  crédit  des  archevêques,  qui  étaient  ordinaire^ 
ment  les  plus  grands  seigneurs  du  ropume  ; 
la  splendeur  d'un  chapitre  métropolitain,  com-^ 
posé  de  l'élite  de  la  société,  et  tâchant  toujours 
de  se  maintenir  au  premier  rang  de  la  province  ; 
le  caractère  auguste  de  la  métropole ,  auquel 
tout  le  monde  rendait  hommage  avec  une  foi 
sincère.  C'en  est  une  grande  preuve  que  cette 
préoccupation  oii  chacun  était  du  lieu  où  il  se- 
rait inhumé  :  vivant,  on  se  berçait  de  l'espoir 
de  reposer  mort  près  d'un  lieu  saint,  dans  l'in- 
térieur d'une  église,  et,  parmi  les  églises,  de 


NOTRE-DAME  DE  ROUEN.  105 

préférence  dans  la  métropole,  et,  dans  celle-d, 
le  plus  près  possible  du  chœur  ou  de  telle 
chapelle  pour  laquelle  on  professait  une  yéné- 
ration  particulière. 

Un  moyen  d'obtenir  ces  honneurs  si  enviés 
était  de  contribuer  à  rembellissément  du  tem- 
ple. De  là,  tant  d'agrandissements  successifs,  où 
divers  systèmes  d'architecture  se  le  disputent 
de  noblesse,  d'élégance,  de  hardies  conceptions; 
car  les  artistes  aussi  qui  exécutaient  ces  magni- 
fiques constructions  avaient  droit  à  la  sépul- 
ture dans  la  cathédrale  ;  et  les  modestes  in- 
scriptions qui  se  Usent  sur  leurs  tombes  ont 
sauvé  de  l'oubli  plusieurs  noms  qui  méritaient 
bien  d'être  transmis  à  l'admiration  de  la  pos* 
lérité. 

Ces  artistes ,  qualifiés  simplement  du  titre 
modeste  de  maîtres  -  ouvriers ,  succédaient  à 
leurs  pères  dai^i  leur  art  ou  leur  métier  res- 
pectif; ils  recevaient  d'eux,  ou  des  maîtres  au- 
près desquels  les  règlements  des  maîtrises  les 
retenaient  longtemps,  une  direction  uniforme^ 
d^  transmise  à  leurs  devanciers  par  la  tradi* 
tion,  avec  la  communication  des  mêmes  procé- 
dés, enfin  une  position  honwable  comme  atta- 


106  NOTRE-DAMB  DE  ROUEN. 

chés  au  service  de  la  cathédrale.  Ils  y  preHaienC 
ainsi  un  intérêt  dont  tous  leurs  travaux,  tous 
leurs  souvenirs  faisaient  une  sorte  de  respec- 
tueuse affection  de  Êimille.  Leurs  plans  étaient 
soumis  à  l'examen  et  à  l'approbation  de  oe  cha- 
pitre éclairé,  dont  les  délibérations  consignées 
exactement  et  sans  aucune  interruption ,  pen- 
dant des  siècles,  dans  la  précieuse  collection 
des  registres  capitulaires,  ont  été  feuilletés  avec 
une  laborieuse  patience  par  MM.  De  ville  et 
Floquet,  et  ont  révélé  à  ces  deux  savants  tant 
de  iaits  intéressants  pour  l'histoire,  et  qu'on 
chercherait  ailleurs  vainement. 

M.  Floquet  a  tiré  un  grand  parti  de  ces  re* 
gistres  capitulaires  pour  son  histoire  du  privi- 
lège de  saint  Romain,  que  nous  examinons 
avec  détail  dans  notre  quatrième  partie.  Ils 
n'ont  pas  été  moins  utiles  à  M.  De  ville  pour 
la  composition  de  deux  ouvrages,  lun  sur 
les  Tombeaux  de  la  cathédrale  de  Rouen, 
l'autre  sur  la  Liste  des  peintres  verriers  de  la 
même  église.  M.  Langlois  a  puisé  dans  l'étude 
approfondie  de  cet  ancien  monument,  par 
rapport  à  son  art,  et  dans  les  sources  les  plus 
diverses,  d'autres  documents  du  plus  grand 


NOTRE-DAME  DE  ROUEPf.  107 

intérêt  pour  Thistoire,  et  qu'il  a  réunis  dans  un 

■ 

livre  sur  lequel  nous  allons  revenir. 

L'importance  d'une  église  métropolitaine 
comme  celle  de  Rouen  se  montre  non  seule- 
ment dans  les  faits  anciens  de  l'histoire,  mais 
dans  les  nombreuses  recherches  que  font  les  sa- 
vants pour  l'explorer  sous  toutes  ses  feces.  Je 
doute  que  la  cathédrale  de  Paris  ait  été  aussi 
curieusement  étudiée  dans  toutes  ses  parties 
que  celle  de  Rouen.  D  faut  s'être  instruit  par 
la  lecture  de  plusieurs  de  ces  savantes  explora- 
tions pour  comprendre  un  monument  qui  ren- 
ferme, on  peut  le  dire,  toute  une  civilisation» 
Sans  cela  quelle  surprise,  quel  renversement 
d'idées  ne  serait-ce  pas  pour  l'honune  qui 
viendrait  visiter  ce  temple  magnifique  avec 
l'orgueilleux  préjugé  de  notre  supériorité  sur 
nos  pères  ! 

Les  vastes  proportions,  la  hardiesse  et  l'élé- 
gance des  arcs,  des  colonnes,  des  piliers,  des 
voûtes,  la  variété  innombrable  d'ornements, 
tous  plus  riches  les  uns  que  les  autres ,  ces 
chefs-d'œuvre  âe  sculpture  prodigués  dans  les 
moindres  recoins  des  combles,  toutes  ces  sta- 
tues qui  nous  conservent  l'image  des  saints. 


108  NOTRE*DAME  DE  ROUEN. 

des  prélats,  des  princes,  des  fondateurs,  bien- 
faiteurs, architectes  de  leglise,  tout  cela  nous 
force  à  nous  humilier  devant  le  génie  religieux, 
fort  et  persévérant  de  nos  anciens.  On  se  de- 
mande si,  après  tant  de  siècles,  nous  réveille» 
rons  chez  nos  neveux  d'aussi  grandes  idées, 
nous  qui  ne  visons  qu  a  multiplier  les  com- 
modes jouissances  de  la  vie,  au  détriment  de 
tout  ce  qu'il  y  a  de  grand,  d'élevé  et  de  monu- 
mental dans  les  traces  que  Jaisse  de  lui  un  grand 
peuple.  L'érection  d'une  statue  est  un  événe- 
ment aujourd'hui,  tandis  que  chez  ces  vieux 
chrétiens,  nos  pères,  que  l'on  commence  à  re- 
garder avec  respect,  on  pouvait  dire,  comme  de 
la  Rome  de  tous  les  temps,  comme  de  la  Grèce 
d'autrefois,  qu'à  côté  d'un  peuple  vivant  il  y 
avait  un  autre  peuple  de  statues  aussi  nombreux. 
Seulement,  au  lieu  d'être  éparses  sur  les  places, 
dans  les  jardins  publics,  c'était  sur  les  som- 
mets des  églises  que  se  pressait  cette  foule  d'i* 
mages  vénérées.  Pour  les  voir,  il  allait  lever  la 
tête  vers  le  ciel,  où  la  foi  publique  plaçait  les 
personnages  qu'elles  retraçaient. 

Versla  fin  du  quatrième  siècle,  saint  Victrice, 
archevêque  de  Rouen,  coni^truisit  une  cathé- 


NOTRE-DAME  DE  ROUEN.  109 

drale  qui,  dans  le  sixième  siècle,  considérable- 
ment augmentée  et  enrichie  par  saint  Ouen,  un 
de  ses  successeurs,  fut  entièrement  brûlée 
en  842. 

n  est  probable  que  sur  le  même  emplacement 
commença  à  s  élever  la  grande  cathédrale  qui 
a  précédé  celle  d'aujourd'hui.  L'époque  des 
premières  fondations  de  cette  ancienne  église 
est  incertaine;  mais  on  la  voit  haussée,  en  950, 
par  Richard  I®%  petit-fils  de  RoUon,  et  dédiée 
en  1063,  par  l'archevèqua  Maurile.  Cette  vaste 
basilique  fut  entièrement  détruite  par  un  incen* 
die  qui  consuma  presque  toute  la  ville,  le  4  oc* 
tobre  1200.  Il  ne  reste  aujourd'hui  de  cet  an-^ 
cien  édifice  que  la  base  de  la  tour  de  Saint^Ro^ 
main,  celle  qui  est  au  nord  du  grand  portaiL 

Tout  le  corps  principal  de  l'édifice  actuel  fut 
construit  avec  une  célérité  extraordinaire  de 
1200  à  1220  par  Philippe-Auguste,  qui  fit  de 
cette  réédification  un  moyen  politique  pour  se 
concilier  ses  nouveaux  sujets.  Vers  1228  fut 
placée,  sur  une  tour  centrale,  au  milieu  de  la 
croisée  de  l'église,  une  pyramide  en  charpente 
qui  s'élevait  à  411  pieds  au-dessus  du  sol.  Les 
deux  portails  latéraux,  dits  des  Libraires  et  de 


110  IVOTRE-DAME  DE  ROUEN. 

la  Calende,  furent  construits  de  1280  à  1478; 
la  chapelle  de  la  Vierge  en  1502  ;  la  bibliothèque 
en  14124;  la  tour  de  Saint-Romain,  de  1470  à 
1477;  la  tour  de  Beurre*  fut  élevée  de  1485  à 
1507;  c'est  dans  cette  tour,  au  midi  du  grand 
portail,  quêtait  la  fameuse  cloche  appelée 
Georges  (TAmboise,  qui  pesait  trente-cinq  mille, 
d'après  l'estimation  de  la  Lande,  et  qui  fut  bri- 
sée devant  le  parvis  en  1793.  Le  grand  portail 
fut  exécuté  de  1509  à  1530. 

Le  4  octobre  1514,  la  pyramide  ayant  été 
brûlée,  et  la  base  qui  la  soutenait  entièrement, 
calcinée,  Roulland-le-Roux,  maître  maçon  de 
la  cathédrale,  construisit,  de  cette  année  à 
1542,  la;  magnifique  tour  centrale,  à  l'angle 
S.-O.  de  laquelle  on  voit  encore  sa  statue,  en 
bonnet  et  en  tablier  d'ouvrier  ;  et,  de  1542  à 
1544,  Robert  Becquet,  maître  charpentier  de 
la  cathédrale,  consti*uisît,  aux  frais  du  cardinal 
Georges  d'Amboise  II  (qui  fut  avec  son  oncle 
le  plus  grand  bienfaiteur  de  l'église  de  Rouen), 

*  On  sait  que  dans  plusieurs  cathédrales  ou  nommait  ainsi 
une  tour  payée  avec  les  fonds  qui  provenaient  des  permis- 
sions accordées  aux  fidèles  pour  manger  du  beurre  pendant 
le  carême. 


NOTRE-DAME  DE  ROUEN.  111 

la  dernière  pyramide  en  charpente ,  qui  avait 
quinze,  pieds  de  moins  que  la  précédente,  et 
qui  fut  renversée  par  la  foudre  le  15  septem- 
bre 1822. 

Ce  dernier  événement  a  fourni  à  M-  Langlois 
le  sujet  de  son  ouvrage  intitulé  Notice  sur  Pivr 
cendie  de  la  cathédrale  de  Rouen,  etc.  M.  Lan* 
glois,  en  relatant  tous  les  désastres  du  même 
genre  qu'avait  éprouvés  la  cathédrale,  d'après 
Ifô  auteurs  contemporains ,  témoins  oculaires 
de  chaque  incendie,  a  groupé  naturellement 
autour  de  son  événement  principal  une  quan- 
tité de  faits  instructifs  et  nouveaux,  qui,  enri- 
chis de  l'érudition  variée  de  ses  notes,  font  de 
cet  ouvrage,  au  titre  modeste,  une  histoire  aussi 
animée  que  pittoresque  de  ce  monument.  A  la 
suite  est  un  Tableau  chronologique  des  princi- 
paux faits  relatifs  à  l'histoire  de  la  cathédrale 
de  Rouen.  Ces  notions  si  substantielles  sont 
revêtues  d'un  style  coloré  et  plein  d'entraîne- 
ment, oii  l'on  reconnaît  l'impulsion  du  moment. 
Noiis  ne  pouvons  résister  au  plaisir  de  donner 
un  échantillon  de  ce  style,  en  citant  le  passage 
même  relatif  à  la  chute  de  la  flèche. 

«  Les  progrès  de  l'embrasement,  l'élévation 


112  P(OTRfi-DAME  DE  ROUEN. 

immense  du  foyer,  Timpossibilité  d'y  (mte 
promptement  et  sûrement  accéder  des  secom^, 
la  pyramide  vomissant  déjà  de  toutes  parts  de 
longs  jets  de  flamme  parmi  des  tourbillons  de 
fumée  que  1  oxide  des  plombs  en  fusion  colo- 
rait d'un  vert  livide,  la  mort  elle-même  enfin , 
planant  au-dessus  de  l'édifice  et  sur  ses  envi«- 
rons ,  tout  forçait  les  assistants  à  rester,  mal- 
gré  leur  vive  impatience,  spectateurs  oisifs  de 
ce  déplorable  événement. 

»  Et  comment  en  effet  eûtril  été  possible  d^a- 
gir,  avant  que  le  chef-d'œuvre  gigantesque  de 
Robert  Becquet  lie  se  fiit  éo^oulé  sur  la  tour  de 
pierre,  qui  pendant  trois  cents  ans  l'avait  sou- 
tenu dans  la  nue  ;  chute  terrible,  dont  l'attente 
glaçait  d'elfroi  tous  les  cœurs  et  que  ne  pou- 
vaient prévenir  ni  l'intrépidité  ni  l'industrie? 
Enfin,  comme  pour  signaler  la  crise  Êitale, 
sept  heures  sonnent  !  !  !  La  flèche  tout  entière 
se  renverse  vers  le  sud-ouest,  point  de  son  in- 
clinaison naturelle,  et,  s'arrachant  de  sa  base, 
vient  s'abattre  sur  l'angle  de  la  tour  occiden- 
tale de  la  Calende,  qui  la  rejette  sur  une  maison 
voisine,  qu'elle  perce  de  fond  en  comble  avec  un 
fracas  épouvantable. 


NOTRE-DAME  DE  ROUEN.  US 

»  L'incendie  présente  alors  le  plus  formi- 
dable spectacle  ;  car  à  peine  cette  partie  culmi- 
nante de  la  pyramide  est-dle  tombée,  que,  dé- 
gagées d'un  obstacle  qui  réprimait  ainsi  Faction 
de  l'air,  les  flammes  se  déploient  avec  la  plus 
grande  fureur;  les  galeries  se  déchirent,  les 
colonnes  armées  de  fer,  les  arcades  tout  en- 
tières se  détachent  de  toutes  parts,  l'œil  s'égare 
dans  lews  traces  ^iflammées;  les  voûtes  du 
temple,  accablées  swis  cette  grêle  horrible,  si- 
mulent, par  leurs  gémissements  redoublés,  le 
lx*uit  d'une  violente  canonnade.  Entre  huit  et 
neuf  heures  enfin,  il  ne  restait  plus  rien  au* 
dessus  de  la  tour  de  pierre,  qu'un  immense  bû-<^ 
cher,  au  milieu  duquel  bouillonnaient  des  tor- 
rents de  métal  que  les  gargouilles,  vomissaient 
en  ardentes  cascades.  » 

Cette  notice  donne,  sur  tout  ce  qui  a  rapport 
à  l'incendie,  aux  secours  appwtés,  aux  répara* 
tions  de  l'église  et  au  plan  de  l'érection  d'une 
nouvelle  flèche,  une  foule  de  détails  intéressants 
dès  à  présent,  mais  qui  le  seront  surtout  par  la 
suite.  Car  on  regrette  pour  beaucoup  d'anciens 
iaits,  qu'on  n'a  plus  aucun  moyen  de  connaître, 
que  les  contemporains  ne  nous  aient  pas  laissé 

II.  8 


il&  jVOTRE-IUMS' DE  ROUBN. 

de  semblables  renseignements.  Ils  ne  Font  pas 
fait,  parce  que,  ces  choses  étant  gén^alement 
connues,  rictée  de  les  consigner  dans  des  livi*es 
ne  venait  même  pas  à  1  esprit*  C'est  donc  une 
vue  dé  perfectionnement  historique,  que  de 
pilépareriainsi  à  nos  successeurs  des  secours  que 
Q6  UQ^  ont  pas  laissés  nos  deTamders. 
V  Mai^  l'ouvrage  de  M.  Langlois  a  -eu  immé- 
diatement une  importance  bien  plus  gmnde 
encore,  puisqu'on  peut  dire  qu'à  lui  en  grande 
partie  ont  été  dus  les  moyens  du  rétablissement 
W  faille  de  la  flèche,  tel  qu'il  lut  'Conçu  et  fort 
avancé  par  l'habile  architecte;  M«  Alavoine,  sur 
lô^  plans  duquel  il  est  continué  depuis  sa  mort. 
Après  k  destruction  de  la  flèche  de  Robert  Bec- 
quet  et  les  immenses  dégâts  it^usés  à  la  cathé* 
drale  par  l'incendie,  le  cardinal  de  fiernis,  aldfs 
nrchevêque  de  Rouen,  assembla  son  chapitre 
pour  délibérer  sur  les  moyens  de  réparer  en* 
lièrem^it  ces  désastres  en  rétablissant  la  flèche. 
La  première  chose  était  d'intéreiSser  à  cette  en*- 
treprise  Louis  XVIII,  aupi'ès  duquel  le  cardi- 
nal avait  un  libre  accès  ;  mais ,  pour  en  faire 
comprendre  l'importance  à  S.  AL^  il  désirait  un 
mémoire  dont  ia  rédaction  p4t  intéresser  os 


NOTRE^^DAMB  DR  ROUE>l.  il5 

prince  lettré.  Le  chapilois  partageait  oMte  opî* 
nion;  mais  personne  ne  s'offrait  pour  cette  ré«- 
dactîoti,  dont  on  comprenait  ta  difficulté  e|  les 
conséquences.  L'archevêque  se  trouvait  avec 
peine  obligé  de  renoncer  àson  idée,  où  il  voyait, 
par  là  connaissakice  qu'il  avait  dtt  roi ,  le  me3* 
leur  mjoyen  de  succès,  lorsque  M.  Tabbé  Lévy, 
aloirs  secrétaire  de  l'arcbevèché,  homnie  d'es« 
prit  et  de  savoir,  indiqua  au  prélat  M.  Langlms 
comme  l'éarivain  le  plus  capable  de  remplir  ses 
intentions.  Après  s'être  entendu  àvdc  l'arche^ 
mèqfiie  e^,  sim  secrétaire,  œlui-ei  leup  remit  en 
effet,  peu  de  temps  après  ^  sa  nodco,  qui  àé^ 
pàsssa  leurs  espérsmces,  H  qui,  présentée  au  ricâ 
par  M.  de  Bernis,  mit  ce  prince  dans  des^s- 
positions  tellemeni  lavbrâMes  4  l'entreprise , 
qu'il  en  facilita  immédiatement  l'aKécution. 

Ges>(iéteiils>  que  la  modestie  xle  M.  Langlois 
avfit  laissé  ignorer  du  publfic,  nous  ont  été 
iburniâ  par  M.  Deville,  qui  nous  a  fait  remar* 
€[uer  aussi  avec  <piellé  noblesse  M;  Langlois , 
ayai^t'  publié  sa  ndtice  en  1823,  aprèb  la  mort 
du  cardinal  de  Benûs,  arrivée  dans  l'iiii^'vallei 
110  dédia  pas  cet  ouvrage  à  son  successeur  ou*  à 
quelque  autoe  puissant  du  jour,  mais  à  la  mé-> 


116  NOTRE-DAME  DE  ROUEN. 

moire  du  prélat  qui  lui  avait  fourni  1  occasion 
de  rendre  ce  service  à  sa  patrie  et  lui  avait  té* 
moigné  une  bienveillance  dont  il  se  montrait  si 
digne  par  cette  reconnaissance  désintéressée. 

Aux  deux  ouvrages  que  nous  avons  cités  de 
M.  De  ville  sur  les  tombeaux  et  sur  les  peintres 
verriers  de  la  cathédrale,  il  faut  encore  joindre 
une  Lettre  à  ^.  Alàvoine  sur  la  flèche  de  Robert 
Becquet,  dissertation  publiée  en  1851,  et  qui 
contient  quelques  documents  entièrement  neufs 
sur  cet  ancien  ardiitecte.  La  conversation  et 
les  ouvrages  de  M.  Deville  nous  ont  également 
éclairé  ;  enfin  nous  devons  encore  rmoercier  ce 
savant  aimable  de  la  complaisance  avec  laquelle 
il  nous  a  conduit  lui-même  dans  toutes  les  par- 
lies  de  Notre-Dame  de  Rouen. 

En  y  comparant  les  dégâts  causés  en  1793 
avec  ceux  de  1S62,  nous  avons  trouvé  plus  de 
fureur  encore  dans  les  troubles  de  religion  que 
dans  le  bouleversement  social.  On  marche  con* 
tinuellement  entre  l'admiration  de  ces  mer- 
veilles d'architecture  et  de  sculpture,  du 
moyen-âge  et  de  la  renaissance,  et  l'indignation 
qu'excitent  tant  de  mutilations  brutales.  Mais 
l'admiration  se  réveille  tout  entière  à  la  vue  de 


NOTRE-DAME  DE  ROUEN.  117 

la  sublime  construction  en  fonte,  due  au  génie 
de  M.  Alavoine.  La  tour  de  Roulland-le-Roux, 
base  de  cette  flèche,  n'est  pas  exactement  car- 
rée, et  rirrégularité  de  sa  forme  ofi&*ait,  pour  y 
adapter  la  pyramide  en  bronze ,  des  diflScultés 
d'autant  plus  grandes,  que  Farchitecte  a  voulu, 
pour  plus  de  solidité,  en  foire  pénétrer  le  bas 
dans  l'intérieur  de  la  tour,  qui  lui  sert  ainsi 
comme  d'étui  jusqu'à  la  hauteur  de  quarante 
pieds.  Cette  partie  du  travail ,  la  plus  difficile  , 
est  terminée  ;  et  au-dessus  on  voit  déjà  une  par- 
tie de  la  flèche  s'éleva  avec  grâce  dans  les  airs, 
où ,  préservée  de  la  foudre  par  un  paratonnerre, 
elle  pénétrera  à  456  pieds  du  sol ,  c'est-à-dire 
253  pieds  de  plus  que  les  tours  Notre-Dame  » 
à  Paris,  19  pieds  de  plus  que  la  flèche  de  Stras- 
bourg ,  et  7  pieds  de  plus  que  la  plus  haute 
des  pyramides  d'Egypte. 


Sun 


W  CACHET  DtJ  MOYEN-AGE, 


TtiCtÙfi  A  CLitiùUAmPy  BÉPAR4ttSl*r  Mk  b'oàKK. 


M .  le  comDe  Anatole  de  MonteM[uiou  possède, 
dans  le  dépdrtemesit  de  TOme,  une  terie  appe- 
lée Glinchamp.  Dans  bi'cour  d'un  bâtiment  de 
ferme  est  une  butie  de  terre,  qu'une  ancienne 
trsKiition  du  paya  l^eprés^tait  comme  îqcou* 
Trant  un  puits  où  es};  enfqui  un  tr^r»  M ^  de 
M0iitësqui0U  étaciiii  dads  de  dcmaîne,  il  y  a  une 
douzaine  d'années ,  et  Ê|i^ut  faire  quelques 
travaux  de  terrasse,  fit  prendre  de  la  terre  sur 
cette  butte,  et,  dès  le  premier  jour,  on  trouva 
presqu'à  la  surface  un  fort  beau  cachet,  qui , 
sans  doute  par  la  composition  particulière  du 
métal,  était,  quoique  fort  ancien,  dans  un  état 
parfait  de  conservation.  Depuis,  chaque  fois 
qu'il  a  passé  quelques  jours  à  Glinchamp,  il  a 


SUR  LN  CACHET  DU  HOYËN-AOE.  119 

fait  conilipuM'  à  6ter  de  la  terre,  et,  eu  183Sy 
toute  la-  partie  qui  s'éleVait  au-dessus  du  sol 
aya^t  été  déMayée,  ses  ouvriers  cait  trouvé  le 
hMfi%  du  puits  annoncé  par  la  tradUicm. 

Cette  dernière  drconstaoce'dotmait  un'nou-. 
vel  intérêt  aU  csif:het,  que  M.  de  Montfôqmdu 
me  inontra  eu  me  racontant  tous  ces  détails. 
11 me  £t  même  l'honneur  de  me  demander  moa 
avis  sur  ce  sceau,  dont  il  me  tira  plusieurs  belle» 
empreintes.  Elles  supposent,  dans  le  graveur 
qujl  ^  &S,écuté  ce  cachet,  une  hardiesse  de 
toMche  ât  en  même  temps  une  précision  tr^- 
remarquaUes  ;  car  les  reliefs  sont  aussi  sail- 
lants qu'exempts  de  ces  petites  aspérités  qui 
détruisent  l'uni  de  la  cire. 

Pour  me  l'ornicr  une  opinion  motivée  sur  l'é- 
poque à  Liquelle  a  dû  être  grave  ce  sceau ,  j'en 
emportai  l'ompreicte  au  cabinet  des  tiires  à  la 
Bibliothèque,  et  là,  avec  l'aide  de  M.  Lat  abane, 
dont  les  profondes  connaissances  héi-aldiques 
sont  le  meilleur  guide  qu'on  puisse  prendi-e,  et 
dont  j'ai  éprouvé  plus  d'uue  fois  l'obligeance 
et  la  sagacité ,  j'ai  (  omparé  cctle  empreinte  avec 
beaucoup  de  scc.iux  de  diverses  époques ,  ap- 
posés sur  des  pièces  originales  datées.  Avant 


ISO  SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGE. 

4*exposer  le  résultat  de  cette  comparaison,  it 
£iut  énoncer  d'abord  la  description  de  l'em- 
preinte :  elle  offre  nn  écu  incliné  portant  une 
épée  en  bande,  accompagnée  de  six  besans ,  troh 
en  chef,  posés  deux  et  un,  et  trots  en  pointe, 
placés  dans  le  sens  de  la  bande.  Une  tête  bar- 
bue, couronnée  d'épines,  forme  le  cimier  ;  l'écn 
est  suppwté  par  deux  sauvages  ou  hommes 
velus  à  pieds  de  singe.  Ils  tiennent  chacun ,  de 
l'autre  maia,  des  brandies  d'arbres;  d'autres 
petites  branches  remplissent  avec  assez  de  grâce 
les  espaces  vides  autour  d'eux.  Pbur  l^i;mde . 

SiGïLLÛ  JoHAHNIS  :  LoNGOESPEE  : 


SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGE.  121 

Ce  cachet  est  aussi  remarquable  par  sa  par- 
faite  conservation  que  par  le  fini  de  son  exécu* 
tion  et  la  beauté  des  reliefs  sur  lempreinte.  On 
ne  peut  tirer  aucune  conséquence  précise  de 
cette  considération  ;  car  cette  belle  exécution 
semtrouve  dans  les  sceaux  de  diverses  époques; 
elle  est  cependant  plus  rare  dans  ceux  du  on- 
zième et  du  douzième  siècle. 

On  ne  peut  tirer  non  plus  aucune  induction 
de  la  forme  et  de  la  position  de  Técu.  Ces  (feux 
circonstances  variaient  beaucoup  dans  les  pre- 
miers siècles  de  l'usage  des  armoiries.  Je  dois 
dire,  toutefois,  que  la  forme  de  l'écu,  sur  ce 
cachet,  est  la  plus  régulière,  puisque  c'était 
réellement  la  forme  de  cette  partie  de  l'armure, 
où  les  armoiries  étaient  représentées  avec  le 
plus  d'évidence. 

Quant  aux  deux  sauvages  servant  de  sup* 
ports,,  ils  ofllrent  déjà  une  indication  chronolo- 
gique. L'usage  de  deux  supports  ou  d'un  seul 
ienaM  ne  se  trouve  pas  avant  le  second  quart 
du  quatorzième  siède.  Le  plus  ancien  exemple 
que  j'en  aie  vu  est  sur  le  sceau  de  Gaston  II, 
comte  de  Foix,  en  1342;  l'on  en  pourrait  avoir 


123  SUR  UN  CACHET  DU  M0Y£N-*A6E. 

quelques  exemples  antérieurs,  jusque  vers  1330* 
La  notion  tirée  des  supports  empêche  donc 
d'attribuer  à  ce  sceau  une  date  plus  aiii^ienne 
que  cette  dernière  époque. 

L'emploi  du  cimier  est  un  peu  plus  recidé  : 
on  peut  le  Êiire  remonter  jusqu'au  commence*- 
ment  du  quatorsâ^e  siècle  ou  aux  dernières 
années  du  treizième,  et  il  est  encore  usité  aU'' 
jovûrd'hui  j  ainsi  que  Içs  suppcgrts.  Mais  dès  la 
fin  du  quinzième  siècle  ou  le  commencement  do 
seizième ,  le  dmier  prend  (du  moins  en  France) 
une  forme  moins  arbitraire,  en  même  temps  que 
la  science  du  blason  se  fixe  et  se  complique, 

La  tête  barbue,  à  longs  cheveux,  let  couron- 
née d'épines,  parait  bien  figura:*  une  tête  de 
Christ,  et  il  me  semble  fort  raisonnable  de  sup-» 
poser  que  cet  emblème  ait  été  adopté  parle  pro; 
priétaire  de  ce  cachet ,  en  souvenir  d'un  de  ses 
ancêtres  qui  serait  allé  à  la  Terre^Saînle  du 
temple  des  crœsâdôd^  et  qui  aurait,  le  premier,^ 
jeté  de  Téclat  sur  sa  maison. 

An  quinzième  siècle  n'était  pas  encore  vrane 
ridée  d'indiquer  la  couleur  des  différents  émau» 
par  certains  guillochis  de  convention,  ^avés 


SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGE.  123 

sur  le  mél^t  d'un  cachet,  sur  le  marbre  d'un 
monumenl  ou  sur  toute  autre  surface  d'une 
seule  couleur,  On  m  voit  pas  celte  intention 
ingéo^jieusQ  avant  la  fin  du  seizième  i^ècle*  Sfw 
tous  l$s  sceaux  antérieurs  à  cette  époque,  le 
Ghasfnp  et  les  tnmbles  de  Técu  sont  tout  unis, 
sans  indiqti^r  pour  cela  lar^nf;  tandis  qu'à 
plurtir  à  peu  près  du  règne  de  Henri  IV,  une 
surface  unie  esl  la  marque  distinctive  dé;  cette 
couleur  «  Antérieurement  on  trouve  seuletaûiént, 
et  ft^ses  souvent,  les  deux  ^âncrrure^^  le  pair  et 
Vkemùne,  indiquées  par  la  gravure;  quant  aux 
autres  guiUochis  qu'on  pouvml;  graver  alors 
sur  le  chjarop  d'un  écu,  c'était  un  pur  eqoliv^ 
ment,  qui  n'indiquait  rien ,  et  dont  on  jremplis- 
sait  quelquefois  un  écu  trop  nu  «  par  exemple 
dans  les  armes  de  certaines  i^iUes  qui  por* 
taient  une  couleur  toute  unie,  sans  aucun  meuble 
sur  kl  (?i^ai»p.  Ainsi  les  sires  d'Albret,  qui  fini- 
rent par  occuper  le  tr^ne  de  Navarre,  portairat 
d^  gmuks  plein.  Et^  p0ur  remplir  ee  champ 
vidj^  Stur  une  suriace  monochrome  ^  souvent  leur 
écu  offre  des  lignes  qui  s'entrecroisent  en  divers 
sens ,  suivant  le  goût  du  graveur  ou  du  sculp- 
teur, ce  qui  pourrait  faire  supposer  le  sable,  ou 


124  SUR  UN  CACHET  DV  MOYBN-AGE. 

un  mélange  d'azur  et  de  gueules  *«  Ce  serait 
nne  erreur.  Mais,  depuis  le  dix-septième  siècle, 
ces  armes  auraient  été  indiquées  par  les  lignes 
tracées  verticalement ,  qui  marquent  les  gueules 
ou  la  couleur  rouge.  Dans  le  cachet  qui  nous 
occupe ,  on  ne  peut  donc  savoir  quelle  était  la 
couleur  du  champ  et  celle  des  meubles. 

Ce  qui  précise  avec  le  moins  d'incertitude 
Ykge  de  ce  sceau,  c'est  la  légencte. 

D'abord,  l'emploi  de  la  langue  latine  cesse 
d'être  en  usage  sur  les  sceaux  à  la^fin  du  quin* 
zième  siècle.  Déjà,  même  dès  son  commence- 
ment, on  trouve  des  l^endes  françaises  ;  par 
exemple  les  mots  :  Seel  Jehan...  remplacent  les 
mots  :  Sigillum  Jokannis. .. 

La  forme  des  lettres  est  Tindice  le  plus  cer- 
tain. Ce  sont  bien  évidemment  celles  des  sceaux 
du  passage  du  quatorzième  au  quinzième  siè- 
cle. La  fin  de  ce  dernier  nous  présente  déjà  des 
lettres  allongées,  au  lieu  de  ce  petit  caractère  ar- 
rondi ,  où  plusieurs  lettres  se  rapprochent  de 
l'écriture  allemande.  Ce  qui  distingue  princi- 


*  Plus  souvent  encore  leur  écu  est  diapré  avec  élégance  et 
offre  d'antres  combinaisons. 


j 


SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AQE.  126 

paiement  ce  caractère  de  celui  des  deux  siècles 
précédents,  ce  sont  les  lettres  a,e,c,  qui,  au 
treizième  et  au  quatorzième  siècle ,  sont  d'une 
forme  capitale  carrée  ;  comme  sur  le  sceau  du 
sire  de  Trichastel ,  seigneur  de  Bourbonne , 
sceau  apposé  siur  une  quittance  de  Tan  1270  \ 
Au  contraire,  dans  la  première  partie  du  quin- 
zième siècle,  cîes  trois  lettres  s'écrivent  avec  le 
petit  caractère  arrondi  du  cachet.  Telle  est  leur 
forme  sur  le  sceau  de  Thomas  Gower ,  vaillant 
seigneur  normand  **,  dont  on  trouve,  à  la  Bi- 
Uiothèque,  des  quittances  scellées,  de  1430  à 
1440.  Il  portait  cette  fière  devise  :  Pences  y  de^ 
vant;  c'est-à-dire,  dans  cette  précision  éner- 
gique des  devises  :  Regardez-y  à  deux  fois  avant 
de  nCattaqwr.  Cette  devise  est  d  une  écriture 
toute  pareille  à  la  légende  du  cachet.  Les  plus 
anciens  sceaux  avec  cette  écriture  sont  ceux 


*  Voyez  l'ouvrage  intitulé  :  Lettre  à  M.  Hase  «tir  une  in- 
icripiion  du  second  siècle,  trouvée  à  Bourhonne-les-Bains , 
etiur  l'histoire  de  cette  ville,  —  Paris,  Aimé  André,  1833, 
in-8**,  page  158,  et  planche  VI,  a. 

**  n  est  un  des  ancêtres  des  ducs  actuels  de  Bridgewatcr, 
dont  Ta  Yant-<lernier  était  si  connue  Paris,  il  y  a  une  quin- 
zaine d'années,  sous  le  nom  de  Lord  Egerton. 


126  SVa  UN  C4€rHBT  DU  MO¥£«r-^AGe. 

de  B^fratid^u  Guesclîn.  Il  était  passé  du  ser- 
vice de  Bretagne  à  celui  de  France  vers  l'an 
1359»  au  plus  tard.  Il  existait  au  cabinet  de 
M.  de  €oiircdles  plusieurs  quittan<>es  de  cet  il- 
lustre connétaUe^  depuis  cette  ^époque  jusqu'à 
sa  mort ,  arrivée  en  1380.  Ces  docume^ti^  ori- 
^mau:g;,  véritable  source  «de  l'histoire,  révè» 
lënt  sur  ce  grand  bomme  une  quantité  de  belles 
actions  que  n'ont  pas  rapportées' ses  historiens. 
Ain^  il  était  tellement  jaloux  d'augmenter  la 
puissance  de  la  France ,  qu^'ootre  toiate&  les 
places,  dont  il  s'^mps»^  lesBnèes  à:^  iûaîn, 
il  ^n  f9.<^ietait  souvent  de  ^ses  pr<;rpi^s  déniera 
pour  les  renàettre  au  roi*  Plu^eÙFs deces quît*- 
la^o^s^  Bont  le  t^mbon^emm^t  dfô  siomipeç 
<x)i£$îdérable$  qu'il  avaît  ainsi  avauoéeig  d^-  Ivà- 

Le  nom  de  JLongue$pée ,  tiui  atlire  d'dbord 
l'attention  ^  comme  celui  du  seigneur  dont  ce 
cachet  était  le  sceau  /n'est  pas  un  moyçn  d'^n 
fixer  la  ,da1$.  J^sq^  a  la  fin  du  qiiiiiiiè»e  sièf  le, 


I  • 


""  Voir  le  CataAo^ue  des  tilrâs  M  4QcummH:  hUloriques 
du  çqJimet  deM.  de ^nrc^le^» îl^ |>ar$ie,:3ri(ffea  oiri^itiMac , 
pages  16,  17,  22.  ^— Paris^  I83é,  m-.8°; 


SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGE.  127 

les  noms  sont  bien  loin  d'offrir  la  régularité 
qu'on  y  trouve  aujourd'hui,  où  chaque  per- 
sonne porte*  au  moins  deux  noms»  un  nom  de 
baptême  ou  prénom,  etie  nom  de  famille,  qu'on 
tient  de  son  père.  Avant  l'époque  précitée ,  il 
n'y  avait  en  France  de  véritable  nom  propre 
que  le  tiom  de  baptême.  Souvent  on  y  joignait 
un  suroom,  dont  les  motifs  et  les  altérations» 
dans,  nu  langage  familier»  viariaient  à  l'infini»  et 
qui»  Ibog-temps  personnel»  et  changeant  à 
chaque  génération ,  finit  par  se  transmettre. 
T^lle  e3t  l'origine  la  plus  ordinaire  des  noms 
de  faj9fûlle. 

Une  autre  source  est  celle  des  noms  de  bap- 
tême» comme  Martin»  Etienne»  Paulin»  Alexaur 
dre»  Laurent»  Marie»  Çarthél^ny»  Lambert» . 
Nicole...  et  tant  d'autre$  qui»  affectionnés  dans 
ç^rtaiAes  J^miUes,  et  donnés  toujours  de  même 
au  baptême  à  chaque  génératicoot»  devinrent  le 
nom  de  famille  »  quand  cette  distinction  s'éta- 
blit. Alors  ce  nom  de  saint  $e  perpétua  de  gêné* 
ration  en  génération»  par  simple  traqismissiosi  ; 
et  un  autre  nom  de  saint  fut  donné  au  baptême 
à  diaquo  individu.  Par  exemjJie,  telle  personne 
d'une  &miUe  appelée  Barthélémy  reçvt  de  son 


128  SUR  Vîi  CACHET  DU  MOYEN-AGE. 

père  ce  nom- là,  par  le  seul  lait  de  sa  naissance, 
et  on  lui  donna  individuellement,  au  baptême, 
un  autre  nom  de  saint,  par  ex^iiple  Louis;  et 
il  s'appela  Louis  Barthélémy. 

Surnoms  et  noms  de  baptême,  voilà  d'où  vin- 
rent peu  à  peu  les  noms  de  &mille  dans  toute  la 
roture  ëtdans  une  partie  de  la  noblesse.  Quoique 
celle-ci  ait  porté  bien  plus  généralement  des  noms 
de  fiefs,  cependant  plusieurs  y  joignirent  un  autre 
nom  tiré  de  Tune  des  deux  origines  que  je  viens 
d'indiquer.  Par  exeniple,  dans  la  famille  de  Saint- 
Véran,  d  où  sont  les  messieurs  de  Montcsdm,  on 
s'est  plu  à  conserver  le  nom  de  Gozon,  en  mé- 
moire d'un  illustre  personnage  de  cette  &mille, 
ainsi  nommé,  qui  fut  vingt-septième  grand-maî- 
tre de  l'ordre  de  Saint4ean-de4érusalem,  et  qui 
est  célèbre  dans  l'histoire  de  cet  ordre  pour  avoir 
tué  un  gros  serpent  qui  désolait  l'île  de  Rhodes, 
Un  petit  nombre  même  d'anciennes  familles 
portait  de  préférence  un  nom  de  ce  genre  tout 
seul,  quoique  possédant  plusieurs  fîds  où  elles 
auraient  pu  choisir  un  nom  seigneurial,  comme 
l'usage  en  était  devenu  de  plus  en  plus  fré- 
quent. La  Reynie,  lieutenantrgénéral  de  police 
sous  Louis  XIV,  était  d'une  ancienne  famille 


SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN- AGE.  129 

noblp  da  Limousiin,  qui  ayail  toujours  porté  le 
nom  de  NicolaSret  lui-même  se  nommait  Ga- 
briel Nijcolas,  jusqu'à  l'époque  où»  pour  se  con- 
Smx^eT  aux  usages  de  la  cour;  il  se  fit  appeler 
La  Iteynie,  du  nom  d'une  de  ses  terres.  On  sait 
aussi  que  dans  l'ancien  régime  Tusage  Toulait 
ordinairement  que  le  chancelier  de  France  ne 
prit  pas  de  titre;  de  là,  les  chàncelier&  dont  la 
famille  avait  un  autre  nom  qu'un  nom  de  fiéf 
le  portaient  toujours  de  préférence.  Pierrq  Sé- 
giiier»  chancelier  de  France  pendant  toute  la 
première  partie  du  règne  de  Louis  XIV,  ne 
portait  pas,  àla.cour,  d'autre  liomque  Séguier, 
quoiqu'il  fut  pair  de  France,  duc  de  Yillemot  et 
comte  de  Gîen. 

Mais  h  pins  grande  partie  dé  la  noblesse  avait 
pouiîiseul  pom  de  &mille  le  nom  d  un  fief.  Et, 
en  général^  un  autre  nom  joint  à  celui-là  est 
l'indiœ  d^un  anoblissement  ne  remontant  guère 
auKielà  de  la. fin  du  quinzième  siècle.  Vers  cette 
époque,  les  anciens  anoblis ,  comme  les  cheva- 
liers, n'étaient  plus  connus  que  sous  le  nom 
de  quelque  fief  dont  la  seigneurie  leur  appar- 
tenaitrf 

Dans  un  petit  nombre  de  grandes  maisons 
II.  9 


130  SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGB. 

(la  plupart  éteintes),  la  possession  non  inter* 
rompue  du  même  fief  pendant  une  suite  de  gé- 
nérations avait  Eût  du  nom  de  ce  domaine  le 
véritable  nom  de  leur  famille,  bien  antérieu- 
rement à  répoque  dont  je  viens  de  parler.  Pour 
ces  maisons-là  seulement  on  peut  remonter 
vers  les  commencements  de  la  troisième  race. 
La  famille  royale  elle-même,  que  différents  sys- 
tèmes prétendaient  £iire  remonter  aux  premi^s 
temps  de  la  monarchie ,  n'offre  aucune  preuve 
réelle  au-delà  de  Robert-le-Fort,  qui,  dans  la 
première  moitié  du  neuvième  siècle,  paraît  tout- 
à-coup  sur  la  scène  du  monde,  sans  que  Ton 
ait  jamais  pu  savoir  de  qui  il  était  fils. 

A  cette  même  époque  les  ducs  de  Gascogne 
jetaient  un  grand  éclat  dans  l'empire ,  comme 
descendant  directement  de  Clovis,  par  un  des 
fils  de  Clotaire  II,  fils  de  Ghilpéric,ar  rière-pe- 
tit-fils  de  ce  conquérant.  La  fierté  d'une  telle 
origine  contribua  peut-être  aux  luttes  conti- 
nuelles et  souvent  perfides  *,  que  ces  princes 

*  On  peut  citer  comme  telle  la  conduite  de  Loup  II  »  qui 
détruisit  Tarrière-garde  de  Gharlemagne  à  Ronceveaux,  dans 
cette  fameuse  journée  où-  périt  Roland.  Ce  Loup  II  estappelé 


SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN- AGE.  131 

soutinrent  contre  Gharlemagne  et  ses  fils.  Enfin 
Louis-le-Débonnaîre  ayant  déiaît,  enSlQ,  Loup- 
Gentule,  et  confisqué  ses  états ,  ce  duc  se  retira 
en  Espagne,  oii  il  maria  sa  fiille  à  un  seigneur 
de  Gastille  *.  Ses  deux  fils  reçurent  de  l'empe- 
reur, l'un  la  vicomte  de  Béarn,  l'autre  le  comté 
de  Bigorre  ;  et  en  eux  paraît  avoir  fini  la  des* 
cendance  masculine  des  rois  de  la  première 
race**.  Car  les  Gascons,  après  avoir  été  gou- 
vernés pendant  plus  de  soixante  ans  par  des 

dans  la  charte  d*Alahon  :  «  Perfidissimus  supra  omnes  mor- 
»  taies,  operibus  et  nomine  Lupos ,  latro  potius  quam  dux 
*»  diceodus.  »  Histoire  génér,  du  Languedoc,  par  deux  reli- 
gieux bénédictins.  Paris,  1730-1745.  5  vol.  in-fol. —  Tome  I» 
page  86  des  preuves. 

*  Charte  d'Alahon ,  déjà  citée.  —  Gartulaire  de  l'église 
métropolitaine  de  Notre-Dame  d'Auch.  —  Art  de  vérifier  les 
dates j  3«  édition  in-fol,  tome  II,  page  254,  à  la  chronologie 
des  ducs  de  Gascogne;  et  nouvelle  édition  in-8<»,  tome  IX, 
p,  240. —  Dom  Martenne ,  Premier  voyage  litléraire,  part. 
II ,  page  4. 

^"^  L'un  des  deux ,  Gentulphe,  vicomte  de  Béarn,  eut  bien 
un  fils  du  même  nom  que  lui,  que  l'histoire  cite  en  845 
comme  étant  sous  la  tutelle  de  sa  mère,  et  dont  il  n'est  plus 
question.  Il  descendait  de  Loup  Centule  en  ligne  masculine  ; 
c'est  donc  proprement  jusqu'à  lui  que  va  cette  descendance 
de  Cloyis  par  les  mâles. 


132  SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGE. 

ducs  amovibles,  nommés  par  l'empereur,  se 
soulevèrent^  et»  en  872^  appelèrent  d'Espagne 
pour  lesgouverner;  Sanehe,  snrnoimné^f Jtorra, 
petit-61s ,  par  sa  mère ,  du  duc  Loup^entule  *. 
Sanché  Mîtarra  conserve  donc  là  descendance 
féminine  des  premiers  rois  francs;  C'est  de  lui 
que  viennent  directement»  et  de  mâle  en  mâle^ 
la  suite  des  ducs  de  Gascogne»  puis  les  comtes 
de  Fezenzac,  ayant  po^r  tige  Aymeri  I**,  petite 
fils  deMitarra.  De  ceux-ci  se  détachent^  en  960, 
par  le  démembrement  du  comté  d'Ârmagnac, 
les  comtes  de  ce  nom,  si  célèbres  daps  notre 
histoire»  et»  en  1070»  les  barons  de  Montes- 
qiiiou  **,  dont  les  comtes  d'Armagnac  se  trou- 


*  Lieux  cités. 

"*  Ibid.  —  De  plus,  daos  Vjirt  de  vérifier  le$  dcOee,  peg. 
27 1  et  suiv.  de  la  3«  édition  in-foL,  àla  chronologie  des^ comtes 
de  Fezenzac  et  des  comtes  d'Armagnac.  —  Vffistoire  généth 
logique  de  M.  de  GourceUes ,  tome  VIII,  Pairs  de  France, 
Montesquieu,  page  24.  —  La  généalogie  de  la  maison  de 
Montesquiou Fezenzac,  fuivie  de  ses  preuves;  par  M.  Gbérin» 
généalogiste  des  Ordres  du  Roi,  Paris,  1784,  in-4«. — Le  tra-r 
vail  manuscrit  de  Ghérin ,  écrit  de  sa  main  et  conservé  aux 
Titres  originaux,  à  la  bibliothèque  du  Roi.  Ge  travail»  basedu 
livre  ci-<iessns,  fut  soumis,  avant  l'impression  de  ce  volume, 
àrexamen  de  dom  Merle ,  dom  Glément  et  dom  Poirier,  re- 


SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGE.  133 

vent  ainsi  branche  cadette.  Les  maréchaux  de 
Montluc^  les  seigneurs  d'Ârtagnan ,  et  autres , 
jettent  aussi  un  grand  lustre  sur  la  branche  de 
Montesquiou.  Â  tant  d'illustration  et  de  puis- 
sance s^est  jointe  la  conservation  de  plusieurs 
monuments  d'une  haute  importance  historique, 
tels  que  la  charte  d'Âlahon,  cette  pièce  si  riche 
en  faits  sur  le  l^idi  de  la  France  au  commence- 
ment de  la  seconde  race  **  C'est  ainsi  que  la 


ligieux  bénédictins,  de  M.  de  Bréquigny,  de  l'Académie 
Française  et  de  celle  des  Inscriptions ,  et  de  MM.  Garnier, 
Bejot  et  Dacier,  de  TAcadémie  des  Inscriptions,  qui  en  dé- 
clarèrent toutes  les  preuves  authentiques,  et  signèrent  cette 
déclaration  le  13  février  1784. 

*  La  charte  d'Alahon ,  d'abord  publiée  en  Espagne ,  n'était 
pas  encore  connue  en  France  du  temps  du  père  Anselme, 
qui,  dans  son  Histoire  généalogique ,  où  tout  repose  sur  des 
preuves ,  n'a  pu  par  conséquent  établir  Fantiquité  de  la  mai- 
son de  Montesquiou.  Cette  charte  remarquable  a  été  publiée 
en  1730 ,  dems  Vffiêloire  générale  du  Languedoc,  tome  II, 
par  dom  Vaissette ,  qui ,  dans  une  lumineuse  dissertation 
(pag.  688  et  suiv.  des  notes),  en  démontre  l'authenticité,  et 
prouve  que  tout  s'y  accorde  avec  la  plus  exacte  chronologie. 
€'est  seulement  en  1785  qu'on  s'en  est  servi  pour  les  preuves 
les  plus  reculées  de  la  maison  de  Montesquiou,  qui  jusque  là 
dut  ignorer  elle-même  que  les  titres  de  son  ancienneté  fus- 
sent liés  d'une  manière  aussi  étroite  à  ceux  de  notre  histoire. 


13A  SUR  UIS  CACHET  1>U  MOYEN-AGE. 

famille  de  Montesquiou  peut  être  regardée 
comme  la  plus  ancienne  de  France,  prouvant 
au  moins  trois  siècles  de  plus  que  la  maison 
royale. 

Quant  à  celles  qui  ne  sont  pas  d'ori^e  sou- 
veraine, la  famille  vicomtale  d'Âubusson  ofire 
l'exemple,  peut-être  unique  en  France,  de  ti- 
tres également  authentiques,  prouvant,  par  une 
filiation  non  interrompue,  de  mâle  en  mâle,  la 
même  ancienneté  que  la  maison  de  Bourbon. 
Car ,  depuis  le  neuvième  siècle  *  jusqu  en 
1280,  on  les  voit  posséder  héréditairement  la 
vicomte  d'Aubusson,  vendue  alors  à  la  maison 
de  Lusignan  par  Heynaud  VII,  vicomte  d'Au- 
busson. Mais  ses  descendants  continuent  comme 
seigneurs  de  la  Feuillade,  conservant  seulement 
le  nom  d'Aubusson ,  jusque  sous  Louis  XIV, 
qui,  en  échange  de  Saint-Cyr,  céda  au  mare* 

Gela  explique  comment,  avant  cette  époque,  les  grandes  pré^ 
tentions  de  ces  seigneurs  et  des  comtes  d'Armagnac ,  leur 
branche  cadette^  étaient  regardées  comme  sujettes  à  conter 
tation.  Mais  s'il  est  aujaurd*hal  une  vérité  historique  dé- 
montrée, c'est  leur  descendance  de  Clovis  par  les  femmes* 

*  On  attribue  même  à  cette  famille  des  prétentions  à  plus 
d'ancienneté.  Mais  au-delà  du  neuvième  siècle ,  les  preuvea 
ne  paraissent  pas  suffisantes. 


SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGE.  135 

chai  de  k  Feuillade  cette  vicomte,  passée  de  la 
maison  de  Lusignan  à  la  com'omie. 

Mais  dans  la  plupart  des  familles  nobles^ 
même  parmi  celles  qui  ont  joint  une  illustra* 
tion  presque  constante  à  l'ancienneté,  on  suit  à 
grand'peine  la  filiation  jusque  vers  le  douzième 
siècle  au  plus  loin ,  à  travers  les  changements 
qu'amènent  dans  leurs  noms  féodaux  les  al- 
liances, les  échanges,  lesi  donations,  les  confis- 
cations, la  chute  ou  l'agrandissement  des  &* 
milles.  Le  maréchal  Boucicaut  était,  sous  Char- 
les VI,  vicomte  de  Turenne  et  comte  de  Beau- 
fort.  Dans  combien  d'illustres  Ëunilles  ont  passé 
ensuite  ces  deux  fiefs  !  Ce  nom  de  Boucicaut 
était  un  sobriquet  donné  par  plaisanterie  au 
maréchal  Boucicaut,  père  de  celui  dont  nous 
avons  les  mémoires.  Le  nom  de  Le  Meingre , 
qu'ils  portaient  aussi,  parait  avoir  été  un  so- 
briquet plus  ancien  donné  à  quelqu'un  de  leurs 
aïeux.  Celui  de  Boucicaut  prévalut.  Quel  était 
donc  leur  nom  de  famille,  au  milieu  de  tout 
cela?  On  ne  saurait  le  dire  :  il  n'y  avait  encore 
rien  de  fixe  à  cet  égard.  Or  le  maréchal  Bouci- 
caut mourut  en  1421. 

Ces  remarques  prouvent  toute  l'absurdité 


196  SUR  UN  CACHET  DU  JIOYEN*-A6E» 

qu'il  y  avait  eu,  pendaut  la  réyolutioa,  à  Toû-r 
loir  donnei:  ii  ^  la  maison  royale  un  prétaoïdu 
nom  de  ËuniUe  antérieur  à  son  aYénéméat  au 
trônoi  Le  premier  roi  de  œttè  race  s'appelait 
Hugues.:  voilà  son  jseul  nom  )  il  l'arvait  reçuati 
baptême..  Son  surnom  de  Capet  kd  était  égaler 
ment  personnel  *;  <!ar  sosi  père,  qui  senommsut 
aussi  HuguëSy  avait  été  surnommé  le  Gr&nd,te 
Blanc  ou  l'Abbé;  et  son  fils ,  qui  se  nommait 
Robei^t ,  avait  eu  le:  surnom  de  Déeot  ou  do 
Savant''*.  Si  donc  on  eût  voulu  donner  au  roi 
dépoi^sédé  un  nom  bourgeai& ,  d'une  analogie 
tant  soit  peu  raisonnable,  on  n'aurait  guère  pu 
l'appeler  que  Louis-le-Roi,  comme  surnom,  ou 
bien,  du  nom  que  portaient  ses  ancêtres  à  Té» 
poque  de  la  fixation  des  noms  de  famille,  Louis 
Bourbon. 


"*  Quant  à  la  dénomination  de  Capétiens ,  c'est  un  de  ces 
termes  de  convention  employés  par  les  sciences  dans  leurs 
classifications  pour  y  mettre  de  la  clarté. 

**  La  même  observation  peut  s'appliquer  au  premier  per- 
sonnage de  cette  famille  qui  ait  régné  pendant  la  seconde 
race,  par  une  espèce  dHniérim  :  Eudes,  comte  de  Paris,  oncle 
de  Hugues-le-Grand,  et  fils  de  Robert-Ie-Fort ,  avait  un  nom 
différent  de  ceux  de  ces  deux  princes. 


SUR  ir«r  CAGHtit  Du  MOYEN-AGE.  137 

Il  est  certain  que  bien  d'autres  erreurs  ont 
été  commises ,  et  par  les  déclamâteurs  igno- 
rants, et  par  les  généalogistes  cotnpiaisants, 
pour  n^avoir  pas  tenu  compte  de  ce  qui  dii^ 
ttUgue  uiie  époque  d'une  autre  :  distinction  sans 
laquelle  la  chronologie  elle-même,  au  lieu  d'être, 
comme  on  l'appelle,  leflambedu  de  l'histoire, 
fie  serait,  si  l'on  pouvait  s'exprimer  ainsi, 
qti'une  sorte  dé  lanterne  sourde,  guidant  nos 
pas,  mais  à  travers  les  ténèbres. 

Or,  puisque  tous  les  caractères  du  cachet  qiie 
j'examine  et  l'ensemble  de  sa  disposition  le  pla- 
cent à  la  fin  du  quatorzième  siècle  ou  au  com- 
mencement du  quinzième,- époque  où  vivait  le 

4.  t 

maréchal  Boucicaut,  nous  verrons  dans  le  nom 
de  Longue-'Espée  un  surnom  personnel,  dont  je 
trouve  encore  un  ou  deux  autres  exemples 
avant  et  après  cette  époque.  Parmi  les  surnoms 
militaii*es  alors  usités ,  celui-là  pouvait  flatter 
particulièrement  un  seigneur  normand,  puisque 
c'avait  été  le  surnom  du  second  duc  de  Nor- 
mandie, Guillaume,  fils  de  Rollon  \ 

*  Dans  les  curieux  détails  recueillis  par  M.  Detille;  att  su- 
jet du  tombeau  de  ce  prince,  on  Voit  ^ue  sur  des  Registres  du 
quinzième  siècle  le  nom  de  Longue-Espée  reste  aussi  en  fran- 


138  SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGE. 

L  exercice  continuel  des  armes ,  pendant  la 
féodalité,  donnait  à  ces  seigneurs  une  force  pro- 
digieuse ,  dont  nous  ^yons  la  preuve  dans  le 
poids  excessif  de  certaines  armures.  Ce  poids 
est  tel  quelquefois,  qu'on  serait  tenté  de  les 
accuser  du  même  genre  d'imposture  qu'A- 
lexandre-le-Grand ,  qui ,  suivant  quelques  his- 
toriens, laissait  après  lui,  comme  traces  de  son 
passage ,  des  mors  de  chevaux  et  des  casques 
d'une  grandeur  exagérée ,  voulant  ainsi  faire 
croire  à  ceux  qui  viendraient  dans  les  mêmes 

çais  an  milieu  de  la  phrase  latine.  «  Ad  faciendum  depingi 
ymaginem  Guilelmi  de  Longue-Espée,  »  (Actes  capitnl.  mss. 
de  la  cathédrale  de  Rouen,  12  mai  1467.)  «Ad  faciendum 
depingi  statuam  ducis  la  Longue-Espée.  (Ibid.  mars  1460.) 
Ce  nom  est  en  latin  dans  une  épitaphe  inscrite  sur  son 
tombeau  l'an  1063. 

HIG  POSITUS  EST 
GUILLELMOS    DIGTDS    L0N6A   SPATA 


et  dans  une  épitaphe  en  vers  léonins,  extraite  du  vieux  né^ 
crologe  de  la  cathédrale  : 

a  Rollonis  natus,  Guilelmus,  longa  vocatus 

«  Spata....» 

(  Tombeaux  de  la  cathédrale  de  Rouen,  par  A.  DeviUe. 
Rouen,  1833.  in-8S  pag.  19  et  suiv.)  Article  de  Guillaume^ 
fils  de  Geoffroy  Plantagenet. 


SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGE.  139 

lieux,  que  son  armée  avait  été,  non  seulement 
par  les  actions ,  mais  par  la  taille,  une  armée 
de  géants.  Il  existe  des  épées  de  ces  anciens  che- 
valiers, d'une  dimension  telle,  qu  onapeineàen 
comprendre  Tusage.  Celle  que  madame  la  du- 
chesse de  Vicence  conserve  à  Caulaîncourt ,  et 
qui  passe  pour  être  l'épée  de  Godefroi  de  Bouil- 
lon, a  près  de  cinq  pieds  de  long  et  est  large  à 
proportion*.  Ces  armes  terribles,  nommées 
ensuite  plus  particulièrement  espadons**,  ne 
se  maniaient  qu  a  deux  mains ,  et  même  pour 

*  «....  Celle  de  Godefroy  de  Bouillon,  dont  quelques  his- 
toriens des  croisades  disent  qu'il  fendoit  un  homme  en  deux. 
La  même  chose  est  racontée  de  l'empereur  Conrad,  au  siège  de 
Damas.  M.  Du  Cange  dit  que  ces  faits  ^  tout  incroyables  qu'ils 
paroissent,  ne  lui  semblèrent  plus  tout-À-fait  hors  de  yrai- 
semblance ,  depuis  qu'il  eut  vu  à  Saint-Phara  de  Meaux,  une 
ëpée  antique,  que  Ton  dit  avoir  été  celle  d'Ogier-le-Danois,  si 
fameux  du  temps  de  Charlemagne,  au  moins  dans  les  ro- 
mans; tant  cette  ëpée  est  pesante^  et  tant  par  conséquent  elle 
supposoit  de  force  dans  celui  qui  la  manioit  (  voce  Spata, 
gloss.)  Le  P.Mabillon,  qui  la  fit  peser,  dit  qu'elle  pesoit  cinq 
livres  et  un  quarteron.  »  (Histoire  de  la  milice  française, 
parle  P.  Daniel.  Paris,  1721.  2  vol.  in-4<>,  tome  I ,  liv.  VI , 
page4il.) 

**  C'est  sous  ce  nom  qu'elles  sont  désignées  au  musée  d'ar- 
iillerie. 


140      SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGE. 

s'en  servir  aisément  ainsi ,  il  fallait  une  force 
qui  semble  surhumaine.  Elles  ne  devaient  être 
ceintes  *  qu'à  cheval ,  avec  le  reste  de  cette  ar- 
mure complète  de  Thomme  et  du  cheval,  si  em- 
barrassante ,  qu'un  homme  d'armes  dbattu  ne 
pouvait  se  relever  seuL  Aussi  Ton  sentit  sou- 
vent l'importance  de  mettre  dans  les  rangs, 
près  des  hommes  d'armes,  quelques  combat- 
tants à  pied;  et  le  père  Daniel  attribue  nfême  à 
ce  motif  l'établissement  des  gendarmes  à  pied 
dans  l'ancienne  milice  *\  C'était  pour  un  sem- 
blable ministère  que  deux  bourgeois  de  Paris 
se  tenaient  à  pied^au  frein  du  cheval  du  roi,  les 
jours  de  bataille  ;  et  ils  y  firent  souvent  des 
prodiges  de  valeur***.  On  conçoit  donc  qu'une 
épée  remarquable  alors  ****  par  sa  grandeur  fût 


*  Biles  n'avaient  pss  de  fiottrreau ,  et  la  manière,  de  les 
suspendre  était  toute  différente  de  celle  des  épées  nodernes. 
Uistoire  de  la  milice  française,  1. 1, 1.  V,  page  811. 
Voyez  VHîBtoire  du  Droit  municipal  en  France ,  par 
M.  Leber. 

***'*'Eûtre  rëpoqnèdés  croisades  et  celle  que  nous  assignons 
au  cachet,  la  forme  des  épées  changea ,  et  on  les  porta  très- 
courtes ,  mais  elles  étaient  redevenues  longues  au  quinzième 
siècle.  «  L'épée  de  la  Pucelle  d'Orléans,  que  Ton  voit  au  tré- 


«¥ 


**♦ 


SUR  UJV  CACHET  DU  MOYEN-AGE.  i^\ 

un  titre  imposât.  Peut-être  le  seigneur  à  qui 
appartenait  notre  cachet  était-il  d  autant  plus 
fier  de  ce  surnom,  qu  un  de  ses  ancêtres  l'avait 
déjà  reçu  du  temps  des  croisades  ;  ce  qu'indi- 
queraient et  l'épée  qm  se  voit  sjjr  l'écu,  et  la 
tête  de  Christ  servant  de  cimier. 

La  tradition  conservée  dans  le  pays  sur 
Texistence  d'un  trésor  au  fond  de  ce  puits ,  re- 
couvert depuis  des  siècles  »  signalé  ^ulepiept 
par  la  même  tradition,  et  auquel  M,  de  l|Ipn- 
tesquiou  est  arrivé  par  ses  fouilles,  me  semble 
fort  intéressante ,  et  s'accorde  très-bien  avec 
toutes  les  inductions  que  nous  pouvons  tirer  de 
ce  cachet.  S'il  est,  comme  c'est  mon  opinion, 
du  règne  de  Charles  VI,  quels  malheurs  ne 
désolaient  pas  alors  la  France ,  dont  presque 
tout  le  territoire,  et  notamment  la  Normandie, 
était  au  pouvoir  des  Anglais  1  Faudrait -il 
s'étonner  qu'un  seigneur  normand  eût  alors 
enfoui  ce  qu'il  avait  de  plus  précieux?  Si  ce 
seigneur  périt  ensuite ,  avec  sa  famille ,  dans 


»  sor  de  Saint-Denis,  est  très-longue  et  large  à  proportion.  » 
Le  P.  Daaiel»  livre  cité  ,  page  4U. 


iA2         SUR  urr  cachet  du  moten-age. 

quelqu'une  de  ces  collisions  sanglantes  \  une 
tradition  vague  put  se  conserver ,  et  ce  qu  elle 
avait  de  mystérieux  put  la  propager  indéfini- 
ment. Le  cachet  trouvé  d'abord  presque  à  la 
sur&ce  du  sol  pourrait  venir  à  l'appui  de  la 
tradition,  si  l'on  appliquait  à  cette  circonstance 
un  proverbe  alors  connu»  car  je  l'ai  vu  cité  dans 
des  manuscrits  latins  de  ce  temp&-là  **  :  Nemo 
vas  vacuum  consignât ,  c'est-à-dire  :  Personne  ne 
met  son  sceau  sur  un  coffre  vide.  • 

Les  développements  auxquels  nous  nous 
sommes  livré  à  l'occasion  de  ce  cachet  nous 
seront  pardonnes  par  les  personnes  qui  savent 

*  Ceci,  bien  entendu ,  n'est  qu'une  supposition»  fondée 
seulement  sur  Tabsence  de  renseignements  au  sujet  des  ar- 
mes du  cachet.  Il  va  sans  dire  qu'elles  n'ont  rien  de  commun 
avec  celles  de  la  maison  de  Montesquieu,  qui  porte  Parti  au 
premier  de  gueules  plein^  et  au  deuxième  d'or  à  deux  tour- 
teaux de  gueules  posés  l'un  sur  Vautre,  J'ai  dû  aussi  m'as- 
su  rer  qu'elles  n'avaient  pas  de  rapport  avec  celles  des  Mes- 
sieurs de  Glinchamp,  ancienne  famille  de  Normandie ,  qui 
porte  D'argent  à  une  fasce  de  gueules,  accompagnée  de  trois 
chandeliers  du  même,  passant  au-dessus  de  la  fasce. 

**  Dans  presque  tous  ceux  qui  contiennent  l'histoire  fabu- 
leuse d'Alexandre-le-Grand^  un  des  livres  le  plus  en  faveur 
alors.  J'ai  sous  la  main  le  ms.  latin  de  la  Bibliothèque  du 
Roi  n*»  8519.  Ce  proverbe  s'y  trouve  au  folio  6  verso,  lin.  6. 


SUR  UN  CACHET  DU  MOYEN-AGE.  1Z|3 

combien  de  points  de  vue  embrassent  les  études 
historiques,  et  à  combien  de  questions  intéres- 
santes peuvent  se  rattacher  les  moindres  monu- 
ments. Souvent,  par  un  heureux  concours  de 
circonstances,  ils  jettent  sur  un  endroit  de  l'his- 
toire un  jour  nouveau.  Si ,  par  exemple ,  on 
trouvait  en  Normandie  quelque  autre  monu- 
ment portant  ou  ces  armes  ou  ce  nom ,  de  leur 
comparaison  pourraient  jaillir  des  notions  nou- 
velles et  intéressantes. 


IV. 


\ 


HISTOIRE. 


II.  10 


SUR 


L'ÉTUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE. 


La  situation  géographique  de  la  France  en  fait 
un  tout  homogène ,  favorable  à  l'amour  de  la 
patrie.  Â  la  fin  du  siècle  dernier,  la  défense  du 
territoire  envahi ,  suivie  aussitôt  de  nos  irrup- 
tions victorieuses  et  de  tant  de  prodigieux  suc- 
cès y  fit  tourner  au  profit  du  patriotisme  gêné* 
rai  tous  les  sentiments  partiels  d'attachement  à 
la  province,  qui  se  fondirent,  plus  qu'à  aucune 
autre  époque,  en  un  sentiment  national,  corn? 
mun  àtous.  Ainsi,  dans  cette  crise  si  complète, 
la  grande  explosion  guerrière  qui  succéda  à  ce 
bouleversement  de  la  société ,  et  la  main  puis- 
sante qui  y  établit  solidement  un  ordre  nou- 
veau, déracinèrent  dans  la  nouvelle  génération 


1&8       ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE. 

ces  habitudes  des  mœurs  anciennes,  transnuses 
presque  sans  altération  depuis  des  siècles. 

Quand  la  paix ,  succédant  enfin  à  ces  vingt 
ans  de  guerre ,  en  ramenant  chez  eux  ceux  qui 
avaient  survécu ,  Êivorisa  le  goût  du  repos  et 
les  tranquilles  études,  l'esprit  se  reporta  d'abord 
sur  les  grands  événements  qui  venaient  de  bou- 
leverser le  monde.  Après  avoir  étudié  ou  décrit 
cette  période  étonnante  que  l'on  achevait  à  peine 
de  traverser,  l'investigation  s'avança  davantage 
dans  le  passé,  toujours  en  y  cherchant  des 
armes  pour  combattre  l'ordre  présent.  La  ré- 
volution communale  au  douzième  siècle  Ait 
présentée  d'une  manière  brillante,  par  M.  Au- 
gustin Thierry,  comme  les  premiers  efforts 
d'une  lutte  que  le  parti  populaire  vaincu  avait 
reprise  six  siècles  plus  tard,  pour  y  remporter 
un  triomphe  dé&iitif  dont  le  dénoûment  s'ef- 
fectuait sous  nos  yeux.  Les  libres  discussions 
propres  au  gouvernement  représentatif  atta- 
quant successivement  les  différents  abus,  on 
reconnut,  avec  plus  de  certitude  encore,  que  la 
centralisation ,  telle  que  l'avait  organisée  cette 
main  si  forte  qui  tenait  les  rênes  de  l'empire 
^SLUS  quitter  l'épée,  était  une  grande  source 


ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE         149 

d'abus  adminisiratirs,  d'entraves  aux  libertés 
les  plus  légitimes  et  d'extension  immodérément 
progressive,  donnée  à  la  capitale,  au  détriment 
du  rpste  du  royaume.  Il  n'était  que  trop  facile 
de  prouver  la  justice  de  ces  plaintes. 

Si  Ion  chercha  dans  l'examen  du  passé 
quel  avait  été  ^  avant  89 ,  l'état  respectif  de  la 
capitale  et  des  provinces ,  on  put  apercevoir 
déjà  une  tendance  à  l'abaissement  de  celles- 
ci  dans  l'éclat  de  la  cour  de  Louis  XIV.  Là 
commencèrent  à  se  réunir ,  comme  de  pâles 
satellites,  tous  ces  astres  de  province ,  autour 
desquels  se  réunissaient  auparavant  autant  de 
petites  cours,  qui  entretenaient  sur  les  divers 
points  de  la  France  des  centres  de  richesse  et 
d'élégance  de  mœurs.  Alors  le  mot  de  provin- 
cial ,  qui  devient  une  espèce  de  moquerie.  Le 
langage  à  la  mode  divise  ce  grand  royaume  en 
trois  parts  bien  inégales  :  la  cour,  la  ville  et  les 
provinces.  Celles-ci  commencent  à  devenir 
moins  agréables  ;  car  les  prétentions  du  bel  air 
de  la  cour  s'y  étant  une  fois  répandues,  et  s'y 
renouvelant ,  pour  ainsi  dire,  à  chaque  nouvel 
arrivant  de  Versailles,  y  donnèrent  trop  sou- 
\   vent  à  la  lx)nne  compagnie  un  air  faux  et  guindé, 


150       ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE. 

mine  féconde  pour  les  auteurs  comiques  du 
dix-huitième  siècle.  Bien  des  ambitions ,  qui , 
sous  les  règnes  précédents,  auraient  trouyé 
un  théâtre  suffisant  dans  leur  province  ^  s'y 
sentirent  à  la  gène  ;  et  dans  Tespoir  de  briller 
à  la  cour  et  d'y  trouver  la  feveur,  vinrent  se 
ruiner  à  Paris  et  à  Versailles,  au  lieu  de  tenir 
chez  eux  le  même  état  que  leurs  ancêtres ,  en 
contribuant  ainsi  pour  leur  part  à  la  prospérité 
et  à  l'agrément  de  leur  province. 

Toutefois  cette  tendance  n'avait  guère  d'effet 
que  sur  les  sommités  de  la  société.  La  cour  et 
la  ville  offraient  sans  doute  alors  à  beaucoup  de 
gens  des  chances  de  fortunes  aussi  étonnantes 
que  rapides  ;  mais  c'étaient  des  &its  isolés ,  et ,. 
comme  on  dit^  un  billet  à  la  loterie.  La  séduc-» 
tion  n'y  était  pas  organisée  d'une  manière  dan- 
gereuse pour  l'émigration  provinciale ,  comme 
elle  l'est  aujourd'hui  par  la  perspective  qu'offre 
aux  ambitions  de  tout  étage  l'immense  person- 
nel de  tant  d'administrations  diverses. 

On  sait  que  Louvois  était  ministre  de  la 
guerre  avec  vingt-quatre  commis  pour  tout  per- 
sonnel administratif.  De  plus  alors ,  non  pas 
seulement  chaque  gouvernement  ou  chaque 


ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE.       151 

province ,  mais  chaque  généralité,  chaque  élec- 
tion s'administrait  chacun  chez  soi ,  et  offrait 
ainsi ,  sur  les  lieux  mêmes,  un  but  honorable  et 
suffisant  à  toutes  les  ambitions  modérées.  D'une 
stabilité  plus  grande  dans  les  existences,  et 
d'habitudes  plus  sédentaires  il  résultait  que , 
malgré  les  petites  prétentions  d'imiter  de  loin 
la  cour  et  Paris ,  peu  de  personnes ,  surtout 
dans  la  bourgeoisie,  avaient  en  perspectiye  l'idée 
d'y  aller  demeurer.  La  perspective  de  coulw 
ses  jours  dans  le  lieu  qui  nous  avait  vus  naître 
était  une  idée  aussi  agréable  que  naturelle  et 
ordinaire.  On  cherchait  donc  à  embellir  de  son 
mieux  un  séjour  qui  devait  être  le  théâtre  de 
toute  l'existence.  De  là ,  pour  la  haute  bour- 
geoisie, cette  bonne  et  agréable  vie  de  certaines 
provinces,  dont  nos  grands-pères  nous  ont  fait 
des  récits  plus  attrayants  encore  que  ceux  du 
brillant  tourbillon  de  la  cour. 

Il  est  vrai  que ,  de  toutes  ces  coutumes  di- 
verses ,  de  toutes  ces  juridictions  différentes , 
résultait  une  conhision  telle  dans  les  lois,  qu'on 
a  peine  à  comprendre  aujourd'hui  comment  il 
n'y  avait  pas  à  chaque  transaction  un  nouveau 
conflit ,  une  difficulté  nouvelle  ;  quand  on  pense 


152      ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE* 

que  la  ville  de  Paris ,  capitale  du  royaume  et 
résidence  des  rois  jusqu'à  Louis  XIV,  était  sou- 
mise ,  jusqu'au  règne  de  ce  prince ,  à  trois  juri- 
dictions différentes  :  celle  du  roi,  celle  de  Té- 
véque  de  Paris  et  celle  de  Tabbesse  de  Mont- 
martre. Il  y  avait  telle  rue  qu'il  suffisait  de 
traverser  pour  changer  de  juridiction.  Ainsi, 
dans  une  contestation  entre  deux  voisins  de- 
meurant en  feice  l'un  de  l'autre,  arrivaient  aussi- 
tôt de  chaque  côtelés  officiers  de  leurs  seigneurs 
respectifs.  Mais  tout  cet  embrouillement  féodal, 
dont  l'habitude  devait  cependant  diminuer  un 
peu  les  graves  inconvénients ,  a  été  mis  de  côté 
par  l'uniformité  du  Gode  et  de  l'administration. 
Maintenant  que  les  inconvénients  n'existent 
plus ,  on  cherche  à  recouvrer  une  partie  des 
avantages  qui  donnaient  aux  anciennes  provinces 
une  importance  bien  mieux  appropriée  à  l'équi- 
libre raisonnable  d'un  pays  homogène  comme 
le  nôtre.  Mais  la  puissance  de  l'action  centrale 
borne,  jusqu'à  présent,  ces  efforts  aux  re- 
cherches de  la  littérature  rétrospective ,  c'est-à» 
dire  de  l'histoire  ;  car  sa  mission  a  toujours  été 
de  faire  revivre  le  passé  : 

Ç*\\^  gesta  canens ,  transactis  tempora  reddit. 


ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE.       153 

Il  semble  qu'il  y  ait  dans  la  carrière  des  peu- 
ples un  point  avancé  où  ils  se  retournent  vo- 
lontiers et  se  mettent  à  regarder  derrière  eux 
ce  passé  dont  les  grandes  périodes  sont  ac- 
complies. C'est  surtout  après  ces  violents  cata- 
clysmes politiques ,  qui  renouvellent ,  en  quel- 
que sorte,  la  face  de  la  société,  quand  le  calme 
succède  enfin  aux  dernières  tempêtes ,  que  Ton 
peut  remarquer  cette  direction.  L'interruption 
des  transitions,  la  différence  des  mœurs  qui 
détruit  toute  solidarité,  font  alors  du  passé  un 
objet  d'étude  purement  spéculatif.  On  se  flatte 
de  pouvoir  y  porter  un  regard  dégagé  de  passion; 
et  en  même  temps  les  liens  qui  nous  attachent 
à  nos  ancêtres,  à  notre  pays,  donnent  un  grand 
intérêt  à  ces  recherches.  On  étudie  curieuse- 
ment les  laits  de  l'histoire  sous  toutes  leurs 
faces,  et  l'on  est  frappé  d'y  découvrir  bien  des 
choses  qu'on  n'y  avait  pas  même  soupçonnées. 

C'est  ainsi  qu'après  les  luttes  épouvantables 
qui  mirent  fin  à  la  répubUque  romaine  et  éta- 
blirent l'empire,  lorsque  le  hasard,  qui  joue  un 
si  grand  rôle  dans  les  gouvernements  despo- 
tiques, fit  régner  enfin  le  repos  dans  le  monde 
sous  quelques  princes  sages  et  modérés ,  les 


1  hi    .  ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE. 

recherches  litléraîres  se  portèrent  vers  les  âges 
antérieurs*  Plutarque  faisait  revivre  dans  leurs 
&its  et  gestes  tous  ces  vieux  républicains  de  la 
Grèce  et  de  Rome  ;  Josèphe  composait  ses  An- 
tiquités judaïques  ;    Pausanias   parcourait  la 
Grèce  en  véritable  archéologue  ;  Apulée  cher- 
chait à  rajeunir  les  formes  d'un  ardiaïsme  de- 
puis long-temps  délaissé  ;  Hérode  Atticus  ornait 
sa  splendide  villa  de  ces  monuments  triopéens, 
011  il  se  plaisait  à  faire  imiter  les  caractères  des 
plus  anciennes  inscriptions  ;   sans  se  douter 
peut-être  que ,  par  le  hasard  singulier  d'une 
conservation  refusée  à  tant  de  monuments  ori- 
ginaux ,  ces  objets  d'un  ingénieux  délassement, 
devenus  à  leur  tour  des  monuments  plus  an- 
tiques que  ne  Tétaient  alors  ceux  qu'ils  retra- 
çaient ,  offriraient ,  au  bout  de  quinze  siècles, 
une  source  curieuse  et  féconde  à  l'archéologie. 
Nous  paraissons  arrivés  au  même  point  de 
vue  du  passé  oii  étaient  les  Romains  du  second 
siècle.  Comme  alors,  un  calme  réel ,  rarement 
et  Êiiblement  troublé ,  met  fin  aux  orages  de 
l'époque  intermédiaire.  Comme  alors,  nous 
étudions  avec  respect  nos  anciennes  annales  ^ 
nos  coutumes  antiques,  la  langue  surannée  de 


ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE.       155 

nos  pères  et  tous  leurs  anciens  monuments. 
Gomme  le  plus  grand  mérite  d'un  bijou  pour 
les  dames  romaines  du  second  siècle  était  d'à- 
voir  appartenu  àCléopâtre,  à  Bérénice  ou  à  Sta- 
tira,  nous  voyons  de  même  les  gens  du  monde 
les  plus  frivoles  payer  presque  au  poids  de  l'or 
les  ciiriosités  moyen-âge,  naguère  si  dédai- 
gnées. Enfin,  pour  compléter  le  rapproche- 
ment, on  trouve  même  aujourd'hui  des  imita- 
teurs d'inscriptions  antiques  ;  seulement  ils 
difièrent  d'Hérode  Atticus,  en  ce  que  ce  riche 
Romain,  au  lieu  de  vouloir  les  donner  fraudu- 
leusement pour  contemporaines  de  Lycurgue, 
se  Élisait  au  contraire  un  mérite  de  leur  imi- 
tation. 

Mais  les  amis  de  notre  vieille  histoire  sont 
mieux  partagés  qu'on  ne  le  fut  alors  à  Rome 
ou  dans  Alexandrie,  en  ce  qu'ils  ont  été  précé- 
dés, il  y  a  plus  d'un  siècle,  d'hommes  qui,  dans 
le  loisir  d'une  pieuse  et  savante  retraite,  sépa- 
rés du  tourbillon  contemporain ,  portaient  un 
œil  scrutateur  sur  nos  origines  nationales,  ex- 
ploitaient des  trésors  historiques  dont  une 
partie  est  perdue ,  mettaient  leur  noble  esprit 
de  corps  à  exécuter  successivement,  pour  les 


156      ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE. 

conduire  jusqu'au  terme ,  de  bénédictins  en  bé- 
nédictins ,  des  entreprises  comme  on  n  en  iait 
plus. 

Leurs  travaux  sont  le  modèle  tout  tracé  pour 
ceux  qui  aspirent  encore  à  exhumer  d'anciens 
titres  de  notre  histoire  et  à  recueillir  de  toutes 
parts  la  contribution  des  Êiits  au  profit  dé  l'in- 
struction. 

c  II  n'a  pas  suffi  aux  bénédictins  de  la  con- 
grégation de  Saint^Maur ,  comme  à  tant  d'autres 
éditeurs,  dit  M.  Daunou,  de  transcrire  des 
chroniques  et  des  relations  diverses,  sans  recti- 
fier ou  éclaircir  ce  qu'elles  pouvaient  contenir 
d'incorrect,  d'inexact,  d'incohérentou  d'obscur: 
ils  ont  réuni ,  comparé ,  vérifié  tous  les  textes 
originaux,  soit  déjà  connus,  soit  inédits ,  en  y 
joignant  tout  ce  qu'il  fallait  de  dissertations,  de 
notices ,  de  notes  critiques  et  grammaticales , 
de  tables  géographiques ,  chronologiques,  his- 
toriques, pour  les  expliquer  et  en  rendre  la  lec^ 
ture  aussi  Êtcile  que  profitable.  » 

Les  bénédictins  avaient  donc  porté  à  toute  la 
perfection  donnée  aux  œuvres  humaines  leur 
méthode  de  traiter  l'histoire;  et  M.  Guérard,. 
dont  l'opinion  est  ici  d'un  si  grand  poids,  a  fait 


ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE.       157 

admiraUement  la  part  de  leurs  travaux,  et  œlle 
des  histoires  systématiques  qui  groupent  avec 
art  des  faits  triés  à  l'appui  d'une  idée  princi- 
pale, et  qui  font  prédominer  par^lessus  tout  de 
grands  principes,  dont  l'énoncé  sententieux  et 
solennel  impose  à  la  grande  majorité  des  lec- 
teurs. Ces  auteurs  vous  amènent,  non  pas  à 
une  reconnaissance  des  Êtits,  mais  à  la  vérifica- 
tion du  principe  qu'ils  ont  établi.  Si,  au  moyen 
d'autres  rapprochements  qu'ils  ne  vous  auront 
pas  indiqués,  vous  apercevez  ensuite  par  vous- 
.  même  que  leur  principe  est  faux,  vous  avez 
perdu  à  suivre  une  erreur  nouvelle ,  un  temps 
que  l'étude  de  l'histoire  doit  donner  sans  par- 
tage aux  faits.  Ceux  qui  sont  allégués  à  l'appui 
du  principe,  fiissent-ils  tous  de  la  plus  parfaite 
exactitude,  concourent  à  établir  une  erreur  par 
leur  isolement  et  leur  triage.  Qu'un  historien 
de  la  ville  de  Paris ,  par  exemple ,  rassemble , 
avec  une  richesse  d'érudition  incontestable, 
tout  ce  qu'une  aussi  grande  capitale ,  depuis 
1789  jusqu'aux  temps  les  plus  reculés,  a  ren- 
fermé de  vices,  de  turpitudes  et  de  désordres  en 
tout  genre ,  ce  livre  ,  malheureusement  trop 
substantiel ,  sera  complet  et  vrai,  s'il  est  pré- 


158       ETUDB  ACTURLLE  DB  IfOTRE  HISTOIRE. 

sente  comme  Thistoire  scandaleuse  de  Paris. 
Mais  si  un  tel  ouvrage»  composé  ab  irato,  pré- 
tend n'offrir,  de  tous  points,  dans  la  vie  de  nos 
pères,  qu'objets  d'indignation  et  de  mépris,  ce 
livre  nous  trompe;  et  pourtant  il  n'avance  que 
des  laits  exacts':  c'est  qu'il  met  de  côté  tout  un 
ordre  de  iaits  qu'il  ne  veut  pas  regarder,  et  sur 
lesquels  il  refuse  à  son  érudition  d'exercer  ses 
recherches.  Au  tribunal  de  l'histoire,  comm6 
à  celui  de  la  justice ,  on  est  tenu  de  dire  non 
seulement  la  vérité,  mais  toute  la  vérité. 

Que  sera-ce  si  nous  passons  des  plans  sages 
et  bien  coordonnés  de  nos  savants,  même  dans 
leurs  aberrations,  à  ce  mélange  singulier  d'une 
aventureuse  imagination  jointe  à  une  érudition 
profonde  et  détaillée,  tel  que  nous  le  présente 
parfois  la  docte  Allemagne?  Nous  pourrions 
citer,  par  exemple,  sur  les  commencem^fits  de 
{'histoire  romaine  quelques  vues,  d'autant  plus 
goûtées,  à  ce  qu'il  semble ,  au-rdelà  du  Rhin , 
qu'elles  sont  plus  bizarres  et  plus  inattendues. 

Pour  notre  histoire,  en  attendant  qu'il  nous 
arrive  quelque  sublime  système  a  priori,  qui 
vienne  tout-à-coup  illuminer  nos  origines  et 
nos  fastes  d'un  jour  nouveau ,  nous  avons  la 


ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE.       159 

bonhomie  d'étudier  œtte  histoire  sur  place,  sur 
les  édifices  de  nos  aïeux ,  sur  leurs  ouvrages 
d  art  ou  d'industrie ,  sur  les  parchemins  des 
chartriers,  les  cartulaires  des  abbayes,  les  ra* 
gistres  des  parlements,  les  ordonnances  des 
rois,  les  traditions  des  vieilles  «coutumes.  Cha- 
cun veut  fournir  son  contingent  dans  cette  mise 
^1  œuvre  des  matériaux  de  l'histoire  ;  l'un 
dresse  l'état  des  lieux  d'une  imposante  cathé^ 
drale,  ou  vient  interroger  les  tombeaux  et  les 
ruines  d'un  somptueux  monastère  ;  l'autre  as* 
semble  à  grands  frais  des  meubles  et  des  usten- 
siles à  l'usage  de  nos  ancêtres  ;  celui-ci  s'attache 
aux  vi^ix  romans,  aux  chansons,  aux  contes 
pc^mlaires  ;  celui-là  aux  pièces  autographes,  aux 
titres  originaux. 

Tout  le  monde  a  remarqué  la  différence 
d'impression  que  produisent  des  ruines  antiques 
auxquelles  une  suite  de  siècles  a  donné  un  ca- 
ractère de  majesté  solennelle  ^  et  ces  ruines  ré- 
centes d'édifices  ou  tout  rappelle  des  souvenirs 
d'hier.  Les  premières  font  réfléchir  comme 
l'histoire,  les  secondes  comme  la  mort,  car  leur 
vue  est  accompagnée  de  tristes  retours  sur  nous- 
liiémes ,  et  sur  cette  société  dont  nous  faisons 


160       ETUDB  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE. 

partie.  Mais  surtout  lorsqu'un  abandon  préma- 
turé ou  des  dévastations  furieuses  font  déjà  une 
ruine  d'un  monument  qui  avait  encore  des  siè- 
cles devant  lui,  le  cœur  saigne  à  Tami  des  arts, 
de  la  science  historique  et  (fe  la  civilisation. 

Les  révolutions  sont  fécondes  en  ruines  de  ce 
genre.  Un  grand  mouvement  social,  comme 
celui  de  89,  en  renouvelant,  en  quelque  sorte, 
toute  la  société,  rend  sans  objet  une  foule  d'édi- 
fices auxquels  les  mœurs  nouvelles  ne  peuvent 
plus  s'adapter.  Ces  immenses  châteaux,  que 
peuplait  le  monde  de  clients  et  de  valets  formant 
la  maison  d'un  grand  seigneur,  sont  bien  dé* 
serts  aujourd'hui  quand  un  de  nos  contempo- 
rains, quelle  que  soit  sa  richesse,  y  transporte 
le  train  peu  nombreux  que  comportent  nos  ha- 
bitudes. Ces  grandes  abbayes,  où  la  sévère 
magnificence  des  abbés  élevait  quelquefois  des 
églises  aussi  belles  que  des  cathédrales,  des 
cloîtres  aussi  vastes  que  des  palais,  ne  peuvent 
plus  conserver  rien  de ,  leur  destination.  Les 
bénédictins  sont  bien  morts  ,  et  l'idée  de  les 
ressusciter  a  été,  œs  années  dernières,  une  ho- 
norable, mais  déœvante  tentative.  L'homme 
ne  peut  pas  ainsi,  à  son  gré,  reprendre  oe  qu'il 


ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE.       161 

y  a  de  grand,  de  beau  et  d'utile  dans  une  œn- 
stitution  sociale  qu'il  a  détruite.  Tout  se  tient 
dans  un  corps  de  société ,  et  il  serait  Êicile  de 
prouver  la  connexité  nécessaire  des  vices  de 
Tancien  régime  avec  ses  plus  belles  institutions, 
telleis  que  les  ordres  religieux  savants. 

Peut-être  aussi  n'auraiton  pas  besoin  de  re- 
courir au  paradoxe  pour  montrer  que  la  société 
a  nécessairement  perdu  en  vigueur  et  en  éner- 
gie ce  qu'elle  peut  avoir  gagné  en  juste  égalité, 
en  garanties ,  en  sécurité  générale.  S'il  y  a  un 
progrès  bien  réel  sur  ces  derniers  points,  d'un 
autre  côté ,  une  imagination  poétique  et  rétro^ 
spective  aimerait  souvent  mieux  l'effet  grandiose 
des  anciens  contrastes. 

Les  monuments  des  deux  anciennes  puis- 
sances, féodale  et  religieuse,  ces  immenses  châ- 
teaux, ces  magnifiques  abbayes ,  sont  là  pour 
nous  montrer  les  grandes  proportions  de  cet 
ordi^  social  renversé.  Malheureusement  une 
première  fureur  de  destruction  a  été  suivie, 
trente  ans  plus  tard,  d'un  système  raisonné , 
fondé  sur  les  sordides  calculs  de  l'intérêt ,  et 
s  appuyant  des  maximes  d'une  mesquine  éco- 

nomie  politique.  La  bande  noire  de  1820  a  plus 
11.  11 


162       ÉTUDE  ACTUELLE  0K  NOTRE  HISTOIRE. 

détruit  peutrètre  que  l'exaltation  populaire  de 
1793.  Et  Dieu  sait  où  se  swait  arrêtée  oette 
rage  de  démolition  si ,  en  voyant  partout  dis* 
paraître  œs  monuments  qui  disaient  la  gloire 
et  l'ornement  de  nos  provinces,  on  n'avait  fini 
par  être  eflrayé  de  cette  dévastation  effrénée, 
et  si  un  toile  général  ne  s'était  élevé  contre  les 
spéculateurs  qui  la  dirigeaient  si  fructueuse- 
ment. 

Sous  l'Empire,  l'art  avait  reçu  une  direction 
fimeste  à  la  conservation  de  nos  mionuments 
historiques.  Le  culte  exclusif  de  l'école  de  Da- 
vid pour  un  beau  idéal,  espèce  de  terme  de  com- 
paraison présenté  aux  arts  pour  régler  leur 
admiration  ou  leur  dédain,  faisait  méconnaître 
les  beautés  du  style  sarrazin ,  dit  gothique ,  et 
des  sculptures  des  mêmes  temps,  si  remplies 
d'expression  et  de  naïveté.  Les  meuUes  de  la 
renaissance  et  du  siècle  suivant,  ornés  avec  tant 
de  richesse,  de  grâce  et  d'invention,  étaient 
réputés  rococos,  et  leurs  ornements  remplacés 
par  ces  colonnes  corinthiennes  ou  doriques,  si 
étonnées  de  quitter  les  portiques  et  les  temples 
pour  prêter  leur  solide  et  majestueux  appui  à 
des  couchettes,  à  des  commodes  et  à  des  gué- 


ETUDE  ACTUBLLB  DB  NOTRE  HISTOIRE.       16.1 

ridons.  Tel  meuble  que  se  disputent  aujour- 
d'hui les  plus  riches  amateurs  aurait  été  détruit, 
pour  sa  ferrure  ou  ses  cuivres,  ainsi  que  l'ont 
été  tant  d'autres  d'un  travail  égal  ou  même 
supérieur. 

Gomme  tout  va,  dans  ce  monde,  par  sauts  et 
par  bonds,  à  cette  véritable  barbarie,  professée 
au  nom  de  l'antique,  a  succédé  peut-être  trop 
d'engouement  pour  le  moyen-âge. 

Néanmoins  cette  attention  portée  sur  le 
moyen-âge  a  eu  plus  d'un  heureux  résultat.  On 
peut  dire  qu'elle  a  Eut  considérer  l'histoire 
d'une  manière  toute  nouvelle;  et  en  même 
temps  le  caractère  religieux  des  principaux 
édifices  de  cette  époque  amène  naturellement 
leurs  admirateurs  au  respect  de  la  cause  puis- 
sante à  laquelle  ils  sont  dus.  Il  y  a  donc  sou- 
tien mutud  entre  la  disposition  religieuse  et  la 
disposition  artistique^  comme  on  dit  aujour- 
d'hui. 

La  coinridence  de  cette  réaction  dans  les  arts, 
avec  l'impulsion  donnée  aux  études  historiques, 
est  surtout  remarquable.  Comment,  en  effet, 
pouvait-on  allier  un  véritable  respect  pour  nos 
annales  avec  le  dédain  des  monuments  témoins 


164       ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE. 

de  tant  d'anciennes  choses  et  quipsùrlent  siélo- 
quemment  à  celui  qui  sait  les  interroiger?  Cette 
manière  de  corroborer  l'étude  de  l'histoire  par 
celle  des  monuments  a  donné  lieu  à  plusieurs 
excellentes  monographies  historiques,  travaux 
bien  plus  utiles  et  plus  substantiels  que  ces  pâles 
résumés  généraux,  décorés  du  titre  d'histoires 
de  France.  Plusieurs  sociétés  se  sont  formées 
dans  les  provinces  pour  en  explorer  les  anti- 
quités ,  et  ce  mouvement  a  été  secondé  de  la 
manière  la  plus  louable  par  un  ministre  éclairé, 
auquel  ses  adversaires  politiques  mémese  plai- 
sent à  reconnaître  un  zèle  et  une  ardeur  de 
perfectionnement  qui  ne  pouvaient  être  mieux 
placés. 

Mais ,  avant  qu'un  respect  raisonné  pour  les 
monuments  historiques  passe  des  sommités  in* 
tdlectuelles  dans  les  masses,  nous  avons  bien 
du  chemin  à  faire,  ou  plutôt  nous  n'y  arrive» 
rons  jamais.  Car  il  semble  qu'il  y  ait  un  certain 
tribut  d'inconséquences  dont  les  nations  ne 
puissent  s'affranchir.  Nous  rions  des  peuples 
lointains  chez  lesquels  la  forme  et  la  dimen- 
sion de  la  barbe  et  de  la  coiffure,  la  couleur  ou 
Ja  coupe  de  tel  vètementdonnent  lieu  à  de  graves 


ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE.       165 

démêlés,  à  des  inimitiés  durables,  à  des  colli- 
sions sanglantes»  Cette  responsabilité  que  Ton 
fiât  peser  sur  le  signe  représentatif  d'une  affec- 
tion politique  Ta  certainement  chez  nous  aussi 
l<Mn  que  possible  ;  et  les  satiriques  étrangers 
doivent  avoir  beau  jeu  en  apprenant  qu'une 
fleur  élégante  et  suave  est  proscrite  des  jardins 
royaux ,  parce  qu'elle  porte  le  même  nom  qu'un 
emblème  héraldique  dont  nos  aïeux  se  sont  lait 
gloire  pendant  huit  cents  ans. 

Par  une  tradition  nationale ,  le  roi  portait 
plus  spécialement  cet  emblème,  appartenant  au 
pays  sous  les  différentes  branches  dynastiques, 
quelles  que  fussent  leurs  armoiries  particulières 
avant  d'occuper  le  trône.  Or  voilà  que  le  der- 
nier roi  est  détrôné ,  et  l'on  expulse  avec  lui  un 
signe  qui  lui  appartient  moins  qu'à  la  nation  ; 
on  a  l'air  de  jeter  avec  mépris  dans  ses  bagages 
toute  la  gloire  des  siècles  qui  avaient  précédé  ; 
comme  si,  en  renonçant  à  l'avoir  pour  chef,  la 
nation  se  déshéritait  forcément  elle-même  de 
tou&ses  souvenirs.  Les  peuples  sont  bien  en- 
fants dans  les  plus  grands  coups  qu'ils  portent, 
pour  commencer  ainsi  par  se  frapper  eux- 
mêmes. 


166       ËTUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE. 

La  réflexion  peut  &ire  coBTenir  de  pareilles  iû*- 
œnséquenoea  et  faire  réunir  sur  ses  pas  ;  mais 
d'aller  mutiler  d'antiqueis  édifices  parce  qu'ils 
portent  des  emblèmes  sculptés  là  des  siècles 
avant  le  prince  que  l'on  veut  punir  par  ces  mu^ 
tilations  absurdes»  c'est  à  peu  près  iiréparaUe. 
Vous  ôtez  à  l'histoire  ces  traces  sensibles,  con- 
temporaines des  monuments  dont  elles  attestent 
ainsil'âgeetles  destinées;  ou  plutôt,  en  y  laissant 
vos  traces  de  destruction,  vous  vous  apprêtez  un 
rôle  odieux  dans  l'histoire.  Et  remarquons  jus- 
qu'où va  l'inconséquence  des  passions  politi* 
ques  ;  c'estquandonn'apasassezdej^amecontre 
la  Réstauratiou  pour  avoir  remplacé  h^  em- 
blèmes de  l'Empire  parles  siens  que  l'on  se  livre  . 
à  ces  mutilations  bien  moins  &cilles  à  justifier; 
car  à  Paris  je  ne  crois  pas  qu'on  ait  ^argné  une 
seule  fleur-de-lis  sur  les  monuments  publics , 
où  un  certain  nombre  avait  traversé  môme  la 
grande  révolution  ;  tandis  que ,  sans  parler  de 
la  Colonne,  sur  des  édkices  mêrbe  antérieurs  à 
Napoléon ,  tds  que  le  LoUvre  ♦  la  Restauration 
avait  respecté  plusieurs  aigles,  ces  glorieux  in-* 
trus*  Laissons  à  chacun  sa  marque^  en  ajoutant 
la  nôtre  à  celle  de  nos  prédécesseurs.  Nous 


ETUDB  AGTUSLLS  DE  NOTEE  HISTOIRE^.       167 

paierons  ainsi  tous  notrç  tribut  à  l'histcire,  qui 
ju^ra  des  droits  inscrits. 

Mais  non  ;  tout  concourt,  au  contraire,  à  la 
ruine  ées  monuments. historiques  :  le  temps , 
rindifférence,  l'ignorance,  la  prévention,  la  cu- 
pidité, la  guerre,  les  troubles  religieux,  les  dis» 
cordes  civiles ,  les  révolutions  même  faites  au 
nom  de  la  civilisation  et  du  respect  pour  les 
lois.  Et  notez  bien  que  notre  climat,  loin  d'être, 
comme  celui  de  l'Egypte,  un  climat  conserva- 
teur, est,  au  contraire,  destructeur  par  ses  in- 
tempéries. Arrivée  à  un  certain  point ,  la  des  • 
traction  fedt  de  rapides  progrès.  De  plus,  au 
lieu  de  présenter  ces  larges  smfaces,  ces  blocs 
énormes  dont  le  vaste  ensemble  produit  de  si 
imposants  effets  dans  les  ruines  de  l'Egypte, 
nos  monuments  les  plus  remarquables  offrent 
toutes  les  délicatesses  de  la  riche  et  élégante 
architecture  ogivale  :  autant  de  prises  à  la 
destruction ,  sous  quelque  forme  qu'elle  arrive 
menaçante. 

n  faut  donc  rendre  grâce  à  ce  goût  pour 
l'histoire,  sentiment  conservateur  qui  cherche 
à  contre-balancer  tant  de  causes  de  destruction. 
Oui,  il  faut  l'encourager  de  toutes  nos  forces, 


168       ETUDE  ACTUELLE  DE  NOTRE  HISTOIRE. 

et,  pour  le  régulariser,  ne  pas  craindre  de  dire 
avec  M.  le  marquis  de  Fortia ,  président  de  la 
Société  de  l'Histoire  de  France:  <  Les  travaux 
des  Bénédictins  serviront  de  base  aux  nôtres  ; 
loin  d'être  leurs  rivaux  y  nous  serons  leurs  dis- 
ciples. ^ 


HISTOIRE 


BG 


LA  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

en  occident, 
Par  a.   BEUGNOT, 

De  ri  asti  tut  de  France. 


Nou$  voudrions  faire  comprendre  une  partie 
des  difficultés  et  des  écueils  de  ce  sujet.  La  lutte 
si  inégale,  conunencée  dans  les  premières 
années  de  notre  ère  entre  les  deux  religioi|s , 
présente  pendant  les  trois  premiers  siècles  le 
christianisme  grandissant  par  les  persécutions 
et  toujours  fécondé  par  le  sang  de  ses  mar- 
tyrs ;  au  point  que  la  plus  \iolente  de  toutes 
les  persécutions,  celle  de  Dioclétien,  dont 
la  chronologie  de  l'Église  avait  consacré  d'une 
manière  durable  le  douloureux  souvenir,  pré» 


170  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

cède  seulement  de  quelques  aimées  le  moment 
où  cette  religion  s'assied  sur  le  trône  avec 
Constantin.  Alors  les  rôles  changent  »  comme 
par  un  coup  de  théâtre ,  s'il  était  permis  de 
s  exprimer  ainsi.  L'établissement  de  la  liberté 
des  cultes  laisse  voir  aussitôt  dans  le  paganisme 
cette  débilité ,  cette  tiédeur  d'un  culte  usé ,  dont 
il  ne  reste  plus  guère  que  la  partie  politique  et 
les  cérémonies. 

Du  côté  des  chrétiens  sont  tous  les  avantages 
que  peuvent  donner  la  puissance  de  la  foi ,  le 
sentiment  de  la  vérité ,  la  force  du  raisonne- 
ment ,  la  confiance  dans  l'avenir  et  l'ardeur  du 
prosélytisme.  Ces  deux  parts  de  la  société  ne 
Sont  pas  long-tempfs  iûimobiles  en  f)pésence 
l'une  de  l'autre.  La  liberté  dé^  cuîtës  établit 
bientôt  une  lutté  dont  le  paganisme  lie  se  relè- 
vëhipas;  oti  plutôt  c'est  de  là  pâH  du  chrië^ 
ttanisme  chaque  jour  une  nouvëlte  coii(|ùÔte,'dè 
la  part  du  pàganiiime  chaquejôur  4àpeft^d'ïi«e 
position.  Dé  grands  tàlehts  titillent  de  pa^t^t 
d'autre  ;  tnais,  chfez  les  chrétiens ,  ils  Se  tatàti- 
plient  partout  avec  une  fécofldîté  qui  àttëMè 
tout  ce  qu'il  y  à  d'énergie  titàle  dans  lent* 
croyahee ,  tandis  que  le  pett  dfe  féHfents  défen^ 


N  EN  OOCIDBNT.  171 

^seurs  du  polyth^me  promènent  autour  d'eux 
des  regards  découragés ,  en  ne  se  voyant  plus 
soutenus  que  par  l'influence  de  l'habitude  et 
celle  de  quelques  grands  intérêts. 

Cette  lutte  dure  un  siècle»  Mais  quelles  en 
furent  les  vicissitudes  ?  Et,  lorsque  le  christia* 
nisme  vainqueur  fut ,  à  son  tour ,  assez  puis» 
santponr  abolir  la  liberté  des  cultes, quels 
vestiges  de  son  long  empire  le  paganisme  laissa- 
t-il  sur  la  terre  ?  Combien  de  temps  ces  traces 
sonlHeUes  assez  sensibles,  assez  peu  altérées, 
pour  constituer ,  par  le  fait ,  une  religion  puis» 
santé  encore  dans  les  moeurs ,  en  d^it  des  lois , 
et  même  de  la  part  de  celles-ci  l'objet  d'une 
grande  tolérance? Car  lès  chrétiens,  après  avoir 
détruit  le  paganisme  comme  culte  puUic  et 
légsl ,  n'allèrent  pas  plus  loin  et  ne  firent  pas 
ta  guerre  mx  consciences. 

L'hii^oire  des  derniers  temps  du  paganisitte 
depuis  Constantin  présente ,  comme  nous  î'a-i 
vous  dit ,  des  difficultés  toutes  particulières  ; 
dles  proviennent  de  la  destruction  de  presque 
tous  les  ouvrages  contraires  aux  chrétii^ns  6xi 
favorables  à  leurs  adversaires.  Ainsi  une  det^ 
traction  systématique ,  opérée  non  sèuleiheht 


172  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

par  les  contemporains  de  cette  lutte ,  mais  en- 
suite par  leurs  successeurs  pendant  tout  le 
moyen-âge ,  où  le  christianisme  régnak  sail, 
s'est  jointe  aux  ravages  du  temps  pour  nous 
primer  des  lumières  que  deirai^it  fournir  les 
écrivains  païens  ;  tandis  que ,  du  côté  des  ehré- 
tiens,  on  n a  que  l'embarras  du  choix ,.  tant 
sont  abondantes  les  sources  de  tout  genre. 

Au  peu  d'impartiaUté  que  font  attendre  de 
tels  matériaux  il  hnt  joindre  encore  la  tac- 
tique des  écrivains  ecclésiastiques  contempo- 
rains, intéressés  à  déclarer  le  paganisme 
anéanti  bien  avant  qu'il  le  fût  réellemmit.  De 
là,,  beaucoup  d'erreurs  historiques  dans  les 
écrits  des  modernes.  Les  auteurs  ecclé(»as- 
tiques  du  quatrième  et  même,  du  cinquième 
siècle  laissent  bien  voir  assez  fréquemment 
qu'ils  regardaient  encore  le  paganisme  comme 
un  adversaire  redoutable  ;  joiais  ces  tmoiguages 
précieux  passaient  inaperçus  aux  yeux  de  ces 
auteurs ,  prévenus  par  leurs  chants  de  triomphe 
prématurés.  Pour  bien  sentir  l'importance  de 
ces  avçux  des  docteurs  chrétiens ,.  il  allait  un 
critérium,  un  moyeft  de  comparaison  en  dehors 
du  christianisme  ;  etU  le  fallaitcherch^^d^ns  tout 


EN  OCCIDENT.  173 

ce  que  le  paganisme  avait  laissé  de  traces  de  ses 
derniers  moments.  Les  siècles  qui  suivirent 
Constantin ,  ainsi  envisagés ,  pouvaient  fournir 
la  matière  d'un  ouvrage  capital. 

Ce  travail  n'avait  encore  été  lait  par  per- 
sonne. L'Académie  des  Inscriptions  et  Belles- 
Lettres  jugea  important  de  remplir  cette  lacune, 
et  proposa,  en  1830,  le  sujet  suivant  :  «  Tracer 
l'histoire  du  décroissement  et  de  la  destruc- 
tion totale  du  paganisme  dans  les  provinces 
de  l'empire  d'Occident ,  à  partir  du  temps  de 
Constantin  ;  réunir  tout  ce  que  l'on  peut  sa- 
voir par  les  auteurs  tant  chrétiens  que  païens, 
par  les  monuments,  et  surtout  par  les  inscrip- 
tions ,  delà  résistance  qu'opposèrent  au  chris- 
tianisme les  païens,  principalement  de  Rome 
et  de  l'Italie;  enfin  tacher  de  fixer  l'époque 
où  l'on  a  cessé,  en  Occident,  d'invoquer  nomi- 
nativement les  divinités  de  la  Grèce  et  de 
Rome.  >  L'ouvrage  de  M.  Beugnot  lui  valut 
le  prix ,  et ,  bientôt  après ,  son  entrée  à  l'In- 
stitut. 

Nous  avons  dit  que  cet  ouvrage ,  outre  les 
difficultés  de  sa  composition,  présentait  plu- 
sieurs écueils  dans  son  exécution.  Le  premier 


174  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

était  le  risque  de  Êdre  de  la  théologie  au  lieu 
d'histoire ,  et  de  traiter  un  sujet  proposé  par 
l'Académie  des  Inscriptions  connue  s'il  l'eât 
été  par  la  Sorbonne.  M«  Beugnot  définit  nette- 
ment, dans  sa  pré&ce ,  la  manière  dont  il  com- 
prend sa  tache  :  <  Jusqu'au  règne  de  Constan- 
tin ,  le  christianisme  lutta  contre  l'ancien  culte 
par  la  discussion ,  par  le  raisoxmement ,  par  la 
propagation  d'abord  secrète  et  timide ,  puis  pu- 
blique  et  courageuse,  de  ses  dogmes  ;  plus  tsxrd 
il  agit  ouvertement  et  par  des  Êdts  positifs 
contre  Je  paganisme.  La  première  partie  de  la 
lutte  fut  philosophique;  la  seconde  fut,  en  quel* 
que  sorte,  matérielle  :  pendant  la  durée  de  celle* 
ci  l'on  vit  les  chrétiens  dépouiller  le  sacwdoce 
païen ,  attaquer  les  temples ,  briser  les  idoles 
et  disperser  sur  le  sol  les  débris  de  Tandeii 
culte.  Il  est  donc  évident  que  l'écrivain  qui  trai** 
tera  la  première  partie  de  ce  sujet  produira 
un  ouvrage  où  les  idées  joueront  un  plus  grand 
rôle  que  les  laits ,  et  qu'au  contraire  celui  qui 
traitera  la  seconde  écrira  un  ouvrage  où  les 
laits  domineront  les  idées ,  c'est<'à<-dire  un  ou- 
vi^ge  historique.  > 

Autre  écueil  :  c'était  de  substituer  l'histoire 


EN  OCCIDÏINT.  175 

des  progrès  du  christianisme  à  celle  du  décrois- 
s^ment  du  paganisme.  Un  autem*  ecclésiastique, 
un,  Bénédictin ,  je  suppose ,  aurait  difficilement 
évité  cette  direction ,  à  laquelle  1  auraient  porté 
inv.olontairement  toutes  ses  habitudes  reli- 
gieuses* D'un  autre  côté,  le  philos(^hisme  du 
siècle  dernier  n'aurait  pas  manqué  de  trouvar, 
djms  un  tel  sujet,  un  texte  pour  faire  la  satire  de 
la  religion.  Laissons  encore  s'expliquer  M.  Beu- 
gnot  :  <  On  ne  peut  raconter  les  derniers  mo- 
ments du  paganisme  sans  dire  comment  son 
heureux  adversaire  parvint  à  lui  ravir  d'abord 
le  pouvoir ,  ensuite  la  vie ,  et  sans  traiter  beau- 
coup de  questions  délicates  dont  tout  écrivain 
sage  n'approche  qu'avec  tinudité.  Cependant 
l'historien  qui  ne  peindrait  pas  la  situation 
d'esprit  dans  laquelle  se  trouvaient  les  païens , 
qui  adoucirait  l'amertume  de  leurs  plaintes ,  la 
dureté  de  kurs  menaces ,  et  qui ,  aafin ,  ne  les 
laisserait  pas  parler  en  toute  liberté ,  cet  his- 
torien ,  dis-je ,  manquerait  à  ses  premiers  de- 
voirs. 

»  Je  regarde  comme  un  devoir  d'écrire  une 
histoire  simple  et  vraie  des  derniers  moments  du 
paganisme ,  et  de  monu*er ,  non  pas  ce  que  les 


176  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

chrétiens  et  les  païens  auraient  dû  Ëdre  et  dire , 
mais  ce  qu'ils  ont  fait  et  ce  qu'ils  ont  dit.  Je 
nuirai  donc  pas  me  placer,  comme  ma  con- 
science m'y  porterait ,  dans  les  rangs  des  chré- 
tiens ;  là  je  trouverais  trop  de  préventions ,  de 
préjugés  et  de  haines ,  j'écrirais  une  histoire 
chrétienne  de  la  chute  du  polythéisme ,  et  cette 
histoire ,  quelque  soin  que  l'on  mît  à  la  comr 
poser ,  ne  conduirait  pas  à  la  vérité.  En  m'a- 
dressant  aux  défenseurs  des  idoles ,  en  scrutant 
les  écrits  échappés  à  leurs  plumes ,  en  interro- 
geant les  monuments  (pi'ili^  ont  élevés  ;  en  ac^ 
ceptant,  pour  un  moment ,  leurs  idées  et  leurs 
folles  espérances ,  je  me  flatte  de  parvenir  à 
pénétrer  leurs  secrètes  pensées ,  et  peut-être 
aussi  à  réformer  plusieurs  fausses  opinions 
admises  et  répandues  par  les  historiens  mo- 
dernes. » 

Ces  promesses  ont  été  admirablement  rem- 
plies. C'est  une  chose  que  je  crois  sans  exemple, 
qu'une  telle  impartialité  dans  un  pareil  sujet. 
L  auteur  semble  d'abord  éprouver  pour  le  pa- 
ganisme cette  prédilection  involontaire  que  l'on 
ressent  toujours  pour  le  parti  vaincu ,  qui  nous 
attache  à  Hector  dans  l'Iliade ,  à  Turnus  dans 


EN  OCCIimilT.  177 

rÊnéide ,  aux  Carthaginois  dans  l'histoire  ro* 
maine.  Mais  on  voit  bientôt  que  les  traits  dont 
il  peint  les  chefs  du  parti  païen  au  quatrième 
siècle  sont  pris  sur  la  nature.  Rome  était  alors 
et  resta  jusqu  a  k  fin  le  siège  du  polythéisme. 
Pour  en  étudier  les  derniers  temps»  M.  Beu- 
gnot  ne  s  est  pas  placé  à  Milan  ou  à  Gonstan- 
tinopte,  sous  l'influence  de  saint  Jean  Ghrysos- 
tome  ou  de  saint  Ambroise  :  il  a  élu  son  do- 
micile à  Rome ,  il  s'est  &it  sénateur  rcmiain  »  il 
a  garni  son  vestibule  des  images  des  ancêtres  ; 
il  s'est  i:endu  tous  les  jours  au  sénat ,  devant 
l'autel  de  la  Victoire ,  en  traversant  la  ville  éter. 
neUe^  remplie  de  temples  magnifiques ,  con^ 
temporains  des  grandes  époques  de  la  splen. 
deur  romaine  ;  il  a  conversé  avec  les  pontifes 
Symmaque ,  Prétextât ,  qui  l'ont  admis  aux 
détails  de  leur  administration  pontificale,  à  la 
confidence  de  leur  découragement  ou  au  pres- 
tige de  leurs  illusions  ;  il  a  vu  l'insouciance  re- 
ligieuse de  leurs  illustres  amis ,  soutiens  obsti- 
nés étendant  de  la  religion  païenne ,  comme 
du  lien  qui  conservait  une  société  dont  ils  étaient 
les  enfants,  les  continuateurs  et  les  privilégiés  ; 
il  a  reconnu  qu'avec  la  doctrine  de  l'intérêt  il 

IL  12 


178  DESTRUCTION  DU  PA&ANISME 

y  avsdti  encore  dans  ces  demierg  dtfén|^nrs  du 
paganisme  de  grands  souvenirs  de  gloire  et  de 
patrie ,  et  le  respect  pour  les  aïeux  qui  leur 
avaient  légué  ce  noble  héritage. 

Alors  Tauteur,  ainsi  devenU'  le  familier  des 
principaux  personnages  de  Son  histoire,  a  pu 
pénétrer  dans  les  provinces  et  y  retrotfver  en* 
eore,  sur  une  moindre  échelle ,  avec  moins 
d'appareil ,  mais  avec  une  ferveur  plus  grande, 
rattachement  aux  anciennes  croyances.  II  a  pu 
aborder  les  docteurs  dirétiens ,  comparer  avec 
ses  souvenirs  leurs  plaintes ,  leurs  attaques  ou 
leurs  chants  de  triomphe.  L'étude  du  paganisme 
chez  les  païens  lui  permet  ainsi  d'exploiter  uti- 
lement  la  mine  si  riche  des  autews  eodésiasti- 
ques  ;  désormais  il  peut  les  apprécier. 

Mais  comment,  demandera4;-on ,  est*il  par- 
venti  à  connaître  ainsi  la  société  païenne?  Les 
inscriptions ,  dont  l'examen  lui  était  surtout 
rec(Hnmandé  par  l'Académie ,  lui  ont  fourni  une 
foule  de  notions  sur  l'état  florissant  du  paga*- 
nisme  à  une  époque  où,  si  1  on  en  croyait  quel- 
ques écrivains  ecdésiasiiques  comme  Ëusèbe, 
ce  culte  ne  devait  plus  donner  signe  de  Me. 
Les  nombreuses  insmi^ons  citées  par  M.  fieu* 


mu  OGGIREIIT.  179 

gDOt  f^résetiti^Qt  à  ce  snjet  les  détails  les  plus 
variés  et  souvent  les  plus  inatt^idœ*  Nous  n'a- 
vons pas  besoin  d'ajouter  que  ces  témoignages 
lapidaires,  contemporains  des  événama^its  eux-* 
mêmes,  tiennent  tcHijours  le  premier   rang 
dans  les  sources  de  l'histoire  et  occupent  ime 
place  beaucoup  plus  importante  dans  l'antiquité 
que  dans  les  temps  modernes.  Une  seule  chose 
que   nous  regrettons,  c'est  de   n'avoir  pas 
trouvé  en  noies  la  traduction  ou  du  moins  la 
transcription  en  toutes  lettres  de  ces  inscrip^ 
tions«  D  Êiut  être  profondément  versé  dans  les 
études  épigraphiques  pour  comprendre  à  la 
praoïière  lecture  une  inscription ,  et  le  temps 
qu'on  passe  à  la  déchiffrer  interrompt  pénible* 
ment  la  suite  des  idées.  Cette  forme  sév^e  d'é^ 
ruditi<^n ,  qui  était  convenable  dans  un  mémrâre 
destiné  à  l'Académie  des  Belles4jettres,  aurait 
pu  être  modifiée  dans  un  ouvrage  qui  s'adresse 
maintenant  g  tous  les  amis  de  la  bdle  et  bonne 
littérature,  et  qui,  par  le  nom  de  l'auteur  et 
le  vif  intérêt  du  sujet ,  doit  trouver  un  grand 
nombre  de  lecteurs  en  dehors  de  l'érudition 
proprement  dite. 

Le  trop  riche  arsenal  des  lois  romaines^'  sous 


180  DESTRUCTION  01)  PAGANISME 

Ckttistailtin  et  ses  saccesseurs^  k  été  fouiHê ,  et 
ses  richesses  ont  été  mises,  en  œuvt^e  avec  beau* 
coup  dé  netteté,  en  montrant  les  tergiversa^* 
tions  du  pouvoir  dans  ces  lois  contraires  qui 
se  succédaient  relativement  aui  deax  religions* 
De  là  tant  ^'erreurs  diverses  de  la  part  des 
historiens  qui  ont  voulu  tirer  des  conséquences 
générales  de  quelque  loi  isolée. 

Les  ouvrages  de  tout  genre  de  cette  époque 
ont  été  consultés;  l'auteur  a  su  découvrir  dans 
chacune  le  trait  qui  lui  semblait  destiné  C(Mnme 
renseignement  ;  et  les  livres  qui  par  leur  ha- 
tare  paraîtraient  le  moins  en  rapport  avec  scm 
sujet  sont  quelquefois  ceux  dont  il  a  su  tirer 
le  pins  départi.  Nous  n'en  prendrons  pour 
exemple  que  l'usage  qu'il  a  Eut  des  auteurs 
appelés  régionmrésy  dont  les  livres  sont  des 
descriptions  trè&«uccînctes  de  Rome^  dans  le 
genre  de  nos  indicateurs  ou  guides.  Us  énumè- 
rent  par  régions ,  c'est-^-dire  ^  quartiers , 
tous  les  monum^its  qui  existaient  à  Rome  de 
leur,  temps.  M.  Beugnot  a  judicieusement  tiré 
un  argument  solide  de  la  nullité  littéraire  de  ces 
ouvrages.  <  Qui  les  régionaires  auraient-ils  pu 
ou  voulu  trompa:?  U  ne  s'agît  ici  ni  d'un 


EN  OCCIDENT.  181 

poème  ni  d'une  histoire,  mais  d'ane  simple  to- 
pographie monumentale,  écrite  en  style  lapî-t 
daire  et  destinée  sans  doute  à  l'usage  de  ses 
auteurs  bien  plus  qu'à  celui  du  public*  >  Or  il 
résulte  dfes  descriptions  des  deux  régionaires , 
Publius  Victor  et  Sextus-E.ufiis ,  qu'il  y  avait  à 
Home ,  sous  Yalentinien ,  cent  cinquante-deux 
temples  et  cent  quatre-vingt-trois  petites  cha** 
pelles^,  cpnsacrés  aux  différentes  divinités  du 
paganisme  ;  et ,  d'après  une  autre  description 
du  m4m<e  genre ,  dont  l'auteur  est  inconnu , 
mais  qui  se  rapporte  au  règne  d'Honorius, 
postérieurement  à  la  prise  de  Rome  par  les 
Goths  ,  M.  Beugnot  conclut  que  «  l'ancien  culte 
dominait  encore  extérieurement  dans  la  ca- 
pitale ,  dont  l'aspect  restait  païen ,  en  dq)it  des 
progrès  ou  plutôt  de  la  victoire  du  christia- 
nisme^ >        . . 

Les  ouvrages  excellents ,  ceux  qu'on  a  lus 
avec  le  plus  d'attention  et  d'intérêt  >  ne  sont  pas 
ceux  dont  il  est  le  plus  facile  de  rendre  compte. 
L'idée  même  que  l'on  a  de  la  perfection  d'une 
composition  rend  plus  malaisée  la  tâcbe  de  la 
(aire  bien  connaître.  Le  livre  est  là,  chargé  de 
marques ,  dont  chacune  était  destinée  à  quelque 


19^  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

citation  ;  mais  elles  ont  fini  par  devenir  si  nom* 
bireuses,  que  l'étendue  du  feuilleton  n'aurait 
pas  suffi  pour  les  transcrire  les  unes  à  la  suite 
des  outres.  Or  oe  ne  sont  pas  de  simples  ex-* 
traits,  c'est  notre  jugemeiU;  cpi'on  nous  de- 
mande ;  et  pourtant  il  nous  semble  que  diacune 
de  nos  réflexions ,  substituée  à  une  citation , 
est  un  Tol  que  noifi$  Êusons  à  nos  lecteurs^  Le 
style  de  M.  Beugnot  est  plein  de  gravité  et  d'é* 
lévatîon:  ses  recherches  abondent  en  détails 
curieux,  pittoresques,  caractéristiques  ;  et,  par 
^a  profonde  connaissance  du  sujet ,  il  nous  in- 
troduit tout-4-fait  dans  la  société  romaine  du 
quatrième  et  du  cinquième  siède. 

Nous  avons  essayé  d'expliquer  la  nature  et 
les  élépients  de  cette  ceuvre,  qui  af^artient  tout 
entière  à  son  auteur ,  et  qui  doit  être  mise  sur 
une  autre  ligne  que  des  histoires  écrites  en  lan- 
gues modernes,  d'après  les  matériaux  tout 
prêts  des  historiens  anciens.  Tdles  sont  les  his- 
toires de  Rollin ,  de  Grévier ,  de  Le  Beau ,  tra- 
vaux sans  doute  justement  estimés ,  mais  qui 
sont  plutôt  d'habiles  rédactions  que  des  compo-. 
sitions  originales.  Ici ,  au  con^aire ,  nous  le 
reflétons,  tout  appartient  à  M.  Beugnot.  Il  nous 


EN  OCCIDENT.  183 

reste,  à  le  $uîyre  dans  son  plan  et  à  offrir  à  nos 
lecteurs  jle  résumé  des  principanx  résultats 
historiques ,  acquis  désormais  à  la  science  par 
ce  beau  trayail» 

Le  plan  est  simple  et  naturel.  S)ir  douze  liè- 
vres, neuf  répondent  aux  règnes  d  autant 
d'empereurs ,  qui  sont  Constantin ,  Constance, 
Julien,  Jpvien ,  Valentinien  I«%  Gratien ,  Théo- 
dbse,  Honorius,  Valentinien  III.  Entre  le  i?in- 
quième  livre ,  qui  est  consacré  au  règne  de  Va- 
lentinien I®%  et  le  septième ,  à  celui  de  Gratien , 
M-  Beugnot  a  examiné  l'état  de  l'ancien  culte 
dans  les  provinces  :  c'est  le  sujet  du  sixième 
liyre^  Valentinien  III ,  fils  d'Honorius ,  est  le 
dernier  empei'eur  dont  le  règne  puisse  encore 
former  la  matière  d'une  diwon  dans  l'histoire 
des  derniers  temps  du  polythéisme ,  qui  s'é- 
crpule  avec  le  colossal  édifice  de  l'empire  ro- 
main. Désormais ,  à  quelques  rares  et  courtes 
exceptions  près ,  les  empereurs  d'Occident  ne 
sont  plus  que  des  fantômes  impuissante.  Toute- 
fois l'ancienne  religion  du  vaste  empire  fit 
encore,  sous  Ânthémius,  un  de  ces  laibles 
princes,  un  dernier  effwt,  qui  est  le  sujet  du 
onzième  livre.  Dans  le  douzième ,  le  paganisme. 


184  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

qui  a  cessé  partout  d'être  un  culte  UgA ,  est 
suivi  par  tous  les  lieux  où  se  trouvent  encore 
quelques  restes  particuliers  de  ses  rites ,  jus- 
qu'au septième  siècle.  Là  l'auteur  reconnaît 
qu'il  est  arrivé  au  bout  de  sa  carrière ,  puisque, 
malgré  tant  d'idées  païennes,  qui  certainement 
se  sont  perpétuées  jusqu'à  nous ,  quelques-unes 
même  en  s'introduisant  dans  des  pratiques  de 
notre  religion ,  on  trouve  les  traces  du  paga- 
nisme assez  dénaturées,  passé  le  septième 
siècle ,  pour  établir  que  dès  lors  aucune  divinité 
païenne  ne  fut  plus  invoquée  nominativement 
en  Occident.  €  Je  m'applaudis  donc,  dit-il,  de 
pouvoir  terminer  ici  mes  recherches,  car  je 
craindrais ,  si  j'étais  forcé  de  les  prolonger,  que 
le  lecteur,  en  me  suivant  dans  des  investigations 
d'un  ordre  inférieur,  n^oubliât  que  le  paga- 
nisme avait  autrefois  appelé  à  sa  défense  de 
grandes  idées  et  de  nobles  caractères.  » 

Tel  est  en  effet  le  rôle  élevé  que  remplissent' 
dans  la  très-grande  partie  de  cet  ouvrage  les 
derniers  personnages  païens.  Lors  de  la  con- 
version  de  Constantin ,  leur  religion ,  bien  que 
minée  par  la  base ,  avait  encore  dans  tout  Tem- 
pire ,  surtout  en  Occident ,  l'existence  la  plus 


EN  OCCIDENT.  185 

imposante,  et  recevait  des  hommages  presque 
universels.  M.  Beugnot  a  réfuté  par  des  &its 
incontestables  les  statistiques  erronées  des 
chréti^is  de  ce  temps ,  qui  »  dans  un  intérêt 
Inen.&cile;  à  comprendre  lorsqu'il  s'agissait 
d'attirer  à.  eux  les  chefs  de  l'empire ,  exagé- 
raient avec  excès  le  noml»^  de  leurs  frères. 
Dans  cette  Rome ,  qui  devait  jeter  tant  d'éclat 
comme  métropole  de  la  chrétienté ,  le  christia- 
nisme ,  déjà  si  fort ,  tenait  encore  très-peu  de 
place  à  l'extérieur,  assez  long-temps  après 
Constantin,  sous  Valentinien  ^^  C'est  ce  que 
démontre  un  de  ces  témoignages ,  indifférents 
en  apparence  et  si  judicieusement  mis  en 
œuvre  par  M.  BeugBfot. 

«  Un  voyageur  dont  le  nom  nous  est  in- 
connu ,  parcourant  l'empire  romain  vers  Tan- 
née 374 ,  décrit  ainsi  la  situation  religieuse  de 
la  capitale  :  «  Il  existe  dans  Rome  sept  vierges 
'  »  ingenuœ  et  ctarissimœ ,  qui ,  pour  le  salut  de 
1  la  ville ,  accomplissent  les  cérémonies  des 
»  dieux  selon  l'usage  des  anciens  ;  on  les  nomme 
1  vierges  de  Vesta.  Les  Romains  honorent  les 
»  dieux  et  particulièrement  Jupiter ,  le  Soleil 


i  ae  DESTRUCTION  W)  PAGANISME 

»  ^t  Gybèle*  Nous  savons  de  plœ  qu'il  existe 
»  panni  eux  des  aruspices.  » 

<  Ainsi ,  continue  M.  Beugnot»  os  voyageur, 
arrivant  à  Rome  au  milieu  de  la  plus  grande 
crise  religieuse  dont  il  soit  possible  de  se  former 
une  idée ,  semUe  ne  pas  s'ap^nceroir  de  T^exis* 
tence  du  diristianisme  ;  la  présence  des  vierges 
de  Yesta  lui  parait  une  diose  tien  plus  digne 
d'être  mentionnée  dans  son  journal  que  tout 
ce  qu'avait  iait  et  tout  œ  que  faisait  ime  rdîgion 
nouvelle,  dont  la  mission  était  de  change  k&ce 
du  monde.  » 

Il  est  vrai  qu'il  n'en  était  pas  de  même  en 
Orient»  où  Constantin  transporta  la  résidence 
impériale  ;  mais ,  dans  tout  l'empire ,  le  poly^ 
théisme  avait  ^acore  upe  pr^pmdèranee  dont 
les  preuves  irrécusables,  tirées  des  monuments 
les  plus  authentiques,  sont  opposées  aux  exa* 
gérations  d'Ëusèhe,  qui  l^ent  croire  que  cet 
ancien  culte  national  ht  d^finiti^ieiBfint  ^li 
par  Constantin. 

La  situation  desdeu:x  retigionsàieetle  épo^e 
nous  semble  préswté^  $ous  un  jour  tout  nou- 
veau. TandUs  qve  les  dMs  du  dimtîanisme 


EW  OCCIDENT.  187 

exagèrent  sans  mesure  leur  nombre,  ceux  du 
parti  païen  leur  répondent  par  une  sorte  de  Êui- 
&aronnade,en  feignant  d'ignorer,  en  quelque 
sorte,  Fexistence  du  christianisme.  Mais  ce  der- 
nier,  par  la  rapidité  de  ses  progrès,  n'eut  bientôt 
plus  besoin  de  rteourir  à  une  déception  que  les 
psTiens  de  Rome  continuèrent  jusqu'à  la  fin, 
Youiant  Êûre  jusqu'au  bout  bonne  contenance, 
continuant  à  observer  tous  leurs  rites,  et  décer- 
nant, comme  par  le  passé,  les  honneurs  de 
l'apothéoso  aux  empereurs  chrétiens  qui  leur 
avaient  porté  les  coups  les  plus  violents. 

M.  Beugnot  établit  que  le  paganisme,  au 
commencement  du  quatrième  siècle,  avait  une 
exiiMence  purement  factice  ;  qu'il  tirait  ce  qui 
hii  restait  de  force  de  l'influence  de  Fha- 
bitude,  et  que  la  possession  faisait  toute  sa 
puissance,  c  Constantin,  en  se  convertissant, 
multiplia  les  périls  qui  pressaient  le  paganisme, 
mais  il  ne  les  fit  pas  naître  ;  et ,  s'il  ne  s'était 
pas  converti,  aurait-il  pu  empêcher  que  les 
croyances  helléniques  et  les  rites  nationaux 
eussent  perdu  leur  empire  sur  les  conscîenceè, 
et  fussent,  par  conséquent,  destinés  à  une  des- 
truction plus  ou  moins  prompte?  »  La  démon- 


188  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

stration  de  cette  assertion  si  juste  est  do&e  b 
plus  solide  réfutation  de  letrange  paradoxe  de 
Jurieu  :  «  PeutK>n  nier,  dit  ce  ministre  protes* 
tant,  que  le  paganisme  est  tombé  dans  le.monde 
par  l'autorité  des  empereurs  roknains?  On  peut 
assurer  sans  témérité  que  le  paganisme  serait 
encore  debout,  et  que  les  trois  quarts  de  l'Eu- 
rope seraient  encore  païens,  si  Constantin  et 
ses  successeurs  n  avaient  employé  leur  autorité 
à  l'abolir.  » 

L^  réponse  négative  à  cette  espèce  dé  défi  de 
Jurieu  ressort  de  tout  le  premier  volume  de 
l'ouvrage  que  nous  examinons^  Aussi  l'auteur 
a-t-il  été  parfaitement  en  diroit  de  dir^  :  «.L*asr 
sertion  de  Jurieu  est,  sous  quelque  aspect  qu*<Hi 
l'envisage,  une  h^ésie  l^istorique  très-condam- 
nable. » 

Constantin  en  se  convertissant  .laissa  au 
(^ulte  national  sa  supériorité  politique.  La  nu- 
mismatique offre  le  symbole  parlant  de  ce  sys- 
tème de  concession  dans  le  Labarum  placé  siu* 
les  monnaies  de  cet  empereur  i^tre  les  mains 
de  la  Yictoiie  ailée  des  païens.  M.  Beugnot  a 
lait  surtout  une  étude  approfondie  du  caractère 
politique  de  Constantin.  Il  ^  montré  l'habileté 


EN  OCXÎIDBNT.  189 

parÊiîte  avec  laquelle  ce  prince  servait  la  cause 
des  chrétiens  en  ne  feisant  pour  eux  que  ce 
qu'il  pouvait  faire ,  et  en  facilitant  ainsi  à  ses 
successeurs  un  triomphe  complet ,  qu'un  im- 
prudent prosélytisme,  aurait  au  contraire  en- 
travé. 

Restait  une  grande  question  aux  yeux  de 
l'histoire  et  de  la  morale  :  celle  des  motifs  de 
datte  conva:'sion  fameuse.  Il  était  sans  doute 
&cile  de  la  résoudre ,  en  admettant  avec  Zo- 
zime ,  que  Constantin  espéra  trouver  dans  l'ex- 
piation du  baptême  un  moyen  d'apaiser  ses 
remords,  après  avoir  fait  étrangler  son  fils 
Grispus  9  sa  femme  Fausta ,  Licinius ,  son  col- 
lègue, à.  qui  il  avait  promis  la  vie,  et  le  fils 
même  de  ce  Licinius ,  auquel  il  ne  pouvait  rien 
reprocher.  Malheureusement  tous  ces  crimes 
furent  eonunis  par.  Constantin  chrétien;  l'in- 
flexible chronologie  d'une  époque  par&itement 
connue  ne  permet  pas  de  s'appuyer  sur  cette 
assertion  du  seul  Zozime,  et  M.  Beugnot  n'est 
pas  un  écrivain  à  faire  plier  un  fait.  C'est  donc 
une  entreprise  hardie  que  celle  de  vouloir  pé- 
nétrer dans  les  motifs  d'une  conversion  suivie 
de  pareils  forfaits.  Quoique  n'ayant  rien  à  oppo- 


190  DESTRUCTION  mj  PAGANISME 

ser  aux  savantes  déductions  de  Thii^onen^  n<ms 
éprouvais  une  défiance  inTolontaire  au  sujet 
de  la  ccmyiction  sincère  d'un  pareil  prince.  Il 
nous  répugne ,  malgré  nous ,  d'admettre  des 
préoccupations  d'un  ordre  si  épuré  dans  une 
ame  tellement  perverse.  Il  est  vrai  que  les  con- 
tradictions du  cœur  humain  sont  souvent  bien 
inexplicables.  Ici  le  pouvoir  imiâeiise  d'un 
empereur  romain  offi-e  la  grande  difficulté  de 
toute  autre  explication  ;  car  on  se  demande  qnd 
intérêt  le  tout-puissant  Constantin  avait  à  se 
iaire  chrétien;  notre  auteur  prouve  que  tous 
ses  intérêts  politiques  le  portaient,  au  contraire, 
à  rester  païen.  Mais,  élevé  par  son  père,  Con- 
stance-Chlore ,  dans  une  espèce  de  déisme  plus 
Ëivorable  au  christianisme  qu'à  la  reUgion  na- 
tionale ,  Constantin ,  qui^  avant  sa  conversion, 
avait  souvent  témoigné  son  m^ris  pour  celle<j, 
&oit  par  la  renier  tout-à-^&it.  Aurait^il  été  mu 
par  quelque  ressentiment  qui  ne  nous  est  pas 
connu  ?  Du  reste ,  il  ne  lait  pas  de  sa  conver- 
sion, comme  Clovis/ une  condition  de  la  vic- 
toire ;  mais  la  victoire  semble  venir  le  récom- 
penser de  chaque  mesure  qu'il  prend  en  faveur 
des  chrétiens.   Peut-être  y  eut-^il  dan&  cette 


BN  OCCIDENT.  I9i 

convemon  quelque  croyance  dont  un  intérêt 
purement  personnel  fut  la  base. 

Quoi  qu'il  en  soit,  une  fois  chrétien ,  entouré 
des  hommages  et  des  actions  de  grâces  de  toute 
r£glîse,  d'un  autre  côté ,  en  butte  à  la  haine 
des  païens,  il  dut  persévérer  et  se  montrer  le 
zélé  et  constant  protecteur  de  ses  nouveaux  co- 
religionnaires. Mais  nous  avons  dit  que  ce  zèle 
fut  toujours  accompagné  d'une  modération 
pldne  de  prudence,  qui  lui  donna  la  plus  grande 
effîcadté.  Le  tableau  de  la  conduite  politique 
de  ce  premier  empereur  chrétien  est  un  mor- 
ceau aidievé  ;  il  nous  semble  impossible  d'envi- 
saga"  l'histoire  avec  plus  de  vérité* 

€  S'il  était  dans  les  destinées  du  christianisme 
de  se  répandre  en  dépit  des  obstacles  ^  et  ei^ 
de  conquérir  le  pouvoir,  tout  autorisait  à  penser 
que  l'emperefiyr  savait  le  dernier  entre  les  Ro- 
mains à  déserter  les  autels  de  la  patrie.  Le 
nouveau  culte,  en  s'élevant  graduellement  dans 
la  société,  devait,  après  s'être  emparé  des  classes 
inférieures,  attaquer  la  classe  moyenne,  l'aris- 
tocratie des  provinces,  les  familles  sénatoriales, 
puis  le  sénat,  puis  enfin  l'empereur,  dernier  et 
inutile  défenseur  des  institutions  nationales 


LJ:â  destruction  du  paganisme 

voilà  commet  les  choses  devaient  naturelle- 
ment se  passer..  La  conversion  de  Constantin 
renversa,  toutes  lesl  prévisions,  changea  Tordre 
des  Êdts ,  et  le  christianisme  se  trouva  dominer 
au  plus  haut  et  au  plus  bas  de  la  société ,  ayant 
contre  lui  tout  ce  qui  n'était  pas  prolétaire  ou 
empereur.  » 

La  position  de  l'emper^ir  était  dcôc  des  plus 
difficiles.  «  La  conduite  de  ce  prince,  continue 
le  savant  auteur,  fut  le  produit  de  la  nécessité, 
et  non  celui  d*une  politique  tortueuse.  Gomme 
individu  il  était  libre,  comme  empereur,  esclave; 
et  son  plus  grand  mérite,  à  mon  avis,  est  d'a- 
voir jugé  sainement  les  embarras  de  cette  si- 
tuation. »  Son  zèle  essayait  bien  de  temps  en 
temps  jusqu'où  il  pourrait  aller,  comme  en 
rendant  sa  loi  pour  interdire  les  :sajcrifices  ;  mais 
ces  lois-là  ne  produisaient  aucun  effet  ^  et  il 
n'insistait  pas  sur  leur  exécution. 

Son  fils  Constance  suivit  absolument  la  même 
marche.  Les  sympathies  nationalesn  étaient  pas 
encore  pour  lui  ;  elles  se  trouvèrent  au  contraire 
toutes  disposées  à  accueillir  les  projets  de 
Julien. 

Cet  empereur  est  un  de  ceux  qui  ont  le  plus 


EN  OCCIDENT.  193 

occupé  l'histoire.  Ce  règne  de  dix-huit  mois  a 
eu  autant  de  retentissement  que  les  plus  longs 
règnes.  M.  Beugnot  le  juge  avec  les  lumières 
d'une  science  profonde  et  avec  un  esprit  de  justice 
qui  ne  dévie  jamais.  Ici  les  documents  pour  et 
contre  abondent  tellement  qu'il  est  &cile  de 
comparer  sa  méthode  avec  les  autres,  et  d'y 
reconnaître  sa  supériorité. 

<i  La  victoire  du  christianisme,  comme  il  le 
remarque,  a  rendu  Juhen  plus  odieux  aux  chré- 
tiens et  plus  cher  aux  incrédules  qu'il  ne  le 
mérite.  »  En  reconnaissant  les  grandes  quaUtés 
de  ce  prince  ,  dont  la  carrière  fut  courte ,  la 
beauté  de  son  génie,  son  éloquence,  l'austérité 
de  ses  mœurs,  sa  valeur  éclatante,  il  nous 
montre  dans  son  attachement  au  polythéisme 
une  dévotion  qui  allait  jusqu'à  la  superstition. 
Les  auteurs  païens  contemporains  en  ont  tous 
fait  la  remarque.  Un  païen  aussi  ardent,  etpor-* 
tant  à  ce  point  le  zèle  pour  ses  dieux ,  avait 
bien  vite  dépassé  les  tièdes  sympathies  de  son 
temps  ;  et  pourtant  cette  ferveur  aurait  été  né- 
cessaire pour  lutter  avec  égalité  contre  le  chris^ 
tianisme.  Julien,  si  ouvertement  prononcé  en 

faveur  de  la  religion  de  l'état  et  chef  d'un  em-» 
11/  13 


194  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

pire  doDt  tonte  l'organisation  était  encore 
païenne,  fut  pourtant  obligé  de  suivue  la  même 
ligne  politique  que  Constantin,  par  l'applica- 
tion inverse  du  même  principe,  et  de  protéger 
la  liberté  des  cultes.  La  force  morale  des  dire- 
tiens  et  la  puissance  de  &it  des  païens  établis- 
saient alors  une  sorte  d'égalité  que  la  politique 
des  empereurs  ne  pouvait  méconnaître.  Il  est 
prouvé  que  Julien  a  suivi  cette  ligne.  «  Je  ne 
»  veux  pas  souffiîr,  disait-il,  qu'aucun  Galiléen 
»  soit  forcé  de  laire  quelque  chose  de  contraire 
»  à  sa  &çon  de  penser.  »  Puis  nous  le  voyons 
attaquer,  comme  écrivain,  par  l'injure  et  le  sar- 
casme, ces  chrétiens  qu'il  prot^eait  comme 
empereur,  c  Le  christianisme,  dit  M.  Beugnot, 
pouvait  encore  être  combattu,  mais  non  plus 
persécuté.  » 

Julien  paraît  ici  dégagé  de  toutes  les  couleurs 
exagérées  dont  l'esprit  de  parti  a  diversement 
altéré  sa  figure.  Aux  déÊiuts  et  aux  qualités 
qu'on  vient  d'y  signaler,  se  joint  un  trait  qui 
tient  une  ^ande  place  dans  cet  homme  tout-à-^ 
fait  singulier,  c'est  son  goût  pour  la  déclama- 
tion et  les  rhéteurs.  Sa  dévotion  est  inséparable 
de  l'amour  des  traditions  hèUéniqueé;  pour 


EN  OCCIDENT.  195 

lïii,  la  première  ville  du  monde  est  Athènes; 
et  la  seule  circonstance  où  il  ait  abusé  de  son 
pouvoir  contre  les  chrétiens  fat  lorsqu'il  ren- 
dit en  562  la  loi  qui  leur  interdisait  d'enseigner 
la  rhétorique.  C'était  à  ses  yeux  une  profeaia- 
tion  par  trop  intolérable. 

M.  Beugnot  a  réfaté  solidement  ^'expression 
de  M.  de  Chateaubriand,  qui  avait  appelé  Ju- 
lien, le  Luther  païen.  Malgré  l'autorité  d'un  si 
gi^ànd  écrivain,  il  faut  le  dire,  ce  titre  ne  con- 
vient nullement  à  Julien.  «  Personne  n'est  moins 
que  lui  porté  vers  l'éclectisme.  »  Il  aime  d'un 
même  amour  toutes  lés  ancîefnnes  croyances 
helléniques,  et  l'on  ne  peut  d'ailleurs  «  luiprê* 
ter  des  projets  de  réforme  que  la  nature  de  sa 
religion  et  celle  des  temps  ne  comportaient 
pas.  » 

Pour  qiie  cette  religion  pût  comporter  ane 
réforme ,  il  lui  aurait  fallu  une  profession  de  foi 
généralement  admise  comme  type  primitif. 
Mais  rien  de  tel  n'exista  dans  le  polythéisme, 
tant  qu'il  fat  dans  sa  période  florissante;  et 
c'est  tout-à-feit  à  la  fin,  après  Julien,  que  |a  dé- 
tresse engagea  les  païens  à  essayer  de  formuler 
réguliètNement  leurs  croyances.  Cet  acte  impor* 


19$  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

tant  est  le  célèbre  disootirs  appelé  Relatiûn  de 
Symmaque,  que  ce  noUe  sénateur,  préfet  de 
Rome,  prononça  l'an  582,  en  présence  de  Va- 
lentinîen  II ,  pour  le  rétablissement  de  l'autel 
de  la  Victoire  dans  la  saille  du  sénat.  Saint  Am- 
broise,  comme  on  sait,  répondit  à  Symmaque. 
Les  pièces  de  ce  grand  procès  nous  sont  par- 
venues intactes  ;  mais  la  rdlation  de  Symmaque, 
traduite  en  partie  par  M.  Villemain,  n  avait 
pas  encore  été  reproduite  entièrement  dans 
notre  langue.  C'était  une  bonne  fortune  pour 
l'historien  de  la  destruction  du  paganisme  en 
Occident,  de  faire  connattare,  le  premier,  d'une 
manière  complète^  ce  document  si  important. 
M.  Beugnot  n'hésite  pas  à  le  mettre  au-dessus 
de  la  réponse  de  saint  Ambroise ,  qui  se  fis^ 
moins,  en  cette  circonstance ,  à  son  éloquence 
chrétienne  qu'à  son  crédit  en  cour  et  à  la  par^ 
faite  connaissance  qu'il  avait  du  terrain  glissant 
de  la  faveur. 

Nous  voici  à  une  époque  où  la  prospérité 
corrompt  les  chrétieus.  Gratien,  en  refusant  la 
robe  pontificale,  jusque  là  revêtue  par  ses  pré- 
décesseurs, détrôna  le  paganisme  et  abolit,  par 
le  fait,  le  souverain  pontificat.  Car  M.  Beugnot 


EN  OCCIDENT.  197 

a  réfuté  l'assertion  des  historiens  qui  l'ont  pré- 
cédé, et  tout  récemment  de  M.  Orelli,  qui  ten- 
dait à  établir  qu'après  Yalentinien  b^  plusieurs 
grands  personnages  de  Rome  furent  revêtus  de 
cette  d^nité  suprême  du  sacerdoce. 

Le  découragement  s'empare  des  soutiens  du 
polythéisme.  L'historien  Zozime ,  un  des  plus 
ardents,  a  fourni  à  notre  auteur  un  tableau 
frappant  de  la  situation  respective  des  deux 
cultes  sous  le  règne  de  Théodose,  par  le  récit 
d'une  action  de  Séréna,  femme  de  Stilicon. 

€  Séréna  voulut  visiter  le  temple  de  la  mère 
»  des  dieux.  EUle  remarqua  le  collier  qui  déco- 
»  rait  la  statue  de  Rhéa,  ornement  digne  de  ce 
»  culte  divin  ;  elle  le  prit  et  le  mit  à  son  cou. 
»  Une  vieille  femme,  débris  des  vierges  de  Vesta, 
»  lui  reprocha  en  face  son  impiété ,  et  se  ré- 
»  pandit  même  en  invectives  si  violentes,  que 

>  Séréna  donna,  aux  personnes  qui  l'accompa- 

>  gnaient,  l'ordre  de  la  chasser.  Alors  la  vieille, 
»  en  descendant  les  degrés  du  temple,  supplia 
»  les  dieux  de  faire  peser  le  châtiment  de  cette 

>  pro&nation  sur  Séréna,  sur  son  mari  et  sur 
»  ses  enfants.  Séréna  tint  peu  de  compte  de  ces 
»  imprécations,  et  sortit  parée  du  collier  de 


198  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

>  Rhéa.  DepiB6  X3e  jour  elle  vît  «cwiveÀt ,  soit 
»  qu'elle  dormit ,  soit  qu  elle  fiiit  évallée ,  un 
»  spectre  qui  lui  annonçait  $a  lïjtort  prodbaine  : 
»  d'autres  personnes  eiiriênt  de  s^n^blaldBs  vi-* 
»  sions.  La  vengeance,  persécutrice  4Jkes  impies» 
M  remplit  si  bien  son  office»  que  plus  tard  Se- 
»  relia,  apprenant  le  cbnger  qui  la  mel^açait» 
»  ne  chencha  point  à  l'éviter^  et  qu'dle  tendit» 

>  aux  cordes  des  bourreaux ,  ce  cou  naguère 
»  orné  du  collier  de  la  déesse.  > 

<L  Rien  ne  fait  mieux  connaître,  ajoute 
M.  Beugnot,  la  disposition  des  esprits  à  la  fin 
du  règne  de  Théodose  que  le  récit  de  Zozime^ 
Ces  chrétiens  qui ,  conduits  par  la  nièce  de 
l'empereur,  viennent  dans  un  temple  païen 
pour  voir  ce  que  c'était  qu'un  temple,  pour 
tourner  en  ridicule  les  objets  sacrés,  et  même 
pour  s'emparer  de  ceux  qui  étaient  à  lettr  con- 
venance ;  la  vieille  vestale  qui ,  après  la  disper- 
âon  de  son  prdre ,  pi^omèite  d^s  les  teiï^les 
ses  regrets  et  sa  tristesse,  et  qui,  indignée  des 
profanations  dont  eUe  est  témoin,  prend»  sivec 
témérité,  la  défense  de  ses  dieux,  ces  person- 
nages ,  dis-je ,  montrent ,  avec  une  singulière 
vérité,  comment  le  christianisme  triomphait  et 


EN  OCCIDENT.  199 

ccmunent  le  paganisme  subissait  sa  défaite.  » 
Nous  ne  devons  pas  négliger  d'indiquer  l'é* 
tude  aussi  intéressante  qu  approfondie  des  c^* 
ractères  de  Prétextât  et  de  Symmaque,  les  deux 
derniers  hommes  qui  aient  jeté  du  lustre  sur 
le  paganisme,  dont  ils  conservèrent  impertur- 
bablement  le  culte  à  Rome,  malgré  tant  de 
déboires. 

Dans  le  sixième  chapitre  de  son  neuvième 
hvre,  intitulé  Tableau  de  la  société  païenne  à 
l'époque  où  Rome  fat  prise  par  les  Goths,  l'au- 
teur nous  introduit  dans  la  vie  privée  des  pa- 
trici^s  païens.  Us  formaient  la  partie  station* 
naire  de  la  société;  toute  l'énergie  d'action  se 
trouvait  du  côté  des  chrétiens,  c  Du  fond  de 
son  cloître  de  Bethléem,  Jérôme  s'appliquait  à 
disjoindre  les  liens  qui  unissaient  en  un  faisceau 
les  membres  de  ce  patriciat  dévoué  si  aveuglé- 
mont  à  l'anci^i  culte.  »  La  tolérance  habile  de 
ce  grand  personnage,  en  autorisant  lesmariages 
entre  païens  et  çhrétieimes ,  introduisait  dans 
les  Êimilles,  par  la  douce  influence  des  femmes, 
on  prosélytisme  auquel  savait  peu  résister 
l'indifférence  ou  la  tiédeur  païenne.  M.  Beugnot 
a  tracé,  d'après  saint  Jérôme,  une  description 


^00  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

pleine  de  grâce  de  l'espèce  de  sainte  conspira* 
tion  ourdie  en  famille  contre  la  conscience  du 
pontife  Albinus ,  et  où  tous  les  sentiments  les 
plus  doux  de  la  nature,  les  caresses  des  petits 
enfants,  les  témoignages  de  la  tendresse  filiale 
la  plus  respectueuse,  sont  appelés  comme  auxi- 
liaires pour  conquérir  à  la  religion  du  Christ  le 
vieux  prêtre  des  idoles. 

Mads  révénement  le  plus  désastreux  vient 
bientôt  épargner  au  zèle  des  pères  de  l'église 
ces  efforts  contre  l'influence  de  l'aristocratie 
romaine;  c'est  la  prise  de  Rome  par  les  Goths. 
Saint  Jérôme  et  saint  Augustin  tracent  le  {>lus 
triste  tableau  de  ces  nobles  patriciens  romains 
réfugiés  en  Afrique  et  réduits  à  une  misère  aussi 
grande  que  l'avait  été  leur  fortune.  Ce  coup 
fut  décisif.  «  L'invasion  des  Barbares ,  en  dé- 
truisant la  civilisation  romaine,  donna  naissance 
à  une  nouvelle  société  dont  la  première  base 
fut  le  christianisme.  >  Aussi  les  païens  lui  re- 
prochaient de  puiser  ses  succès  dans  les  mal- 
heurs de  la  patrie.  L'état  de  l'Italie  est  alors 
tellement  misérable  que  «  la  loi  du  6  juin  413 
ordonne  de  rendre  les  terres  ravagées  par  les 
Barbares  à  leurs  anciens  propriétaires ,  si  on 


EN  OCCIDENT.  201 

peut  les  trouver,  ou  bien  à  leurs  héritiers  ;  s'il 
ne  se  présente  personne,  on  donnera  les  terres 
aux  voisins  ou  à  ceux  qui  les  demand^ont.  > 

C'est  à  l'année  408  que  M.  JBeugnot  a  fixé 
1  époque  de  la  destruction  ou  de  la  conversion 
en  églises  des  temples  païens  de  l'Occident,  au 
lieu  de  l'année  551  que  l'on  assignait  ordinai- 
rement à  cette  mesure  définitive.  Une  aussi 
grande  différence  suffirait  seule  pour  prouver 
l'importance  historique  de  ce  travail. 

Nous  avons  dît  que  le  culte  païen ,  partout 
aboli  par  les  lois  au  commencement  du  cin- 
quième siècle,^subsista  encore  deux  siècles  dans 
les  campagnes,  où  le  Christ  fut  long-temps  ap- 
pelé le  dieu  des  villes.  L'historien  de  saint  Ro- 
main apprend  même  que  Vénus  était  adorée 
nominativement  dans  un  faubourg  de  Rouen , 
au  commencement  du  septième  siècle.  Long- 
temps encore  les  conciles  s'appliquent  à  com- 
battre les  restes  de  la  superstition  païenne  ; 
long-temps  encore  on  peut  citer  des  chrétiens 
à  qui  leur  zèle  à  détruire  les  idoles  des  campa- 
gnes valut  la  palme  du  martyre.  Saint  Martin 
avait  été  le  type  d'un  zèle  fougueux  dont  saint 
Augustin  s'efforça  d'arrêter  le  torrent  destruc- 


203  DESTRUCTION  DU  PAGANISME 

tQur  en  conseillant  d'appliquer  au  nouveau 
culte  les  monuments  de  l'ancien,  au  lieu  de  les 
détruire.  Malheureusement  l'enthouskisme  peu 
éclairé  des  moines  écouta  bien  plus  Tévêque  de 
Tours  que  cdui  dVippone. 

De  toutes  les  divinités  du  polythéisme ,  celle 
dont  le  culte  se  montra  le  plus  vivace  fut  Diane; 
mais  son  culte,  comme  véritablem^it  déesse  du 
paganisme,  s'arrête  aussi  au  septième  siè- 
cle. La  Diane  mystérieuse  qui  était  invoquée 
comme  une  puissance  magique ,  sous  le  règne 
des  premiers  successeurs  de  Charlauta^ne  et 
jusc[u'au  quatorzième  siècle,  prend  son  origine 
dans  Tes  religions  du  Nord,  ainsi  que  le  démontre 
M.  Beugnot,  et  n'emprunte  au  polythéisme  ro- 
main que  son  nom.  C'est  cette  homonymie  qui 
l'a  lait  appeler  dée^sz  des  païens  dans  plusieurs 
actes  publics,  tels  que  ce  capitulaire  de  Louis* 
le-Débonnaire  de  l'an  867  :  <  D  ne  feut  pas  ou- 
blier que  certaines  femmes  soélè[»ates  retour- 
nant vers  Satan,  et,  séduites  par  les  illusions  et 
les  lantômes  des  démons,  croient  et  disent 
que,  montées  sur  des  animaux  et  en  société  de 
Diane,  désse  des  païens,  et  d'une  innombrable 
multitude  de  femmes,  elles  ^rcourent  pendant 


£N  OCCIDENT.  203 

le  silence  d'une  nuit  tranquille  des  espaces  im^ 
menses.  » 

Les  vestiges  du  pagsonsoie  dans  le  septième 
siècle  devaient  attirer  l'attention  de  l'histc^rien 
chargé  de  constater  les  derniers  signes  de  vie 
de  cette  religion  ;  mais  c'est  dans  le  milieu  du 
cinquième  siècle,  qu'elle  se  dissout  de  tous  côtés, 
par  la  désertion  générale  qu'y  amène  une  der- 
nière cause  :  l'établissement  du  culte  de  la 
Vierge. 

Ainsi  les  quatre  ^andes  époques  de  la  des- 
truction du  paganisme  en  Occident  sont  :  la 
conversion  de  Constantin  en  52S,  le  refus  fait 
par  Gratien  de  la  robe  pontificale  en  582 ,  les 
temples  païens  détruits  ou  appliqués  au  culte 
chrétien  en  408,  l'établissement  du  culte  de  la 
Vierge  en  451 . 

«  Après  le  concile  d'Éphèse,  les  églises  d'O- 
rient et  d'Occident  offrirent  à  l'adoration  des 
fidèles  la  vierge  Marie,  sortie  victorieuse  d'une 
attaque  violente;  les  peuples  furent  comme 
éblouis  par  l'image  de  cette  mère  divine ,  réu- 
nissant dans  sa  personne  les  deux  sentiments 
les  plus  doux  de  la  nature,  la  pudeur  de  la 
vierge  et  l'amour  de  la  mère,  emblème  de  dou- 


20&    DESTRUCTION  DU  PAGAffISM£  EN  OCCIDENT. 

ceur,  de  résignation  et  de  tout  ce  que  la  vertu 
présente  de  sublime  ;  qui  pleure  avec  les  mat- 
heureux,  intercède  pour  les  coupables,  et  ne  se 
montre  jaiâais  que  comme  la  messagère  du 
pardon  ou  du  bon  secours.  Ils  accueillirent  ce 
culte  nouveau  avec  un  enthousiasme  quelque- 
fois trop  grand,  puisque,  pour  beaucoup  de 
chrétiens,  ce  culte  devint  le  christianisme  tout 
entier.  Les  païens  n'essayèrent  pas  même  de 
défendre  leurs  autels  contre  les  progrès  du 
culte  de  la  mère  de  Dieu  ;  ils  ouvrirent  à  Marie 
les  temples  qu'ils  avaient  tenus  fermés  à  Jésus- 
Christ,  et  s  avouèrent  vaincus.  » 


INVASIONS 


DES  SARRAZINS  EN  FRANCE, 


ST 


DE  FRANCE  EN  SAVOIE,  EN  PIÉMONT  ET  DANS  LA  SUISSE, 

pbmdaut  les  hoitikmk,  heutièkb  et  dixième  siècles  de  kotre  ère  , 
d'APIBS   lis  AUTBUR8   CHRETIENS   ET  MAHOMÉTANS; 

Par  m.  REINAUD, 

MenlM^de  rinftitttt,GonserTatear-Adjoiatdes  maBttMa-itsoricDttasdela  BiUiothiqae 

royale. 


Tant  de  talents  supérieurs,  qui  sont  sortis 
de  l'école  de  M.  Sylvestre  de  Sacy,  suffiraient 
pour  prouver  le  mérite  transcendant  de  cet 
illustre  doyen  des  études  orientales,  à  qui  pour- 
rait ne  pas  connaître  les  titres  si  variés  de  son 
immense  érudition.  Ces  disciples ,  dignes  d'un 
tel  maître,  dont  les  sages  conseils  ne  les  aban- 
donnent pas  au  terme  de  l'enseignement ,  se 
trouvant  dirigés  par  cette  haute  influence  dans 


206        INVASIONS  DES  SARRAZINS  EN  FRANCE. 

leur  savante  carrière,  ont  porté  la  lumière  de 
leurs  investigations  sur  les  diflerents  points  du 
monde  oriental.  M.  Reinaud,  qui  avait  pris  rang 
dans  la  science  par  la  Description  des  monu- 
ments musulmans  du  cabinet  de  M.  le  duc  de 
Blacas,  suivit  une  marche  naturelle  en  joignant 
à  Tétude  de  Tarchéologie  celle  de  Thistoire; 
et  il  acquit  un  premier  titre  historique  en  pu- 
bliant les  Extraits  des  historiens  arabes  relatifs 
aux  guerres  des  Croisades,  ouvrage  qui  fait 
partie  de  la  collection  de  M.  Michaud.  Restait 
un  autre  sujet  offrant  l'occasion  unique  de  rem- 
plir une  lacune  réelle  dans  l'histoire  de  France, 
avec  le  secours  de  l'éroctition  orientale.  Mais 
cette  lacune  n'était  pas  évidente;  elle  n'était 
pas  généralement  sentie ,  et  si  nous  n'accordons 
a  M.  Rèinaud  cet  éloge  banal  de  proispectus, 
c*èst  qu'il  en  rtiérite  un  plus  singulier.  C'est 
que  son  sujet  était  presque  la  statue  renfermée 
dans  le  bloc  de  marbre  ;  et  ici  le  ciseau  du  sta- 
tuaire est  représenté  par  une  érudition  qui , 
comparant  les  sources  orientales  à  tous  les  tra- 
vaux des  bénédictins  et  des  autres  savants  du 
dix-sseptîème  siècle  ,  aux  traditions  et  aux  mo- 
numents de  tous  genres ,  a  ainsi  établi  un  con- 


INVASIONS  DES  SARRAZINS  EN  FRANCE.       207 

trôle  d'où  est  sortie  l'évidence  de  cette  lacune 
historique.  La  réunion  de  ces  connaissances 
était  nécessaire  pour  constater  ce  vide ,  à  plus 
forte  raison  pour  le  remplir  contvenablement. 
Il  fallait  même  ici ,  indépendamment  des  qua- 
lités qu'on  s'accorde  à  demander  à  l'historien, 
beaucoup  d*art  et  d'habileté  pour  disposer  un 
sujet  si  varié  dans  ses  éléments. 

Tout  le  monde  sait  que  les  Sarrazins  occu- 
pèrent pendant  des  siècles  une  grande  partie 
de  l'Espagne.  Leur  terrible  invasion  en  France, 
à  la  fin  de  la  première  race ,  el  la  mémorable 
victoire  que  remporta  sur  eux  Charles^Martel 
sont  des  faits  éclatants  placés  au  premier  rang 
dé  l'histoire.  Quant  aux  traditions  qu'ont  lais* 
sée&les  excursions  diverses  dans  le  midi  de  la 
France,  elles  n'avaient  sans  doute  pas  attendu 
à  ce  jour  pour  être  considérées  comme  signifi- 
catives ;  mais  il  régnait  sur  cette  dernière  ques* 
tioh  une  incertitude  qui  Élisait  de  ces  faibles 
traces  plutôt  une  source  d'arreur  et  de  confu- 
sion, que  de  lumières  et  de  vérité.  Jusqu'où  les 
Sarrazins  avaient-ils  étendu  leurs  excurjE^ions  ? 
A  combi^i  de  reprises  les  avaient-ils  répétées , 
et  sur  quels  points  de  la  France?  A  quelles 


2 os       INVASIOf«S  DES  SARRAZINS  BN  FRANCE. 

époques  ayaient-elles  commencé,  avaient-elles 
Gni?  et  quel  en  avait  été  le  caractère?  Quels 
rapprochements  pouvait-on  étaUir  entre  ces 
pays  soumis  à  un  joug  passager  et  TËspagne 
sous  la  puissante  domination  des  émirs  de  Gor- 
doue?  toutes  questions  auxquelles  personne 
n'aurait  pu  r^K)ndre  avant  1  ouvrage  de 
M.  Reinaud ,  et  dont  ce  beau  travail  ofire  une 
solution  aussi  ccunplète  qu  mstructlve  et  inté- 
ressante. 

Ce  côté  de  l'histoire  avait  un  tel  besoin  d'être 
éclairci ,  que  même  les  documents  imprimés 
étaient  comme  non  avenus  ;  et  quelcpies^ms  de 
leurs  éditeurs ,  tels  que  Muràtori ,  n'en  avaient 
pas  tenu  compte  lorsqu'ils  avaient  ensuite  dis- 
posé leurs  autres  matériaux  en  annales  sui- 
vies. Plusieurs  fausses  dénominations  rendaient 
souvent  difficile  de  reconmdtre  les  Sarrazins 
dans  les  anciens  textes  où  il  était  Êiit  mention 
de  ces  peuples.  Ou  bien  leur  nom  s'étendait 
à  des  nations  très  -  difierentes  ;  ou  bien  en- 
core ,  quoique  mahométans ,  ils  étaient  qua- 
lifiés de  païens ,  sans  autre  désignation,  soit  à 
cause  de  l'erreur  populaire  répandue  alors,  qui 
supposait  qu'ils  avaient  pour  dieu  Mahomet, 


INVASIONS  DES  SARRAZINS  EN  FRANCE.       209 

soit  parce  que  dans  les  rangs  de  ces  conquérants 
orientaux,  arrivés  par  TAfirique,  il  se  trouvait 
des  hommes  de  tribus  africaines  encore  plon- 
gées dans  les  ténèbres  de  l'idolâtrie.  Une  con- 
naissance profonde  de  Tarabe  était  nécessaire 
pour  retrouver  les  noms  dliommes  ou  de  lieux, 
cachés  sous  les  altérations  que  le  peuple  Mt 
oinlinairement  subir  aux  noms  d'origine  étran* 
gère.  Quantité  de  relations  arabes ,  la  plupart 
manuscrites,  n'étaient  pas  moins  nécessaires  à 
compulser  pour  éclaircir  de  courts  passages 
cpi'offraient  par-ci  par-là  les  écrivains  occiden- 
taux; documents  perdus  pour  qui  n'aurait  pas 
apporté  à  les  recueillir  le  discernement  de  cette 
heureuse  polymathie.  Enfin  il  fallait  avoir  étudié 
à  fond  et  même  siu*  les  lieux  le  théâtre  des  in- 
vasions sarrazines,  pour  que  la  géographie, 
avec  ses  dénominations  traditionnelles  et  avec 
l'aspect  des  grands  accidents  du  sol  qui  n'ont 
pas  changé,  vînt  appliquer  d'une  manière  sûre 
et  précise  les  descriptions  de  localités,  fournies 
par  des  auteurs  contemporains.  M.  Reinaud  a 
encore  employé  ce  secours  avec  un  rare  bon- 
heur, ou  plutôt  là  encore  il  a  retiré  le  fruit  de 

ses  consciencieuses  récherches. 

IL  14 


$10       INVASIONS  DBS  SARRAKINS  EN  FRANQB, 

Sapr^mière  partie  coivtieiit  leâ  Êâts  qui  étaient 
déjà  le  mieux  coudas.  Elle  9iiit  las  Sarrazins 
depuis  leur  premier  débarquement  en  Espagne, 
sous  la  conduite  de  Moussa»  eki  710,  jusqu'à 
leur  expulsion  de  Narbomie,  en  759.  La  réU- 
giqn  de  Mahomet,  alors  <kBS  le  plus  haut  pé- 
riode de  l'enthousiasme ,  devenait  le  mobile 
d'expéditions  tellement  gigantesques ,  que  les 
Musulmans  menaçaient  de  ne  &ire  de  la  mér 
Méditerranée  qu'un  grand  kc,  qui  aurait  servi 
de  voie  de  conmtiunication  aux  diverses  parties 
de  cet  immense  empire.  C'eût  été  la  répétition 
de  l'empire  romain  ;  mais  il  ne  s'était  pas 
formé  si  vite ,  et  l'impétuosité  sarraidne  ôlait 
1^  chances  de  réussite  à  ce  grandiose  et  ambi- 
tieux projet*  Toutefois,  de  vastes  royaume* 
dans  les  trois  parties  du  monde  alors  connues 
paillèrent ,  en  moins  d'un  siècle ,  sous  la  domi^ 
9atiop  des  lieutenants  du  khalife  ùq  Damas. 
Lïspagne  entière  y  succomba  ;  et  si  l'armée 
de$  Francs,  compitodée  par  Ch2a4es«*Martel , 
n'eut  exterminé  »  en  753 ,  l'armée  sarrazine 
1  çomine  U  mwtians  débrise  et  Iroissie  le  fer  et 
»  l'acier  et  toui$  les  aultreç  Qiétaulii  ^,  suivant 
l'expression  de  la  Chronique  de  Sainfr-D^is , 


USYASlCmSl  DES  9ARRAZIN8  6N  FRANCE.       311 

h  France,  rEnrope  entière,  auraieût  si^  le 
joug  de  rAlcoran, 

Les  évéoemems  dont  les  Sarr^ns  soAt  les 
poissants  acteurs  en  Occident  pendant  cette 
premiëre  moitié  du  huitième  siècle  sont  donc 
d'une  trop  haute  importance  pour  n'avoir  pas 
attiré  tonte  l'attention  de  l'histoire.  Malgré 
l'exterminaiion  de  l'armée  d'Abdr  Alrahman  à 
Poitiers,  oà  ce  prince  pérît  les  «*mes à k main, 
la  puiffîance  des  émirs  de  Cordôue„  ses  succe^^- 
aeurs ,  d»nt  plusieurs-  portent  k  même  nom , 
s'établit  avec  une  telle  solidité  ea  Espagne,  que 
Gharlemagnë ,  dojs^t  la  victoire  suivait  les  armes, 
n'eut  pas  les  mièmes  succès  contre  les  Maures. 
d'Ësps^e  que  contre  ses  autres  ennemis# 

pourtant,  dès  le  commencement  de  la  sien 
coude  race ,  les  notions  sur  nos  rapports  avec 
les.  Sarrazins  deviennent  iia^ohérentes  et  con? . 
fnses,  quoique  le  midi  de  la  France  soitj^us 
eocposé  que  jamais  à  li^urs  excursions  coati* 
nueUes  ;  car  à  ceux  qui  venaient  de  l'Ësp^ne 
se  joignaient  alors  les  hardis  aventuriers  qun 
la  m»  débarquait  sur  les  côtes  de  Provence. 
Mahomet  avait  hfcamé ,  dans  l'Alcoran  ^  les  eor 
treprtsfes  maritimes  d'une  i^amère  assess  Ibr- 


212       INVASIONS  DES  SÂRRAZINS  EN  FftANGE, 

melle  pour  que  plusieurs  docteurs,  de  la  loi 
n'eussent  pas  craint  de  rendre  cette  décision  : 
€  Dès  l'iûstant  qu'un  honune  s'est  plusieurs 
fois  mis  en  mer,  il  peut  -être  considéré  comme 
étant  privé  de  sou  bon  sens  »  et  comme  n  étant 
plus  recevable  à  faire  admettre  son  témoignage 
en  justice.  »  Mais  les  casmstes  musulmans  allé- 
guèrent une  tradition  qui  prétait  au  prophète 
l'approbation  des  mêmes  entreprises,  sans 
s'embarrasser  s'ils  mettaient  l'envoyé  de  Dieu 
en  contradiction  avec  lui-même.  Cette  tradition 
flattait  l'élan  de  l'époque;  elle  fut  reçue  avec 
enthousiasme.  L'émir  de  l'eau,  émir-alma  (dont 
nous  avons  Êiit  amiral)  devint  un  des  chefs  les 
plus  considérables  des  troupes  musulmanes* 
M.  Reinaud  a  rassemblé  sur  cette  passion  su- 
hite  des  pieux  mahométanspour  la  marme  une 
quantité  de  faits  d'un  haut  intérêt  pour  la  phi- 
losophie de  l'histoire ,  en  nous  montrant  quelles 
ressources  les  successeurs  de  Mahomet  surent 
tirer,  selon  les  occurrences,  de  l'arme  puissante 
que  leur  avait  léguée  le  prophète. 

<  On  rapportait  qu'en  716,  lorsque  la  grande 
flotte  qui  alla  assiéger  Gonstantinople  pïurtit 
d'Alexandrie  ^  un  des  fils  du  khalife  Omar,  qui 


INVASION?  DES  SARRÀZINS  EN  FRANCE.  ^13 

se  trouvait  alors  dans  le  port ,  demanda  à  Ta^ 
mirai  ce  qu'il  pensait  des  péchés  dont  la  plu- 
part des  hommes  de  l'équipage  devaient  avoir 
lame  chargée;  l'amiral  ayant  répondu  qu'à 
l'exemple  de  chacun  de  nous  ils  devaient  avoir 
leurs  péchés  pendus  au  cou  :  c  Non  pas  pour 
»  ces  hommes-ci ,  s'écria  le  fils  d'Omar  ;  j'en 
»  jure  par  celui  qui  tient  mon  ame  dans  ses 
>  mains ,  ils  ont  laissé  leurs  péchés  sur  le  ri- 
»  vage.  > 

L'intolérance  envers  les   chrétiens  régnait 
alors  à  la  cour  des  émirs  ou  khalifes  de  Cor- 
doue  y  comme  plus  tard  elle  régna  à  celle  des 
rois  chrétiens  d'Espagne  envers  tout  ce  qui 
n'était  pas  catholique.  Ljnquisition  musulmane 
avait  tellement  multiplié  les  circonstances  qui 
mettaient  un  chrétien  dans  la  nécessité  d'opter 
entre  l'islamisme  ou  la  mort  y  qu'un  chrétien 
tant  soit  peu  suspect  était  iacilement  amené  à 
<îette  terrible  extrémité.  Le  martyre  :de  saint 
Parfait  et  la  solennité  dont  il  fut  entouré  offrent 
le  pendant  exact  des  autos-da-fé  du  quatorzième 
siècle.  Nous  attribuons,  en  général,  à  la  religion 
musulmane  un  grand  caractère  de  tolérance  >> 
parce  que  nous  la  jugeons  d'après  les  mœurs 


âl&      INVASIONS  DES  SARRJIZINS  EN  FRANCE* 

des  Turcs  ;  mais  en  allant  Tétadier  à  d'antres 
époquei^  et  chez  d'autres  nations ,  nous  Terrons 
comme  des  observatkxis  incomplètes  nous  font 
porter  de  &ux  jugements* 

C'est  ainsi  que  les  diréti^is,  dontlaman- 
snétide  et  la  résignation  pacifique  sont  acci»- 
sées ,  lors  du  démembrement  de  l'empire  ro- 
main ,  d'avoir  ainsi  &vorise  l'invasion  générale 
des  barbares,  montrent  ici,  dans  cette  lutte  à  la 
fois  religieuse  et  nationale ,  une  énergie  dont 
le  livre  de  M.  Reinaud  ofiSre  des  exemples  re- 
marquables. L'ambassade  du  moine  Jean,  en 
956,  auprès  d'Abd-Âlrahman ,  khalife  de  Gor- 
doue ,  est  un  des  épisodes  dont  les  traits  saiir 
lants  reflètent  le  mieux  une  époque  ;  et,  comme 
pour  r^Eidre  encore  plus  curieuse  cette  vive 
peinture ,  la  relation  de  cette  ambassade  nous 
est  parvenue  dans  un  manuscrit  de  la  main  du 
moine  Jean  lui-même  ;  enfin ,  pour  plus  de  sin- 
gularité ,  ce  manuscrit  unique  se  trouve  inter«- 
rompu  tout  court  au  moment  le  plus  dramar 
tique» 

Pour  les  Sarrazins ,  partout  où  l'on  trouve 
ces  peuples  pittoresques ,  on  aperçoit  dans  les 
mœurs  de  leurs  hommes  d'élite  quelque  chose 


INVASIONS  DBS  SARRAZINS  EN  FRANCE.       î|6 

de  lli  poésie  de  TOrient.  Le  terriUe  Âlmansor 
K  faisait  toujours  accompagner  de  la  caisse  où 
il  devait  être  enterré,  c  A  Tissue  de  chaque 
bataille ,  il  secouait  sur  la  caisse  la  poussière 
.  dont  ses  habits  étaient  encore  couverts ,  et  il 
espérait  Êdre  de  cette  poussière  une  couche  de 
ten^  avec  laquelle  il  serait  ^vé  tout  droit  au 
paradis.  »  Qu'y  a-t^il  de  plus  poétique  que  la 
mort  du  même  prince ,  à  la  suite  de  sa  dernière 
bataille?  <  L'action  fut  terrible  et  dura  tout  le 
jour,  le  sang  coukit  par  torrents ^  et  aucun 
parti  ne  voulait  céder  ;  maiii  les  chréti^is  ^  bai^ 
dés  de  fer,  eux  et  leurs  chevaux ,  se  garantis*- 
saient  plus  Ëtcilement.  La  nuit  étant  venue  ^ 
Almansor^  qui  avait  reçu  plu^eUrs  blessures , 
se  retira  dans  sa  t^ite  pour  recommencer  le 
combat  le  lend^nain.  Il  attendit  qudque  temps 
ses  émirs  et  ses  généraux  pour  concerter  avec 
eux  un  nouveau  plan  d'attaque^  Ne  les  voyant 
pas  arriver,  il  demanda  la  cause  de  ce  retard  ; 
on  lui  répondit  que  les  émirs  et  les  géniaux 
étaient  restés  parmi  les  morts.  Alors  se  re*- 
connaissant  vaincu,  et  ne  pouvant  survivre  à  sa 
dé&ite ,  il  refusa  toute  assistance ,  et  mourut  au 
bout  de  quelques  jours.  Ob  l'ensevelît  avec  les 


216       INVASIONS  DES  SARRAZINS  EN  FRANCE. 

habits  qu'il  portait  le  jour  du  combat  ;  on  l'en- 
terra dans  la  caisse  qu'il  avait  destinée  à  cet 
usage.  > 

Ces  détails  sont  pris  de  la  troisième  partie , 
celle  où  l'auteur  a  conquis  le  plus  de  Êûts  à 
lliistoire ,  en  suivant  l'invasion  sarrazine  à  tra* 
vers  le  Dauphiné  jusqu'aux  limites  de  l'Aile* 
magne.  11  constate ,  de  la  manière  la  plus  claire 
et  la  plus  précise ,  leur  établissement  au  diâteau 
de  Fra&inet,  sur  les  hauteurs  des  Alpes  qui 
dominent  le  golfe  de  Saint-Tropez  ^  et  d'oiï  ils 
pouvaient  aisément  communiquer  avec  l'Es- 
pagne par  la  Provence  et  les  Pyrénées ,  avec  la 
Suisse  par  le  Dauphiné ,  avec  l'Afrique  par  la 
mer.  Il  lève  tous  les  doutes  sur  Toccupation  de 
Grenoble ,  qui  resta  plus  de  vingt  ans  au  pou- 
voir des  Sarrazins ,  chassés  du  diocèse  en  965. 
Leur  établissement  sur  le  grand  SaintrBernard, 
qui  ne  prit  ce  nom  que  lorsqu'ils  y  furent  rem- 
placés ,  vers  la  même  époque ,  par  saint  Ber- 
nard de  Menthone ,  est  un  autre  fait  important 
également  bien  constaté» 

Hugues,  comte  de  Provence,  avec  le  secours 
d'une  flotte  greccpie  que  lui  avait  accordée  l'em- 
pereur Constantin  Porphyrogénète ,  son  beau- 


INYASIOJVS  DES  SARRAZiNS  EN  FRANCE,       217 

frère ,  avait  pénétré  en  vainqueur  dans  le  goUe 
de  SaintrTropez ,  et  avait  chassé  les  Sarrazins 
de  leur  château  de  Fraxinet  en  942.  Mais  il 
quitta  tout-à-coup  ce  pays ,  au  milieu  de  son 
triomphe ,  pour  courir  après  la  couronne  dl- 
talie  y  que  Béranger  laissait  vacante. 
«  Les  Sarrazins ,  devenus  plus  forts  qu'aupa* 
ravant ,  commencèrent  même  à  changer  leur 
existence  de  brigands  campés  sur  le  qui-vive  ^ 
en  une  existence  bien  assise ,  qui  se  consolida 
chaque  jour  davantage  ;  et  il  ne  fallut  pas  moins 
que  l'éloquence  de  saint  Mayeul ,  la  haute  in* 
fluence  de  sa  réputation  de  piété ,  et  la  persé- 
vérance énergique  de  Guillaume,  comte  de 
Provence,  pour  les  chasser  définitivement  de 
ce  pays ,  vers  lequel  on  comprendra  leur  at- 
trait d'après  cette  sentence  des  auteurs  musul- 
mans :  «  Les  Français  étant  exclus  d'avance 
du  paradis ,  Dieu  a  voulu  les  dédomumager  en 
ce  monde  par  le  don  de  pays  riches  et  fertiles , 
011  le  figuier,  le  châtaignier,  le  pistachier  étalent 
leurs  fruits  savoureux.  > 

Dans  une  quatrième  partie,  consacrée  au 
caractère  général  des  invasions  sarrazines  et 
aux   conséquences   qui   en   furent   la   suite. 


218       HrrAftlONS  DBS  SARRAZINS  Blf  FRANCE. 

M.  Ri^nand  â  répandu  la  richesse  de  sonéru* 
dîtîoti  sur  la  peinture  des  mœurs  de  ces  peuples 
et  siyr  les  modifications  qu'avaient  éprouvées 
par  leur  contact  cdles  de  noâ  ancêtres.  Là  se 
trouve  discutée  Forigine  des  mots  Sarrazins, 
Maures ,  Bêrbers ,  nmns  sous  lesquels  ces  peu* 
pks  furent  désignés  ;  là ,  sont  exposées  ave» 
toute  l'impartialité  d'une  critique  juste  et  éclai- 
rée ,  à  coté  du  mal  qu'ils  ont  iisdt ,  les  traces 
laissées  par  les  musulmans  d'Espagne  dans  les 
parties  de  la  France  qu'ils  occupèrent.  Avec 
la  connaissance  de  l'arabe  se  répandait  quelque 
teinture  des  sciences  dont  cette  langue  était 
alors  la  principale  expression .  Le  chêne-liége , 
le  blé  noir,  encore  si  cultivé  dans  noti%  midi 
sous  le  nom  de  mrrazin,  leur  durent  l'impor- 
tation parmi  nous,  et  nos  races  de  chevaux 
une  grande  amélioration.  Mais  les  mœurs  ne 
s'adoucirent  pas  par  ce  contact  ;  feu  contraire , 
un  système  de  représailles^  ^pptiyé  sur  la  diffé- 
rence de  religion,  parut  autoriser  les  Français  à 
réduire  les  Maures  qu'ils  feisaient  prisonniers 
au  même  état  d'esclavage  oii  ceux-ci  réduisaient 
les  chrétiens  tombés  en  leur  pouvoir  ;  et  comme 
en  embrassant  le  christianisme  ces  prisonniers 


iNVAdIÙKS  »B8  ^AtlRÂZINS  EN  FKAKCB.       219 

musulmani^  dev^fiaîent  libres  >  <  on  TÎt  des  <îhré- 
tiens  inlmmains,  dit  M.  Reinaud,  pour  n^étre 
pas  frustrés  d'un  vil  avanftage  ^  gêner  leurs  serfs 
dans  les  efforts  qu'ils  Êusaient  pour  être  admis 
au  sein  du  christianisme  ;  on  les  vit  même , 
après  que  leurs  serfs  étaient  baptisés  >  les  reie<^ 
nir  nmlgré  les  lois  sous  le  joug  et  user  des  plus 
cruelles  violenœs.  Il  existe  une  lettre  fou*^ 
droyante  du  pape  Clément  lY^  adr^sée»  en 
1266,  à  Thibaud ,  roi  de  Navarre ,  dans  laquelle 
le  souverain  pontife  s'élève  contre  un  abbé  du 
monastère  de  Saint-Benoit  de  Mirande^  lequel 
avait  fait  mettre  à  la  torture  un  ridie  Sarrazin 
converti,  sous  prétexte  que  sa  conversion  n'é- 
tait pas  sincère^  et  qui  s'était  emparé  des  biens 
de  cet  infortuné  au  détriment  de  ses  en&nts.  » 

Les  préventions  haineuses  contre  les  juife  les 
ârent  accuser  aussi  de  complidté  avec  les  Sar-^ 
razins.  De  là,  l'usage,  qui  s'était  coneervéà 
Toulouse ,  de  souffleter  un  juif  de  c^te  ville , 
tous  les  ans,  aux  trois  principales  fêtes  de  l'an- 
née,  en  mémoîre  de  la  trahison  des  juife  qui 
auraient  livré  Toulouse  aux  Sarrazins,  du  temps 
de  Charlemagne. 

«  L'usage  du  soufflet,  dit  M.  Reinaud,  n'est 


220       INVASIONS  DE&  SÀRRÀZINS  £N  FRANGB< 

que  trop  certain»  Mais  il  n'en  est  pas  de  même 
de  la  trahison  des  jui&  ;  tsv  les  Sarrazins  » 
comme  on  l'a  vu ,  ne  sont  jamais  entrés  dans 
Toulouse;  peut-être  a-t-on  voulu  parler  de 
l'occupation  âe  la  capitale  du  Languedoc  par 
les  Normands ,  en  850,  occupation  à  laquelle  il 
serait  possible  que  les  juifs  eussent  contribué, 
comme  ils  avaient  contribué ,  quelques  aimées 
auparavant,  à  l'entrée  des  mêmes  barbare 
dans  la  ville  de  Bordeaux.  » 

Ceci  nous  mène  à  une  dernière  observation  : 
c'est  que  les  grands  souvenirs  laissés  par  les 
Sarrazins  firent  que  le  peuple  leur  donna  un 
rôle  dans  tous  les  événements  dont  il  fut  vive- 
ment irappé.  Ainsi  leur  furent  attribués  les 
monuments  de  la  grandeur  romaine.  Ainsi  le 
peuple,  dans  le  midi  de  la  France,  appelle  en- 
core tuiles  sarrazines  ces  larges  tuiles  si  con- 
nues des  antiquaires  comme  indices  de  con- 
structions des  Romains.  Ainsi  furent  imaginés, 
dans  mille  récits  romanesques ,  des  chevaliers 
sarrazins  pour  rehausser  la  gloire  des  plus  fa- 
meux héros,  avec  lesquels  on  les  fît  lutter  de 
courtoisie  et  de  bravoure-  Ainsi  fut  exagéré, 
amplifié,  popularisé,  surtout  par  les  romans 


INVASIONS  DES  SARRAZINS  EN  FRANCE.       221 

de  chevalerie  du  moyen-âge,  ce  nom  de  sarra- 
zin,  qu'on  finit  par  appliquer  à  tout  ce  qui  n'é- 
tait pas  chrétien ,  et  de  la  swte  à  toute  l'anti- 
quité païenne  antérieure  au  christianisme.  Voilà 
comme  Guillaume  de  Nangis,  voulant  traiter 
l'histoire  de  France  tout  entière ,  depuis  les 
temps  les  plus  reculés  de  la  Gaule  jusqu'à  son 
époque,  exprime  son  plan  par  ce  titi*e  :  Cy  comr 
mencent  les  chroniqties  de  tous  les  roys  de  France 
chrétiens  et  sarrazins. 


HISTOIRE  DES  ANGLO-SAXONS, 

Par  Sib  Franois  PALGRAVE, 


TluDunTE  ni  l'amalaisl  bai  Alkiuhdis.  LICQUCT. 


Avant  d'ouvrir  ce  livre ,  sur  son  titre  seul , 
on  ne  croirait  pas  l'histoire  des  Ânglo-Saxons 
susceptible  de  tant  d'intérêt.  H  faut,  en  géné- 
ral, pour  fouiller  avec  plaisir  dans  les  annales 
obscures  des  peuples  barbares ,  être  soutenu 
par  la  perspective  d'y  retrouver  les  origines  et 
le  berceau  de  son  pays.  Or  cette  période  de 
l'histoire  d'Angleterre  est  justement  celle  qui 
est  antérieure  au  mélange  de  la  race  française 
et  aux  continuels  rapports  des  deux  peuples. 
U  semble  donc  qu'un  tel  livre  ne  s'adresse  guère 
qu'aux  seuls  Anglais  ou  aux  savants  qui,  ayant 
porté  toutes  leurs  investigations  sur  l'histoire, 
ne  sont  indifférents  à  aucune  de  ses  clartés. 
Mais  la  manière  dont  sir  Francis  Palgrave  a 


SUR  l'histoire  des  ANGLO-^XONS.        32 j 

traité  ce  sujet  (ait  de  Vbistoire  deg  Ânglo 
Saxons  mie  lecture  nomooms  attrayante  qu'in» 
strwtîve. 

Ce  savant  archiviste  du  trésor  royal  de  TÉ- 
cbi(}uier  exprime  dans  son  introduction  et  rap-» 
pelle  quelquefois,  dans  le  cours  de  l'ouvrage, 
rintei^tion  d'écrire  pour  la  jeunesse*  Bien  diffé- 
rent de  tant  d'auteurs  qui  revêtent  de  formes 
pédantesques  leurs  pâle$  trivialités ,  et  qui  s'é* 
tudient  uniquement  à  masquer  leur  médiocrité 
par  les  dehors  hautains  d'une  érudition  trans« 
coudante  et  inaccessible ,  il  annonce,  au  con- 
traire, comme  un  simple  livre  d'éducation  ce 
travail  qu'un  homme  de  science  a  pu  seul  com- 
poser, et  dont  aucun  homme  de  science  ne. 
dédaignera  la  lecture^  On  s'étonne  un  instant 
de  cette  sorte  de  coquetterie  littéraire,  qui, 
pour  donner  beaucouf^  ne  nous  promet  que  peu. 
N'est-ce  autre  chose  qu'un  calcul  d'amour- 
propre  bien  entendu?  ou  l'auteur  a-t-il  voulu 
oJDGrir  une  de  ces  heureuses  solutions  du  pro- 
blème d'un  hvre  intéressant  pour  tous ,  quek 
que  soient  l'âge  et  la  position  de  chacun?  Je  ne 
sai*  ;  mais  d'une  manière  ou  de  l'autre ,  il  a  éga- 
lement réussi.  Son  plan  a  Favantagf  de  donner 


524      SUR  l'histoire  des  anglo-saxons. 

lieu  à  plusieurs  développements  dans  lesquels 
il  n'aurait  pas  voulu  entrer,  s'il  eût  monté  son 
ton  à  celui  de  ces  orgueilleuses  dissertations 
qui  veulent ,  bon  gré  mal  gré,  feire  avancer  la 
science ,  au  risque  de  l'exposer  à  des  faux-pas. 
Dans  ces  endroits-là,  M.  Palgrave  a  recours  à 
ses  jeunes  lecteurs  avec  une  fine  modestie  ;  car 
ce  sont  précisément  les  morceaux  les  plus  atta- 
chants, par  le  grand  sens  avec  lequel  il  déve- 
loppe en  toute  liberté  ses  vues  sur  d'impor- 
tantes questions.  Les  notions  mêmes  qui,  dans 
ces  exposés,  pourraient  être  les  plus  familières 
aux  savants,  n'ont  ici  rien  de  banal,  par  la  ma- 
nière dont  elles  sont  présentées,  par  les  re- 
marques ingénieuses  qui  les  accompagnent. 
Nous  en  pourrions  citer  de  nombreux  exemples; 
bornons-nous  à  deux  ou  trois.  S'agit-il  de  cette 
antériorité  de  la  poésie  sur  la  prose  qu'on  re- 
marque dans  l'enfance  de  tous  les  peuples: 
€  La  poésie,  dit-il,  qui  pour  nous  est  le  luxe  de 
la  littérature,  était  dans  ce  temps-là  d'un  usage 
vulgaire.  »  —  Un  peu  plus  loin  :  «  Les  vers , 
chez  les  nations  du  Nord,  étaient  souvent  com- 
posés sur-le-champ ,  à  la  manière  des  impro- 
visateurs d'Italie,  soit  au  son  d'un  instrument. 


SUR  l'hI«TOIRE  DE8  ÀN6LO*SAXONS.  ^^5 

OU  seulement  eu  chantant.  On  en  écrivit  quel- 
ques-uns ;  mais  il  y  en  eut  beaucoup  plus  qui 
furent  confiés  à  la  mémoire,  ou,  comme  on  dit 
ordinairement^  appris  par  cœur;  par  ccmr,  at- 
tendu qu'on  les  aimait ,  qu'ils  étaient  en  rap- 
port avec  les  sentiments  des  auditeurs,  et  que 
c'était  en  effet  dans  le  cœur  qu'ils  pénétraient  ; 
et,  je  ne  crains  pas  de  le  dire,  si  les  vers  ne  sont 
pas  appris  par  cœur,  tous  les  écrivains  et  tous 
les  imprimeurs  du  monde  ne  pouiront  les  sau- 
ver de  l'oubli.  » 

Qttdquefois  d'une  notion  vulgaire  l'esprit  vif 
de  l'historien  observateur  fait  jaillir  un  rap. 
prochement  inattendu  dont  là  justesse  surprend 
^gréablment  :  c  Quand  les  rois  ou  les  grands 
voulaient  donner  de  l'authenticité  à  quelque 
docuinent,  ils  traçaient  le  signe  de  la  croix  près 
de  l'endroit  où  le  clerc  avait  êecii  leur  nom. 
De  Ul  encore  nous  disons  signer  un  acte  ou  une 
lettre.  Les  personnes  illettrées  apposent  encore 
leur  signe  ou  marque  dé  la  même  inanière,  pré- 
ciséuiient  comme  le  feisait  le  roi  Ofla,  en  tirant 
ainsi. deux  lignes  en  croix  +»  du  côté  où  le 
clerc  de  l'homme  de  loi  a  inscrit  leurs  noms  et 

prénoms*.  On  a  vu  quelquefois  d'anciens  palais 
II.  15 


'*• 


2  26         sua  l'hIBTOLRB  1>BB  JLWGLCHSAXONg; 

en  ruioiQS  se  dégrader  jasqu'i  deventr  de^  lehâu^- 
mières  :  il  çn  est  de  même  de»  vieux  tisages  ; 
ils  s'abaissent  de  plus  en  plns^  pendant  que  les 
mœ^ur^  et  les  idées  s'élèyent  ^ntow  d'euic ,  et 
l'on  fjiHt  par  ne  plus  les  retrouver  que  pamit 
les  classes. les  plus  humbles  de  la  Bociété.  » 

À  ces  exemples  nous  pourrions  aisément  en 
joindre  d'autres  4e  l'ieniplQi  intelligent  qne  Fau* 
t<^ijir  fait  de$  traditions  et  des  moiiuments  de 
s<)n  pa^ys,  Qn.o^^wtriint.tout  autour  d'jsiixà  se» 
concitoyens  les  souvenirs  vivantsidé' leurs  aiif 
tiques  origines.  La  science  de  l'ét^jimologie  lui 
prête,  aussi  sç$  secours  ;  mais  il  aie  bon  esprit 
d'^n  user  avec  sobriété;  car  pead'étiidssoiIren| 
davantage  le  danger  d'arriver  promptement  à 
l'abus*  Or,  M*  Palgrave  connaît  ti'op  lûen  les 
travers  de  réruditkm  pour: s  y  fourvoyer.  Une 
d^s  meilleures  critiques  des  divagations  archéo- 
logiques est  son  paftsage  sur  les  fone».'  Là  il 
avait  à  s'expliquer  sur  le  degré  de  (Créance  que 
méritent  les  interprétations  de  oeCte  àneienne 
écriture  Scandinave.  Son  avis  est  que  les  érudits 
ont  expliqué  les  runes  d'une  manière  plus  sa- 
tisfaisante pour  eux  que  pour  les  lecteurs ,  et 
il  le  prouve  ainsi,  en  parlant  des  fonts^  baptis-i 


SUK  L  HISTOIRE  0B$  AlfatO-âiXONS*  2  27 

maux  con&ervéa  dans  l'église  d9  Bridekirk  : 
€  Écouter  Olaus  Wormius»  il  vous  appren* 
dra  que  1^  caractères  tracés  sur  la  pierre  veu-» 
lent'  dire  :  Harotd  est  l'maeiir  de  ce  'monument^ 
qu'il  a  élevé  en  l'honneur  de  sa  mère  et  de  M»^ 
brok.  L*évêque  Nicholsoa  n'est  paf»  content  de 
cette  version* 

«  Mon  très-hbnoré  monsieur^  éerit-il  à  Dug- 
dale>:lais8qns  l'inscription  parler  elle-même.  » 
E(  ^  selon  lui ,  elle  dit  Inrès-intélligiblëment  : 
Gf^tt  ici  qu'E^kapéa  é^  converti ,  et  les  Daiuois 
ont  été  amenés  à  suivre  son  exempie*  L'évêque 
NicbôlBon  était  un.  homine  Sort  savant,  ecbeau- 
cout>  d'onvragesr  utiles  sont  sortis^  de  sa  plume  : 
sur  la  foi  de  son.  érudition ,  Hârold  s'est  vu 
chasser  des  fonts ,  et  la  mère  d'Harold  ^  ainsi 
que  Mabrock ,  ont  été  oubliés»  Eckârd  a  coud* 
nué  de  jouir  pleinement  de  ses  bomieurs  jus-* 
qu'à  ce  qu'il  en  ait  été  privé  à  son  tour  par  un 
de  nos  eontempcff^ains ,  digne  archéologue  de 
Wârwickshire  *,  qui  lit  dans  l'inscription  î 
Hichiord  m'a  construit,  et  il  m'a  donné  cetH 
forme  m  peu  de  temps.  Voici  donc  onûntenant 

^  Witlimi  Amper. 


228         SUR  l'histoire  DEift  ANÔLO-SUXONS. 

Richsird  en  possession  des  fonts  baptismaux  ; 
mais  qu'il  y  prenne  garde  !  D'après  certaines 
dépêches  de  Gop^ihague,  adressées  au  secSré- 
taire  de k Société  des  Antiquaires  deLoncfres, 
la  SkandituwisJce  Selskab,  4ni  Société  scàndi* 
nave,  aura  bientôt  réuni  les  éléments  dun-siége 
en  règle  contre  Richard,  que  déjà  elle  avait 
attaqué  en  1821 . ^ •  On  pourrait- croire  qu'un 
sort  a  été  jeté  sûr  les  savants ,  et  que  quelque 
luûn  d'humeur  eiàpiègle,  caché  autour  <les 
ruii^s ,  s'amusê^^  à  &scin^  lès  yeux  4es  graves 
antiquaires»^.»    »  vc 

^Gé  ton.  enjoué,  parfaitement  convenable  ici , 
jette  au  milieu  du  livre  une  agréable  diversion , 
que  ne  saurait  obtenir  Tuniformité  du  stylé  soti- 
tenu«  C'est  là  un  dès  secrets  littéraires  que  pos- 
sèdent le  mieux  les  bons  auteurs  anglais.  L'Ush 
toire  d'une  époque,  envisagée  sons  toutes  ses 
faces,  comme  l'est  ici  celle  des  Angk)-Saxons, 
se  prête  à  feètte  divea:silé  de  style.  H  en  résulte 
un  plus  grand  eifet  pour  les  passages  ùk  l'ex- 
pression 3^élève  à  là  hauteuF  d'une  pensée  grave, 
religieuse ,  à  l'examen  at^emif  des  ppints  pro- 
pres à  exercer  utilement  la  critique.  Il  en  est 
ainsi  de  la  comparaison  des  langues  ramamsées 


SUR  l'histoire  des  anglo-saxons.       229 

çt  des  langues  teutoniques  ;  ainsi ,  des  motifs 
politiques  du  célibat  du  clergé ,  question  qui , 
traitée  avec  autant  d'impartialité  par  un  pro- 
testant homme  pieux ,  prouve  un  esprit  élevé 
et  une  grande  indépendance  de  jugement.  Aussi 
ce  bel  ouvrage  mérite  sous  le  point  de  vue  mo- 
ralle  titre  d'ouvrage  d'éducation,  dansl'accep- 
tibn  la  plu$  honorable  de  ce  mot  ;  c'est  un  des 
meilleurs  et  des  plus  instructifs  qu'on  puisse 
mettre  entre  les  mains  de  la  jeunesse. 

Parmi  les  idées  le  plus  heureusement  déve- 
loppées dans  ce  livre,  nous  en  citerons  une  qui 
a  dû  se  présenter  souvent,  d'une  manière  plus 
ou  moins  nette,  à  la  plupart  des  bons  esprits, 
chaque  fois  qu'ils  ont  entendu  des  hommes 
s'occupant  de  tout  autre  soin  que  de  cultiver 
leur  intelligence ,  opposer,  sans  aucune  con- 
naissance de  l'histoire,  les  temps  anciens  aux 
temps  modernes ,  prononcer  avec  une  imper- 
turbable assurance  l'éloge  exclusif  du  nôtre  et 
des  conquêtes  indestructibles  acqiiises  aujour- 
d'hui à  la  civilisation. 

a  Nous  ouUions  ordinairement,  dit  M.  Pal- 
grave,  que  tout  le  savoir  des  hommes  n'est 
qu'illusion  ,  et  nous  exaltons  l'art  de  l'impri- 


3Sd         SUR  l'hISTOIRB  DBS  AIVGLO -SAXONS. 

merie  Gomme  s'îi  .portait  un  défi  au  tempâ. 
Nous  ncAtô  imaginons  opie  non  ^seulement  cet 
art  nous  conservera  tpnjoïirs  la  possession  de 
ce  que  nous  avons  acquis  dans  ies  sciences  ; 
mais  qu'il  nous  assure  la  iaculté  d'ajouiar  indé* 
finiment  à  nos  richesses  Httérafk*es.  Oecte  pen- 
sée nous  trompe  et  a'est  fondée  que  sur  rer:* 
reur«  La  raison  des  homno^  peut  s'ot^scurdr 
par  des  discouns  d^pourvuâ  d'idées ,  et  Tor^ 
gueilleux  emj^w  du  savoir  et  éé  l%itelligenee 
fierait  aussi  &dleinent  diétruit  que  tous  ces 
royaumes  temporaires  d^nt  la  poussière  est 
naîntenaoït  liviée  aux  vents  du  ei(^.  > 

On  coaafirieiad  la  haute  indépendance  de  cette 
¥ae  vraiment  philosophique  et  :$i  peu  en  rap- 
port avec  le  philosophisme  banal  qm  fait  les 
frais  de  l'âloqueace  de  mçqs  prômecer^  offici^rx 
du  pre^rès  des  lumière^  ;  et  l'on  v^ntîra  sur* 
tout  là  solidité  de  ce  raisonnement ,  en  le  rap* 
prochant  d'une  ohservalion  hîen  remarquable 
diie  à  r«H3kde  nos  plus  savants  imprimeurs: 
«  Quand  on  considère  la  multitude  d'wreurs 
que  les  livres  en&ntent  chaque  jour  isur  les 
hommes  ^et  les  cJH>ses,tm*peut  justement  s'ef- 
frayer de  l'étrange  cdniusimi  dams  faqnclle  se 


SUR  l'hIOTOIRE  DK8  ANOLO-&AXOHS.  23 1 

trouv^a  loiite  la  littérature ,  d'ici  à  quelques 
siècies;  et  trâB-probablement  la  vérité  faistcy 
rique  et  littéraire  sera4^1e  plus  difficile  à  éta- 
blir qu'avant  la  découverte  de  Timprirtierfe  *.  > 

Le  taUeau  que  sir  Francis  Palgrave  trace  <fe 
rétat  social  en  Angleterre,  depuis  le  milieu  du 
cinquième  siècle  jusqu'à  la  fin  du  onzième ,  est 
Vun  dès  sujets  les  plus  féconds  en  réflexicms 
profondes  que  puisse  offrir  l'histoire.  La  vie  et 
le  règne  du  grand  Alfred,  ce  roi  si  complet,  cet 
homa^e  si  émisent^  présente  tout  lé  beau  côté 
des  temps  encore  barbares,  mais  pleins  de  sève, 
d'action  et  d'avenir.  L'écrivain  avait  trop  d'oc»* 
casions  de  déplorer  les  malheurs  et  les  <rim^ 
de  cette  époque  de  barbarie,  pour  lie  pas  s'é^- 
tendi^e  avec  complaisance  sur  le  règne  d'Alfi^d^ 
Il  eu  a  fait  une  belle  étude  historique. 

On   est  frappé  d'admiration  à  la  vue  de 
toutes  les:  grandes  choses  que  pouvait  feire  alorâ 

*  Deê  progrès,  de  Flmprimerie  en  France  et  en  Italie  au 
seizième  siècle  i,  et  de  sohinfhience  sur  la  littérature  ;  avec 
les  lettres-patentes  de  François  h^,  en  date  du  17.  janvier 
1538,  qui  instituent  le  premier  imprimeur  royal  pour  le 
grec;  par  G.-A.  Crapelêt,  imprimeur.  Paris,  1836 ,  in-8*», 
pege  19,  note. 


232         SUR  l'hISTOIBB  D]S8  AltGUV^XORS. 

un  roi  {Hii^Bant*^^  Âlfred-le^and  est  un  de  ces 
génies  supérieurs  qui  doive];Lt  tout  à  la  recti- 
tude de  leur  esprit ,  à  Tenace  dé  leur  vcikmtè , 
et  qui  forcent  la  cLviHsation  et  lès  lumières  à 
surgir  au  milieu  de  la  barbarie^  Plus  accompli 
que  Pierre4e^rand ,  Alfred ,  qui  j<Mgnaît  à  sa 
grandeur  la  modération  de  la  sagesse  y  s^impo- 
sait  une  mission  bien  autrement  difficile*  il  n'eût 
pas  trouvé,  comme  l'illustre  czar,  des  ïnodèles 
de  civilisation  tout  tracés,  chez  les  peuples 
où  il  aurait  porté  ses  pas,  à  cette  époque 
obscurcie  partout  de  ténèbres  barbares.  Il  lui 
Ê^lut  tout  fonder  luinnôine  par  la  force  de  son 
intelligence ,  par  sa  passion  de  Finstruction. 
L^e^  résultats  qu'il  obtint  de  la  scMrte  seraient 
incroyables,  s'ils  n'étaient  attestés  par  l'histoire. 
Quelle  distance  du  point  de  départ  au  terme 
d'une  tellç  carrière  !  On  sait  que  ce  grand  roi , 
dont  plusieurs  institutions  régissent  encore  au« 
jourd'hui  l'Angleterre,  qu'il  avait  trouvée 
presque  sauvage ,  était  parvenu  à  y  répandre 
assez  d'instruction  pour  n'admettre  aux  em- 
ploîs  pubïïcs  que  des  personnes  lettrées;  et 
lorsqu'un  fonctionnaire  se  trouvait  trop  vieux 
pour  aller  à  l'école,  il  fallait  qu'il  fournit  à  ss^ 


SUR  l'histoire  des  AN0L0"SAX0NS.  2^3 

place,  comme  tribut  vivant  payé  à  b  science , 
un  fils,  un  serf,  ou  même  un  esclave, 

c  Ce  règlement,  dit  notre  historien,  peut 
d'abord  paraître  capricieux  et  même  despo- 
tique; mais  si  l'on  réfléchit  qu'Alfred  créait 
ainsi  une  classe  de  personnes  dont  l'éducation 
devait  devenir  utile  à  la  société ,  il  ne  restera 
plus  que  des  motifs  d'admirer  sa  sagesse.  > 

Dès  le  neuvième  siècle,  un  immense  avenir 
appartenait  à  ce  prince,  qui  pouvait  se  repré- 
senter  les  nombreuses  générations  d'une  pos- 
térité iimombrable  faisant  fructifier,  par  une 
sève  inépuisable,  cette  civilisation  dont  il  semait 
le  germe  fécond.  Aujourd'hui  cet  avenir  d'Aï* 
frpd,  qui  est  devenu  notre  passé,  a  produit  ses 
richesses  ;  et  l'on  dirait  qu'elles  commaficent  à 
engendrer  la  satiété.  Les  trésors  de  Tintelli- 
gence  bien  emmagasinés  avec  ordre,  on  s'^ei 
glorifie,  comme  le  riche  de  son  opulence  ;  mais 
on  a  beau  dire,  l'intelligence  est  insensiblement 
détrônée  par  le  culte  de  la  matière ,  et  ce  dé- 
placement nous  mène  à  là  barbarie.  Ainsi  les 
vues  courtes  et  mesquines  des  partisans  de  l'u- 
tile et  du  cui  bono  peuvent  devenir  pour  la  pos- 
térité aussi  funestes  qu'ont  été  bienfaisantes  les 


2S4         SeR  L'HIOTÔIltÊ  DES  AWeLD-SAXONS. 

lai^s  vues  d'avenir  du  vieux  monarque  saxon. 
Celui-là  était  plus  près  que  nous  des  grands 
sièc^s  de  Tintelligenoe  ;  <îar  il  aurait  certaine- 
meitt  aimé  l'art  pour  lui-même  et  non  pour 
ses  applications  industrielles;  il  était  digne  de 
condprendre  cette  belle  parole  d'un  ancien  : 
<  Les  Athéniens  aussi  eurent  un  besoin  plus 
»  réel  de  toits  solides  pour  couvrir  leurs  mai- 
%  sons  que  d'une  admirable  statue  de  Minerve 
»  en  ivoire;  et  pourtant  j'eusâe  aimé  mieux 
»  être  Phidias  que  le  meillem*  couvreur  d'A- 
»  thèmes  :  parce  qu'il  ne  &ut  pas  estimer  un 
>  homme  sdon  son  utilité,  mais  selon  sonmé- 
»  rite  *.  »  ^ 

f  La  fécondité  du  champ  si  varié  des  con<* 
naissances  humaines^  dk  l'historien  anglais  que 
nous^examinons^dépend  entièrement  des  efforts 
de  ceux  qui  le  cultivent  ^  et  de  leur  habileté  à 
en  recueillùr  les  fruits.  Les  sciences  et  les  let- 


*  Sed  Athetiiensimn  qfioqtte  plas  inteffuft  Arma  tecta  in 
doitiikûHîs  habere,  q«Am  Milieryv  signum  «x  ehor^  {^tâdier* 
rimum;  tamen  ego  me  Pbidiam  esse  mallem»  quam  vel 
optimum  fabrum  tignarium.  Quare  non  quantum  quisque 
prosit ,  sed  quantum  quisque  sit  ponderandum  est.  —  Cice- 
noïîis  Brwto,  vd  de  elarû  ijraloribus,  cap.  lxxiii. 


très  ne  reposeiit  que  sur  notre  état  de  société , 
qui  loi-fiiéme  est  artificiel  et  périssable.  Si ,  par 
suite  d'une  subversion  totale  de  nos  lois  et  de 
nos  institutions,  la  propriété  diminuée  se  trou- 
vait tellement  répartie,  qu  au  lieu  de  cette  gra- 
dation maintenant  étaMie  dans  les  rangs,  il  n'y 
eût  plus  qn  une  classe ,  vouée  au  travail ,  dé- 
gradée par  rindigence,  avilie  par  les  vices,  né 
possédant  aucun  moyen  de  récompenser  l'a 
science,  et  sans  loisir  pour  s'en  occuper,  nous 
verrions  aussitôt  s'anéantir  enti*e  nos  mains 
toutes  les  acquisitions  dont  nous  sothmes  si 
fiers. » 

L'histoire  des  Anglo^Kcms  présente  le  dé- 
tsdl  des  mœurs  de  l'époque ,  el  les  tàJjteaux  en 
sont  animés  par  la  couleur  et  le  costume  du' 
temps.  Nulle  part  on  ne  trouverait  nn  meilleur 
em[4oi  de  ces  qualités,  que  dans  l'exposé  de 
cette  vie  si  es:traordinaire  de  isaint  Duiistan, 
qui,  de  la  celluie  de  cinq  pieds  de  long  sur  deux 
et  demi  de  large  où  il  s'était  comme  enterré 
tout  jeune  en  quittant  les  Itônneurs  et  les  plai- 
sirs de  la  cour,  y  est  rappelé  pour  gouverner 
le  royaume  en  ministre  abscdu ,  à  la  manière 
de  Riclielieu.  Une  brillante  *scène  Usoàà\e  se 


2M      sua  l'histoiab  dw  aicglo-saxons. 

trouve  aussi  dans  la  desariptîon  de  cette  barque 
conduite  par  Edgar  et  dont  les  rois ,  ses  hom- 
magers,  étaient  les  rameurs.  Ajoutons  cepen- 
dant, que  l'explication  des  prindpes  de  la  féo- 
dalité ne  nous  a  pas  entièrement  satis&it;  et 
c'est  peut-étce  le  sieul  endroit  de  cet  ouvrage  où 
nous  oserions  remarquer  un  peu  de  faiblesse , 
si  ce^u'un  tel  sujet  a  de  compliqué  ne  devait 
rendre  la  critique  très-drconspecte. 

Nous  découvrons  un  endroit  où  un  désir 
trop  ardent  de  paix  et  de  condliaiîon  noiis  a 
paru  entraîner  l'estiinaUe  auteur  au^lelà  du 
vrai.  C'est  quand ,  après  avoir  blâmé  l'exagé- 
ration du  sentimexit  national  chez  1^  Ecossais, 
il  ajoute  :  c  Les  titres  véritables  et  la  gloire  de 
l'Ecosse  ne  consistent  pas  dans  l'Hidépendance 
inquiète  des  premiers  habitants  de  ce  pays , 
avec  lesquels  d'ailleurs  les  Écossais  d'à-pré- 
sent  n'ont  plus  rien  de  commun;  mais  bien 
dans  le  bon  esprit  et  la  fermeté  qui,  même 
SOU&  un  gouvernement  divisé,  Ëiible  et  en  proie 
aux  actions,  leur  (mt  procuré  un  état  de  société 
où  régnent  la  religion ,  l'ordre  et  le  bonheur. 
Voilà  de  justes  sujets  d'orgueil  pour  l'Ecosse, 
et  ils  n'existeraient  pas  moins ,  quand  même 


SUR  I^'HiaTOlRE  DES  ANGLO-SAXONS.  ^^7 

tous  les  rois  de  la  race  de  Fergns  auraient  é\é 
enchaînés  au  char  du  conquérante  »  Non,  quoi 
qu  eu  dise  le  philosophe  chrétien ,  un  peuple 
généreux  ne  pQUtse  rendre  indiiïer^it  aux  sou- 
venirs dô  sa  glorieuse,  indépendance  ;  ici  le  Êiit 
parle  plus  haut  que  toutes  les  théories  de  la 
.sagesse. 

L'historien  anglais  a  énuméré  les  envahisse- 
ments  sucoa^sifs  de  i^n  ilô,  avec  une  clarté  qui 
permet  d'en  suivre  aisément  tés  vicissitudes , 
en  reimontant  des  Normiands  aux  Danois,  de 
ceux-ci  aux  Saxons,  aux  Angles  et  aux  Jutes, 
tribus  de  la  Germanie  répandues  entre  le  Rhin 
et  \e  Weser,  puis  aux  Kctes  et  aux  Scots,  tri- 
bus, indomptées  de^  îles  Britanniques  ;  de  ces 
conquérants  presque  sauvages  aux  Romains,  et 
du  peuple-roi  aux  Bretons  primitifs,  dont  le  lan- 
gage s'était  perpétué  dans  quelques  cantons  de 
Cornouailles  jusqu'au  siècle  dernier, 

c  Mai)s  du  taoups  de  la  reine  Aime,  dit 
M.  Palgrave,  les  enfants  apprirent  l'anglais^  et 
à  mesure  que  les  vieillards  de  CornouaiUes  mou- 
rurent,la  langue  s'éteignit  par  degrés  avec  eux; 
sîhien  que  vers,  le  nulieii  du  règne  de  Geor- 
ges m ,  ime  femme ,  nommée  Dolly  Pentrath, 


2d8  SWR  l^'HiSTOIRE  D£S  ANe^LOHSAKONS. 

vieille  marcbande  de  poisson,  qnî  résidait  à  en- 
viron Irots  milles  deMousehole,  pi»è8  Peniianœ, 
était  le  seul  individu  dans  le  monde  qui  put 
parler  la  kngue  des  andens  Btjetons  danno- 
nierid.  Elle  ea  faisait  an  surplus  4in  fert  mau- 
\ais  usage ,  car  eBe  ne  s-e^  servait  qtte  pour 
gronder  quand  elle  était  offensée,  ou  pour  blasr 
phénker  ^et  dire  des  injures  qoând  on  ne  lui 
offrait  pas  un  assez  bon  prix  de^sôtï  poisson.  > 
-^  Cette' grossière  poissarde  n'aurait-ellé  pu  se 
dire  la  personne  la  plus  noble  de6  trois  royao* 
mes? Qu'étaient,  auprès  de  l'origine  antique, 
prouvée  par  son  idiome  traditionnel,  tous  les 
titres  detlescendance  des  oppresseurs  successifs 
de  la  vieille  Bretagne  ?  prétentions  d'intrus  et 
d'hommes  noffveauK. 

L'histoire  des  Anglo-Sâxons  cètidtut  donc 
celle  de  l'Angleterre  depuis  son  berceau  jus- 
qu'à la  conquête  de  GuiUautne.  ArriTë  à  ce  oow- 
flnent  historique ,  il  ikut  r^xionter  vers  une 
autre  source ,  pov  cotmaitre  la  nature  de  œ 
nouvel  affluent  dominateur.  Pour  oette  partie 
de  la  route  rétrospective ,  feu  Théodore  Licquet 
a  laissé  un  guide  sAr  danift  son  Histoire  de  Nor- 
nUmdie  depuis  tes  temps  les  plus  reciuiésjusquà 


SUR  l'histoire  des  anglo-saxons.  239 
la  conquête  de  rAnrjleterre  en  1066,  ouvrage 
dont  nous  allons  parler.  M.  Alexandre  Licquet, 
frère  de  cet  estimable  historien ,  r  votdt  corn- 
pléter  pour  nous  l'œuvre  de  son  frère,  en  tra- 
duisant le  livre  de  sir  Francis  Palgrave  dans 
un:  style  élégant  et  facile;  Ce  vokune  augmente 
la  collection  historique  anglo-normande ,  que 
publie  avec  un  soin  et  une  persévérance  si 
louables  M.  Edouard  Trèrci,-  dëïlouen,  un  des 
hommes  honorables  de  la  librairie  française  ; 
il  est  orné  d'une  eau-forte  de  M.  Langlois  du 
Pont-de-l' Arche,  représentant  la  bataille  d'Has- 
tings ,  et  01»  l'û»  retr<?uve  les  briUwte»;qwli- 
té^4u  (l€)i^io  d^  ia  célèbre  artiste^ 


«  ) 


t      ■   1 


HISTOIRE  DE  NORMANDIE, 


DBPUM 


LES  TEHJPS  LE»  VUJ»   RECULÉS.  JITSQu'A  t\  CùnQtÈTE 

DB  l'aNGLETEIIRE  f 

Par  Th.  LICQUET. 


Si  les  '  peuples*  les  ptus  heureux  softt  ceux 
dont  ITiistoire  s  occupe  le  moms,  on  peut  pous- 
ser le  raisonnement  jusqu'au  bout,  et  dire  que 
les  époques  les  plus  dramatiques  pour  Thistoire 
sont  aussi  celles  oii  Thumanité  a  le  plus  à  souf- 
frir. Peut-être  ne&udrait-ilpasexcepter  decette 
règle  les  époques  les  plus  brillantes  de  l'anti- 
quité, car  la  guerre  y  était  souvent  bien  cruelle; 
le  fanatisme  national,  la  superstition,  les  orages 
populaires  y  feisaient  souvent  bien  des  vic- 
times. Enfin,  un  Êiit  majeur  qui,  sans  être  sur 
le  premier  plan  dans  l'histoire  ancienne ,  doit 
dominer  tous  les  autres   pour  l'observateur 


SUR  l'histoire  de  NORMANDIE  DE  LICQUET.    2Zii 

moraliste,  l'esclavage,  ce  crime  social,  condam- 
nait au  plus  grand  des  malheurs  au  moins  les 
neuf  dixièmes  de  la  population.  L'homme  qui 
naissait  alors  avait  donc,  contre  une  chance  de 
jouir  du  privilège  de  la  liberté ,  neuf  chances 
d'être  condamné  ou  à  l'abrutissement,  ou  à  l'a- 
vilissement, ou  au  désespoir.  Voilà  de  ces  choses 
dont  il  est  indispensable  de  tenir  compte,  lors- 
qu'on juge  une  époque,  surtout  par  comparai- 
sou,  n  faut  sonder  une  telle  plaie  pour  en  com- 
prendre toute  la  gravité;  car  ces  héroïques 
républicains,  ces  hommes  privilégiés,  si  polis  par 
le  culte  élevé  des  arts  libéraux,  regardaient  cet 
état  de  choses  comme  trop  naturel  pour  faire  ja- 
mais la  moindre  réflexion  sur  sa  monstruosité. 
Si  le  christianisme,  en  déclarant  tous  les 
hommes  frères,  ne  détruit  pas  immédiatement 
un  si  énorme  abus  de  la  force ,  il  appelle  du 
moins  l'attention  des  hommes  sur  l'immoralité 
de  son  principe.  Malheureusement,  arrive  bien- 
tôt le  torrent  de  la  barbarie  ;  et  pendant  long- 
temps dans  une  grande  partie  de  cet  empire 
romain,  naguère  si  partialement,  mais  si  régu- 
lièrement organisé,  il  n'y  a  plus  d'autre  loi  que 

la  violence.  Alors  l'éclat  d  une  brillante  surface 
II.  16 


242  SUR   l'histoire  de  NORMANDIE 

ne  dérobe  plus  aux  yeux  le  grand  nombre  des 
obscures  misères  ;  le  mal  paraît  à  nu,  et  l'obser- 
vateur efirayé  se  demande  si  ces  malheureuses 
époques  n'étaient  pas  frappées  de  quelque  sceau 
de  réprobation ,  pour  être  le  théâtre  de  tant 
d'horreurs  sanglantes,  de  tant  d'actes  inhu- 
mains. 

.  Nos  temps,  quelles  que  soient  leurs  misères, 
gagnent  beaucoup  à  une  comparaison  attentive 
avec  l'antiquité  et  le  moyen-âge ,  sous  le  point 
de  vue  qui  doit  dominer  tous  les  autres,  celui 
de  l'humanité.  Quant  aux  horreurs  du  milieu 
du  moyen-âge,  elles  n'ont  pas  de  palliatif  :  c'est 
l'empire  de  la  forée  dans  toute  sa  na!veté  im- 
ptidente  et  Êurouche.  Nulle  part  là  beauté  de 
l'ordre  ne  feit  oublier  l'injustice  de  l'oppres- 
sfion ,  nulle  part  de  com'dge  sans  férocité ,  de 
puissance  sans  tyrannie.., Ce  sont  là,  il  faut  le 
dire,  les  caractères  que  présente  chez  nous  la 
période  écoulée  entre  la  conquête  de  la  Gaule 
pai'  les  Francs  et  celle  de  l'Angleterre  par  les 
Normands,  si  l'on  excepte  une  partie  du  règne 
de  Charlemagne. 

.  Toutefois  cette  partie  de  l'histoire,  traitée 
conmie  elle  doit  l'être,  a  un  g^nre  d'intérêt  qui 


DB  LIGQUBT.  tiZ 

lui  est  propre.  Les  hommes  dont  l'énei^e 
maîtrise  de  tels  contemporains  ont  des  propor* 
tions  vraiment  colossales  ;  la  réunion  des  hautes 
ccMnbinaisons  de  leur  génie  avec  les  prodiges 
de  leur  valeur  et  de  leur  force  corporelle ,  avec 
les  exterminations  de  leur  fureur  implacable, 
produit  de  ces  effets  merveilleux  tels  qil'en  pré- 
sente rhistoire  de  RoUon,  des  fils  de  Tancrède 
de  Hauteville  et  de  Guillaume-le-Gonquérant. 
On  a  reproché  avec  raison  à  plusieurs  histo* 
riens  du  siècle  dernier  ou  du  commencement 
de  celui-ci  de  ne  pas  avoir  rendu  la  physiono* 
mie  des  temps  qu'ils  avaient  à  retracer,  faute 
d'en  avoir  assez  pratiqué  les  monuments  ori- 
ginaux. De  nos  jours  on  a  recherché  avant 
tout  la  couleur  locale,  et  trop  souvent  on  a 
manqué  le  but  par  précipitation  et  légèreté. 
Quelques  faits  peu  connus ,  curieux  par  leur 
étrangeté,  ont  souvent  été  mis  en  oeuvre  aussi*^ 
tôt  que  recueillis ,  et ,  isolés  des  autres  Mtà 
dont  ils  doivent  être  inséparaUes ,  ils  ont  été 
présentés  comme  le  cachet  de  leur  époque*  De 
la,  certaines  réputations  de  cabinets  littéraires, 
de  là  une  prétention  à  des  recherches  profondes, 
jointe  aux  preuves  trop  claires  d'une  hîen  plus 


Zhi  SUR  l'histoire. DE  NORMANDIE 

profonde  ignora&ce.  J'en  pourrais  citer  dei 
exemples  dans  quelques-unes  de  ces  prétendues 
scènes  historiques  dont  nous  sommes  inon- 
dés. Cette  tendance  littéraire  est  fâcheuse  ; 
mieux  vaudrait  peut^tre  une  séparation  com- 
plète entre  les  œuvres,  d  étude  et  celles  de  Ti- 
maginatîon.  Toutefc»s. les  personnes  qui  veu- 
lent étudier  un  peu  sérieusement  demandent 
l'instruction  à  d'autres  sources,  et  l'influence 
de  ces  ouvrages  mixtes  est  à  peu  près  nuUc. 
,  Un  emploi  plus  dangereux  des  matériaux 
intéressants  sur  les  mœurs  du  moyen  âge  est 
l'i]fôage  qu'en  iait  quelqiftefois  une  science  réelle, 
mais  exploitée  par  l'esprit  de  système.  Nous 
arvons  déjà  eu  l'occasion  de  signaler  ce  danger 
dans  deux  auteurs  du  premier  ordre,  MM.  Du- 
laure  et  Augustin;  Thierry .  Leur  érudition  et 
lesav  talent  donnent  une  grande  portée  à  leurs 
erreurs,  qui  ne  sont  pas  des  erreurs  vulgaires; 
la  critique  ne  peut  prétendre  les  réfuter  en 
passant,  et,  si  nous  les  nommons  id,  c'est  pour 
mieux  faire  compKndre,  par  l'exposition,  le 
caract^e  du  travail  de  M.  Licquet.  M.  Dulaure 
n'a  vu  dans  le  passé,  jusqu'à  1789,  que  misère, 
hoQte  et  oppres^on.  M«  Thierry  a  voulu  suivre. 


en  France  et  en  Anglpfprr© ,  la  dîcti'neHnn  Hpc 
deux  races,  vaincue  et  conquérante,  et  retrou- 
ver encore  actuellement  la  *  première  daûs  le 
peuple,  représentant  direct  des  anciens  çt  légi- 
times propriétaires  du  sol;  la  seconde  dans 
l'aristocratie,  représentant  ceux  qui  avaient 
dépossédé  les  premiers  par  la  violence.  En  ad- 
mettant un  instant  avec  ces  deux  savants  au- 
teurs, que  le  plus  grand  nombre  de  faits  soient 
favorables  à  leurs  plans,  il  faudra  toujours 
reconnaître  que  ces  plans  ont  été  ceux  de  leurs 
ouvrages  :  cela  ressort  trop  évidemment  de  la 
lecture  de  leurs  livres  pour  pouvoir  être  nié. 
Dès  lors  ces  livres  ne  sont  pas  une  histoire,  mais 
un  plaidoyer  ;  or  les  avocats  ont  toujours  eu  le 
droit  de  grouper  les  faits  favorables  à  leur  cause. 
L'historien,  au  contraire,  cherche  â  se  défaire 
de  toute  opinion  primesautière ,  ou  du  moins  il 
se  promet  à  lui-même  de  ne  jamais  passer  outre 
devant  des  faits  incontestables ,  de  ne  négliger 
aucun  de  ceux  qu'il  peut  se  procurer,  et  de 
porter  dans  les  discussions  contradictoires 
l'impartialité  d'un  juge  entièrement  désînté- 
resisé  dans  le  procès  qu'il  instruit,  et  où  il  veut 
ne  faire  triompher  que  la  vérité. 


246  SUR  l'histoire  DS  NORMANDIE 

_  On  n^  nopondra  que  toiis  Jes  historiens , 
mêiue  les  i^us  psurtiaux  et  les  plus  systéma- 
tiquer,  ont  cette  pIrétenticKD  ;  qu'ils  ne  convienr 
droAt. jamais  avoir  appuyé  par  un  triage  de&its 
UQ  système  construit  d'avance,  maïs  l>i^n  d'a- 
voir tiré  leur  <]lémonstration,  de  l'étude  des  faits. 
Je  ne  dis  pas  que  telle  ne  soit  leur  prétention , 
nouais  je  dis  que  c'est  au  public  éclairé,  que  c'est 
à  une  criticpie  grave  et  attentive  d  en  appréder 
le  plus  ou  moins  de  fondement,  SSnfin  je  sais 
qu'un  historien  entièrement  impartial  est  bien 
rare,  qu'une  telle  qualité  semble  même  tenu*  à 
un  dé&ut ,  et  qu  ou  préfère  iancwe  la  passion 
d'un  talent  partial  au  terr^*ta*re  d'un  froid 
écrivain  qui  lie  conqait  que  ^exactitude. 

Le  mérite  de  M.  !^icquet  consiste  justement 
à  avoir  concilié  l'exactitude  et  l'impartialité 
avpp  un  véritable  talent*  $QQ  histoire  n'est  rien 
moins  qu'un  ennuyeux  procè&'Verbal  ;  c'est,  au 
contraii*e,  un  récit  rapide,  où  la  vivacité  du  style 
répond  àl'étonqante  soudaineté  des  événements, 
à  h.  hardiesse  d^  entreprises ,  à  l'incroyable 
audâtce  des  personnages  ;  où  les  &its  sont  pré- 
sentés d'une  manière  plus  ou  moins  saiUaqte, 
suivant  leur  degré  d'importance;  où  de  judi- 


DE  LICQUKT.  247 

cieuses  réflexions  arrêtent  le  lecteur  sur  les 
endroits  les  plus  dignes  de  sou  attention  ;  où^ 
dans  les  points  à  discuter,  les  témoignages  ne 
dont  pas  seulement  rapprochés,  mais  comparés 
avec  un  esprit  fin  et  un  coup-d'œil  juste. 

Dire  que  l'auteur  est  étranger  à  toute  prédi- 
lection ne  serait  pas  exact.  Normand,  il  s  occupe 
avec  complaisance  de  ses  ancêtres  ;  mais  il  ne 
^t  aucun  passe-droit  en  leur  faveur.  S'il  &ut 
les  condamner,  il  en  exprime  son  regret  avec 
une  sorte  de  bonhomie  spirituelle  qui  était  dans 
ses  manières  et  qui  se  retrouve  dans  son  style; 
mais  enfin  il  les  condamne.  Si,  dans  la  ditousr 
mm  de  quelque  point  obscur,  il  ne  parvient 
pas  à  s'éclairer  suffisamment,  il  convient  que, 
dans  l'indertitude ,  il  préfère  supposer  lé  bon 
droit  du  côté  dès  Normands.  C'est,  comme  on 
le  voit,  jouer  cartes  sur  table.  Au  reste ,  cette 
sorte  de  profession  de  foi  n'est  pas  sans  art, 
car  elle  prévient  en,  faveur  de  la  sincérité  de 
l'auteur  ;  mais  cette  sincérité  est  réelle  ;  s'il  en 
revendique  le  mérite,  il  ne  fait  qu'user  d'un 
droit. 

Son  histoire  est  disposée  avec  clarté.  Ou: 
y  aperçoit  facilement  quatre  points  princi-> 


248  SUR  l'hïSTQIRE  de  NORMANDIE 

paux  :  les  temps  antérieurs  à  Rollon;.  le 
règne  de  ce  prince  et  de  ses  )siicce$seurs  ;  le 
brillant  épisode  des  fils  de  Tancrède  de  Haute- 
ville  ,  et  le  règne  de  GuiUaume-le^onqoérant. 
Telle  n'est  pourtant  point  la  division  des.  titres 
de  l'ouvrage,  où,  après  les  temps  antérieurs  à 
Rollon,  se  trouve  naturellement  le  règne  de 
chaque  duc. 

Ces  temps  antérieurs,  contiennent  •  d'abord 
des  Êdts  assez  généralement  connus,  répon* 
dant  au  cours  de  la  {Mrenûère  ïaoe,  où  la/Neos»- 
trie  se  distingue  peu  des  autres  parties  de  la 
Gaule.  L'auteur  trace  de  cette  période  un  ta* 
bleau  rapide,  expressif,  et  qui ,  duis*  un  petit 
nombre  de  pages ,  reproduit  bien  l'impression 
que  laisse  la  lecture  de  Grégoire  de  Tours. 
Vient  ensuite  l'endroit  de  tout  l'ouvrage  qiii  a 
le  plus  de  valeur  historique,  puisqueies  détails 
en  sont  tirés,  en  partie,  de  .sources  dont  l'em- 
ploi, parmi  nous ,  peut  être  considéré  (x>mme 
neuf  :  les  andennes  sagas  de  la  Norwége,  aux- 
quelles  depuis  plusieurs  années  des  savants 
distingués  de  la  Normandie  ont  accordé*  avec 
raison  une  attention  d<Hit  les  mémoires  de  l'a- 
cadémie de  Rouen  offrent  la  preuve.  Désormais 


I>E  XICQUET.  24^ 

l'origine  des  Normands  non  seulement  ne  peut 
être  un  problème ,  mais  eUe  est  accompagnée 
de  tous  les  détails,  de  tous  les  iK)ms  et  de  toutes 
les  dates  qui  entourent  les  points  d'histoire  les 
mieux  éclairas.  Voici  quelques-uns  de  straits 
dont  M.  Lioquet  peint  ces  terribles  conque- 
rants. 

Après  avoir  parlé  des  petits  souverains  qui 
se  partageaient  la  Norwége  au  neuvième  siècle, 
lauteur  ajoute  :  t  Indépendamment  de  ces 
maîtres  du  sol,  il  existait  dans  le  Nord  une 
foule  de  rois  d'une  autre  espèce,  souverains 
sans  sujets ,  sans  états,  sans  demeure  et  dont 
la  réputation  n'est  en  quelque  sorte  parvenue 
jusqu'à  nous  qu'à  travers  les  massacres  qui  la 
leur  ont  feite.  C'étaient  les  rois  de  la  mer,  titre 
mérité,  puisqu'ils  ne  dormaient  jamais  sous  le 
toit  enfumé ,  puisqu'ils  ne  vidaient  jamais  la 
corne  auprès  du  foyer.  Sans  autres  forteresses 
que  leurs  barques,  sans  autre  droit  que  celui  du 
glaive,  sans  empire  que  les  flots,  ils  s'élançaient 
sur  leurs  chevaux  à  voiles,  ainsi  qu'ils  appe- 
laient leurs  navires ,  épiaient  les  vaisseaux 
voyageurs,  les  attaquaient  à  l'abordage,  faisaient 
périr  les  vaincus,  soit  par  le  fer  ou  par  le  feu. 


250  SUR  l'hISTOIRB  DE  NORMANDIE 

soit  en  les  livrant  à.des  chiens  fùiîeux^  soit  en 

« 

les  précipitant  du  haut  des  rochers. 

»  Ce  n'était  pas  seulement  sur  les  flots  qu'ils 
exerçaient  leurs  brigandages.  Mais  alors  peu 
leur  importait  la  contrée  qu'ils  allaient  visîtei*  : 
ils  poussaient  leurs  esquifs  à  la  mer,  et. en 
abandonnaient  la  direction  aux  vents.  Quel- 
quefois même ,  imitateurs  eo  cela  des  vieux 
Saxons,  dont  ik  devaient  un  jour  trron^>her,  ils 
s'embarquaient  pendant  l'orage,. certains  d'ar- 
river à  l'improviste ,  et  voguaient  joyeusem^it 
vers  le  pillage  sous  la  protection  des  tempêtes. 

1^  Rivaliser  de  force  et  d'agilité ,  .gravir  leste- 
ment les  rochers  e&carpés^  courir  sur  le  bord 
étroit  d'un  esquif,  sauter  légèrement  d'une 
rame  sur  1  autre,  en  suii»nt  le  xnaayement  ré-i 
gulier  des  nqneurs,  lancer  à  l'ennemi  deux, 
javelots  à  la  f<»s ,  se  battre  des  deu^  main»  avec 
une  ^le  dextérité,  traverser  un  bras  de  miar 
à  la  nage,  dompter  un  coursier  rebeUe ,  Ten- 
fourcber  à  toutes  les  allures,  boire  de  la  bière 
dans  le  crâne  de  sop  ennemi  ;  tels  étaient  les 
jeux  du  pirate,  à  qui  la  mort  ne  pouvait  arra- 
cher qu'un  sourire. ,  ♦ 

>  Gomme  s'ils. eussent  appréhendé/ que  leur 


DE  LICQUET.  251 

énergie  naturelle  les  servît  mal  dans  le  combat, 
ils  appelaient  à  leur  aide  une  sorte  de  rage  arti* 
ficielle,  en  s*enivrant  de  boissons  spiritueuses. 
Alors  ils  s'abandonnaient  à  d'effroyables  oon^ 
torsions,  essayaient  de  briser  leurs  boucliers 
avec  les  dents ,  mettaient  dans  leur  bouche  des 
tisons  enflammés ,  et  ne  se  calmaient  qn  a  la 
vue  du  sang  qu'ils  avaient  pu  répandre.  • . 

>  Voilà  les  compagnons  de  ce  Hrolf,  fonda- 
teur d'une  souveraineté  nouvelle  en  France,  et 
dont  la  postérité  devait  s'établir  avec  tant  d'é- 
clat sur  le  trône  d'Angleterre.  » 

Dans  le  règne  de  Hrolf  ou  RoUon,  l'auteur 
discute  avec  beaucoup  de  lucidité  plusieurs 
points  d)scurs,  tels  que  les  circonstances  du 
traité  de  Saint-Clair  sur  Epte,  le  prétendu  ma- 
riage de  Rollon  avec  une  Gisèle,  qui  aurait  été 
Me  ou  sœur  de  Gharlesrle-Simple ,  mariage 
admis  par  tous  les  historiens  modernes,  et  dont 
M.  Licquet  démontre  la  &usseté,  en  expliquant 
comment  cette  erreur  s'est  établie. 

Dans  l'histoire  des  successeurs  de  Rollon,  le 
pèlerinage  de  Robert-le-Magnifique  à  Jérusalem 
présente  le  côté  le  plus  poétique  des  mœurs  de 
cette  époque.  Une  partie  de  son  voyage  se  feit 


252  SUR  l'histoire  de  NORMANDIE 

en  ^rentable  pèlerin,  nu*piedé  et  Iç  bourdon  à 
là  main  ;  mais,  en  arrivant  à  Goxfêtantinpple , 
<  Robert  voulut  y  &ire  une  entrée  digne  de  sa 
réputation  d'opulence  et  de  libéralité.  Il  or- 
donna donc  qu'on  lui  amenât  une  mule  riche- 
ment caparaçonnée,  lui  fit  mettre  aiix  pieds 
des  fers  (Tor,  faiblement  assurés  avec  des  clous 
de  même  métal ,  et  défendit  à  ses  gens  de  les 
ramasser  s'ils  venaient  à  se  d^cher  dans  le 
trajet.  Ainsi  montée  et  suivi  de  ses  dievaUers 
somptueusement  vèttis^  il  se  tetidit  à  l'audience 
de  l'empereur.  » 

A  l'occasion  des  récits  suspects  auxquels 
donnèrent  lieu  les  aventures  de  ce  duc  Ro- 
bert, M.  Licquet  réfute  Paiement  la  tradition 
qui  le  confond  avec  le  personnage  des  roman- 
ciers, célébré  jusqu'à  nos  jours  sous  le  nom  de 
Robert-le-Diable,  dont  on  montre  le  prétendu 
château  sur  la  rive  gauche  de  la  Seine,  à  quatre 
lieues  de  Roupn,  et  dont  M.  De  ville  a  prouvé 
l'identité  (obscurcie  par  le  merveilleux  des  tra- 
ditions) avec  Robert  Courte-'Heme,  fds  de  Guil- 
laume-le-Conquérant. 

Au  règne  de  Robert-le-Magnifique  se  rattache 
le  brillant  épisode  de  la  conquête  de  la  <  Rouille 


DE  LICQUET.  253 

et  de  la  Sicile  par  les  vaillants  fils  de  Tancrède 
de.Hauteville,  qui  fondèrent  alors  le  royaume 
des  Deux*Siciles,  tel  qu'il  existe  encore  aujour- 
d'hui. Leurs  exploits  sont  encore  plus  éton- 
nants que  ceux  de  RoUon ,  et  M.  Licquet  a 
exposé  d'une  manière  aussi  claire  que  rapide 
leis  entreprises  de  ces  douze  frères  terribles, 
dont  Guillaunie-^brasKle*fer,  Robert  Guiscard 
et  Roger  sont  les  plus  illustres.  Il  semble  lire 
une  épopée  en  lisant  les  prodigieux  succès  de 
ces  chevaliers  normands.  Robert  Guiscard  en 
était  venu.au  point  de  destiner  l'empired'Orient 
à  son  fils,  en  visant  pour  lui-même  au  trône 
de  Perse  ;  et  ce  qui  lui  restait  à  faire  pour  y 
arriver  n'était  pas  plus  grand  que  ce  qu'il  avait 
fait  pour  en  venir  au  point  où  il  était.  Mais 
la  mort  l'arrête.  Malheureusement  cette  épopée 
reprend  son  caractère  véritable  par  les  détails 
d'atroces  cruautés  que  sans  doute  n'aurait  pas 
imaginées  un  poète;  telle  est  cette  horrible  ha- 
bitude de  faire  couper  les  mains  et  les  pieds. 

c  Ce  maudit  usage  des  mutilations ,  dit  Mé- 
zeray,  venoit  de  l'invention  des  princes  grecs, 
et  on  l'a  pratiqué  long«temps  en  Occident  :  à 
cause  deqilioi  les  vassaux,  dEan$  leur^serm^it 


254  SUR  l'histoire  de  NORMANDIE 

de  fidélité ,  juroient  qu'ils  défendrôieiit  la  per- 
sonne de  leur  seigneur  envers  et  contre  tous, 
et  ne  consentircH^it  pas  qu'on  le  mutilât  d'au- 
cune partie  de  son  corps.  » 

Les  auteurs  du  temps  parlent  de  ces  sup- 
plices avec  un  sang-froid  incroyable,  habitués 
qu'ils  étaient  à  voir  journellement  de  parafe 
^ectàcles^  Riso,  seigneur  de  Monticello,  ayant 
assassiiié  dans  une  église  Drogon,  son  compère, 
im  des  douze  fils  de  Tancrède ,  Hnmfi*oy,  fi^ère 
de  Drogon ,  assiégea  MonticeUo  et  s  empara  de 
Risp«  D'abwd  ses  complices  fiirent  mis  à  mort 
par  divers  supplices,  qui  ne  pouvaient  être  trop 
grafids  pour  une  telle  trahison ,  suivant  la  re- 
marque d'Aimé,  moine  du  mont  Gassin,  auteur 
de  la  Ghronique  de  Robert  ViscarL  Quant  à 
Riso,  le  principal  coupable ,.  le  chroniqueur 
ajoute  dans  son  style  antique  :  <  Et  Riso,  lequel 
»  fu  chief  de  lor  malvaistié,  il  lui  furent  tailliez 
»  toutes  les  membres  Tune  après  l'autre,  à  ce 
i>  qu'il  soustenist  plus  lonc  tonnent  de  sa  per- 
9  sonde.  Et  au  tlarrain  [en  dermer  tieujy  avant 
,p  qu'il  morust,  vif  lo  souterrèrént*  « 
.  Rien  n'est  plus  intéi^ssant  que  dç  a»nparer 
avec  le  récit  de  M.Licquet  cette  chronique  du 


DE  LICQUET.  255 

moine  Aimé  et  son  Ystoire  de  li  Normanty  qui 
viennent  d'être  publiées  pour  la  première  fois 
par  M.  Ghampollion,  et  que  feu  Licquet  n'avait 
pas  connues. 

On  pense  bien  que  le  règne  de  Guillaume^ 
le^Conquérant ,  qui  termine  l'ouvrage ,  en  est 
la  partie  la  plus  impartante.  Nous  nous  bor- 
nerons à  dire  que  lliistorien  nous  y  a  paru  cou- 
stanmient  à  la  hauteur  de  son  sujet;  il  lui 
arrive  souvent  de  n'être  pas  d'accord  avec 
M.  Thierry.  Toutefois  il  est  loin  de  chercha*  à 
disculper  son  célèbre  duc  des  graves  reproches 
que  l'histoire  est  en  droit  de  lui  faire* 

c  Assurément ,  dit-iU  le  poison  joue  un  trop 
graiid  rôle  dans  l'histoire  dé  Guillaume.  »  Plus 
loin,  il  ajoute ,  en  parlant  de  Gonan ,  duc  de 
Bretagne ,  dont  un  vassal ,  qui  l'était  aussi  dp 
Guillaume ,  empoisonna  le  cor,  les  gants  et  la 
bride,  et  qui  mourut  tout  à  point  pour  tirer  le 
duc  normand  du  plus  grand  embarras  :  «  G 'est 
le  quatrième  ennemi  dé  notre  duc  qui  meurt 
empoisonné ,  rapprochement  hmeste  à  sa  mé^ 
moire ,  et  qui  prouve  malheureusement  aussi 
que  cette  science  infernale  est  plus  ancienne 
qu'on  ne  se  l'imagine.  >  Sans  doute  cette  inort 


256  SUR  l'histoire  de  NORMANDIE 

a  rappdé  à  Fauteur  œlle  de  Jeanne  d'Albret , 
reine  de  Navarre ,  empoisonnée  aussi  arec  des 
gants  que  lui  avait  vendus  im  Italien  amené  à 
Paris  par  Catherine  de  Médicis.  Toutefois  nous 
trouvons  une  singulière  négligence  dans  la  der- 
nière réflexion;  car  personne,  que  nous  sa- 
chiôns,  ne  s'imagine  que  la  écienoe  des  empoi- 
sonnements soit  moderne  :  il  suffit,  pour  savoir 
le  contraire,  d'avoir  vu  jouer  Britannicus  ou  lu 
Tacite,  dont  Racine  a  reproduit  fidèl^oient  les 
détails  en  cet  endroit.  L'histoire  du  poison  est 
malheur^isement  presque  aussi  ancienne  cpie 
celle  de  nos  sociétés. 

M.  Licquet  était  un  des  savants  les  plus  esti- 
més de  k  ville  de  Rouen ,  dont  il  était  biblio- 
thécaire, et  où  il  est  mort,  en  1832,  à  l'âge  de 
cpiaraate-cinq  ans.  MM.  Frère  et  Nicétas-Pé- 
ria»x  se  sont  faits  éditeurs  du  hA  ouvrage  qu'il 
avait  laissé  manuscrit,  et  dont  nous  venons 
d'essayer  de  présenter  un  aperçu.  Nommer  ces 
éditeurs ,  c'est  feiire  l'âoge  typographique  du 
livre,  car  il  y  a  long-tebfips  que  la  réputation 
de  leurs  excellentes  publications  s'étend  bien 
au-delà  de  Rouen.  Ils  ont  été  puissamment  se- 
condés pai*  deux  savants  de  la  même  ville ,  qui 


DE  LICQUET.  2^7 

ont  pris  soin  de  cette  œuvre  posthume  de  leur 
confrère.  Des  matériaux  sur  la  littérature ,  la 
mythologie  et  les  mœurs  des  hommes  du  Nord 
avaient  été  préparés  par  M.  Licquetpour  servir 
d'introduction  à  son  histoire.  M»  Depping,  en 
joignant  quelques-uns  de  ces  fragments  aux  no- 
tions  qu'il  doit  à  ses  propres  recherches ,  a 
complété  cette  introduction  »  dont  il  a  enrichi 
le  commencement  de  louvrage,  afin  qu'il  parût 
tel  que  son  auteur  l'avait  conçu.  Enfin  M.  De* 
ville,  qu'il  faut  nommer  dans  tout  ce  qui  s'en- 
treprend d'utile  et  d'honorable  à  Rouen,  a  suivi 
l'impression  avec  une  attention  dont  la  parfaite 
correction  du  livre  prouve  tout  le  zèle ,  et  où 
l'on  reconnaît  la  main  d'un  ami.  Il  a  fait  pré- 
céder le  livre  d'une  notice  sur  l'auteur,  et  l'a 
fait  suivre  de  plusieurs  documents  contenipo- 
rains  ;  dont  trois ,  traduits  par  lui ,  se  recon- 
naissent iaçUaasent  à  la  fidélité  historique  et  à 
r^égance  correcte  de  tout  ce  qui  sort  de  sa 
plume. 


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DE  LA  NORMANDIE , 


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^US  LE  REGNE  DE  GUItU.U]^tE-5-|EjC0pQi;ERAN;Ç 

.   <  I         .  •  feT .DR  sis  àvoCÊmtvWy  '  «  •  '  '  ^      *    . . .'  i  J )  *  ' 


*  • 


Depuis  la  conquête  de  rAngleierre  jusq^u'à  la  réunion  de  la  Normandie 
•  ,\.  .'      ...   •  xiQ; royauRMT de ï'raiieë { ' ' '' 


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•  •  *  *  • 

'•  L'histoire  de  M,  Depjiing,  qui  fait  siiitie  â 
c*Uë  (te  feu  LîcqUet;  dont'iToui  Venons  de  par- 
lèp,  traite  de  la  période  comprise  entre  r-aiinée 
1066  ;  époque  du  sacré  dfe  Gi»îliume4e-Cbn- 
qu^ant à  Londres,  jusqu'à ■ràtiiiée  1^804,  6û 
la  prise  de  Rouen  par  Philippe-Auguste  achevé 
la  réunion  de  la  Normandie  à  la  France.  Cette 
année  1204  est  fertile  en  grands  événements  : 
c'est  celle  de  la  prise  de  Gonstantinople  par  les 
seigneurs  croisés,  l'un  desquels,  Ville^Iardouin, 


SUR  l'histoire  db  norsandib  de  m.  dbpping.  269 

mar^ohal.  de  Champagne ,  a  laissé  le  récit  de 
cette,  glorieuse  expédition  ;  c'ei^t  aussi  Tannée 
où  I  mourut  Ëléonore  de  :  Guienne ,  si  célèbre  « 
pendant  la  deuxième-  croisade  «  par  sa  beauté 
et  sa  coquett^ie,  et  dçnt  le  second  mariage  fat 
Sri  ftmeste  à  la  Franœ;.car  en. quittant  LouiS" 
le^eune  popr/Henri  II ,  rôi  d'Angleterre ,  elle 
lui  porta  en  dot  toutes  ces  riches  provincei^  du 
SBiloHest  de  la  France,  qui  furent  fdnsi ,  pen- 
dant plus  de  deux  siècles,  une  source  féconde 
de  désastres,  et  mirent  la  monarchie  frafiçaise 
à  deux  doigts  de  sa  perte*.  Quelle  persévérance 
dans  la  politique  des  rois  pourfende  cette  mo- 
nardbie,  sans  se  décourager  par  des  reivers  qui 
semblaient  anéantir  les  efforts  de  leurs  prér 
décesseurs  ^  et  les  obliger  à  recommencer  tout 
$ur  nouveaux  frsu»  !  Néanmoins  les  derniers 
prédécesseurs  de  Louis  XI,  dans  leurs  skua* 
tîons  les  phis  critiques ,  tenaient  de  k  sanc* 
tion  du  temps  une  ressource  qui  avait  manqué 
aux  premiers  princes  de  l^ir  race  :  c'était  Tau- 
ton  té  royale,  établie  alors  comtne  un  droit  ëù*^ 
présne  d€§à ancien;  et  Charles  VII ,  dépouâlé^ 
pattei^daiit  plus  son  saiut  que  d'un  miracle, 
éiâit  plus  près^,'  Miioèsensy  de  la  puissante  mo-^ 


36Q  .       .     SUR  l' HISTOIRE  DE  NORMAIIDIE      > 

narchie  de  son: fis ,  que  Loiœ4èJeune ,  époux 
d'Êléônore.  Aucun  éyéneinent  ne  contribua 
plus  à  consolider  cet  ascendant  de  la  royauté 
dans  là  perso^i^e  du  roi  de  France,  que  la:  con- 
quête de  la  Normandiëtpar  Philippe-Auguste. 
Dès  lors,  les  rois  d'Angleterre  furent  des  rois 
étrangers,  la  naticmalité  des  deus:  pays  ftit  dis-* 
tinote;  et  peut-être  qu'en.mourant  la  vieille 
Êléonpre  aperçut,  dans  l'aTenir,  ses  beaux  états 
dè^  Guienne  annexés  au  royaume  desonsuze- 
i^^  pour  n'en  être  plus  séparés. 

JLe.rèle  que  joue  Philippe-Auguste  dans  cette 
con^truation  d'une  monarchie  compacte  est  des 
plus  importants  par  les  nombreux  obstacles 
qu'il  e«^t  à  surmonter.  Obligé  non  seulem^st 
de  marcher  à  son  hut,  pied  à  pied,  mais  de  re- 
commencer yingt  fois  les  mêmes  conquêtes , 
d'être  attentif  à  toutes  les  circonstances  et  de 
s'occuper  surtout  de  les  iaire  naître  dans  Tin- 
t^ôt  de  ses  desseins ,  Philippe  se  montre  un 
grand  roi,  comme  guerrier  et  comme  politique. 
Mm  la.  raûson  d'etot  trouve  rarement  grâce  de^ 
vaut  MvDepping.  Les  pays  ravagé&,  les  popu* 
lations  désolées  par  tous  les  mmix  de  la  guerre, 
la  foi  des  traités  continueUemient  violée  ^  voilà 


DE  M.  DEPPING.  261 

ce  qui  le  frappe  le  plus  en  se  reportant,  comme 
il  Ta  fait,  au  milieu  de  ces  malheureux  temps, 
par  l'étude  approfondie  des  écrits  conlempo^ 
rains.  Ce  sont,  du  moins,  les  réalités  les  plus 
immédiates  et  les  moins  contestables:  de  l'his- 
tdre;  et  la  manière  dont  M.  Depping  les  exposé 
a  quielque  xhôse  de  plus  vivant  (pie  celle  des 
historiens  qui .  abandonnent  Tétude  des  faits 
pour  les  hauteurs  philosophiques  ;  ç  esila^Noi>i 
mandie  au*onzième  et  au  douzième  sièclje,^  cai 
l'auteur  js'est  {dacé  au  point  de  vuenormaiid  par 
rapport  à  la  France  comme  à  l'Angleterre.  : 

Ge  dernier,  royaume  est  réuni,  sous  le  mâme 
SG^tre  que  la  Normandie  pendant  toute.cette 
période  ;  mais  l'importance  de  la  conquête  de 
Guillaume  avait  changé,  sous  ses  successraro; 
lia  situation  réactive,  des  deux  payse* Ijeiducbé 
héréditaire  du  conquérant,  qui. venait  y  éCalec 
complsdsanun^t  les  trésors  arrachési  aux  An<r 
glais  par  spn  4€&»potisme  de  fer,  finit  par  devë* 
nir  à  son  tour  w/e  dépeiidaxice  de  l'Angleterre. 
Ces  seigneurs  normands ,  auxquels  il  avait 
distribué  les  domaines  féodaux  de  sa  conque 
avec  une  prodigalité  telle,  que  plusieurs  avairait 
reçu;  pour  iine  seule  part,  4oÙ2e  cents,  quinze 


362  SUR  l'histoire .DB  NORMANDIE 

centS;  ^t  jusqu'à  dk^iuit  ç^ts.  eeignëiories, 
trouTère&t  imeLlcxituae  bfen  plus  considérable 
dans  le  pays: conquis  que  dmiB ,  ledr ; cohtréq 
natale;. el  leurs  intér^s  leur  ËdsàieRt  ehoisir le 
prêniiei^  lorsque  les  discussions  des  en&^ts^de 
GutHaumé .  les  forçaient  a  opter  pour  un  é&d 
deux  ^tsv  avec  la  perspecUve  de  ia  confisca^^ 
tibn  deiled»  biens V  dahsllautre^  Â/  dia^ud 
géiiêiaàieii  V  k  s^pai^tk^n^'opâ^âdlt  dà^raiit^^ 
La  politique  dés  rois  de  France  était  donc  tout 
natf ibelkmegttracée  >par  k^èogntj^ie.  -  ^  *  ' 

n  ma  semblé,  ^  d'ailleurs,  quêtant-  d'èxpé^' 
6aiistaTën(iimÛ88&  a'tfaient'idétrmt}  du'ieipoi'té 
u»e  gmnde^  farde  :  dé^  •eetle'  dbei^et^fe  tiirbu« 
kaite^.qui  'rej^râsentadt  plps  directement  lèfi( 
j^ommes;  d»«Nx)rd  amenés  par  RoUon.  Le  rester 
dé  krnafioDrv  rq»n^enlantran<K{ue  ^ëusciie,^ 
neÉrou^ili  dans  sa  rétuokin  à  k  FratiCô  '  1^ 
Yeiiirad'«ie^or^neicoà»hunè.^Toutéf(»sJ  trois' 
sâfeclbside  iiêpàradk)n'  fàiméntdéb^lMmé^'tjk 
pays  éJt^nger:  po«r'  it^  •  Nûi^tnunds;  Aîiïis^ 
ALvD^ping^^tottt  eé  ngconfiaisiant^tôkavâûtH 
la^  de  rincdrporalieh  nmvvellé ,  ^'bute'i  '<  tb 

dot  paraitrei  :dur>94ix'  généiiàtk)ibs^'  ^epiM^^^ 
raines  deinecewir  |M)ilr  iqaâtDe^n  «primceiéttWP 


DB  M.  DEPPiOrG»      .  26S 

gi^,  l6  dévastateôF  du  pays^  ce  même  Efailippe 
qui^  d^pim  ivingt  aasi  sa  plaîssôt-à  sacoager  le 
territoire  iKnraïaud,  à  brûler  les  vîllagasv  à: 
ég0rger  le$  habitants,  à  muûler  et  toùni^enter 
fesi. prisonniers  de  guerre  i  pour  les  peuples 
eotnmê.  pQjor  kss^  individus:^,  il  esé  des  t^upts 
d'bvittiU^tiôiRS  où  leur  patietice  et  leur  ù^ 
é»mtWi  .meilleiir  avenir  sont  miseij  à  jàb  Irudeà 
épreuyë$«:]p'  ■  .'..'  '■  -  :  •  •'•  '-. 

:  A  Texio^tion  de  Robert  Courte^Heuae ,  fili» 
de  GuiHàuiiie4e-Gonquéramt,  iet>sçm  sucdesi^iaur 

aiu.  dUcbé.deJNfonnaûdie  :^eid^en^V  "t^^  ^ 
^ujt*esduî^^dws  lapmod^  triaitée  par  M^Dep4 

pit^g^isonte^  mê^e  tempsii^oîs  d'Ân^bti»!rèi 
çeiiçon^  QuiiJâWsne,  Hearilff,  s»iifils>  frère  îdi 
Robert  f  .  Geoffroy  /Pla»tagetoçt , .  ^çndf e^ .  dé 
g^ori  ]i^\  le<|u^  avait  donfiéfînrtiafîàgèisb  fiUe> 
L<i¥ipéra^icpvMa^hiMe,s3!gé^fde'jtfe^^^  m^^km 
j^wsifipwte;  d'Anj'w  iploç^!  dan^^  »a  ,geî»ièïoe 
zvt^yU^m  II  'JPk«ktag^BïStv)J6te\de  Geç^ffir^^ 
et  mari  d'Éléonore  deGuienne^BjkîhardC(»wv 
4«7Li<w  puis  Jeiin-SaQgnTepii^  -,  lews  flfe.  :  •  • 
.•  ]  IiQ^i  viol^Qâs  de  h.  féoddlib^^:  edmpriinéea  par 
IsiUimi^  piM^ntetde  GuiUdimieiet  par  leë»  deu^ 
Hcp^^:  SQ!dé(lia|niyent  fâxsétèt  que  <»£i  priiicds 


2G4  SUR  l'histoire  de  NORMANDIE 

étaientabsents.et  surtout  s6us  les  autres  règaes, 
soit  par  l'avilissaient  de  Rob^t  CoiM»*Heuse, 
soit  par  le  pouvoir  contesté  de  Geoffiroi  Planta-^ 
genêt,  soit  par  le  séjour  de  Richard^Gœuv^de- 
Lion  en  Teire^Sainte,  et  par  fes  exactions  4oiit 
cette  crmsade  fut  précédée  et  suivie^  -  soit  enfin 
par  la  lâciieté  de  son  frère  JeafinSatais-Terre. 
Au  milieu  de  toute  cette  barbarie^  les  pufôsaatts 
souverains  de  la  Normandie  étalaient^  à  F^oepoe 
des  principales  fêtes  de  Tannée ,  une  grande 
magnffîcenoe,  à  laquelle  vient  sèloîiidre»  sous 
les  Phmtagenets,  le  prestige  des  mœurs  cHeva- 
Iqre^es  et  de  la  poésie  des  trouvères;  Les 
naMÉgenets  e»  furœt  les  proteiiitetirs'et.les 
héros;  et  ils  ont  eux-mêmes  cditivé  kit  poésie* 
Henri  I«%  beau^p^  du  prenûer  de  ces  princes, 
était  déjà  fort  lettré  pour  son  temps ,  et  nous 
sommes  étdâné  que  M.  Ifepping^  csi  lui  re^ 
coonaissant  ce  mérite,  n'ait  pas  lait  menticm  da 
si]umom  de  Beau^Cterc  que  lui  donnât  quel- 
qnesliîstoriens^ 

Ma&eureusement  ces  princes  cffirettt  con- 
timieUementle  spéctade  de  la  értiftuté^  du  par^ 
jure,  des  l^sdu  sang  méconnus  par  les  fereurs 
de  l'ambition  pu  mène  pbr  les^passMms  les  f4us 


DE  M.  DBPPING*-  265 

dér^ées.  Dans  leurs  relations  avec  TÉglise,  ils 
ne  dierchent  qu'à  s'affranchir,  sous  quelque 
prétexte,  de  raccomplissement  (l'une  promesse, 
des  liens  gênants  d'une  union  légitime,  ou  bien 
à  diriger  contre  leurs  ennemis  les  foudres  ecclé- 
siastiques, auxquelles  ils  ne  se  soumettent  que 
lorsqu'ils  ne  peuvent  faire  autrement.  C'est  un 
temps  dé  gt*ande  influence  pour  le  pouvoir  sa- 
cerdotal ;  et  dans  les  querdles  des  rois  de  Frsmce 
ou  d'Angleterre  avec  l'Église,  il  est  rare  que- 
celle-ci  ne  finisse  pas  par  TempOTter.  '    ^ 

Le  plus  éclatant  exemple  de  cettéliïtte  est  làî 
querelle  de  Henri  II  avec  Thomas  Becqiietl 
Quoiqu'elle  se  rapportât  plutôt  à  l'hîstoiipé 
d'Angleterre  qu'à  celle  de  Normandie,  M.  Dep- 
pîng  n'a  pu  résister  à  l'attrait  'd^eû  oriier  son 
ouvrage  :  un  tel  épisode,  par  les  situations  ex^ 
trèmes  et  les  caractères  forts  qu'il  met  en  scène," 
est  ëffëêtivement  un  de  ceux  qui  animent;  le 
plus  l'histonrê.  délie  de  la  Normandie  à  cette 

V  f 

époque  ne  manque  pas ,  au  reste ,  de  ces  dé- 
ments dramatiques  ;  ^  y  dent  même  midtipliés 
au  point  d'embarrasser  le  fil  de  la  narration. 
Car  le  morcdOement  féodal  et  les  cansés  fré- 
quentes de  licence  que  nous  avcms  sigbaléess 


%66  SUR  L*HlSl*CHRB(D£i  NORMANDIE 

spntloiu  fie  prési^ijiter  ajiprs  d^B^  1§  (j[iu;l)é.  d); 
i^prmaudie  l'ensemble  de  destiaéei^  4^nQUfnimes;i 
chaque,  jseigjaeur  turbulent  .^pellç  ^  sou  tonr 
l'histçrieii  sur  up  point  différent  da  territoire  { 
on  saute  iKJUoite,  àgaiiçhei  d'uae  ville  prise  9:. 
une  çsuqp^gne  saccaigée,  d'ppact^  de  férocité  k 
un  a,cte  de  tr^bijson.:  Par  ççtteiwiét^^fiét^^ 
il  se  Ipruoie  diJIBcilement  un  tahleaif:  général  (pji 
se^aye  dans  l'esprit.  Ç'^tiuq  ipppuyénnmt 
di|:i$ujet  ;  ift  p'est  surtoirt  pour  d^  ;  telles  çoippoh 
sitions  qu'esd  heureuse  la  disppsiÛQn.  typogra^^ 
phiq^e^  Ci^nsistant  à  mettre  au  haut  d^s  pagps, 
au,.liçu,îJ'un;tifr€:€Oïwaui|  tjoujofr^ile  ^a^mo^ 
dep  tifres  partiouliçrs  sereppuv^antpi'çsque  ^ 
dbque.page; ,  et  iodicnimrt  aj?  preipi^r  :  comp^ 

I  • 

li:vre  ^sidîi^^.e^t  f(^  ç^mmo^e^  ^0iit:p91v. 
les  çeçtwrpbfls:  » .  soit  pow  h  riéçapi^îijatiwk  ^ 

n'est  pa§;g.q^éwl$fileïlt4!4o!Iîté*  A^Amif^  4P] 
y^Srm  ;s'attçiMlçei  îkje,  4j-|^uy(|r.çlans.Jlçs,|ipt^ 

#ti<^n£i:<i'un/ié^t^u«  ^m^i  sQi^D^v^  fit  .tKvm 

éfllaiiré  q»e  jMt.  JÉldou&pd  {"ffère;  ;  iNamsi  .lîwpns 
efiectweineiitlreinirqué  daii&.|(te>autxf»ili'yR^ 
(j^JJHdtoijF&auxquelajilia  ad^cbésoti  ni9i9«ji. '.><<;' 


DE  M.  DEPPING.  '  267 

M.  Depping  a  peut-être  dans  son  style  moins 
d'éclat  et  une  allure  moins  rapide  que  feu  Lic- 
quet,  dont  il  s'est  fditlè  icéntinuateur  ;  mais 
c'est,  autant  que  nous. en  pouvons  juger,  le 
même  respect  pour  les  faits,  le  même  esprit  de 
<$]ritlc(W^Unktetif  ii^ussibdi.  AjoÀti»y  qife/ leé 
faits  racontés  par  M.  Licquet ,  cette  conquête 
de  la  Neustrié  par  les  hommes  du  Nord,  les 
mœurs  étranges  de  ces  barbares ,  leur  assujet- 
tissement graduel  à  notre  civilisation ,  la  puis- 
sance des  successeurs  de  Rollon,  qui  va 
toujours  grandissant  jusqu'à  Guillaume,  les 
prodîgieuiL  expbiM  des.  âbe^lifirs^normaiids 
en  ïtaii^  et'  ^m  Sicfle^  >  tsént  :de'  cèib  jévénemeidis» 
sûr^reDanfisiet  Jiors  ^e  figiie^iqui  pdrpiètteiuiÀ 
Hft  ;kiàtoarien'  é^  ' cioloi^ér  séa  i  sirde'  dfa  i  iiBa&œ& 
id^es  et  firâlantj V  et  cpn'  o^ûsai^tà  M^iÀccfoeà 
l'àppAuc^Aîbndè  Ixdtfifnaksméà  dksdittév^ffdrel^ 
4m  <  NQDd;/£!etté  «pallie'  ides.  rétidés'deîMu  •  Bep4 
ping  duir.ai  été^  inutile  dans  la  période;  dont iQ 
s'est  <rouvé^  rbistomefa  ;.  mais  il  y^  a  mis?  à  prafiit 
dsB  !  sources  atLfllèntiqîle^  iet  variée!»;,  :aTeCccq 
diâôçriiemént  q[iie  dolme  mie  longQ&^ipérieHob 
deBtiiuana:  hÎBtaricpies^.  ay  .  ^:  'i  •  .  .-^w^ii  '>f; 


HISTOIRE 


DD 


PRIVILÈGE  DE  SAIlVr-ROMAlN, 


Par  m.  FLOQUET,     . 


GreIKer  en  chef  de  la  Cour  royale  de  Rouen ,  ancien  Élëye  de  PÉcole  des  Chartes  •  la 

BiUiotbèquf  d«  Roû 


I 


« . 


t'  coutiHne  qui  fiaôt  l'ofejet  |ie>  œt  euvrag^ 
était  ua  privilège  (jai  doimaît  à  de  siknplës  ch»* 
B0ÎDe&  le  plus  beiau'droît  de  la  royauté;  un  droit 
qui  assimile  tes  reisià  la  Ppovide&ce,  eB  i^^anl 
fcw  infeéHcof de  saprôn»  ftu^ôssu^dèâ  arrêts 
de  la  justicie^  le  droit  de  gràee»-  Le  :  cbupiitr^  de 
k,  cathédrale  de  Rouen  rexerçaiCàoidieiiBemeBt 
diaqnë  année,  et  de  telle  sorte' qiiè  lesirôis  >en 
iîireiit  :  souvent  jaloux.  Eux^aaîèmés  ^ .  nV)Sant 
porter  aussi  loin  celui  qui  tenaitiàleur  courcHiBé, 
devinrent  souvent  les  sollidtenrs  dn:ûliapitre 
de  Rouen ,  en  &veur  detçlou  tdi  gcsnd.  cou- 
pable qu'ils  recommandaient  à  sa  miséricorde. 


PKIVILEGB  DE  SAINT-ROMMN.  269 

L'origme  d'une  coutume  si  remarquable  sem- 
t)lait  se  perdre  dans  la  nuit  des  temps,  et  à  une 
époque  fort  reculée  son  existence  avait  été  con« 
sfalée  comme  un  fait  notoire  déjà  andei). 

Lemerveilleux  deslégendes  populaires  lavait, 
cEurai-je  enrichi  ou  altéré  de  ses  couleurs  bril- 
lantes? ce  sera  enrichi  pour  les  poètes ,  altéré 
pour  les  historiens.  Mais  pour  le  chapitre  de 
Rouen ,  l'elTet  de.  ces  traditions  confiises  n'avait 
pas  été  un  instant  douteux,  et  cette  habile  com- 
pagnie avait  exploité  avec  un  art  infini  le  vague 
et  le  merveilleux  répandus  sur  l'origine  de  son 
privilège,  pour  le  rendre  cher  aux  peuples  et 
le  iaire  reconnaître  des  rois.  Forts  de  ces  pré- 
cédents, et  toujours  soutenus  par  la  sympathie 
nationale,  s'il  s 'élevait  quelque  conflit,  quelque 
réclamation,  ils  y  opposaient  une  fermeté  inét 
branlable,  quelesobstaclesrendaientencoreplus 
opiniâtre  ;  leur  privilège  parvint  ainsi  au  plus 
haut  point  de  splend^ur.  Mais  ils  lui  donnèrent 
une  extension  si  prodigieuse,  ils  rapphquèrçnt 
de  pr^érence  à  des  crimes  si  énormes,  qu'enfi|i 
ils  excitècent  contre  eux  de$  orages  sans  cesse 
renouveléfi,  et  oii  toutes  les  puissances  de  l'état 
se  réunissaient  pour  les  dépouiller  d'un  droit 


atttôi  ekoi4)îtiint.  11^  tinrent  bon  cependant  dans 
c€ff te  secondid  période  connBedbns  la  pfaaciière; 
et  le  privil^e  de  saint  Romaià,  dont  rhîstoiçè 
se  rattliche  en,  119S  à  Richârdf^CQeuF-»d&-L km, 
se  lie  ^coàre  eA  1775  au  nom  Sin  €;<»nte  d'Artois, 
depuis  Charles  X,  et  en  17^  à  cêlt  du  ^cdb 
Câiartre^  (pèr^  dû  roi'ljôuis4^hilîppe)vt]ui%iï» 
rènt  tous  deux  dànt)  dette  histoire  comme  s^lif 
cîtéui^s  du  chapitre  de'Roiiêû.  ^  i 

A  rèpoque  où  cette  boatùme  éiaîti  èncoi^ç 
dans  'tout  son  édat,  des  homme»  prtifondéuieiit 
veirsés  dans  nos  antiqnité$  nârtioiiales  avaient 
dirigé.  lei|r  attention  et  leurs  nediprehes  sur 
cette  <  histoire  wayemen^  admirable  ^  dk  Es^ 
tienne  PSEisqu^r,  et  unique  eift  ^n  espèbe ,  et 
tjeiy  pQur  ceste  rai$on,  ;mârite  d'estfe  rèoognâe 
de  tous.  ^  Mais  rôrigine  ^  était ^ielleim»it  obs« 
oirev  qœ^,  près<le  draïc  sîèdesa^rès  Pbtsquier; 
cm  >  jurii^^;onsulte  nei^iMÎiiil')  <)^ 

/  i  "  *  « 

tënips  étudiée  sur  lès*  lieu^'  iti^méi^  ^léçlaraii 
^tié  «ipréf^ndre  i  vtù}x^&t  4eÂ,tôi  barqgiiie,  œ 
séroît 'chercher  là  piert^  phîlôsôpfaide*  > 
'^  M:  Flc^ûet^  champion  «exer^ 
ficmltés  hïstoricfifeQ,  par  lès  ihiioDibpafalesfdociK- 
khcMi^  origifiâiiiii?^^mnis  à  sonicinnii»!  pendast 


PAiVILÊGe  DE  SAINT-^RÔMàÏN.  2~7 1 

six  aimées  (ju'îl  a  passée  à  la  bibliothèque  du  roi , 
coiiiine  élève  de  Fécole  des  Chartes ,  n^  pafs 
reculé  defvant  xme  bnti^rise  déclkrée  aussi  iih* 
^ére^sante  qiie  témérak^e.  Outre  sa  pariaite  conr 
aâif  sauce  de  lai  paléographie,  de  l'histoire^  des 
^coutumes,  de;  sa  province  et  len  partic%[lier  de 
RiMieoQySa'^eiiatale»  il  avait  encore  l^avantage, 
eottimegreffierent  chef  de  la  cour  royale,  d'être  à 


la  source  des  documents  originismx. 
'  >  c  Dépositaire^  dit^il,  des  antiques  mémoriaux 
jde  l'échiqui)^  et  du  parlement  de  Normandie, 
nous  les  avons  tous  soigneusement  compulsés^ 
Les  registres ,  les  chartes  de  l'anGien,  diâpitre 
de  Rouen,  les  statuts  de  confréries,  lesâbnales 
de  la  TdujBnelle ,  celles  (fe  la  GhambreKlei^ 
Ck)mptes,  du.  Bailliage,  de  FHôtdi-de^Villé  ;  lés 
yieilles  chroniques, les  rituels,  lès  t^eëtielti  de 
jurisprudence)  ont  pas^é  sôUs  nos  -yéils  «  » 

Ajoutons  que  ceusL  de  ces  titr^  qui  appâ!rte* 
naient  à  l'église  n'auraient  puétns  libremei^t  exft-^ 
im]iésavantlarévolu|;i<»i  de8d,  parpeque  l'esprit 
de  corps  deis  dxanotneâ  était  trofp  in^téressé  dans 
la  question  pour  perin€!ttre  à  k  critique  d'y  pôr^ 
ter  son  âand)eau.  MvFlo^ûêt  a  dioifc  ea  à  sa  did^ 
position  des  matériaux  que  n'auraient  jaibais 


.272  PEIVILEGE  0B  SAINT^BOMAIN. 

eus  Pasquier  ni  aucun  des  savants  de  l'ancienne 
France  ;  il  les  a  mis  en  œiiTre  avec  une  supé- 
riorité de  talent  qu'aucun  d'eux .  n'aurait  sup- 
posée, et  qui  fait  de  cei  oiivïàge  (nous  n'hé»- 
tons  pas  à  le  dire  après  la  lécttnre  la  plus 
attentive)  un  des  plus  beaux  monuments  et  des 
plus  complets ,  élevés  depuis  long^temps  à  la 
«cienoe  dé  l'histoire.  Nous  allons  essayer  <fen 
donner  une  idée. 

Tous  les  ans,  le  chapitre  de  Ja  cathédrale  de 
Rouen  délivrait,  le  jour  de  l'Asoensito,  un 
meurtrier  qu'il  choîsîçsiEdt  dans  les  prisons  de 
Rouem  parmi  tous  les  coùpal^s  {H^étèndant  à 
cette  grâce,  et  dont  les  confessions  étaient  reçues 
par  des  chanoines  députés  à  ceteffet.  L'élection 
fà\te  sur  1  examen  des  confessions,  le  parlement 
délivrait  an  chapitre  le  prisonnier  choisi ,  qui , 
au  milieu  d'une  célèbre  procession,  en  présence 
d'une  fouleimmense,  soulevait  hfiertaon  châsse 
4e  saint  Romain,  et  était  dès  lors  absous  avec 
tous  ses  complices,  qudb  que  fusselit  leur  nom- 
hiffi^  et  l'a^ormité  de  leur  crime.  Cet  usage,  d^ 
constaté  comme  anqien.fin  1210,  s'observa  pour 
la4erq)èrç  foi$.en  1790  ;  voilà  les  &its. 

A  quoi  ce  chapitre  dutnl  un  privil^  si  ma* 


PRlVILécE  DE  SAIPiT"-ROMAIN.  273 

gnifique  et  si  durable?  Voici  la  tradition  popu- 
laire :  Sous  l'épiscopat  de  saint  Romain ,  un 
dragon  monstrueux,  appelé  la  Gargouille,  dé- 
solait les  environs  de  Rouen.  Le  saint  éyéque, 
voulant  délivrer  son  peuple  de  ce  fléau ,  prit 
avec  lui  deux  criminels  condamnés  ,k  mort,  et 
alla  à  la  rencontre  de  la  GargouUle ,  dont  il 
triompha.  Les  deux  meurtriers  qut  l'avaient 
aidé  dans  cette  miraculeuse  expédition  reçu- 
rent leur  grâce,  et,  en  souvent  de  ce  miracle , 
le  roi  Dagobert  avait  accordé  ce  privilège  au 
chapitre  de  Rouen^  à  la  prière  de  saint  Ouen , 
son  ministre,  et  l'un  des  successeurs  de  saint 
Romain  au  siège  de  cette  ville*  Voilà  ime  des 
versions,  car  toute  tradition  populaire  en  a 
plusieurs* 

M.  Floquet  a  comm^icé  par  discuteri'autfaen- 
ùxité  de  ce  miracle ,  ce  qu'il  a  iait  avec  beau- 
coup d'érudition ,  n'ayant  pas  le  secours  des 
boliandistes  pour  samt  Romain ,  dont  k  fête 
tombe  le  25  octobre  ;  or  l'on  sait  que  cette  grande 
collection,  prodige  de  ^ience  et  de  critique, 
s'arréteavant  ce  «ibis*  On  peut  regarder  coilihie 
oeitain,  après  avoir  lu  la  dissertation  de  M.  Flo^ 
qaet ,  que^  si  les  boliandistes  fusisenli  parvenus 

II.  18 


jusqu'à ia<  (étude  ëaint  R6ïiûiio^  ils iaairaîent  jugé 
Jb  miradb  >dé  la  ,GargoiiîIJ|e  apocryphe .  ûommè 
4sint  d'autresv  non  par  desi  iasmi  à .  la  Yoltaire^ 
qui  ne  .prouvent  rien  et  àcmitonesA  heùteuse- 
!inan/;  ireVenu^  mais  par  ^n  exaœen  gra\e  et  &^ 
nemx^  qui  9  ^gageant  la  religîoii  de  iboulBs  les 
ialtémtîopsiàppoifteas  aux  îtraditions  seconcbôres 
,paat  la .  grossi^ié  \  et  rignamnce.^  l 'ofibe  ainsi 
j^vé^kih  wffiératîoia  des^  hommes  jnsftniils^ 
.^iéMblit  antre 'eux  atk  vuIgai^dlajevIeidîlfêi- 
feni^rôi^tWdoxe  daasila  manièt%^d'entis£^Qr  la 

.  1  M.  Fjbquet  ocmtpulse  loulB&les  phisacndonnes 
YieS:  <ii^  âs^l  Rottain^)  tous;  les  histomeiis.  co»- 
j(e«ipQraÎQ8  ou;  des  piismiei^  iSÎàclM  sujimiiiisvet 
n'y  trouve  pas  un  mot  de  ce  prétendu  miranle^ 
dont  ^1  apeirçoiç  h&j^fmmKmtmcBB^lk  fkàdu 
qu^FP^mQ  i^îèdei,  G/esit/4^ufâ  lors  setAecMent 
qile  le  ;chapiti!e,  vpqlant  fortifier  éôn  piivi]^e, 
s!app^ie  Eîtir  la.  iraditlog^  d^. la  Gi^gomlle, = q^'â 
afdftpte  .^  s^utieffit  ^  eis^^liqiijç ^  ifimriiè  tt^raddifie 
(kioxias^resà  :Qn^ôr  Je  |^§;4&  par|;i(fkmMe* 

Pr,  qi^  foiî4§nj^nr)p0«w^i^ 
qu^le«t^jii..la,iréritat]le!  QfigiM:  dçi^^priifaqge? 
C[fisjt  ici  jq»p,  Jii^  f  Iftqiiet  a  £pk)iiir44i£i«  6agm»lé 


PIU.V1IiBl6£  DE  SAf^ï^ROMAlN.  2^6 

et  lÂie  lucidité  de  oriiîque  dont  oA  m  peut  ^ 
préeier  tobt  le  mérite  qu'où  Usant  cette  partie 
de  >son  ouvrage.  On  re^^te  de  donner  .en 
ipielques  lignes  un  résultat  historique  qiû. «a 

« 

coûté  à  son  auteur  .de  é  profondes  p:eçber(Jif|g, 
Pfailif^Âugustê ,  ayant  rçonqui^  la  Nc^n^anr 
dîe^.qonfîa  Jeckâteam  de  Roue^.à  jun  gouYorr 
nedr  auquel  le  privilège  jne»e^diqu4  p9r  1^ 
«haumnes  ét^k  inconnu,  et  jq^iu  pel\i$4. da  Mvr 
délivrerun  pri8onni€r.ie  jour  de  ji'^sicmi$ioft> 
1210.  Ils  se  .plaigiiireErt:  auBSÎÉât  aiuriioft»  qui 
i^Figea  raraherêque  de  Hoiiea  et  iie^ehâtelain 
d'Àpque$  d'informer  sur  oeoonflit.  Une  enquêté 
eut  4ies,i  dont  leproeèsH^rbaMguteaux  pièoes 
Justificatives.  Les  témoins  éntenckis  y  ^t'teâtent 
oomnae  fortanGÎei|in3,  àleur<^naaissanoei,  «cette 
mimumié  (Jiccoîtiièb  k  l'égliae  deiloiien  pmt  i^$ 
^i&0i  iesprinœs.  Oulne  cette  lassbrtiçjn  i^gue* 
ii$'  sffwmewt  en^particsuliçr  que^  l-atuniée  d^:<b 
captivité  du  roi  Richard,  il  nîavaît  tp^  étédélir 
tiié^de  prisonnier^  .en  signe  dexleuil  ;  jfnaistTjin- 
jfté^  guî^rantey  Riii^d  étant  i}e]ftdQ(à  ia  lâ)^é, 
l^^chapitneeiitiipnait eu^eiYx.:  ;  :  -,  -i:' .  1 
ir  S'il yahrak^ai  quelque  dhavte  Jbiwfellé  aàf 
c<irdée ^)ar  Vun  des«  «^Mn^^quî  aviamat  ifio^ee^si* 


2 76  ^.  PRIVILEGE  DE  SAINT-ROM Allf. 

vement  régné  sur  la  Normandie,  ou  par  qudique 
roi  de  France,  ayant  l'invasion  des  Normands, 
quelle  occasion  plus  favorable  pouvaiton  avoir 
pour  l'alléguer?  Mais  non ,  les  chanoines  n'a- 
vaient point  alors  de  titres.  ••  Seulement  ils  de- 
mandaient chaque  année,  le  jour  de  l'Ascension, 
un  prisonnier  aux  rois ,  aux  ducs ,  aux  juges , 
qui  ne  le  leur  refusaient  pas.  C'était  suivre 
l'exemple  des  saints  évéques  de&  pr^niws  siè- 
cles ,  qui ,  presque  tous,  avaient  intercédé  avec 
succès  en  &veur  des  prisoni^s.  > 

€  Ce  prisonnier ,  demandé  humblement  par 
le  chapitre  les  prenaâères  fois,  et  toujours  ac- 
cordé sans  difficulté  par  les  ducs  ou  par  leqrs 
officiers,  les  chanoines  se  seront  accoutumés  jà 
le  réclamer  chaque  année  ;  peu  à  peu ,  par  la 
continuité  d'un  usage  non  interrompu,  ils  l'au- 
ront demandé  comme  leur  étant  du  ;  il  leur  aura 
toujomrs  été  délivré,  et  insensiUement  une 
grâce  sera  devenue  un  droite  :» 

On  peut  le  ycir  assez  .daîrement  s'établir 
ainsi  à  l'époque  de  cette  enquête  ordonnée  par 
Philippe-Auguste  ;  et  M.  Floquet  indique  les 
motifs  politiques  de  ce  prince^ft  cette  occasion  : 
<  Le  chapitre  était  bien  puissant  jdans  Roitm  ; 


MIVILËGB  DB  6AIlfT-ROHA.lN.  277 

l'Angleterre  était  bien  voisiné  de  la  Normandie, 
et  l'occupation  de  cette  province  par  Philippe^ 
Auguste  était  un  fait  encore  si  récent  !  £ût41 
été  prudent  à  un  nouveau  souverain  d'indispo- 
ser les  chanoines  en  letu*  contestant  un  droit 
auquel  ils  tenaient  tant  ?  » 

C'est  là  ce  que  l'histoire  apprend  sur  les  pre- 
miers temps  de  cette  coutume.  Elle  avait  lieu  le 
jour  de  l'Asc^ision,  parce  qu'en  cette  fête  l'é-* 
glise  de  Rouen  solennisait  ses  mystères^  ou  re-» 
présentations  scéniques  sur  des  sujets  religieux* 
Aux  processions  de  ce  jour  on  portait,  comme 
à  d'autres  fêtes,  dans  les  églises  de  Metz,  de 
Langres,  de  Paris,  de  Poitiers,  la  figure  mon- 
strueuse d'un  dragon  représentant  le  diable 
vaincu  ;  et  il  y  en  avait  même  deux  à  celle  de 
Rouen  :  l'un  qui  était  sous  les  pieds  de  la  Vierge, 
et  l'autre  sous  les  pieds  de  saint  Romain.  Ce 
saint  était  représenté  très-convenablement  de 
cette  manière,  comme  ayant  extirpé  l'idolâtrie 
du  diocèse  de  Rouen.  Le  dragon  placé  sous  ses 
pieds  passa  insensiblement  pour  avoir  réelle- 
ment existé,  et  reçut  le  nom  de  Gargouille. 
c  On  appelait  ainsi  par  toute  la  France,  dans 
les  quatorzième  et  quinzième  siècles,  les  goût* 


ils  PKIY lLÉe£  DBr  «AiaT^KOMAllI . 

tîère^depiefrrcl  dés  égfises,  des  pâbisrydeagkmitb 
étAtBkvix.  Les  oawiei^  d'alors  s'étndîaieaf  » 
d^imer  à  ces  Y<4iinifiieQx'  tilyaux  de  pinre*  lA 
farmé  de  serpents  au  de  dragons  ailés  et  mon-* 
stmeui:  cpai  se  pencfaaielit  au  bord  dé»  toits  de 
ces  hauts  édifices ,  et  semUaieni,  par  lëilr  srtti*' 
Mcte  memçinfee  ^  en  dtfetaâre  les- ^pttadbês^  » 
Supposons  niàintenaiït  quelque  atab^tradkîoi», 
fhk  où  moins  Ibâdée,  d'am  évâMm^M;  coiitMi»* 
porain  de^saintRcnnîttyirôoaiU^^'adapfèràridée 
d^m  dragon  vaîneù  par  lui»  et  nouBcônoeivrâBui 
GommeiUI  le  «racle  de  la  Gaf^<niîlle  a^ec  toutes 
Ms  drcénslaBoes  s  aeerédhà*  pwmi  le'pQiipl0 
de  BfDueiif,  au  point 'que,  dans  :lë  ^di^L-bukiènf 
srîëele  encMe^  sumnt  lecotAimnifeur  de.  .De 
Thou  »  <  cepi^tendii  prodige  était  si  prpfeadé- 
^  ment  gravé  dans  l'esprit  du  pelît  pei^le; 
>  qu'il  aurdic  £dlu  ttn.autee  saint  Romain  pour 
» 'eii  efi&cer  les  traees«  > 

Le  privilège  luinoièiiie  étend  sqs*  râidnes  a:vec 
éùtsMt  de  (ùvté  que  h  légende  donib  il  slxppmBé 
*  CW  un  tableau!  à^s  plus'  iatéressairt»  qm 
de  vmr  âe  dérouler;  dAiiâ^ies  adui^ks  de  cette 
tùvttuùiey  h  p^m  la  plus  aawiée  peif^bre  de 
l'histoire  ÛB  Ht  ville  dd  Rouen;^  Le  dapiire 


PRIVILEGE  DA  SMNT-*ROMAIN*  27Q 

ivmi  SU  inspirer  à  ce  peuple  une  véritable  pas^ 
sîoii  pour  cette  cérémonie.  En.  1207^  le  màite 
(fe  Rouen  s'étant  persais  de  retenir  un  prison-* 
nier  que  les  chanoines  avaieid  élu  pour  lever 
la  ferie^  le  chapitre  avait  hmcè  un  interdit  nr. 
la  ville»  <  Ne  fut  levé  ledit  int^ii,  ny  pour 
prières  du  roy  »  Ày  pour  menaees^  quSl  ibt..,  ny^ 
pour  aoibassâde  qu'il  envoyaat^  j<u$qUëSi  ad  c^v 
que  le  pnâonnier  fiist  reatitué  par  le.  maîre<et 
aBnané  par  luy  dans  Npâtre-Oame.  et  ^n  phixt 

,  OixiJ9!uitjfCwr$avantrAseeBsioiUJb^^ 
esvoyaît  ses  députés  au  parlement  et  aui^  au-? 
t»8  cours  sDuverainess  pour  Ëtii^e  iwe,  déclara* 
tion  qui  senicxmiiaît  Ymm^OtUm  dii  priyil^e^ 
et  après  laqudle  les  juges^  devaient  s'ahâtenir 
de  prmonceraueun  jogenient ,  de  faire  ei^écu-^ 
tàr  «aucune^  condamnatioii  déjà  prcoon^ée,  >et 
d''i^lever  aucun  prisonnior  des  phisous  de  la 
vttle^  pour,  que  les  cbanoînesr  pussent  chtàsiç 
en!|?e  tous.  £n  12^,  fe  baiUi  de  Rouen  et  Iq 
vkbmie  ayant,  pendant  celinier^aUe,  J&it  inettm 
«n  jugemieiit ,  condamner  et  déjà  eonduiife  ai| 
siipf)lîcev-  u»  prisonmec^^  le  dbapitreraVa^t^ile 
pouptoir  de  le-'^ûm  ramener,  dânsiiles  pri$onâ^ 


280  PRIVILEGE  DE  SAINT-ROMAIN^ 

comme  il  était  déjà  près  du  gibet.  Le  même 
hadllî  ayant  encore,  en  1302^  après  l'insinuation 
du  privilège,  fait  transférer  un  autre  prisonnier 
des  prisons  de  Rouen  dans  celles  du  Pont-de* 
FArdie,  <  il  y  eut  grande  rumeur  au  chapitre. 
Les  chanoines  s'écrièrent  qu'on  attentait  au 
privil^e  de  saint  Romain...  Le  jour  de  l'As* 
cension  ils  ne  désignerait  point  de  prisonnier 
pour  lever  la  fierté,  mais  ils  se  rendirent  pro* 
cessionnellement,  comme  de  coutume ,  avec 
toutes  les  châsses  de  la  cathédrale ,  à  ki  place 
de  la  Yieille-Tour.  Là,  par  l'ordre  du  chapitre, 
un  de  ses  orateurs,  et  peut-être  n'avait-on  pas 
choisi  le  plus  modéré  de  tous,  raccmta  an  peuple 
ce  qui  s'était  passé  entré  le  bailli  et  l'égUse. 

•  »  On  peut  imaginer  1  effet  de  cette  communi* 
cation  officieuse  et  de  ces  doléances  sur  une 
populaticm  enthousktstedu  privilège  et  d^a 
indisposée  de  ne  p(Hnt  vdr  ce  prisonnier,  ol^et 
pour  elle  d'une  si  ardente  curiosité...  Pour  ne 
point  laisser  se  refroidir  les  sentiments  sympa* 
thiques  qu'avait  excités  cette  harangue,  le  cha» 
pitre  eut  recours  à  un  moyen  que  dqà  il  avait 
employé  avec  succès.  Aux  yeux  des  habitants 
de  Roueu ,  il  n'y  avait  ri^i  de  plus  auguste  et 


PRIVILEGE  DE  SAINT-ROMAIlf .  2S1 

de  plus  sacré  quela  fierté  de  saint  Romain,  où 
reposaient  les  restes  vénérables  du  saint  pon- 
tife. Cette  fierté  était  pour  la  ville  comme  un 
palladium  auquel  semblaient  attachées  ses  des» 
dnées;...  Cette  sainte  châsse,  cette  fierté  ré- 
vérée ,  envers  laquelle  un  imprud^it  magistrat 
s -était  rendu  coupable  d'un  double  outrage ,  le 
chapitre  la  laissa  exposée  solennellement  aux 
yeux  du  peuple  dans  la  place  de  la  Vieille- 
Tour,  en  déclarant  qu'eUe  demeurerait  dans 
cet  endroit  tant  que  Nicolas  Letonnelier  n  aur 
rait  pas  été  ramené  des  prisons  du  Pont-de* 
l'Arche  dans  celle  de  Rouen*  ••  Cela  fut  exécuté 
ponctuellement ,  et  la  fierté  de  Saint-Romain 
resta  ainsi  exposée  en  permanence  à  la  Vieille* 
Tour,  le  jeudi  jour  de  rAscension,  le  vendredi 
et  le  samedi ,  gardée  jour  et  nuit  par  des  ecclé- 
siastiques et  par  un  nombre  considérable  de 
fidèles  qui  se  disaient  un  devoir  de  cette  pieuse 
assistance. 

>  Chaque  jour  le  clergé  et  le  chapitre  de 
Notre-Dame  venaient,  processionnellement , 
visiter  et  honorer  la  châsse.  Une  multitude 

innombrable  suivait  ces  processions Cette 

exposition  extraordinaire  de  la  fierté  du  saint  ^ 


382  PRIVILEGE  DE  SAmT-ROJIfAIM.' 

i;es  procesiiâidas  inaccoutumées  ^  n'aiiai^ayt  pu 
avoir  Ken  sans  qnelqne  monveoient  dans. le 
peupk,  que  les  chanoînei^  a^aieiit  £brC  sedroitè- 
ment  semblé  prendre  pour  atbître ,  enbiî  ra^ 
eontam ,  le  jour  de  F Ascefisicm ,  leurs  déaièlés 
avec  le  AÎcomte*  de.  dernier  sentit  qnr'â  n^'élail 
pas  le  plus  fort*  Dès  le  4saiiledivii  iC  réintégrer 
Nicoks  Lebmie&r  danslps  prîsonfi  ife  Rôueii, 
et  s'empressa  dW  donner  avis  au  efaapître...., 
qaî>  se  vcryaffit  rétabli  dans  son  droite  .^  choisît» 
pour  lever  lafiâ^te^  non  fMnnt  Nîcolaa  Leton^ 
iiélidr^  tiont  la  translation  arvaît  causé  tamt  de 
hÊvity  mais  GuillauflM  de  Montgiuerar A  ;'  ce  qui 
pirouva  qu'en,  cette,  oecasioii  encore  le^ ,  clmpitre 
n'avait  voulu  que&reer  les  ms^lirajl»  à'r&« 
donnaÉtre'  &on  droit  etlà  resp^cfer  saii.poup 
voir;'*-  ^  ■«••  :   •  S    .  :•>/.•♦ 

'  Ce  pouvoir  va  toi^iiMirs  croissant  pas.  lai  per* 
Èéfréfznce  inlIeiible.deB  :  chaij^ijîès*:  Kwdatit  h 
longue  occupation  anglaise ,  mêmes  triomphes 
du  eUapitre  sur  tes  ;  officiers  êp  Ifeltf  î  )  V  et 
'de  Emri  YI  <pii  kî  pcnlësÉaîent  mM  {^ivir 
légèv  <i  En  iJl73»,  il  défendit  «ani  droit  âvee 
étei^e.  et  succès  ^  -•  nçn  plusc  .c<wtrel  to  ^ouv w** 
neur  deichàtfiûUy  nmis^txwU^wst  rm  ^IPraûee; 


Pllt.Vlt.BGB  «K  SAINT-^ROH^UnN.  TlSS 

et  ce  roi  était  Louis  XI S  >  Voici  là  lettre  qmf 
ce  prince  éermt  au  chapkre  :      : 
4  Gbièrs^  et  bien  ameZ',      ^ 
y  Koui^a\coiis  esté  act^ertisr  du  gmns  cas  et 
«K  mate  GOtnmisi  et  perpétré  par  Etienne  .  de 
%i  Bbudribo$cde  nostre  tiHe  de  Roue»,  eirbt per^ 

V  gOQunci  dé  feu  Jehan  Le  Chandelier,  et  coiiime 
»  ^1  s'esttànté  d*aTOÎr  la  châsse  de  saint  BoBiaîn 
)^  etdejcttr  <kt^  ^i-?i^gêv  Qui  i]K)lçs  -itendole  cliosb 
î  bîenf  estrahge  et pre^udidBd^ieandLct  piitilégé^ 
9  acteûdu  que  le  dict  Baudmbosd  tient  franchise 
i>  publicquement  ^  «t  qu'il  a  çôntmis  lie  dict  cas 
»  de  Odorsfge  délibéré/  Et,  pour  cet  que  nous 
]ft  aTtMas  gran|;  intérest  eiB  celte  matière,,  et  quô 

V  ni&  voulions  cpie  aucune  dooseisoitfaiet^  parle 
»  dict  Baudribosc  à  Fencouiteë  dttdibtparé^nlé^; 
»  nôils  vous  avons  bkn  vodlui  ad^^fertii^^  affin  q^ud 
»  y  ayési  bonadvisi  G&t  s^  aucune  ohosé  se  fai* 
»  sohecu  «ontrairey  nous  ne  serions  pas  eonSensi 

••'•     •^';•■     ''.      '^'{^    /.-    ,•'■      ■^■\\    '■     ^/,  >->LiOTSi"ïl»'M 

Voycms/  f|uel  fut  le  raàuhatVde  leette  iette^ 
asdes  entortillée  :  ««Le  jourde  r£lcel>sipfit«  àu 
nkatiii  ^  le  chapitre  assemblé  délibéi?ait  .sur  Kér 
tectioD!  d'un  prisonnier  ^  f&t.déjà,  dou^eiyaîlt 
avtiieaiti été ceaùeiOies y  ioiisqu^ liehaiB^ deOloAh 


SSA  PRIVILEGE  DE  SAINT^RCMAIN^ 

tespédon ,  bailli  de  Roo^i ,  demanda  à  être 
introduite  Admis  dans  la  salle  capitulaire,ildit 
qu'il  venait  entretenir  messieurs  du  chapitre 
au  sujet  d'Etienne  de  Baudribosc...  Samajesté, 
ayant  eu  connaissance  de  ce  crime,  avait  envoyé 
Tordre  d'arrêter  le  coupable ,  ai  quelque  feu 
qu'il  fôt,  hormis  en  lieu  sainte  et  de  lè  lui  ame- 
ner à  lui  et  à  son  grand-cônseiL.\  En  accor- 
dant le  privilège  de  Saint-Ronlain  à  mihoinme 
dopt  le  roi  connaissait  si  bien,  le  crime  et  avait 
donné  des  ordres  si  fomels,  le  chapitre  en- 
courait  l'indignation  du  mon9rque«.. 

>  An  moment  où  messieurs  du  chapitre  al- 
laient procéder  à  l'élection  d'un  prisonnier,  il 
avait  cru  devoir  venir  leur  donner  cet  aver- 
tissement. Les  chanoines  lui  répondirent,  par 
l'organe  du  grandN^hantre,  qu'ils  avaient  tou- 
jours obéi  au  roi,  et  s'eflEbrceraient  toujours  de 
lui  obéir  et  de  ne  rien  Ëdre  contre. ses  ordres. 
Quant  au  choix  dun  prisonnier  ^  ils  y  procède^ 
raient  selon  Dieu  et  leurs  consciences.  Après  le 
départ  du  bailli  on  continua  de  reeueiUir  les 
votes  ;  et  il  se  trouva  que  ce  même  Etienne  de 
Baudribosc,  poursuivi  par  le  roi  avec  tant 
d'acharn^3ftent ,  avmt  recueilli  l'unanimité  des 


PRIVILECE  DE  SAINT-ROMAIN.  285 

suffrages.  >  Les  officiers  du  roi ,  consternés 
d'une  telle  hardiesse,  n  osaient  délivrer  le  pri- 
sonnier au  chapitre.  Il  faut  lire  dans  M.  Flo* 
quet  avec  quel  mélange  d'adresse,  de  jformes 
respectueuses  et  de  fermeté  inébranlable ,  les 
chanoines  se  firent  remettre  Baudribosc,  qui 
obtint  sa  grâce  et  sa  pleine  liberté.  Et  Louis  XI 
ne  réclama  point. 

Par  cette  conduite  le  chapitre  porta  son  pri- 
vilège à  un  point  de  splendeur  dont  l'apogée 
fiit  sous  le  règne  suivant.  Charles  YIII  étant 
venu  à  Rouen  présider  lui-même  son  échiqui^ 
de  Normandie,  ce  fut  en  sa  présence  qu'eurent 
lieu  toutes  les  circonstances  de  cette  imposante 
cérémonie.  Ainsi  M.  Floquet  décrit  l'insinua- 
tion du  privilège  en  présence  de  ce  prince  : 
c  Le  mercredi,  27  avril  (1485),  dix  chanoines, 
envoyés  par  le  chapitre  au  château,  deman- 
dèrent à  être  admis  dans  la  grande  salle  de 
l'échiquier.  L'ordre  ayant  été  donné  de  les 
introduire,  ils  entrèrent  suivis  de  plusieurs 
chapelains  de  Notre-Dame  et  de  tous  les  frères 
sauvants  de  la  confrérie  de  Saint-Romain.  Là , 
un  spectacle  imposant  s'ofint  à  leurs  yeux  : 
tous  les  barons ,  les  évêques ,  les  abbés  ^  lés 


264)  .F«IYii.éG«  W  SfMNVHI0MAIN. 

I>miir3.d6  I^onnaUdiO;;  tous  les  haflli^  l^ppo- 
<îweurâ  du  roi ,;  kis  yioomles ,  les  i^^erdier^s  et 
autres  ^ifieiers  é$  jiASJboe  de  la  proviDioe,  «étaieot 
aasîi»,  prês^  las  uns  'Cootre  .les  l|^t^es ,  siu*  les 
4^nçs  du  paquet  d'aa  l)a^,  ^t  ea  8Î  ;gi;aDid 
nombre,  que  U  v^t^  grande  gaU^  du  château 
|K)uyait:à  peine  Jes.  ic^^ti^,.  i^i^ssus  de 
cette  multitude  de  nobles  i^pfsQqp^gps  ^  m 
Mty^ii  Jqs  imitTiôs  dç  J'éciiiq>jieï^,  ^ty  à  jeup  0te, 
révêgplB  detLpmbi^z;,  jaW^  :4@  |Sa^tf:I>eajs , 

■h^m  ^U  ;  lie  d^ç  4^  .B<ww)w«  »  fiQj^a^tft¥e  <te 

:Pff»Hçe;ite4ltt(e.cte  JUtirfinK  fesWe  ^çifi^e»^,; 
.^jomtp  d'AlJtvet^  Af  |)îWcei  4!Qra«gp„le;  c^|p 

I 


PRIVILBGe  DE  SAINT-JIOHAIN.  2S7 

Itioliôfi .,  Yua  des  |4ub  habiles  da  cliapûre , 
n'avait  pas  élé  désigné  sans  dessein  par  sa 
oompagoie  poi»:*  porter  la  parole  en  cette  cir- 
constsince  solennieUe, . .  »        . 

M,  Floquet  rapporte  ici  tex.iuelleiiient  le  dis- 
coars  de:  ce  chanoine,  où  la  mort  de  la  Gar- 
•g&uiUe»  dont  m>^  avons  indiqué  .âncoincie^ 
ment  la  tcadhion ,  est  racontée  dans  ses  nùxér 
cnlenx  détails/ 

c  Après  ce  récit  merveilleux,  qui  avait  capr 
irvé  2HX  plus  haut  degré  TattentioQ  du  roi  et  de 
l'illustre  assemUée ,  le  '  chancelier  du  chapitre  i, 
venaint  eo&n  à  l'objet  direct  ôë  sa  mission ,  dit 
c  iqii*a»GU*  prisoimier  estant  è&  prisons  du,  voy 
9  en  icélle  •  viUè  de  ]|Louen ,  ne  debvoit  estre  io- 

>  terr6giié,  questionné^  mci^sté^  ne  transporté 
»  de  lieu  eh  awtre^  jusques  à  oe<]ue  icelhii  pr é- 
»  villiège;eusteulieu<etisorty>s»n  eflfipt.««  Nous 

>  supplions  et  requérons  à  SaMs^'estéici^é- 

>  isente  qu'il  luy  plaise  permettre  iceiluipr^évrit- 
1»  liègis  •'  avoir  lieu  • .  «  >  Le  procurctir  idu  roi ,  sq- 
vité  de  dédbrer  €  s'il  vollkîtÉnastl:|e^ècun'Oon- 
^  tredk  à  la  dicte  requeste^  rq>o(ndît  efu'M  ne 
xdébfttcHt  point  que  i&  di€t|))^éyjllièg&ii'ea^ 
>iieu  à  len  user  de  la  wmàire  aceoustumée.  » 


288  PItIVILBGE  DB  SAINT-ROMAm. 

ÂlcHTS  la  coor  d'échiquier  proncmça  c  qu'elle  ne 
»  mectoit  aucun  contredit  que  le  prévilliège 
»  saint  Romain  n'eust  lieu  et  sortist  son  efifet» 
>  à  en  user  ainsi  et  de  la  manière  accoustumée 
»  sans  riens  innover.  > 

Il  n'est  pas  moins  intéressant  de  voir  dans  ce 
livre  la  manière  dont  le  chapitre  appUquait  or- 
dinair^nent  son  privilège,  les  abus  qu'il  en  fit, 
quels  crimes  y  trouvèrent  le  plus  souvent  leur 
impunité,  les  efforts  du  parlement  pour  mettre 
un  terme  à  ces  ahus ,  les  intrigues  et  les  pro- 
tections qui  se  pressaient  autour  des  chanoines. 
Ss  joignaient  à  la  fermeté  persévà*ante  qui  a 
toujours  caractérisé  les  corps  ecdtéBia$tii)ue6 
cette  souplesse  et  ces  ménagemeus  que  domiiant 
les  habitudes  du  grand  monde.  Outre  le  rang 
dbtingué  qu'ils  tenaient  à  Roum,  Timportanoe 
de  leur  privil^e^  qui  pouvait  s'appliquer  à 
tous  les  Français ,  leur  donnait  dans  tout  le 
royaume  nue  considération  augmentée  encore 
par  les  sollicitations  qu'ils  recevaient  continuel- 
lement des  plus  illMstres  personnages»     ;  • 

NoiKs  avons  citéja  lettre  que  teur  écrivit  j&ans 
succès  Loui$  XI.  Us  m  reçurent  de  presque 
tous  les  rcôs  ses.siicûesseurs:,  et  dea  i^remiers 


PRIVILEGE  l>E  SAINT-ROMAIN.  2&9 

personnages  de  chaque  époque ,  tels  que  Tal- 
■bot ,  Diane  de  Poitiers  ,  le  duc  de  Guise.  Un 
pape  même,  Grégoire  XIII,  ne  dédaigna  pas  de 
les  solliciter  en  laveur  d  un  gentilhomme,  à  qui, 
en  vérité ,  une  aussi  haute  recommandation  ne 
devait  pas  être  inutile ,  car  il  avait  bien  sur  la 
conscience  une  douzaine  de  meurtres  :  «  Gran- 
dement contrict  et  marry  de  tous  ces  crimes , 
et  en  sentant  sa  conscience  chargée,  Du  Plessis 
Mélesse  s'estoit  retiré  par  devers  M.  le  péni- 
tencier de  Romme,  qui  luy  avoit  enjoinct  pour 
pénitence  aller  visiter  les  saincts  lieux  de  Hié- 
rusalem,  ce  qu'il  avoit  faict  ;  et,  au  retour,  estoit 
aUé  baiser  les  piedz  de  sa.saincteté  nostre  Sainct 
Père  le  Pape ,  auquel  il  avoit  rendu  raison  de 
son  voyage;  et,  luy  ayant  iaict  congnoistre  les 
nécessitez  auxquelles  il  s'estoit  trouvé ,  à  cause 
de  ses  précédentes  fortunes ,  sa  saincteté  luy 
avoit  enfin  promis  le  favoriser  de  son  auctorité 
pour  la  recouvrance  de  sa  liberté.  »  Le  souve- 
rain pointife  tint  parole ,  et  il  adressa  aux  cha- 
noines de  Rouen  un  bref,  que  M.  Floquet  tra- 
duit là  exactement ,  et  dont  il  donné  Tor^nal 
en  latin  aux  pièces  justificatives. 

Pourtant  alors  le  privilège  commençait  à  re- 

II.  19 


2SÛ  PAIVILÉGE   DE   SA1NT-*R0MAI1«. 

oevoir  des  atteintes,  car  c'était  en  1580,  et  nous 
avons  marqué  le  temps  de  sa  plus  grande  splen- 
deur au  règne  de  Charles  YIII.  Peu  de  temps 
après,  commencent  les  véritables  tribulations 
du  chapitre.  L'abus  qu'il  lait  de  son  privilège 
appelle  l'attention  du  parlenfôM,  qui  devient 
alors  presque  constamment  son  adversaire.  Les 
chanoines  voyaient  avec  raison  que  leur  impor- 
tance auprès  de  tant  de  grands  personnages 
venait  de  l'extension  exorbitante  donnée  à  leur 
droit  de  gràce«  Bouthillier-Ghavigny ,  secré- 
taire d'était,  leur  écrivait  en  1641  :  «  Si  le  crime 
dont  les  i^eurs  de  la  Grillonière  sont  accusés 
eu8i  permis  dimplarer  la  gtâee  du  prince , 
y  oie  vons  dire  que  le  Boy  m'eust  peut^estre  faict 
l'honneur  de  me  l'accorder  pour  eux.  »  Cette 
considération  était  trop  visible,  et  les  diancMnes 
avaient  ainsi  trop  d'intérêt  à  choisir  de  gramls 
criminels,  pour  ne  pas  leur  donner  la  préfé* 
rence  ;  ce  qui  fit  dire  plusieurs  fms  aux  magis*- 
trats  qui  attaquaient  le  plus  vivement  le  privi- 
lège qu'on  en  avait  fait  un  brevet  d'impunités 
Les  guet-apens  le  plus  traîtneusem^at  médités, 
l'assassinat  des  feounès.par  leurs  maris  et  des 
maris  par  leurs  femmes,  le  viol,  ie  meurtre  des, 


prêtres  au  pied  des  autek,  le  fratricide ,  i'in- 
lanticide,  le  parricide^  trouvent  grâce  devant  le 
chapitre. 

Voilà,  certes^  des  crimes  bien  odieux,  et  l  on 
ne  peut  s'empêcher  de  blâmer  des  ecclésiasti- 
ques à  qui  l'esprit  de  corps  fai^^ait:  si  mal  appli- 
quer leur  omnipotence  miséricordieuse*  Ce»- 
pendaqt,  ayant  de  les  condamner  lirop  sévène^- 
m^t,  i}  faut  considérer  toute  la  force  <le  ce  seur 
time^t  4^ollectif,  Fimpor tance  que  l'on  met  à 
traqanietire  intacts  à  ^es  successeurs  1^  droi(^ 
qu'on  a  reçus  de  ses  devanciers.  Souvent  même, 
^  différentes  époques,  les  hommes  les  plus idoux 
idt  les  plus  modestes  firent  valoir  avec  énei!gie 
let  avec  une  apparence  de  hauteur  les  préror 
|[atives  de  leurs  fonctions.  I^e  pieux  RoUin, 
fêtant  recteur  de  l'université ,  disputa  le  pas  à 
^l'archevêque  de  Paris  dans  une  cérémopie,  et 
J'çmp^rta.  Puis ,  aussitôt  après  la  cérémonieL, 
il  alla  se  jeter  aux  pieds  de  oe  ^lat ,  qu'il 
^mptait  personnellement  parmi  ses  proteo- 

tetir^* 

On  comprend  diaque  jour  plus  idîflicilement 
dipis  nos  temps  .d'unifoFiuité  ^nér^e  l'itapor-^ 
l^ce  at<tachée  aux  moindres  préro^uives  ho- 


292  PRIVILEGE  DE   SAIfiT-ROMAIN. 

norifîques  d'une  compagnie ,  à  ces  époques  où 
tout  était  classé.  L'ambition  consistait,  non  pas 
à  sortir  de  sa  classe ,  puisque  c'était  presque 
impossible,  mais  à  y  Êiire  arriver  tous  les  avan- 
tages. 

Souvent ,  il  est  vrai,  les  intérêts  du  chapitre 
de  Rouen  s'accordaient  avec  ceux  de  la  justice 
et  de  l'humanité ,  et  il  est  naturel  de  supposer 
que  les  chanoines  profitaient  avec  empresse- 
ment de  ces  occasions.  Ils  signalèrent  même 
par  un  choix  de  ce  genre  le  séjour  de  Char- 
les YIII  à  Rouen,  c  La  présence  du  roi  dans  la 
capitale  de  la  Normandie  y  avait  amené  une 
multitude  d'officiers  attachés  à  sa  personne  et 
aux  princes  et  grands  de  sa  suite.  Sous  un  roi 
jeune  et  facile ,  ces  gens-là  se  croyaient  tout 
permis  :  plusieurs  habitans  de  Rouen  eurent 
à  se  plaindre  d'eux  ;  mais  voici  un  fait  plus 
grave  que  tous  les  autres.  Le  2  mai,  deux  pale- 
freniers des  écuries  de  l'amiral  de  France,  logés 
dans  le  Êiubourg  Saint-Gervais,  s'approdièrent 
d'un  jeune  homme  nommé  Gornelay,  et  l'un 
d'eux  le  pria  de  le  débarrasser  d'une  paire  de 
tenailles  qu'il  lui  présentait  en  la  tenant  sans, 
doute  avec  précaution.  Le  jeune  homme  cré- 


PRIVILEGE   DE    SAINT-ROMAIIV.  393 

dule  saisit  les  tenailles  ;  elles  étaient  brûlantes, 
il  se  blessa  beaucoup  la  main ,  et,  irrité  par  la 
douleur,  il  n'épargna  pas  les  invectives  aux  in- 
sipides auteurs  d'une  si  cruelle  plaisanterie. 
Mais,  quelques  heures  après,  ces  deux  palefre- 
niers, pour  se  venger  peut-être  des  injures  que 
Cornelay  leur  avait  adressées ,  revinrent  à  cheval 
caracoler  autour  de  lui  en  le  bravant,  et  un  des 
chevaux  lui  foula  les  pieds  •  Outré  de  ces  mauvais 
traitements  qu'il  n'avait  pas  mérités,  Cornelay 
asséna  deux  ou  trois  coups  de  bâton  à  un  de  ces 
insolens ,  qui  tomba  de  cheval ,  mortellement 
Uessé,  et  expira  la  nuit  suivante.  >  Grande  ru- 
meur dans  la  maison  du  roi,  coipme  on  peut 
penser.  D'un  autre  côté ,  «  toute  la  ville  s'inté- 
ressait vivement  au  sort  de  Cornelay  ;  de  plus 
il  était  Normand ,  et  les  anciens  de  la  ville , 
après  avoir  vu ,  pendant  les  vingt-cinq  années 
de  la  domination  anglaise ,  la  fierté  levée  assez 
fréquemment  par  des  Anglais,  ne  pouvaient 
plus  souffrir  qu'on  la  donnât  à  d'autres  qu'à 
des  gens  de  la  province.  »  Pourtant  les  droits 
du  chapitre  étaient  déjà  méconnus.  Malgré  la 
suspension  d'usage  pour  l'exécution  des  arrêts,^ 
la  sentence  fatale  était  rendue ,  une  charrette 


Wb  PRIVItBOE   &E    SAlNT*-ROMAm. 

était  à  là  pofte,  le  botureku  attetidàit.  Les  dia* 

ûôîlte$  jugèrent  un  tel  choix  digne  d'eux  en 
cette  circonstance ,  justement  à  cause  de  ces 
obstacles  ;  ils  les  siùrmontèrent,  et  Pferre  Cor- 
nelay  leva  la  flerle  de  miséricoMe. 

Les  crimes  les  plus  saillants  par  le  jour  qu'ils 
jettent  sur  les  moeurs  du  temps,  ou  par  quelque 
circonstahce  accompagnant  comme  ici  I  élection 
du  prisonnier,  ont  été  choisis  avec  bèautoup  ^e 
discerneéieîit  par  M.  Floquet  pour  former  te 
corps  de  son  histoire.  On  y  trouve  avec  élott- 
nomentun  intérêt  soutenu  que  semblait  ne  pà^ 
comporta  la  inôhototiie  apparente  du  sujet. 
Puis,  dans  une  liste  générale,  pilacée  à  la  suite 
de  l'histoire,  il  indique  totis  les  prisonniers  dont 
fl  a  pu  découvrir  les  Udms,  Tannée  oii  chacun 
d^éMx  a  levé  la  fierté,  les  crimes  dont  ils  étaient 
coupables.  Cette  liste,  qui  n'a  plus  d'intertnip- 

r 

tioU  depuis  la  fin  du  quatorzième  siècle,  dotme 
la  plus  ju^té  idée  des  actes  dé  violence  conimis 

**  •         *  *  *  •  • 

pi^squé  j<)uriiellenient  par  cette  nobles^  qui 
né  qtiittait  pas  les  armes  et  qu'éitcitaient  à  la 
veUgèance  et  à  la  cruauté  l'ojrguéïl ,  h.  cupidité, 
les  hàiites  de&tnille,  puis  lesgùérrès  dîviles  ëi  les 
dissensions  religieuses.  Ainsi  alimentée ,  cette 


PRIVILÈGE  DB   SMNÎ^ROMAIff.  2»( 

fureui:  âeoible  plutôt  s'acx^roître.  que  diminue)' 
jusqu'au  dix'-septième  siècle.  En  lisaïit  ces  fait^ 
authentiques,  on  se  félicite  involontairement  de 
vivre  dans  un  temps  où  la  sûreté  de  la  vie  et  1« 
douceur  des  mœurs  ont  remplacé  de  si  grands 
excès* 

Noua  ne  prét^dons  pas  toutefois  jug9r  upe 
époque  seulement  par  les  annales  de  ses  crimes; 
maitTouvragedeM»  Floqûef  montre  les iXK)etu*ft 
anciennes  de  Rouen,  pour  ainsi  dire,  sous  toute» 
leurs  fecés.  A  coté  de  cette  fière  attitude  des 
chanoines,  qui  comptent  parmi  leurs  solliciteurs 
des  princes»  des  rois  et  jusqu'à  des  papes  ^  on 
voit  def;  tiraits  comme  celui-^^i.  : 

Après  un  démêlé  assez  vif  qui  eut  Heu  esi  i4SS 
entre  le  chapitre  et  le  lieutenant-général  Poolia^ 
o^ui<<î  et  les  deux  dhanoines  députés  «  sortît 
tent  enaemUe  de  Thôtel  dû  président  de  i'é^ 
chiquî^ ,  et  on  s'achemina  vers  les  prisons. 
Mais  dans  uQe  des  rues  qui  y  conduisaient  était 
une  taverne  portant  pour  ensdgne  le  Lion  d'Or, 
Bty  soit  que  la  chaleur  fût  grande  ce  joiavlà>  soit 
Gpi'on  se  fût  altéré  en  exposant^  de  part  et 
d'aiitve,5es  raisons  au  président  de  Téchiquii^^ 
Poolin  et  les  chanoines  entrèrent  de  compagnie 


296  PlllViLéGE   BB   SAINT-ROMAIBr. 

dans  cette  taverae  et  burent  ensemble;  >  oe 
qui  assurément  montre  peu  de  rancune  de  la 
part  de  ces  bons  prêtres  qui  venaient  de  perdre 
leur  cause  contre  le  lieutenant  Poolin ,  ceci  soit 
dit  à  leur  louange.  11  y  avait  bien  dans  les  sta* 
tuts  capitulaires  un  article  qui  défendait  expres- 
sément aux  chanoines  c  d'aller  boire  à  la  ta- 
»  yeme  en  habist  d'égUse  sous  peine  de  dix  sols 
»  d'amende,  >  et  c'était  en  costume  que  nos  deux 
chanoines  étaient  entrés  au  Lion  (fOr.  Mais,  ^ 
le  chapitre  n'en  sut  rien,  ou  feignit  de  l'ignorer, 
qu'avons-nous  à  dire  ? 

QuelquefcHS  des  traits  de  gaité,  de  licence  ou 
de  bouffonnerie,  donnent  lieu  à  des  peintu^ 
res  comiques,  dont  la  scène  est  ou  aux  pri- 
sons, ou  à  la  procession,  ou  au  parlement,  qudr 
quefois  même  à  la  cathédrale.  M.  Floquet  n'a 
pas  reculé  devant  la  vérité,  par  un  respect  mal 
entendu  pour  la  religion,  dont  les  hautes  véri- 
tés n'ont  pas  besoin  de  tels  ménagaooents.  Par- 
tout oii  il  y  a  des  hommes,  on  les  trouve  avec 
leurs  passions,  et  nous  commençons  à  rev^air 
de  cette  disposition  malveillante  à  Êâre  une 
arme  contre  l'église  des  &utes  ou  des  travers 
de  ses  ministres. 


PRIVILEGE   DE    SAINT-ROMAIN.  297 

C'est  surtout  dans  le  morceau  placé  à  la  suite 
de  rhîstoire,  et  intitulé  :  Description  historique 
du  cérémonial  suivi  à  Rouen  pour  le  privilège  de 
Saint'Romain ,  que  l'on  voit  tous  ces  détails 
familiers  qui  donnent  tant  de  couleur  à  This* 
toire,  et  dont  Tattrait  avait  Êiit  imaginer  les  ro^ 
mans. historiques.  Mais  cette  manière-ci  d'ap- 
profondir un  point  d'histoire  particulier  offre 
la  vivacité  des  couleurs,  soutenue  par  la  sohde 
réalité  des  &its.  Dans  ce  livre,  les  Rouennais 
d'aujourd'hui  trouvent  la  véritable  physionomie 
de  leurs  aïeux,  leur  gaîté,  leurs  travers,  leurs 
contestaticms,  les  rivalités  du  parlement  et  du 
chapitre  dans  les  petites  choses  comme  dans 
les  grandes;  enfin,  il  iaut  le  dire,  la  gourman- 
dise de  ces  deux  graves  compagnies,  qui  toutes 
deux  avaient  trouvé  dans  la  cérémonie  de  la 
fierte  l'occasion  de  festîner  à  l'envi  ;  cai^,  c  dans 
ces  temps  reculés,  dit  M.  Floqu^,  il  n'y  avait 
pas  de  bonnes  fêtes  sans  un  repas  de  corps.  » 

Celui  du  parlement  portait  le  nom  de  Jestin 
du  cockon.Les  £rais  en  étaient  Êiits  par  le  dernier 
conseiller  reçu,  et  ils  étaient  tels,  que  ces  ma- 
gistrats se  refiisèi^ent  quelquefeôs  à  supporter 
une  pareille  charge.  Mais  le  parlement  se  borna 


296  PltiriLEGE   DE    SÀIKlv&OSfAlN. 

souvent  à  leur  allouer  un  (Supplément  sur  la 
recette  dés  ametides  ;  et  la  dépense ,  au  lieu  de 
dimmùer,  allait  en  augnientant  d'année  en  an- 
née ;  peut-^tre  aussi  parce  (ju'eUè  suivait  en 
pairtié  les  progrès  du  luxe  et  la  valeur  dé  • 
croissante  de  l'argent.  Quoi  qu'il  en  soit,  cette 
dépense  finit  par  devenir  si  excessive ,  qae 
Louis  Xni  se  crut  obligé  d'écrire^  en  avril  1659, 
au  parlement^  pour  l'engager  à  k  supprimer. 
H  en  résidta,  non  pas  la  suppression,  mais  la 
dinûnutkm  de  la  dépens^  et  l'on^  décida  qœ  ce 
dîner  ne  pourrait  pas  excéder  600  livres,  ce  qui 
pourrait  éqmvaloir  à  bien  près  de  deul  îniUe 
Êaiacs  d'aujourd'hui,  c  Si  undtner  qui  coûtait 
six  cents  livres  d'alôts  était  réputé  àiodefcte^ 
qu*étàit4ce  donc  que  ces  gmmld  dtmerê  que  le 
parksneiit  déclarait  abolir?  »^> 
"  Le  diner  du  cfaapiire»  sans  être  ausiû  délôbre 

m 

ùpaie  celui  du  parlemenl^  paraîtii'a'voir  ^gti^ 
plus  frugale  H  est  vrai  qn'ili^y  admettaient  quel^ 
qiiei^is  d'illustres  convives,  fin  1375y  le  cardi- 
nal de  Bourbon  ^  dont  la  ligue  fit  plus  titrd  un 
katàme  de  roi  sôus  le  hom  de  Charles  X,  était 
artfaevéque  de  Reuén;  et  te  éfaapitrev  averà  à 
Tavaiice  qu^îi  serait  du  banqpoet ,  àvtit  ê(>tÉtÊi 


PRiyiLEGB   DB   SAlNTHItOMÀIN;  299 

ordre  c  d'âcliepter  des  viandes  les  pluseicquise^ 
qu'il  se  pourroit  trou  ver.  »  Chaque  chàboine 
amenait  deux  ou  trois  domestiques,  c  Lorsque 
tous  les  convives  étœent  à  table ,  le  chanoine 
qui  étoit  ea  tour  d'olBci^^  et  qui  le  soir,  fort 
tard  peut^^tre,  devoit  célébrer  la  grand'messe , 
était  obligé  de  venir  dans  la  salle  du  banquet 
dire  le  Bénédicité  ;  puis  il  se  retiroit  imûiédia^ 
tement,  et  ne  revenoit  que  pour  dire  les  grâces.  > 
Gomme  le  repas  avait  lieu  dans  la  bibliothèqtié 
du  chapitre  (dotlt  On  admi^e  Télégant  escalièf 
dans  le  latéral  gauche  de  la  cathédralie),  il  ter* 
min&it  les  grâces  par  (iès  mots  :  <  Prions  pour 
t  Tome  dé  M.  Pierre  Acaiîè ,  qtii  a  fondé  cette 
»  bibliothèque,  i 

Au  reste,  il  ne  fout  pas  s'étonftei*  de  ce  Itixë 
de  table  parmi  les  pl-ëttiiers  p'èf  lïomiages  de  h, 
vflle.  ^  Ghe)K  tous  les  habitàuts  de  Rouen  il  y 
avàii  ce  joui^-là  q^nélqUé  chose  à'exifà)  *  il  ïi'y 
f  avoît ,  dit  tin  ancieU  manuscrit ,  bôtit^èoyî 
9  tâUipiaouVfiB  ftist^l,  qui  itk  S'èsgàyâsf  de  éeste 
»  grâttde  et  èxhubefante  gi^sce  divine,  > 

«Au  chapitré ,  au  psîlâis  \  dans  lés  di^l*^^ 
prifecrnsdé  la'Ville,  dans  lès  rUeiS,  à  fe  Viéilie'- 
Tour,  à  Notre*Dame,  à  fa  Vîbomtédé  l^BàHi;  m 


300  PRIVILEGE   DE   SAINT-ROMAIIV. 

tous  lieux  enfin  ^  il  ne  s'agissait  que  du  prison- 
nier, il  ne  se  parlait  d  autre  chose,  rien  ne  se 
faisait,  pour  ainsi  dire,  qui  ne  se  rapjportàt  à  ce 
héros  de  la  fête*  Les  jours  précédents  il  était 
venu  de  tous  les  points  de  la  Normandie  et  des 
provinces  voisines  une  foule  de  personnes  atti- 
rées par  le  désir  de  voir  ou  de  revoir  la  céré- 
monie ;  mais  la  veille  et  le  jour  de  l'Ascension 
l'affluence  des  arrivants  redoublait  encore.  Si 
le  temps  était  beau,  tout  le  Yexin,  tout  le  pays 
de  Gaux,  accouraient  comme  en  masse  à  la  mé- 
tropole.  » 

Terminons  par  ce  trait  tiré  de  1^  description, 
de  la  procession,  c  On  y  voyait  un  bedeau  vêtu 
d'une  robe  violette,  portant  au  bout  d'ttn  bâton 
la  figure  en  osier  d'un  dragon  ailé  que  le  peuple 
r^ardait  comme  la  dépouille  méine  de  celui 
qu'avait  anéanti  saint  Romain.  La  confrérie  des 
gargouUlards,,  qui  l'environnait ,  avait  ordre 
de  se  tenir  à  une  assez  grsmde  distance  de  Tar- 
chevèque ,  non  sans  sujet  ;  car  aussitôt  que  le  bas 
peuple  apercevait  ce  dragon ,  il  éclatait  en  cris 
de  joie,  en  acclamations  brupntes,  à  n'entendre 
point  Dieu  tonner.  Gomme  si  ce  n'eût  pas  été 
assez  que  de  produire  en  public  cette  grotesque 


PRIVILEGE   DE    SMNT'-ROMAIN.  501 

image,  les  gargouillards  ne  manquaient  pas  de 
lui  mettre  dans  la  gueule  tantôt  un  jeme  re- 
nard, tantôt  un  lapin ,  tantôt  un  petit  cochon 
de  lait  vivant ,  dont  les  cris  glapissants  diver- 
tissaient infiniment  le  peuple.  Mais  qu'était-ce 
que  cela?  De  mauvais  plaisants  ne  s'emparèrent- 
ils  pas,  un  jour,  du  petit  cochon  de  lait,  prêt  à 
figurer  dans  la  gueule  du  dragon  !  et  vite  de  lui 
ofirir  du  lait  doux  mêlé  de  jalap,  dont  le  glou- 
ton ne  se  fit  pas  Ëiute ,  comme  on  peut  croire. 
Voilà  cette  petite  bête  dans  la  gueule  du  mon-* 
sbre ,  criant  d'abord  et  se  démenant  fort  ;  vient 
enfin  le  moment  de  la  crise  :  le  dénoûment  fiit 
tel  qu'on  avait  dû  l'attendre  ;  se  sauva  qui  put  ; 
le  pauvre  bedeau  porte-gargouille  était  le  seul 
qui  ne  put  s'enfuir  ;  aussi  parait-il  qu'il  fut  pris. 
Âpparenunent  ceci  était  une  ruse  des  confi*ères 
de  Saint-Romain  qui  voulaient  qu'on  cessât  de 
porter  les  deux  gargouilles.  » 

M.  Floquet  a  encore  consacré  à  l'histoire  de 
cette  confrérie  un  morceau  fort  curieux  où  l'on 
trouve,  entre  autres  détails,  des  renseignements 
d'un  grand  intérêt  sur  la  coutume  de  Norman- 
die au  sujet  de  la  lèpre. 

Enfin  ce  beau  travail ,  indépendamment  de 


302  PRIVILEGE    DB    SAINT«R0MA1N. 

tous  œs  compléments  et  des  pièces  justificatives, 
imprimées  avec  une  correction  très-remarqua- 
hle,  a  atteint  toute  la  perfection  que  puisse 
avoir  un  livre  d^histoire,  par  l'addition  de  deux 
autres  morceaux  dont  Famitié  littéraire  de  deux 
savants  de  Rouen  a  permis  à  M.  Floquet  d'enri- 
chir encore  son  ouvrage^  L'un  est  une  notice  sur 
1  origine  de  la  châsse  ou  fierté  de  Saint-*Romain, 
par  M.  Deville,  pour  qui  cette  dissertation  a  été 
comme  im  corollaire  de  son  savant  ouvrage  sur 
les  tombeaux  de  la  cathédrale  de  Rouen.  L'an- 
tre est  une  description  de  cette  châsse  par 
M.  Lan^ois.  Cet  habile  artiste  y  a  joint  la 
description  de  la  chapelle  de  Saint-Romain  ou 
Besle  de  la  Vieille-Toiir.  D  est  inutile  d'ajouter 
iiue  ces  monceaux  ont  le  triple  mérite  de  la  fi- 
iiesse  des  aperçus,  d  une  connaissance  profonde 
de  Tarchéolo^e  et  du  style  le  plus  pur. 

C'est  encore  à  M-  Langlois  et  à  mademoiselle 
sa  fiUe  que  sont  dues  les  excellentes  gravures, 
planches^y  vignettes  et  lettres  grises  qui  ornent 
«s  deux  superbes  volumes,  éoiit  Fexécution 
IMMuraft  âtr^  opposée  à  <»  que  Piaris  ^re  de 
plus  beau  en  ce  genre* 


.      I  .  •  .      M 


HISTOIRE 


OB 


SAINTE  ELISABETH  DE  HONGRIE, 

DBCHE6SE   DE   THURINGE  ; 

Par  m.  le  comte  de  MONTALBMBl^RT, 

PAU  DB  FRANCE. 


C'est  une  délicate  entreprise  pour  la  critique 
profane  d'analyser  un  livre  de  piété  »  quels  que 
soient  ses  autres  mérites;  car,  pour  le  Êdre 
connaître  convenablement .  il  &ut  éviter  à  la 
fois  le  scandale  d'un  jugement  téméraire  et 
l'inexactitude  d'im  jugement  tronqué.  Il  est 
Êidle  de  rendre  hommage  à  la  féconda  érudiT 
tion  dont  M.  le  copite  de  Montalembert;  pré^ 
sente  le  riche  développement  dans  son  histoire 
de  sainte  Elisabeth  de  Hbngrie;  mai^  il  faudrait 
un  zMe  aussi  ardent  que  le  sien  pour  le  juger 
d'une  manière  qui  fût  avouée  de  lui.  Du  mptns 


30/i  SAINTK    ELISABETH    DE    HONGRIE. 

est-il  indispensable  de  constater  cette  tendance 
du  jeune  écrivain  catholique.  Il  dit  en  parlant 
des  miracles  de  sainte  Elisabeth  :  c  Nous  avons 
cherché  à  les  reproduire  avec  la  même  exacti- 
tude  que  nous  avons  mise  dans  le  récit  de  tout 
le  reste  de  sa  vie.  La  seule  pensée  de  les  omettre 
ou  même  de  les  pallier,  de  les  interpréter  avec 
une  adroite  modération,  nous  eût  révolté.G  eût 
été  à  nos  yeux  un  sacrilège  que  de  voiler  ce 
que  nous  croyons  la  vérité  pour  complaire  a 
Torgueilleuse  raison  de  notre  siècle  :  c'eût  été 
une  inexactitude  coupable,  car  ces  miracles 
sont  racontés  par  les  mêmes  auteurs ,  consta- 
tés par  la  même  aut(»-ité  que  tous  les  autres 
événements  de  notre  récit ,  et  nous  n'aurions 
vraiment  pas  su  quelle  règle  suivre  pour,  ad- 
mettre leur  véracité  dans  certains  cas  et  la  re- 
jeter dans  d'autres.  C'eût  été  enfin  une  hypo- 
crisie, car  nous  avouons  sans  déUmr  que  nous 
croyons  de  la  meilleure*  foi  du  monde  à  tout  ce 
qui  a  jamais  été  raconté  de  plus  miraculeux  sur 
les  saints  de  Dieu  ai  général  ^t  sur  sainte  Eli- 
sabeth en  particulier.  > 

M.  de  Montalambert  est  donc  un   hagio- 
graphe  ;  il  a  toute  la  foi  des  hagiographes  an* 


SAINTE  ELISABETH  DE  HONGRIE.  305 

ciens  ;  et  pourtant  l'histoire  de  sainte  Elisa- 
beth de  Hongrie  ne  s'adresse  pas  seulement 
aux  simples  et  dévots  lecteurs  de  la  Vie  des 
Saints.  C'est,  cooune  nous  allons  essayer  de  le 
prouver ,  une  des  lectures  historiques  à  la  fois 
les  plus  attachantes  et  les  plus  instructives  que 
puisse  faire  quiconque  n'y  apportera  pas  une 
prédisposition  voltairienne ,  un  parti  pris  de 
sarcasme  et  de  mépris  pour  tout  ce  qui  est 
marqué  du  signe  de  la  croix.  Il  suffira  de  ne 
pas  admettre  en  toute  humilité  l'arrêt  du  phi- 
losophisme qui  condamne  à  l'absurde  tous  les 
siècles  de  foi  et  d'enthousiasme  religieux,  pour 
accueillir  avec  empressement  l'écrivain  qui 
peut  nous  y  introduire,  parce  qu'il  en  a  la  clef; 
cette  def ,  c'est  la  sympathie  religieuse.  Sûr  de 
comprendre  ainsi  les  siècles  de  foi,  M.  de  Mon  ta- 
lembert  a  mis  en  œuvre  toutes  les  notions  que 
lui  ont  fournies  une  instruction  variée,  de  nom- 
breux voyages ,  la  connaissance  des  langues  et 
des  littératures  de  l'Europe.  Dans  toute  cette 
période  du  moyen-âge  vivifiée  par  le  sentiment 
religieux,  il  s'est  attaché  au  treizième  siècle ,  où 
ce  caractère  lui  a  paru  le  plus  saillant  par  le 
pouvoir  suprême  des  papes ,  le  zèle  pour  les 

II.  20 


306  SAINTE  ELISABETH  DE  HONGKIE. 

croisades  et  la  fondation  des  ordres  religieux 
les  plus  célèbres*  En  ce  siècle,  la  haute  influence 
de  plusieurs  saints  illustres  dans  les  &stes  de 
TËglise  offrait  à  ces  considérations  une  transi- 
tion naturelle  à  l'histoire  de  sainte  Elisabeth 
de  Hongrie.  De  là ,  une  introduction  qui  place 
sous  son  véritable  jour  cette  pieuse  biographie, 
en  commençant  par  exposer  l'ensemble  de  son 
époque.  Dans  ce  moyen-âge  aux  institutions 
fortes  et  compactes ,  pas  de  ces  individualités 
isolées  des  temps  modernes  ;  tout  se  tient  dans 
cette  société  hiérarchique  et  solidaire.  Aussi , 
à  l'occasion  de  la  sainte  duchesse  de  Thuringe, 
M.  de  Montalembert  a-t-il  été.en  droit  de  tra- 
cer à  grands  traits  un  tableau  du  catholicisme 
au  treizième  siècle  ;  et  alors  le  catholicisme  en 
Europe,  c'est  la  société  tout  entière. 

Que  l'auteur  ait  entouré  d'une  auréole  trop 
brillante  les  grandes  figures  des  souverains 
pontifes,  c'est  ce  qu'il  semble ,  nous  l'avouons, 
à  la  première  lecture  de  cette  savante  introduo* 
tion.  Mais ,  pour  entreprendre  de  réfuter  un 
écrivain  qui  appuie  toutes  ses  assertions  de 
recherches  dont  les  sources  sont  scrupuleuse- 
ment  indiquées,  il  faudrait  puiser  dans  un 


SAINTE  ELISABETH  DE  HONGRIE.  S07 

traTaîl  non  moins  complet  les  armes  de  la  ré- 
futation. 

Nous  sommes  persuadé  qu'une  telle  réfutai" 
tion ,  pour  être  juste ,  n'irait  pas  au^lelà  de 
quelques  modifications  ;  car»  nous  le  répétons , 
aucun  autre  point  de  vue  ne  pourra  jamais  faire 
bien  juger  là  société  de  ce  tempsplà. 

Quant  à  l'importance  de  ce  morceau  »  placé 
comme  introduction  au-devant  de  la  vie  de 
sainte  Elisabeth,  au  lieu  de  critiquer  la  dispror 
portion  du  portique  avec  le  monument,  nous 
signalerons  la  judicieuse  séparation  que  l'au- 
teur a  mise  entre  deux  choses  trop  souvent 
confondues.  L'étude  approfondie  d'un  sujet 
spécial,  même  assez  restreint,  fournit  toujours 
une  abondante  variété  de  matériaux ,  dont 
l'examen  et  la  comparaison  donnent  lieu  à  des 
vues  générales.  Si,  pour  ne  pas  en  perdre 
l'emploi ,  on  cherche  à  les  &ire  ressortir  du 
sujet  particulier  auquel  on  a  pu  les  rattacher 
seulement  par  quelque  côté ,  il  résulte  de  cet 
effort  un  de  ces  ouvrages  sans  proportions,  où 
la  moindre  matière  entraine  des  déductions  à 
perte  de  vue. 

M.  de  Montalembert ,  en  séparant  son  U*a^ 


308  SAINTE  ELISABETH  DE  HONGRIE. 

vail  en  deux  parties ,  a  évité  cet  écueil.  Arrivé 
à  l'histoire  de  sainte  Elisabeth,  il  se  renferme 
dans  le  sujet ,  sans  se  permettre  rien  qui  res- 
semble à  une  digression,  pendant  quatre  cents 
pages  grand  in-8^,  scrupuleusement  remplies. 
Le  soin  avec  lequel  il  a  rassemblé  sur  ce  sujet 
tous  les  matériaux  dont  il  a  pu  se  procurer  l'in- 
dication rend  cette  monographie  complète; 
l'abondance  de  ces  matériaux  prouve  le  grand 
rôle  que  joua,  en  effet,  la  mémoire  de  la  sainte, 
et  justifie  ainsi  l'importance  historique  que  l'au- 
teur reconnaît  à  son  histoire ,  quand  il  dit  du 
treizième  siècle  que  c  l'histoire  même  pure- 
ment prô&ne  d'une  ère  si  importante  dans  les 
destinées  de  l'humanité  ne  pouvait  que  gagner 
en  profondeur  et  en  exactitude  par  les  recher- 
ches particulières  qui  porteraient  sur  les  objets 
des  plus  ferventes  croyances  et  des  plus  chères 
affections  des  hommes  de  ce  temps.  Nous  osons 
dire,  ajoute-t-il,  que  dans  l'histoire  du  moyen- 
âge  il  y  a  peu  de  biographies  qui  prêtent  mieux 
que  celle  de  sainte  Elisabeth  à  une  étude  s^n- 
blable.  > 

Le  haut  rang  de  cette    femme  contribua, 
comme  on  peut  le  peçser  ,  à  donner  un  grand 


SAINTE  ELISABETH  DE  HONGRIE.  509 

retentissement  à  ses  vertus  chrétiennes ,  qu'on 
pourrait  dire  avoir  été  excessives.  Fille  d'An- 
dré II,  roi  de  Hongrie,  et  de  Gertrude  de  Méranie, 
sa  femme,  elle  était  née  en  1207  à  Presbourg. 
Fiancée,  dès  l'âge  de  quatre  ans,  à  Louis,  fils  aîné 
de  Hermann ,  duc  de  Thuringe  et  de  Hesse  et 
comte  palatin  de  Saxe,  elle  fut  envoyée  immé- 
diatement à  la  cour  de  ce  prince,  où  elle  fut  éle* 
vée  avec  le  plus  grand  soin,  puis  mariée  à  treize 
ans  avec  le  duc  Louis,  âgé  de  vingt  ans  et  de- 
venu successeur  de  son  père.  Cette  union,  pré- 
sentée avec  une  vive  éloquence  par  M.  deMonta- 
lembert  comme  le  plus  parfait  modèle  d'un 
mariage  chrétien,  fut  favorisée  de  toutes  les. 
prospérités,  excepté  d'une  longue  durée.  La 
jeune  duchesse ,  après  avoir  donné  le  jour  à 
quatre  eiiiants,  deux  garçons  et  deux  filles,  se 
trouva  veuve  à  l'âge  de  vingt-  ans,  par  la  mort 
du  duc  Louis,  qui  avait  accompagné  l'empereur 
à  la  croisade.  Ici  les  légendes  nous  paraissent 
avoir  beaucoup  exagéré  la  position  déplorable  à 
laquelle  fut  réduite  Elisabeth  par  la  félonie  de 
son  beau-fi:*ère,  le  landgrave  Henri,  qui  la  chassa 
du  palais  avec  ses  enfants,  dont  il  voulait  usur- 
per l'héritage.  La  fille  du  roi  de  Hongrie,  la 


310  SAINTE  ELISABETH  DE  HONGRIE. 

souveraine  de  Thuringe,  implorant  de  porte  en 
porte  la  pitié  pour  elle  et  ses  petits  enfans» 
dans  sa  capitale  d*Eisenach,  théâtre  de  son  im- 
mense diarité,  obligée  déjeuner  plusieurs  jours, 
ne  trouvant  d  asile  que  dans  une  *étable  à  co- 
dions ,  voilà  de  ces  détails  où  il  est  difficile  de 
ne  pas  reconnaître  le  goût  du  peuple  pour  le 
récit  des  grands  contrastes  de  la  fortune.  La 
critique  ne  peut  donc  laisser  passer  intacte  cette 
partie  de  la  vie  de  la  sainte  duchesse. 

Le  prince  évêque  de  Bamberg,  son  oncle,  la 
recueille  dans  ses  états»  et  veut  lui  &ire  épou- 
sa Tempa'eur.  Mais  elle  s'y  refuse ,  voulant 
rester  fidèle  au  vœu  de  continence  peipétUelle 
qu  elle  avait  Eût,  si  elle  devenait  veuve.  Cepen- 
dant les  seigneurs  thuringiens  qui  avaient  ac- 
compagné le  duc  Louis  à  la  croisade  reviennent 
en  Thuringe,  après  avoir  acconipli  leur  sainte 
expédition ,  et  y  rapportent  avec  une  grande 
solennité  le  corps  de  leur  souverain.  Là  sont 
de  bien  intà:*essantes  notions  sur  cette  cheva- 
lerie  allemande  du  treizième  siècle.  L'indépen- 
dance de  ces  fiers  barons  s'exprime  avec  une 
noblesse  et  une  générosité  admiraUes  dans  le 
discours  que  le  sire  cte  Varila,  grand  écfaanson» 


SAINTE  ELISABETH  DE  HONGRIE.  311 

adressa  au  landgrave  Henri  pour  lui  reprocher 
sa  félonie.  C'est  un  morceau  dont  M.  de  Monta* 
lembert  a  démontré  avec  soin  l'authenticité, 
déjà  prouvée  en  Allemagne  par  le  savant  M.  de 
Rauma:*.  L'amour  de  la  justice  et  de  l'honneur 
n'a  peut-être  jamais  .inspiré  de  plus  éloquentes 
paroles  ;  mais  c'est  une  éloquence  du  cœur, 
telle  qu'on  peut  l'attendre  d'un  brave  cheva- 
lier, parlant  au  nom  de  cette  noblesse  à  qui  le 
voyage  en  Terre-Sainte  donnait  un  ascendant 
dont  elle  faisait  le  plus  digne  usage ,  par  cette 
protection  courageuse  accordée  à  la  veuve  et  à 
l'orphelin.  Nous  voudrions  pouvoir  citer  ici  en 
entier  ce  beau  morceau ,  comme  l'a  lait  M.  de 
Montalembert.  «  Nous  avons  donné  au  long 
cette  harangue ,  dit-il,  afin  de  montrer  quelle 
était  la  servilité  de  la  noblesse  chrétienne  dans 
ces  siècles  de  ténèbres  et  d'oppression .  Ils  étaient 
certes  Wen  en  arrière  de  celui  oii  le  maréchal  de 
Villeroi  montrait  à  Louis  XV  enfant  le  peuple 
assemblé  sous  ses  fenêtres,  en  lui  disant  :  Mon 
maître,  tout  cela  est  à  vous.^ 

Si  ces  paroles  de  Villeroi  à  Louis  XV  contri- 
buèrent à  développer  de  mauvais  penchants 
diez  le  jeune  monarque,  nous  allons\oir  que 


313  SAINTE  ELISABETH  DE  HONGRIE. 

celles  du  sîre  de  Yarila  au  landgrave  Henri  eu» 
renty  en  sens  inverse ,  encore  plus  d  efficacité* 
Laissons  encore  parler  notre  jeune  historien  : 
c  Tous  les  assistants  s'étonnaient  de  l'extrême 
hardiesse  des  paroles  du  noble  chevalier  ;  mais 
Dieu  sut  s'en  servir  pour  toucher  un  cœur  de* 
puis  long4emps  inaccessible  aux  inspirations 
de  la  justice  et  de  la  pitié.  Le  jeune  prince,  qui 
était  resté  Inuet  jusque  là,  fondit  en  larmes,  et 
pleura  long-temps  sans  répondre,  puis  il  dit  : 
c  Je  me  repens  sincèrement  de  ce  que  j'ai  Êdt  ; 
Y  je  n'écouterai  plus  jamais  ceux  qui  m'ont 

>  conseillé  d'agir  ainsi  :  rendez-moi  votre  con- 
»  fiance  et  votre  amitié  ;  je  ferai  volontiers  tout 

>  ce  que  ma  sœur  Elisabeth  exigera  de  moi; 
»  je  vous  donne  plein  pouvoir  de  disposer  pour 
»  cela  de  mes  biens  et  de  ma  vie.  »  Le  sire  de 
Varila  lui  répondit  :  c  C  est  bien,  c'est  le  seul 

>  moyen  d'échapper  à  la  colère  de  Dieu.)  Ce- 
pendant Henri  ne  put  s'empêcher  d'ajouter  à 
voix  basse  :  c  Si  ma  sœur  Elisabeth  avait  à  elle 
»  toute  la  terre  d'Allemagne,  il  ne  lui  en  reste- 
»  rait  rien ,  car  elle  la  donnerait  tout  entière 
»  pour  l'amour  de  Dieu.» 

Cette  charité  sans  bornes  était,  en  effet,  avec? 


SAINTE  ELISABETH  DE   HONGRIE.  313 

son  humilité,  le  point  le  plus  saillant  du  carao> 
tère  d'Elisabeth.  Elle  s'y  livra  sans  résa:Te 
dans  sa  retraite  de  Marbourg,  ville  que  lui 
donna  comme  douaire  le  landgrave  Henri.  Non 
contente  de  pratiquer  toutes  les  œuvres  de  mi- 
séricorde ,  elle  voulut  s'imposer  les  privations 
du  plus  misérable  de  ses  sujets,  demeurer  dans 
une  hutte  de  terre ,  et  ne  vivre  que  du  produit 
de  sa  quenouille.  Aux  rigueurs  de  la  règle  de 
saint  François  qu'elle  adopta  bientôt,  marchant 
toujours  pieds  nus  et  ceinte  d'une  corde,  elle 
joignit  toutes  les  austérités  qu'elle  put  imagi- 
ner. En  vain  le  roi  son  père,  apprenant  le  misé- 
rable état  oii  elle  vivait,  chercha-t-il  à  la  rame- 
ner à  une  existence  plus  conforme  à  son  rang  ; 
elle  fut  sourde  aux  prières  de  l'ambassadeur, 
et  ne  fit  que  rendre  plus  excessives  ses  morti- 
fications. Elle  s'attacha  surtout  à  vaincre  tous 
les  sentiments  humains  les  plus  légitimes,  avec 
un  acharnement  de  piété,  s'il  est  permis  de 
s'exprimer  ainsi,  qui  alla  toujours  en  croissant 
jusqu'à  sa  mort,  arrivée  le  19  novembre  1231 , 
à  l'âge  de  vingt-quatre  ans. 

Les  peuples,  frappés  d'une  existence  aussi 
extraordinaire ,  eurent  pour  sa  mémoire  ime 


\ 


tSlA  SAINTE  ELISABETH  DE  HONGRIE. 

espèce  d'idolâtrie,  qui  fut,  pendant  trois  siè- 
cles, le  culte  le  plus  populaire  de  l'Allemagne. 
Elle  fut  canonisée  avec  une  grande  pompe  par 
le  pape  Grégoire  IX.  C'était  du  prédécesseur 
de  ce  pontife  qu'elle  avait  reçu  pour  directeur 
un  homme  qui  développa  chez  die  l'exagération 
de  la  piété.  Il  nous  est  impossible  de  partager, 
sur  le  compte  de  ce  directeur ,  appelé  maître 
Conrad  de  Marbourg,  l'indulgence  de  M.  de 
Montalemfaert  ;  et  nous  avouons  que  lé  récit, 
exempt  de  blâme,  de  ses  brutalités  ignoUes  et 
même  féroces  nous  a  causé,  à  cet  endroit  du  li- 
vre ,  une  indignati(m  qui  a  Êiilli  nous  en  faire 
abandonner  la  lecture.  La  tyrannie  que  ce  mi- 
séraUe^xarçait  sur  son  illustre  pénitente,  quoi- 
que comprimée  du  viviamt  de  son  mari ,  se  ma- 
nifestait d^a  par  des  actes  dont  il  nous  suffira 
de  citer  un  seul. 

€  Un  jour  il  la  fit  appeler  pour  l'entendre 
prêcher  ;  mais  elle  se  trouva  en  ce  momeat  re- 
tenue par  sa  belle-rsœur,  la  margravine  de  Mis- 
nie,  qui  était  venue  lui  faire  visite ,  et  elle  ne 
se  rendit  pas  à  son  invitation.  Irrité.de  sadéso- 
baissanoe  ^t  de  ce  qu'elle  avait  ainsi  manqué  de 
g^ner  l'indulgence  de  vingt  jour^,  que  le  pape 


SAINTE  ELISABETH  DE    HONGRIE.  315 

avait  accordée  à  tous  ceux  qui  assisteraient  à  ses 
sermons ,  il  lui  fit  dire  que  désormais  il  renoh- 
çait  à  avoir  soin  de  son  ame.  Mais  le  lendemain 
matin  elle  courut  auprès  de  lui,  et  le  conjura 
avec  les  plus  vives  instances  de  revenir  sur  cette 
cruelle  résolution  et  de  lui  pardonner  sa  faute. 
Il  la  refusa  d'abord  avec  dureté  ;  elle  se  pro- 
sterna  à  ses  pieds,  et  après  l'avoir  long-temps 
supplié  dans  cette  posture,  elle  obtint  enfin  sa 
grâce,  moyennant  une  sévère  pénitence  qui  lui 
fut  imposée  ainsi  qu'à  ses  filles  d'honneur ,  à 
qui  Conrad  imputa  une  portion  de  sa  déso* 
béissance.» 

Ici  l'auteur,  contre  son  usage,  n'a  pas  pré- 
senté fidèlement  cette  dernière  circonstance, 
mais  hâtons-nous  d'ajouter  que  c'est  à  sa  par- 
faite exactitude  dans  la  citation  des  sources  que 
nous  devons  les  moyens  de  rdever  cette  err^ir. 
Le  texte  latin  qu'il  cite  à  l'appui  de  ce  passage 
de  son  histdre  dit  :  «  Cette  fille  d'un  roi  se  pro- 
9  sterna  humblement  à  ses  pieds,  obtint  sonpar- 
9  don  ;  mais  il  fît  tomber  le  châtiment  sur  ses  sui- 
•B  vantes,  qu'il  frappa  durement.  »  Nous  voyons 
donc  ce  brutal  fanatique,  a'osani  rendre  encore 

•0 

la  princesse  victime  de  ses  mauvais  traitements, 


dl6  SAINTE  ELISABETH  DB  HONGKIE. 

£iire  retomber  sa  colère  sur  les  filles  d'honneur. 
Mais  lorsque,  retîréeàMarbourg^  ËKsabeth,  dans 
son  exaltation  ascétique,  se  rapprochait  encore 
plus  9  par  tous  les  genres  d'abnégation ,  de  la 
perfection  religieuse  telle  que  l'entendait  son 
siècle ,  alors  ce  Conrad  emploie  pour  la  tour^ 
menter  des  raffinements  dont  nous  sommes 
étonné  que  Todieuse  tyrannie  n'ait  pas  été  sentie 
par  un  esprit  aussi  délicat  que  celui  de  notre  his- 
torien. Tout  autre  motif,  en  effet,  n'eût  pu  enga- 
ger Conrad  à  défendre  l'aumône  à  Elisabeth,  à 
la  souffleter  pour  avoir  enfreint  cette  défense ,  à 
lui  interdire  toute  communication  avec  ses  en- 
fants, puis  à  lui  donner,  une  fois,  la  permission 
d'entrer  dans  un  couvent  où  était  sa  fille,  couvent 
dont  on  ne  pouvait  franchir  la  clôture  sans  en- 
courir l'excommunication,  et  à  la  punir  ensuite , 
à  grands  coups  de  bâton,  de  ce  guet-apens  où  il 
l'avait  livrée.  Un  autre  jour  qu'à  la  même  épo- 
que elle  manqua  encore  à  l'un  de  ses  sermons , 
retenue  par  les  soins  qu'elle  donnait  à  des  ma- 
lades, ce  nefiit  plus  sur  les  suivantes  que  tomba 
sa  sévérité;  il  la  roua  tellement  de  coups,  que 
ses  femmes  venant  pour  la  consoler  virent  le 
sang  couler  à  travers  ses  vêtements,  c  Elles  lui 


SAINTE  ELISABETH  DE   HONGRIE.  317 

demandèrent  comment  elle  avait  pu  supporter 
tant  de  coups,  Elisabeth  leur  répondit  en  sou«* 
riant  :  c  Pour  les  avoir  endurés  avec  patience, 
»  Dieu  ma  permis  de  voir  le  Christ  au  miUeu 
»  de  ses  anges  ;  car  les  coups  du  maître  m'ont 
^  envoyée  jusque  dans  le  troisième  ciel.  >  On 
rapporta  cette  parole  à  Conrad,  qui  s  écria  : 
€  Alors  je  me  repentirai  toujours  de  ne  Tavoir 
'B  pas  envoyée  jusque  dans  le  neuvième  ciel.  > 
Et  c'est  là  l'homme  dont  l'auteur  a  pu  dire  : 
€  U  ne  s'appliquait,  en  quelque  sorte,  qu'à  lui 
rendre  dure  et  épineuse  la  voie  du  salut ,  afin 
qu'elle  parût  devant  son  juge  éternel  revêtue 
de  plus  de  mérites,  'b 

Il  nous  semble,  à  nous,  qu'une  critique  sé- 
rieuse ne  pouvait  se  dispenser  de  signaler  ici 
l'absence  d'un  blâme  énergique.  Non ,  ce  ne 
sont  point  là  des  choses  que  la  différence  des 
temps  puisse  justifier,  comme  le  prétend  l'au- 
teur. Elles  contribuent  sans  doute  à  nous  faire 
connaître  une  époque  où  l'on  pouvait  gagner 
avec  une  telle  conduite  la  réputation  d'un  saint 
homme;  mais  c'est  là  un  monstrueux  caractère 
de  l'époque,  et  il  fallait  le  dire  nettement. 

Pour  achever  de  faire  connaître  ce  Conrad, 


318  SAINTE  ELISABETH  DE  HONGRIE. 

ajoutons  qu'il  exigea  la  séparation  de  la  prin- 
cesse d'avec  deux  fidèles  compagnes  aussi  pieu, 
ses  qu'elle ,  attachées  à  sa  personne  depuis  sa 
plus  tendre  enlance ,  et  qui  ne  l'avaient  jamais 
quittée  dans  les  vicissitudes  de  sa  fortune  si 
inégale,  c  Dlui  sembla,  dit  à  ce  propos  un  pieux 
historien,  que  son  cœi»  était  déchiré  en  deux  ; 
et  cette  fidèle  servante  de  Dieu  en  conserva  la 
douleur  jusqu'à  sa  mort.  » 

Après  de  pareils  traits,  on  peut  dire,  sans  té- 
mérité ,  il  nous  semble,  que  cette  mort  préma- 
turée lut  due  en  grande  partie  à  Conrad.  On 
va  voir  son  dernier  raffinement  :  t  La  victime , 
dit  M.  de  Montalembert,  restée  ainsi  seule  avec 
le  Dieu  auquel  elle  s'était  immolée,  n'eut  pas 
même  la  consolation  de  cette  solitude  entière^ 
Conrad  remplaça  ses  compagnes  chéries  par 
deux  femmes  d'un  genre  fort  différent.  L'une 
était  une  fille  du  peuple,  assez  dévote,  nommée 
Elisabeth,  comme  elle,  mais  rude  et  grossi^e  à 
l'excès  et  si  horriblement  laide  qu'elle  servait 
d'épouvantail  aux  enfants.  L'autre  était  une 
veuve  âgée,  sourde,  d'un  caractère  acariâtre  et 

revêche,  toujours  mécontente  et  en  colère 

Ces  deux  femmes  la  mettaient  chaque  jour  à 


SAINTE  ELISABETH  DE   HONGRIE.  319 

répreuve  et  raccablaieiit  de  mauvais  traite- 
ments. » 

Nous  n'avons  pas  craint  d'adresser  franche- 
ment ces  critiques  à  une  biographie  qui,  outre 
la  grande  érudition  de  l'auteur ,  est  pleine  de 
naturel  et  de  vérité  dans  tous  les  détails.  Nous 
ne  savons ,  du  reste ,  si  la  lecture  fera  naître 
chez  d'autres  une  réflexion  qu'elle  nous  a  in- 
spirée plus  d'une  fois  :  c'est  que  sainte  Êlisabelh 
de  Hongrie  joignait  à  son  excessive  piété  quel- 
ques traces  d'aliénation  mentale,  surtout  depuis 
la  mort  de  son  mari.  Quanta  ce  duc,  tout  ce 
qu'en  rapporte  la  même  histoire  donne  de  lui 
l'idée  du  prince  chrétien  le  plus  accompli.  Un 
autre  personnage ,  dont  on  comprend  aisément 
la  situation ,  et  dont  l'esprit  calme  et  sensé ,  le 
cœur  accessible  aux  sentiments  naturels  mode* 
rés,  s'opposent  assez  bien  aux  exagérations  con- 
tinuelles d'Elisabeth ,  est  la  duchesse  Sophie , 
sa  belle-mère.  Elle  souflre  souvent  avec  pa- 
tience de  voir  sa  bru  oublier ,  comme  elle  le 
fait,  les  convenances  de  son  rang  ;  mais  plus 
tard,  quand  Elisabeth  est  malheureuse,  elle  lui 
rouvre  son  cœur  de  mère.  Un  des  endroits  où 
la  situation  respective  de  ces  deux  femmes  se 


320  SAINTB  ELISABETH  DE  HONGRIE. 

trouve  le  mieux  rendue  et  qui  résume  peut-être 
le  mieux  les  véritables  beautés  du  sujet  choisi 
par  M.  de  Montalembert  est  le  trait  suivant  : 

«  Le  landgrave  étant  allé  passer  quelques 
jours  à  son  château  de  Naumbourg^  Elisabeth 
resta  à  la  Wartbourg,  et  employa  le  temps  que 
son  mari  devait  être  absent  à  soigner  avec  un 
redoublement  de  zèle  les  pauvres  et  les  malades, 
à  les  laver  elle-même ,  à  les  vêtir  des  habits 
qu'elle  leur  avait  faits,  malgré  le  mécontente- 
ment qu'en  témoignait  hautement  la  duchesse- 
mère  Sophie.  Mais  la  jeune  duchesse  ne  tenait 
que  fort  peu  de  compte  des  plaintes  de  sa  belle- 
mère.  Parmi  ces  malades  il  y  avait  alors  un  pau- 
vre petit  lépreux  nommé  Hélias  ou  Hélie,  dont 
letat  était  si  déplorable  que  personne  ne  vou- 
lait plus  le  soigner.  Elisabeth  seule,  le  voyant 
abandonné  de  tous,  se  crut  obhgée  de  faire  plus 
pour  lui  que  pour  tout  autre;  elle  le  prit,  le 
baigna  elle-même ,  l'oignit  d'un  onguent  salu- 
taire, et  puis  l€^  coucha  dans  le  lit  même  qu'elle 
partageait  avec  son  mari.  Or  il  arriva  justement 
que  le  duc  revint  au  château  pendant  qu'ÉUsa- 
beth  était  ainsi  occupée.  Aussitôt  sa  mère  cou- 
rut au-devant  de  lui,  et  comme  il  mettait  pied 


SAINTE  ELISABETH  DE  HONGRIE.  321 

à  terre,  elle  lui  dit  :  c  Cher  fils,  viens  avec 
»  moi,  je  veux  te  montrer  une  belle  merveille  de 
»  ton  Elisabeth. — Qu'est-ce  que  cela  veut  dire? 
»  dit  le  duc. — Viens  seulement  voir,  reprit-elle, 
-B  tu  verras  quelqu'un  qu'elle  aime  bien  mieux 

>  que  toi.  >  —  Puis,  le  prenant  par  la  main,  elle 
le  conduisit  à  sa  chambre  et  à  son  Ut,  et  lui  dit  : 
c  Maintenant  regarde ,  cher  fils ,  ta  femme  met 
»  des  lépreux  dans  ton  propre  lit,  sans  que  je 
1  puisse  l'en  empêcher  :  elle  veut  te  donner  la 

>  lèpre ,  tu  le  vois  toi-même.  i>  Eh  entendant 
ces  paroles ,  le  duc  ne  put  se  défendre  d'une 
certaine  irritation ,  et  enleva  brusquement  la 
couverture  de  son  lit.  Mais,  au  même  moment, 
selon  la  belle  expression  de  l'historien,  le 
Tout-Puissant  lui  ouviât  les  yeux  de  1  ame ,  et , 
au  lieu  du  lépreux,  il  vit  la  figure  de  Jésus* 
Christ  crucifié,  étendue  dans  son  lit.  » 

Nous  désirons  que  cette  analyse  d'une  étude 

si  profonde  sur  l'époque  la  plus  remarquable 

du  moyen-âge  en  lasse  entreprendre  la  lecture 

à  d'autres  qu'aux  personnes  à  qui  elle  s'adresse 

naturellement,  à  savoir  les  hommes  de  piété  et 

d'érudition  :  pour  ceux-là,  le  nom  de  l'auteur 

est  une  recommandation  plus  que  suffisante. 
II.  21 


UNK 


LETTRE  INÉDITE  DU  PÈRE  COTTON, 


Ce  serait  une  grande  et  importante  compo- 
sition qu'une  histoire  politique  des  jésuites, 
ûilie  avec  science,  talent  et  impartialité.  Mais 
les  matériaux  en  seraient  innombrables.  L'an- 
née 1854  a  été  la  trois-centième  depuis  la  fini- 
dation  de  cette  célèbre  société.  Pendant  ces  trois 
cents  ans,  elle  a  joué  à  elle  seule  un  plus  grand 
rfAe  dans  la  politique  de  notre  globe  que  tous 
les  autres  ordres  religieux,  dont  la  plupart  lui 
étaient  antérieurs  de  bien  des  siècles.  <  Gomme 
cha€[ue  temps  et  chaque  génération ,  dit  Méze- 
ray,  a  ses  goûts  et  ses  pixxluctions,  ce  seizième 
siècle  fut  très-fertile  en  congrégations  de  clercs 
réguliers  >  qui  sont  comme  une  espèce  mi- 
toyenne entre  les  moines  et  les  prêtres  sécu- 
liers. ^  Cette  position  était  la  plus  favorable  k 


UNB  LETTRE  ©U  F.  COTTON.        323 

ufie  association  religieuse  qui  avait  résolu  de 
devenir ,  eti  quelque  sorte,  la  cheville  ouvrière 
de  la  société  tout  entière  et  le  t'essort  cacJié  des 
gouvernements.  La  liberté  dont  jouissaient  ces 
religieux  leur  permettait  de  connaître  le  monde 
et  de  prendre  part  à  ses  affaires;  d'un  autre 
côté  leur  réunion  sous  un  seul  chef,  auquel  ils 
reconnaissaient  un  pouvoir  absolu,  donnait 
une  force  et  un  ensemble  extraordinaires^  tcua* 
tes  leurs  entreprises. 

Le  siècle  de  leur  fondation  est  peut-être  celui 
où  ils  ont  joué  le  rôle  le  plus  difficile  et  le  plus 
actif,  La  solidarité  qu'ils  savaient  si  savamment 
établie  entre  eux  et  la  cour  de  Rome  les  mit 
tout  d'abord  au  premier  rai^  sur  la  scène  du 
moïkle.  Mais,  dans  les  temps  orageux  où  ils  dé^ 
biitërent ,  les  fureurs  de  la  ligue  ne  tardèrent 
pas  à  invoquer  les  foudres  du  Vatican  contre 
le  faible  Henri  III ,  et  les  jésuites  eurent  parmi 
leurs  premiers  docteurs  des  apologistes  du  régi- 
cide ;  doctrine  qui  paraîtrait  n'avoir  jamais  été 
entièrement  abandonnée  dans  cette  société,  ha- 
bituée à  ne  pas  chercher  hors  d'elle-même  ses 
modèles ,  ses  traditions  et  ses  règles  de  con- 
duite. 


324       UNE  LETTRE  DU  P.  COTTOW. 

Il  est  plus  que  probable  que  pendant  les  deux 
siècles  derniers  les  partisans  de  œs  odieusesmaxi- 
mes  furent  en  très^-petit  nombre  dans  la  société 
de  Jésus  ;  mais  il  n'en  était  pas  de  même  sous 
Henri  IV,  dont  les  contemporains  étaient  éga- 
lement les  contemporains  de  la  ligue  et  de  ses 
fureurs.  Les  jésuites  se  trouvèrent  évidemment 
compromis  dans  le  procès  de  Jean  Ghâtel,  dont 
l'attentat  eut  lieu  le  27  décembre  iS94i.  Le 
P.  Guignard,  sous  qui  avait  étudié  cet  assassin, 
et  dans  lés  papiers  duquel  on  trouva,  à  cette  occa- 
sion, des  propositions  régicides  formulées  de  la 
manière  la  plus  explicité ,  fût  pendu  le  7  jan- 
vier 1595  ;  et  le  même  jour  tous  les  jésuites  de 
Paris,  au  nombre  de  trente-sept,  furent  bannis 
à  perpétuité,  avec  tous  les  étudiants  du  collège 
de  Glermout  et  le  père  de  Jean  Gbâtel,  dont  la 
maison  fut  rasée;  à  la  place,  fut  élevée  une 
pyramide,  chargée  d'inscriptions  rappelant  les 
attentats  des  jésuites.  Déjà  deux  ans  aupara- 
vant Pierre  Barrière,  à  l'instigation  du  jésuite 
Yarade,  avait  lait  une  tentative  d'assassinat  sur 
Henri  IV,  le  prince  à  la  vie  duquel  on  ait  le  plus 
attenté.  Aussi ,  dans  un  pamphlet  publié  à  sa 
mort  contre  les  jésuites,  et  sur  lequel  je  revien- 


UNE  LETTRE  DU  P.  COTTOrf.  S2  5 

drai  tout-à-l'heure,  on  dit  :  c  Le  feu  roy,  prince 
qui  n'avoit  jamais  eu  peur  en  guerre,  a  voit  peur 
de  ces  gens ,  en  paix.  M.  le  duc  de  SuUy  peut 
estre  témoin  que  dissuadant  au  roy  le  rappel 
des  jésuistes ,  le  roy  luy  respondit  :  Assurez- 
moi  donc  ma  vie.  > 

Henri  IV  est  bien  plus  célébré  par  ses  con- 
temporains pour  son  courage,  sa  politique,  son 
éloquence ,  la  finesse  et  la  supériorité  de  son 
esprit,  que  pour  cette  bonhomie  et  cette. fran- 
chise dont  la  postérité ,  en  s'éloignant ,  a  fait  le 
principal  trait  de  son  caractère.  Peut-être,  en  ef- 
fet, chercha-t-il,  dans  le  rappel  des  jésuites  et  les: 
faveurs  dont  il  les  combla,  un  moyen  de  garantir 
sa  vie,  en  se  les  attachant  par  leur  propre  in- 
térêt, d  accord  avec  la  conservation  d'un  prince 
dès  lors  leur  partisan  déclaré.  Mais  il  est  impos- 
sible d'avoir  exploité  avec  plus  d'habileté  ce 
sentiment,  et  même,  à  ce  qu'il  paraît,  de  lui 
avoir  ôté  peu  à  peu.ce qu'il  avait  d'odieux,  que 
ne  le  fit  le  célèbre  père.  Gotton.  Ici  je  laisserai 
parler  Mézeray,  historien  peu  favorable  à  la  so? 
ciété  de  Jésus. 

c  L'ignominie  du  bannissement  des  jé$uite& 
servit  à  acxîroistre  la  gloire  de  leur  rappel ,  et  k 


328        UNE  LETTRE  DU  P.  COTTON. 

temeni  de  la  Vienne,  où  il  a  déjà  recueilli  plu- 
sieurs  pièces  historiques  d'un  haut  intérêt. 
Celle-ci ,  que  M.  Rédet  nous  a  autorisé  à  publier , 
paraîtra  sans  doute  de  ce  nombre  à  nos  lecteurs  : 

€  Mon  révérend  Père, 

»  Pax  Ghristi. 

»  Votre  Révérence  recevra  les  lettres  que  le 
*  Roy  escript  à  Monsieur  Févesque  de  Poytiers 
»  et  aux  maire  et  eschevins  de  ladicte  ville  pour 

>  les  porter  à  fonder  promptement  le  collège  de 

>  notre  compagnie  en  ladicte  ville.  J'estime  que 
»  cella  servira  de  beaucoup,  ne  fust  que  pour 
»  le  contentement  de  Sa  Majesté,  qui  ne  cesse  de 

>  nous  obliger,  ayant  ordonné  que  la  pyramide 
»  sera  razée ,  et  donne  six  mille  escus  de  rente 

>  annuelle  à  La  Flèche ,  et  six  mille  livres  à 
^  Rouen,  sans  les  trente  mille  escus  qu'il  a  don- 
j»  néspouruiie  fois  au  collégede Rennes,  jusques 
^  àdire que,  s'il eustesté  homme  deletti^es,  qu'il 

>  se  fust  faict  jésuite.  Dieu  nous  le  conserve  ei 
>;luy  accroisse  ses  bénédictions.  Monsieur  de 

>  Rosny  s'est  esdaircy  du  feux  bruiet  pour  le- 

>  qu^l.assopir  j'ay  faict  veoir  à  qui  j'ay  deu  les 

>  lettres  de  Votre  Révéi*ence  et  de  messieurs  à 


UNE  LETTRE  DU  P.  QOTTON.        327 

l'insinuèrent  bien  ayantdans  les  bonnes  grâces 
du  roy  et  quelquefois  m^edans  ses  secrètes 
pwsées. 

»  Je  diray  tout  d'uxie  suite  que  le  crédit  de 
ces  Pères  fut  si  grand  à  la  cour ,  que  l'année 
suivante  (1605)  ils  obtinrent  encore  du  roy  la 
démolition  de  cette  pyramide,  sur  une  des  Êices 
de  laquelle  estoit  gravé  l'arrest  de  la  condamna- 
tion de  Gbastel  et  de  leur  basinissement^  et  sur 
les  trois  autres  des  ins^iptions  en  prose  et  en 
versquîleurestoient  fort  injurieuses.  Pour  oster 
cette  flétrissure  de  dessus  le  front  de  la  Société» 
il  fallut  abattre  le  nK)nument  qtâ  iaîsait  détester 
le  parricide...  On  mit  en  platée  de  cette  pyra* 
mide  le  réservoir  d'une  fontaine  »  diont  tcvutes 
les  eawr  nesauroient  yaonaàs  eflaeer  la  mémoire 
du» crime st horrible,  i» 

C'est  a^u  sujet  de  ces  £anmtErs  royalas  que  le 
père  CottoQ:  écrivait  en  160&au  père  M^Massy, 
jésuite  de  Poitiers  »  une  lettm  jusqui'à  ce  j©ur 
Bié^le  et  dont  l'original  a  été  trouvé  récem^ 
meoit  d&Bi&  tés  archives  de  !a  préfecture  de  Pôi«- 
ticrsi  i^v  Mi  Louis  Rédet,  un  des  élèves  les 
plu»  distingués  de  l'école  des  chartes,  envoyé 
éomrnearchwîste  par  M;  Gimot  dans  le  dépâr^ 


3BÙ  VmL  LBTTBZ  DU  P.  GOTTOW*' 

véritable  jorthoi^aphe  de. cekâ  de  notre  jésuite 
rendait  tout^à*&i  t  exacte  une  plaiâsinl)erie  spiri-^ 
tueUe  Élite  au  sujet  de  sa  grsmde  faveur  prèi^  de 
Henri.  lY^  Oa  disail  que  ie  roi  avait  dm  aaon 
dans  te$  oreilles.'   >  ' 

Il  qst  certain  que  ce  prince  uac»s$a  de  témoi- 
gner à  son  œnfesseur  estime,  confiance  et  ami- 
tié. Le  père  d'Orléans  et  le  père  Rouvier  en 
rapportent  beaucoup  de  traits  qui  se  trouvent 
ani^si  ailleurs; 

Le  père  (kÂUm  témoignsL  h  plus  viver  dou- 
leur à.  la  mort  de  Henri  lY  ;  et  ce  |at  hnrqui  fut 
ebai^é  de.  porter  à  La  Flèche  son  cœor^  qu'il 
avaÎÉ  légnéausL  jésnites  de  oette'  ville.  Marî^  (jb 
JWé^cis  le  noimna^n  mette  twips^œnfei^sisurdff 
ham&  &IU ;  et,  après^avôir  Ërit  détruire v  comme 
nous  l'avons  vu ,:  la  pyramide  conoicinorfitive 
de  l'attentat  de  JesNnrChâtel^iLetitassezdecrè* 
éîl  pour  Mk  età^m'iva^am  ht  llDiitaipe  ^igéeà 
la  pkee,  pavée  quefo  pirevâ^ deii- marchands 
Myron  y  avait  fiât  inscrire  uttdisiiiqui^  qui  r^ 
pélak'indireete»i^tkpir@intey*»oniim^  En^ 
fin  il  en  existait  une  gravure  dont  il  fit  briser 
la  planche.    . 

Ce  jésuite  dut  être  up  n}mwi9^  d'uQÇ  bj^ 


UNE  tBTTRE  DU  li^.  COTTON.  $M 

grande  habile  lé.  Car  ce  moment  deFapogéo  dé 
sa  &veur  était,  en  même  temps  pow  lui  celui 
du  flm  toLTÎble  orage.  Comme  A  revenait  de 
La  Flèche,  on  répandait  à  profusion  dans  Parts 
cott^e  lui  et  la  Société  un  des  pamphlets  les 
plus  violents  qui  aient  jamais  été  puMiés.  Il  est 
intitulé  Anticoton  ou  réfutation  de  ta  lettre  dé- 
elaraioire  du  Père  Coton  ;  livte  m  est  prouvé  que 
le$  Jésuites  vont  coupables  et  autheurs  du  parri^ 
eide  exécrablecammisen  la  personne  du  Roy  TrèS'^ 
Chrétien  Henri  IV,  d'heureuse  mémoire.  Dédié  â 

la  Reyne,.  Dès  le  commencement  de  k  dédicace 
on.  lit  :  €  Si ,  comme  remarque  le  père  Gotcm 
au  commejOLC^uent  de  son  épitre  déclaratoîre,  i) 
estoit  défendu  de;  faire  bouillir  le  chevreau  au 
laict  de  sa  mère,  à  plus  forte  mson  sera^t-îl 
illicite  de  mettre  le  fils  entre  \e^  mains  teînctes 
du  sang  de  son  père.  > 

;  Une  aussi  épouyantable  accusatÎDaBe  ma 
pas  paru,  à  beaucoup  près,  je:  dois  le  dire,  ap-^ 
puyée  de  preuves  convaincantes.  Quelques  dén 
taib  ici  ne:  seront  paB  inutiles.  L'assassinat  de 
Henri  lYpar  RavaiUae  coiicordait  hieni  ttudh 
heureusement  avw  ha  publication  d'un  livi^  du 
jésuite  espagnol  Mariana,  conOnant  la  docitrine 


332        UNE  LETTRE  DU  P.  COTTON. 

du  régicide  dans  toute  sa  pureté.  Cette  concor-* 
dance ,  signalée  au  public  par  les  adversaires 
des  jésuites,  souleva  contre  eux  une  indignation 
générale.  Le  père  Gotton ,  qui  élait  en  France 
l'homme  le  plus  ^i  évidence  de  la  compagnie, 
se  crut  obligé  de  publier  une  lettre  déclaratoire 
où  il  désapprouvait  les  principes  du  père  Ma« 
rîana.  Mais  il  le  fit  avec  une  nioUesse  qu'on 
était  en  droit  de  ne  pas  attendre  du  confesseur 
et  de  l'ami  du  roi  assassiné.  Sans  doute  il  fut 
forcé  à  ces  ménagements  intempestifs ,  par  l'o- 
béissance à  l'autorité  de  son  général ,  dont  le 
livre  de  Mariana  avait  l'approbation.  Ce  pou- 
voir immense  du  général  est  en  effet  le  plus  fort 
grief  et  l'argument  le  plus  solide  que  contienne 
VArUicoton.  <  Je  trouve,  y  est-il  dit,  que  ce  Po- 
lonois  avoit  raison  qui  disoit  que  la  société  des 
Jésuites  est  une  espée  à  qui  la  France  sert  de 
fourreau  ;  mais  la  poignée  est  en  Espagne  ou  à 
Rome,  où  est  le  général  des|  Jésuites.  »  Il  prouve 
asfiez  logiquement  que  ce  général  étant  éspa: 
gnol  pouvait  ordonner  dans  un  autre  pays  à 
qudque  jeune  fanatique  de  son  Ordre  le  meur- 
tre d'un  souverain  ennemi  de  l'Espagne.  Il  se 
demande  à  ce  sujet  ce  que  font  les  jésuites  de 


UNE  LETTRE  DU  P.  COTTON.        333 

leui's  immenses  richesses ,  et  s'ils  ne  les  em- 
ploient pas ,  en  grande  partie ,  à  œs  nombreux 
et  secrets  messages,  destinés  à  établir  de  sûres 
et  rapides  communications  entre  le  général  et 
tous  les  points  du  monde  catholique  »  de  ma- 
nière à  lui  faire  connaître  par&itement  l'état 
des  différents  pays  et  tout  le  personnel  de  son 
Ordre.  . 

Gomme  rien  ne  serait,  plus  injustement  ab- 
surde que  de  prétendre  qu'il  n'y  eut  pas  chez 
les  jésuites  beaucoup  de  personnages  d'une  vé- 
ritable piété,  on  peut  supposer  que  leur  géné- 
ral, quand  c'était  un  homme  à  qui  les  crimes 
ne  coûtaient  rien ,  savait  très-bien  s'adresser  à 
des  gens  avec  qui  il  pût  s'entendre.  Les  hom- 
mes respectables  de  sa  Société  avaient  un  autre 
emploi ,  celui  de  Êdre  rejaillir  sur  l'Ordre  en- 
tier, par  l'édification  de  leur  conduite,  la 
considération  qu'ils  méritaient.  Mais  on  ne 
s'adressait  pas  à  eux  pour  de  pareilles  mis- 
sions. 

Sans  prétendre  que  le  père  Cotton ,  homme 
de  cour,  homme  d'intrigues  poUtiques  fût  un 
personnage  d'une  pureté  sans  tache ,  on  peut 
affirmer  qu'il  n'était  pas  un  monstre,  complice 


334  «NE  LKTTtE  OU  P.  COTTON. 

de  l'assai^mit  de  son  bienfaiteur.  &i  admet- 
lâim  même  qxk'A  ait  dit  à  Ravàîllac,  qùainl  il  alla 
le  voir  dans  sa  ^ison  :  «  Gardez-Yous  d'accu- 
ser les  gens  de  bien  » ,  cela  prouverait  seule^ 
-meht,  si  Ton  croît  à  la  culpabilité  d  antres  je*- 
suites,  que  le  père  Cotton ,  instruit  en  partie 
après  révénemait ,  fit  alws  passer  Tintérêt  de 
sa  Société  avant  le  soin  de  la  vengeance  du  roi. 
Mais  il  y  a  loin  de  là  à  avoir  été  complice  de  sa 
mort. 

O  qui  prouve  son  innocence,  c'est  que  dans 
-ce  ftirieux  pattiphlet  de  Filnrïcoîcm  il  n'est  ai^ti- 
culé  absolument  aucune  preuve  contre  lui.  On 
s'y  borne  à  rappeler  les  attentats  de  ses  confrè^ 
Tes,  à  réfirter  le  livre  de  Mariana ,  puis  la  lettre 
dé<^làratoire  du  père  Cotton ,  et  à  accumuler 
contre  lui  d'autres  iûveclives  qui  n'ont  point 
de  rapport  avec  le  meurtre  de  Henri  IV.  Le 
seul  endroit  où  il  prouve  une  dé  ses  assertions, 
en  allouant  un  sermon  du  père  Cotton,  qui 
devait  être  connu ,  est  celui-ci  :  «  Ça  esté  une 
des  iaiites  du  père  Cotton  de  convier  aux  plai- 
sirs du  feu  roy,  au  lieii  de  l'en  détourner.... 
disant  en  plein  sermon  que  Sa  Majesté  réoottir 
pensoit  ses  péchez  par  beaucoup  de  mérites  ; 


UNE  LBTTRK  DU  P.  COTTON.  S^ii 

que  David  a  oommis  des  débauches  »  toutesfois 
qu'il  estoit  l'homme  ^on  le  cœur  de  Dieu.  f> 
Mais  quaud  il  ajoute  :  c  II  faisoit  bien  pis,  il  es- 
tcMÙt  messager  d'amaur...  »  etc. ,  on  voit  bien  que 
c'est  la  haine  qui  parle ,  car  il  ne  donne  aucune 
preuve*  Ce  dut  être ,  au  reste ,  le  côté  le  plus 
vulnérable  dans  un  conlèsseur  de  Benri  IV, 
parvenant  à  astreindre  aux  pratiques  de  la  <lé- 
votion  ce  prince ,  qui  ne  quittait  pas  pour  cela 
ses  maîtresses.  On  sait  que  ces  ménagements  et 
ces  accommodements  avec  le  ciel  ont  toujours 
caractérisé  la  morale  facile  des  jésuites,  qui  par 
là  semUaient  Ëiits  pour  être  les  confessairs 
des  rois.  .       ^ 

En  accordant  seulement  au  père  Cotton  un 
cœur  d'homme,  on  doit  supposer  que,  si,  après 
la  mort  de  Henri  IV,  il  reconnut  la  trace  de 
son  Ordre  dans  l'attentat  qui  ravit  ce  grand 
prince  à  la  France ,  il  dut  bien  gémir  alors  de 
cette  irrécusaUe  solidarité ,  principe  de  sa  So- 
ciété. Il  sut,  toutefois,  calmer  l'effervescence  pu- 
blique, et  effacer  si  bien  l'effet  produit  par  l'^n- 
iicotony  que  son  influence  et  celle  de  son  Ordre 
allèrent  même  en  se  popularisant.  Il  s'acquit 


336        UNE  LETTRE  DU  P.  COTTON. 

dans  Paris  une  réputation  de  sainteté,  qui,  à  sa 
mort ,  arrivée  en  1626 ,  fit  afflua  à  ses  funé- 
railles un  grand  concours  de  peuple. 

V Anticoton  était  signé  P.  D.  G.  Dans  une 
réfutation  latine ,  aussi  violente  que  l'attaque 
et  intitulée  fîoro^copté^  Anticotonis^  ces  trois  let- 
tres sont  interprétées  pecus  destitutum  cerebro 
(  brute  dépourvue  de  cervelle  ).  Le  ton  d'empor- 
tement de  ces  dernières  fureurs  de  la  ligue  con- 
traste d'une  manière  bien  remarquable  avec 
l'urbanité  par&ite  du  père  d'Orléans  dans  la  vie 
du  père  Gotton.  Les  ennemis  de  la  compagnie 
y  sont  toujours  traités  avec  les  plus  grands 
égards.  Parle-t-il  de  l'illustre  premier  prési- 
dent de  Harlay  :  c  Magistrat,  dit-il,  que  j'ai  re- 
gret de  np  pouvoir  compter  parmi  nos  amis,  et 
dont  le  mérite  seul  laisoit  un  fâcheux  préjudice 
contre  notre  cause.  >  Il  observe  la  même  défé- 
rence à  l'yard  de  l'avocat-général  Servin,  le 
plus  ardent  adversaire  qu'ait  eu  à  la  même  épo- 
que la  société  de  Jésus ,  et  qui  persista  jusqu'à 
«a  mort  dans  une  lutte  où  les  menaces  et  la 
colère  du  roi  ne  purent  jamais  le  Ëiire  faiblir 
un  instant.  L'ouvrage  du  père  d'Orléans  est 


UNE  LETTRE  DU  P.  COTTOW.        337 

dédié  au  père  La  Chaise.  Ce  demier,dans  le  rôle 
très-puissant  qu'il  remplit  près  de  Louis  XTV, 
n'eut  certes  pas  besoin  de  la  moitié  du  mérite 
du  père  Gotton,  C'étaient  d'autres  temps  et  un 
autre  roi« 


11.  22 


GALERIE  METALLIQUE 


BR8 


GRANDS  HOMMES  FRANÇAIS 


Nous  avons  dit  que  nous  n  étions  pas  de 
ceux  cpii,  avec  l'imprimerie,  regardent  un  re- 
tour à  la  barbarie  comme  impossible  ;  mais,  en 
portant  sur  un  avenir  lointain  de  ces  regards 
dont  il  n'est  jamais  donné  à  une  vie  d'homme 
de  vérifier  la  prévoyante  exactitude ,  on  peut 
voir  dans  les  innombrables  exemplaires  de  plu- 
sieurs livres  excellents  un  trésor  de  lumières  in- 
destructibles, lors  même  qu'un  intervalle  d'igno- 
rance profonde ,  comme  celui  qui  a  obscurci 
l'Europe  au  moyen4ge,  s'étendrait  de  nouveau 
sur  nos  sociétés.  Cette  ignorance  hostile  aurait 
beau  faire,  il  semble  qu'elle  ne  pourrait  détruire 
tous  les  exemplaires  dus  à  la  prodigieuse  mul- 
tiplication de  l'sfft  typographique.  La  plupart 
des  bons  livres  se  retrouveraient  sans  doute  tôt 


GALERIE  METALLIQUE,  ETC.  339 

OU  tard  pour  seconder  merveilleusement  les 
premières  velléités  d'une  nouvelle  renaissance, 
dont  les  premières  étincelles,  grâce  à  de  si  puis- 
sants auxiliaires,  auraient  bientôt  propagé  un 
vaste  foyer  d  mstruction. 

Voilà  une  grande  différence  que  Fimprimerie 
a  mise  entre  les  anciens  et  les  modernes.  Pour 
tout  le  reste ,  ne  croyons  pas  que  nous  prépa- 
rions à  la  postérité  une  plus  grande  provision 
de  documents  solides  et  durables  que  ne  nous 
en  avait  préparé  l'antiquité.  Loin  de  là,  nos 
monuments  sont  des  châteaux  de  cartes,  en 
comparaison  des  siens.  Nos  fastes  sont  gravés 
sur  le  sable ,  en  comparaison  du  caractère  du- 
rable et  grandiose  qu'elle  imposait  aux  siens. 
Pensez  donc  à  l'innombrable  quantité  de  sta- 
tues, bustes,  bas-reliefs,  par  lesquels  l'image 
de  chaque  empereur  se  répétait  dans  toute  l'é- 
tendue de  l'empire  romain.  Pensez  à  la  multi- 
tude bien  autrement  grande  encore  des  mêmes 
simulacres  que  le  seul  petit  pays  de  Grèce  avait 
élevés  à  l'immortalité,  de  ses  héros  et  de  ses 
grands  hommes  en  tout  genre  ;  Athènes  avait 
élevé  trois  cents  statues  au  seul  Démétrius  de 
Phalère.  Eh  bien!  entrez  dans  la  plus  riche 


dAO  GALERIE  METALLIQUE 

galerie  d'antiquités ,  et  jugez  du  peu  qui  nous 
est  parvenu  de  tant  de  richesses  par  le  soin 
qu'on  met  à  conserver  les  plus  petits,  les  plus 
informes  débris  de  cette  antiquité,  qui  semblait 
avoir  pris  à  tâche  de  se  couler  tout  entière  en 
bronze,  de  s'asseoir  sur  les  fondations  du  mar- 
bre le  plus  dur,  du  ciment  le  plus  tenace.  La 
^sauteur  et  la  dureté  de  ses  moindres  monu- 
ments semblaient  leur  garantir  une  conserva- 
tion indéfinie  ;  ses  billets  de  spectacle  étaient  des 
morceaux  de  bronze  ^  ses  affiches  des  tables  de 
marbre  ou  d'airain ,  ses  salles  de  concert  des 
palais  solides  comme  des  citadelles. 

C'est  surtout  l'étude  de  l'iconographie  anti- 
que qui  montre  la  terrible  puissance  des  rava- 
ges jlu  temps  et  de  la  barbarie.  Est-il  un  peu- 
ple qui  ait  jamais  reproduit  avec  une  plus  somp- 
tueuse prodigalité  les  images  de  ses  hommes 
célèbres  en  tous  genres,  que  ne  l'a  fait  l'ancienne 
Grèce?  Qu'en  reste-t-il  aujourd'hui,  lorsque  les 
investigations  sévères ^  d'une  savante  critique 
discutent  l'authenticité  des  portraits  qui  nous 
sont  parvenus  ?  Ceux  que  nous  ont  conservés 
seulement  les  bustes  et  les  statues  ne  vont  pas 
à  plus  d'une  vingtaine. 


DES  GRANDS  HOMMES  FRANÇAIS.  3&1 

Le  mode  de  transmission  le  plus  sûr  et  le  plus 
fécond  s  est  trouvé  dans  les  médailles,  parce 
qu'à  la  solidité,  caractère  de  l'antiquité ,  elles 
joignaient  déjà  la  multiplication  indéfinie  d'un 
même  type,  appliquée  si  merveilleusement  chez 
les  modernes  par  l'art  typographique. 

Mais,  si  l'on  excepte  quelques  médaillons  et 
un  très^petit  nombre  de  médailles,  qu'on  pour- 
rait appeler  des  médailles  de  fantaisie ,  ce  que 
l'antiquité  nous  a  laissé  avec  abondance  en  ce 
genre  consiste  seulement  en  pièces  de  monnaie. 
11  en  résulte  que  les  grandes  collections  de  mé- 
dailles antiques  se  réduisent,  d'après  les  classi- 
fications des  numismatistes ,  aux.  médaillés  des 
villes,  des  peuples  et  des  rois,  et  aux  médailles 
romaines  ;  celles-ci  se  divisent  en  consulaires  et 
impériales.  Lors  donc  qu'un  roi,  un  consul  ou 
un  empereur  se  trouve  un  homme  remarquable 
à  quelque  autre  titre*,  la  pièce,  de  monnaie  qui 
nous  conserve  son  image  est  un  document,  non 
seulement  pour  l'histoire  du  peuple  chez  qui 
elle  avait  cours ,  mais  encore  pour  l'iconogra- 
phie des  grands  hommes.  Quant  aux  hommes 
illustres  qui  n'ont  pas  joint  à  leur  gloire  particu- 
lière une  de  ces  magistratures  suprêmes,  le 


343  GALERIE  METALLIQUE 

nombre  de  leurs  portraits  authentiques  est  in* 
finiment  restreint. 

De  nos  jours ,  la  numismatique  ne  s'est  pas 
bornée  à  offrir  dans  l'image  des  princes  la  ga* 
rantie  légale  de  la  monnaie ,  et  à  fixeir  par  des 
médailles  plus  soignées  la  commémoration  des 
principaux  événements  ;  mais  la  plupart .  des 
hommes  très*-célèbres  ont  eu  qudqûe  médaille 
frappée  en  leur  honneur.  Toutefois  laUaifril, 
pour  y  parvenir,  joindre  à  la  supériorité  duumé» 
rite  l'élévation  d'une  assez  grande  position  so* 
ciale*  Cette  collection  très-irrégulière,  parvint* 
on  à  la  réunir,  offrirait  donc  encore  des  lacune» 
considérables* 

L'idée  toute  patriotique  de  réumr ,  pour  lé» 
médailles  des  grands  hommes  français,  ces 
deux  conditions  d'uniformité  dans  le  moduIe> 
et  d'être  aussi  complet  que  possible,  fat  conçue, 
en  1816,  par  un  homme  devenu^  dans  ces  deiv 
niers  temps,  célèbr&en politique, et  dont  le  Bom 
est  attaché  à  un  acte  bien  inipor  tant,  mais  qui  ne 
durera  pas  autant  que  Fairàin  dp  ses  médaillM*^ 
Car  il  n'est  pas  de  constituticai  pdyitiqiie  qm 
puisse  prétendre  à  rivaliiser  endurée  avec  lespoé^ 
sies  d'Horace ,  monumentum  œre   perennius^ 


DES  GRAiypS  HOMMES  FRANÇAIS.  3&I 

M.  Béjraçd  communiqua  son  projet  à  plusienf!» 
peipsonnes  de  sa.  connaissance,  prises  dans  diflfé- 
rentes  positions,  dans  différentes  carrières,  de 
manière  que  chacun  pût  apporter,  dans  le.choi:i 
des  gr^ids  hommes  à  immortaliser  ainsi ,  les 
prédjlQptîons  de  sa  prolession,  4e  ses  goûts^  de 
ses  habitudes.  Chacun  de.côs  actionnaires  dés* 
intéressés  ^oûr  tout  autre  objet  que  rillusjBra- 
tiop  nâtiotialfa,  versa  une  somme  de  300  francs; 
dontlanéainion  permit  de  commencer  cette  li*-  - 
bérale  entreprise.  .' 

- ,  M.  Bériird  eut  la  ^tisiaction:  de  voii*  les  homr 
mes  riches  et  édairés  comprendre  l'^impwlnace 
db  ce  moBumènt  national  et  le  seconder  de  ieufs 
^usa*it)tioi9ts,  Elles  fmreât  d'abord  ^mes^  nom^ 
bxietiseâ  pour^permettre,:  tefi  deux  premières  ânf 
aéeâi.  d'affeoter.Jës.bén^ces  de  rèntrqporîse , 
îwxqiiels;  avalent  renoncé  £Qrînallem.ekitJe8Ju> 
tîonnaires,  1^  à  décerner:  un.  prix  aa.  graveur 
qm  f  4'ap^^  >  le  jugement,  de  rAcadémie/deà 
B<^ûx^Àrts^  auraitâxécutékimeiUeuremédaille 
pendant  l'année  ; .  2^  à  faire  grayejc :  m  tailler 
^c^  les<jaièdiyille|9  publiées,  entourées  :  d'^ 
^ts;attributs  et  suivies  .d)un  texte  exj^licatifv 
Ce  texte  offrait  à  la  fois  une  courte  notice  bio- 


Zàà  GALERIE  MBTALUQUE 

graphique  du  personnage  représenté,  et  l'ii 
cation  des  sourœs  d'après  lesquelles  la  médaille 
avait  été  gravée ,  pour  œnstater  Tauthenticité 
de  la  ressemblance.  H  est  à  regretter  que  cet  in- 
téressant appendice  ne  soit  pas  allé  au-delà  de 
vingt  médailles ,  l'entreprise  ayant  cessé  alors 
de  présenter  des  bénéfices» 

Quant  aux  graveurs,  si  le  motif  d'émulation 
dont  nous  venons  de  parler  cessa  paiement 
pour  eux  au  bout  de  deux  ans ,  ils  trouvèrent 
néanmoins,  dans  cette  coopération,  les  encoura- 
gements les  plus  efficaces.  M.  Bérard  sut  con- 
cilier avec  une  rare  intelligence  l'économie  for- 
cée d'une  entreprise  formée  d'actions ,  avec  les 
vues  toutes  libérales  d'un  véritable  ami  des  arts, 
zélé  pour  leur  bien-être  et  leur  progrès.  Une 
somme  fot  fixée,  comme  maximum,  pour  les 
artistes  déjà  célèbres.  Les  jeunes  artistes  qui 
vinrent  associer  leurs  noms  encore  nouveaux 
à  ceux  de  ces  maîtres  de  leur  art  ne  reçurent 
pour  leur  première  médaille  que  la  moitié  de 
ce  prix  qui,  par  des  augmentations  successives, 
se  trouvait  porté,  après  la  quatrième  médaille, 
au  même  taux  que  la  somme  payée  aux  matr 
très.  Plusieurs  d'entre  eux  sont  des  maîtres 


DES  GRANDS  HOMMES  FRAUÇAIS.  3â5 

aujourd'hui,  depuis  vingt  ans  que  dure  cette 
honorable  entreprise,  à  laquelle  ils  ont  dû  Focca- 
sion  d'appliquer  utilement ,  de  faire  connsdtre 
au  loin  et  de  perfectionner  leur  talent. 

Tous  les  artistes  qui  ont  concouru  à  la  gale* 
rie  métallique  des  grands  hommes  français  sont 
MM,  Andrieu,  Barre,  Caqué,  Ghardigny,  Des* 
bœufs,  Domard,  Donadio,  Dubois,  Dubour^ 
Galle,  Gatteaux,  Gaunois,  Gayrard,  Grandjean 
(Caroline),  Leclerc,  Masson,  Montagny,  de 
Paulis,  Petit,  Pingret,  Vatînelle  et  Vivier.  Ces 
noms  sont  connus  des  amateurs  et  même  du  pu* 
bUc.  Malgré  les  inégalités  inséparables  de  toute 
œuvre  confiée  à  un  grand  nombre  de  mains, 
on  peut  dire  que  la  très-grande  majorité  de  ces 
médailles  est  d'une  exécution  très-satisfaisante^ 

Si ,  en  ne  jugeant  que  par  le  sentiment  (  qui 
peut  souvent  s'^rer  quand  il  n'est  pas  sou- 
tenu par  les  principes  de  l'art),  il  nous  était 
permis  d'exprimer  quelques  préférences ,  nous 
signalerions  Racine,  par  M.  Ândrieu,  tète 
d'une  pureté  admirable ,  et  oii  la  perruque  de 
Louis  XIY  est  traitée  d'une  manière  qui  ne  fe- 
rait pas  soupçonner  tout  ce  que  cette  coiffure 
offre  d'ingrat  à  des  mains  moins  habiles  ;  Aur^ 


s  &6  GALERIE  3IËTALL1QUE 

toine  Arnauld,  par  M.  de  Paulis,  tète  du  plus 
grand  caraclère,  si  bien  en  rapport  avec  le  per- 
sonnage quelle  représente;  Golbert,  Fernel, 
Jussieu,  Amyot,  Suger,  Bayard,  {^ur  le  méine; 
Richelieu ,  Yarin ,  Ëdeliiick  »  Bùffon ,  Gassini , 
par  M.  Gatteaux  ;  le  pré»dent  Jeanniti ,  le  ma« 
rédial  Lanues,  Turenne^  Abailard,  Grétry,  )iâr 
M.  Gayrard,  dont  nous  dterions  encorô  d  autres 
tètes ,  si  j  œmme  celle  du  général  Hoche ,  elles 
ne  nous  semblaient  déparées  par  la  lourdeur 
de  la  chevelure,  qur  du  reste  payait  être  chét 
ce  maître  une  sorte  de  système  ;  Gérard  Au^ 
dran,  par  M.  Petit  ;  Lavoisi»  et  Mane-loseph 
Ghénier,  par  N.  Gaqué;  Tourvâle,  par  M»  Pin^ 
gret.«.  n  est  inutile  d'ajouter  que,  pour  tâen  ju^ 
ger  du  mérite  de  toutes  les  médailles  de  cette 
boUection,  il  faudrait  toujours  commltre  les  mo- 
dèles qui  ont  servi,  à  leur:  ^écutiony«it  tenir 
compte  aussi  du  caractère  dçs  figures^t  de  Feffet 
plus  ou  moins  heureux  ouin^t  d^la  coifftirei 
dû  vétetnent  et  autres  accessoires  obligés^  • 
Les  graveurs  qui  ont  le  plus  travmllé  à  cette 
«ollectioti  s<mt  M.  Qàtteaux,  aiiteui^  de  dii^««ef»t 
médailles  ;  M.  Gbyrard ,  de  seize  ;  Ml  Gaunois» 
de  douze;  M.  de  Paulis,  de  on:^;  MM.  Gaqué 


DES  GRANDS  HOMMES  FRANÇAIS.  347 

et  Oomard,  chacun  de  neuf;  MM.  Dubois  et 
Petit,  chacun  de  sept. 

La  collection  entière  doit  être  de  cent  vingt 
médailles ,  dont  il  y  a  déjà  cent  dix-huit.  Ce 
sont  Abâilard,  d'Âguesseati,  d'Alembert, 
Amyot,  d'Anville,  Arnault,  Audran  (  Gérard  )y 
Bailly,  Barthélémy,  Bayard,  Bayle,  Bichat, 
Boileau ,  Bossuet,  Bourdaloue,  La  Bruyère,  Le 
Brun  (peintre).  Lé  Brun,  (poète),  Bùffon,  Cas* 
siiii,  Gatinat,  Ghénier  (Marie- Joseph),  Ghevert, 
Golbert,  Goligny,  Gommines,  Gondé,  GonieiUé,! 
Grébillon,  Gujas ,  Delille,  Desaix^  Descarie^, 
inadame  Deshoulièt-es ,  Destouches ,  D^derot^ 
Duclos,  Duquesne,  Edelinck,  Favart,  Fénélon^ 
Fermât,  Fernel,  Fléchier,  La  Fontaine,  Fonte- 
nelle ,  Gassendi ,  Gerbier ,  Grétry ,  Du  Guay- 
Trouin,  Du  Guesclin^  Héloiise,  La  Harpe^  VHps- 
pital,  Jeanne  d'A;rc,  Jeannip,  Jussieu  (  Bern^d 
de),  Lagrange,  Lannes^  L^yoi^ier ,  Malesber- 
bo^,  Mansaiît,  Marn^ntel,  M^ot,  Masséna» 
MasStUJon,  Mçzer&y^  ]Hignar4 ,  Mirabeau^  Mole 
(Mathieu)^  Molière^  MpngQf  Montaigne,  Mon^ 
te$qiiiett ,  Monl^olfier^  de  l'Orme  (Philibert)^; 
Paré  (Ambroise),  Parny ,  Pascal  >  Vincent,  dj^ 
Paule,    Perronet,    Piron,  Poussin,  Prévost 


348  GÂ.LEAIE  METALLIQUE 

(Tabbé),  Pugèt,  Quinault,  Rabelais,  Racine, 
Raynal,  Regnard^»  Richelieu,  La  Rochefoucault, 
Rollin ,  Rotrou ,  Rousseau  (  J.-R.) ,  Rousseau , 
(J.-J.),  Le  Sage,  Saint-Pierre  (Rernardin  de), 
Serres  (Olivier  de  ) ,  madame  de  Sévigné ,  ma- 
dame de  Staël,  Le  Sueur,  SufiGren,  Suger, 
Sully,  de  Thou ,  Tourville ,  Turenne ,  Turgot, 
Varin,  Vaucanson,  Yauban,  Vemet  (Joseph), 
Villars ,  Viscontî ,  Volney,  Voltaire.  Les  deux 
médailles  qui  restent ,  et  qui  se  font  attendre 
bien  long-temps,  paraîtront  sans  doute  dans  le 
cours  de  cette  année.  Ainsi  cette  belle  entre- 
prise, par  une  constance  d'exécution  qui  n'est  • 
pas  la  principale  qualité  de  notre  époque,  sera 
parvenue  à  s<hi  terme  dans  l'espace  de  vingt 
ans. 

Dans  cette  liste  on  aura  sans  doute  remarqué 
quelques  noms  dont  les  titres  à  un  pareil  hon- 
neur sont  faibles,  et  cela  parsut  encore  plus 
saillant  quand,  après  avoir  vu",  d'un  côté,  la  tète 
d'un  de  ces  personnages  trc^  inférieur  aux  au- 
.  autres ,  on  est  frappé  du  contraste  qu'oflBre  le 
revers,  où  se  lit  toujours  Galerie  métallique  des 
granits  hommes  français.  C'est  le  contraste  qui 
nouis  a  choqué,  au  sujet  de  Pamy,  dont  le  prin- 


DES  GRANDS  HOMMES  FRANÇAIS.  3&9 

cipal  titre  littéraire  est  une  turpitude  qu  on  ne 
peut  avouer,  de  Favart ,  d'Ecouchart  Le  Brun, 
de  Tabbé  Prévost,  de  Marmontel ,  de  Duclos, 
de  Quinault,  de  madame  Deshoulières,  dont  le 
bagage  nous  a  paru  trop  léger.  Et,  puisque 
M.  Bérard  laisse  la  faculté  d'acheter  ce  qu'on 
veut  de  la  collection ,  j'avoue  que  j'en  écarterais 
les  noms  que  je  viens  de  citer,  san$  méconnaître 
toutefois  leur  mérite,  mais  sans  leur  en  recon- 
naître assez  pour  les  placer  parmi  les  grands 
hommes. 

A  l'inverse  il  est  des  noms  qui  réclament 
impérieusement  cet  honneur,  comme  leur  ap- 
partenant de  droit ,  par  de  hautes  vertus ,  de 
grands  et  profonds  travaux.  D  est  même  un 
nom  héroïque  et  justement  populaire,  qui  a  été 
victime  d'un  inconcevable  oubli ,  c'est  celui  du 
chevalier  d'Assas.  Le  sacrifice  volontaire  de  la 
vie  à  la  gloire  et  à  la  patrie  a  toujours  été  récom- 
pensé par  les  monuments  :  l'antiquité  n'y  man- 
qua jamais,  et  la  place  du  chevalier  d'Assas  est 
marquée  dans  tout  panthéon  français.  Si  beau- 
coup de  morts  non  moins  héroïques  n'ont  pas 
eu  la  célébrité  de  la  sienne,  nous  honorons  tous 
ces  grands  dévouements  par  l'hommage  rendu 


r50  GALERIE  METALLIQUE 

à  celui  d'Âssas ,  que  des  cnrconstaiices  plus  fa- 
vorables ont  mis  davantage  en  évidence. 

Peutrétre  aurait-on  pu  se  dispenser  de  faire 
entrer  dans  la  collection  les  princes ,  puisque  la 
numismatique  leur  avait  déjà^  comme  tels» 
payé  de  nombreux  tributs.  Mais,  si  on  a  donné 
place  au  Grand  Condé,  à  plus  forte  raison  de^ 
vaît-on  admettre  le  duc  de  Guise  (le  Balafré)^ 
dont  le  rôle  est  si  immense  dans  l'histoire,  et 
qu'il  est  impossii^le  de  ne  pas  considérer  comme 
un  grand  homme.  Ou,  si  les  crimes  politiques 
étaient  un  motif  d'exclusion»  quel  homme  était 
plus  indigne  d'être  admis  que  le  cardinal  de  Ri- 
chelieu» qui  pourtant  y  figure?  Le  cardinal 
d'Amhoise  s'y  devait  trouver  comme  ministre 
honnête  homme  et  protecteur  des:  arts.  La  place 
du  cardinal  de  Retz  y  était  aussi  marquée  à  plus 
d^un  titre ,  car  il  est  impossible  de  ne  pas  ré* 
connaître  les  plus  grandes  qualités  du  cœur  et 
de  l'esprit  dans  cet  homme  extraordinaire. 

Quant  à  ceux  dont  les  titres  mdns'  éelafants 
et  sans  pc^ularité  (n'en  sont  pais  moins  réels, 
noifs  »gnalecons  les  fondateurs  de  rhistojre, 
ioseph  Scaliger^  Piisnre  Pithoti,  dom  Mabillon 
etFréret;  leTsage  moraliste  Nioolé;  la  savante 


DES  GRANDS  HOMMES  FRANÇAIS.  351 

madame  Dacier,  que  Voltaire  appelle  le  pro- 
dige du  siède  de  Louis  XIV  ;  quatre  autres  sa- 
vants en  diverses  parties,  Alexis  Glairault,  Réau- 
mur,  Cabanis,  Duhamel-Dumonceau ;  et  les 
admirables  artistes  Pierre  Lescot  et  Jean 
Goujon. 

L'omission  de  l'illustre  premier  président 
Achille  de  Harlai  est  impardonnable.  Les  plue 
hautes  vues  du  patriotisme  sont  nécessaires  à 
qui  veut  entreprendre  de  distribuer  la  gloire 
en  bronze  pour  la  transmettre  à  la  postérité; 
Les  vertus  civiques  doivent  tenir  le  prunier 
rang  dans  une  pareille  galerie.  Ainsi  je  vou* 
drais  que  tout  indiquât  cette  prééminence,  et 
que  les  portraits  des  grands  citoyens  fussent 
confiés  aux  mains  les  plus  habiles,  de  préfé- 
rence aux  plus  grands  auteurs,  aux  plus  iameux 
artistes.  Puisque  M.  Andrieu,  qui  jouissait  de 
la  première  réputation,  n'a  exécuté  qu'une 
seule  médaille  dans  la  galerie  métallique,  ce 
n'est  point  le  portrait  de  Racine  que  je  lui  au- 
rais confié,  mais  celui  du  chancelier  de  l'Hos- 
pital ,  le  plus  grand  homme  peut-être  que  la 
France  ait  produit ,  et  d'ailleurs  dont  la  tête 
majestueuse  et  d'un  grand  caractère  était  digne 


353  GALERIE  METALLIQUE  ,  ETC. 

en  tout  point  du  meilleur  burin.  D  nous  semUe 
que  les  éditeurs  n'ont  pas  Ëdt  assez  d'attention 
à  ce  genre  de  répartition. 

Il  est  bien  évident  que  l'on  pourrait  citer  en- 
core plusieurs  grands  hommes  français  plus 
anciens ,  mais  dont  les  portraits  ne  nous  ont 
pas  été  conservés.  C'est  ce  qui  avait  Eût  dire 
judicieusement  dans  le  prospectus  de  cette  en- 
treprise  :  c  Nous  nous  proposons  d'éviter  à  nos 
descendants  les  regrets  auxquels  n<His  livrent 
nos  prédécesseurs.»  J'ignore  si  les  portraits  de 
Jacques  Cœur  et  du  sire  de  Joinville  sont  par- 
venus jusqu'à  nous.  Ç'auraient  été  deux  per- 
sonnages bien  dignes  de  figurer  parmi  les 
grands  hommes  français. 


TABLE 

DU  SECOND  VOLUME. 


in.  ARCHÉOLOGIE. 

Pages. 

Début  de  la  société  des  Antiquaires  de  TOuest 3 

lascriptions  prétendues  antiques  de  Nérac 30 

Grande  Mosaïque  découverte  à  Saint-Rustice 53 

L'hôtel  de  Giuny ,  son  locataire  et  son  mobilier  d'aujour- 
d'hui  , 71 

IVIusée  d'Antiquités  normandes. .  •  •  •<• 87 

Notre-Dame  de  Rouen 103 

Sur  un  cachet  du  moyen-âge,  trouvé  à  Glinchamp. ...  lis 

IV.  fflSTOIRE. 

Sur  l'étude  actuelle  de  notre  histoire 147 

Compte  rendu  de  VHistoire  de  la  destruction  dAA  Paga- 
nisme en  Occident ,  par  M.  Beugnot 1 69 

Compte  rendu  des  Invasions  des  Sarrazins  en  France, 

par  M.  Reinaud 205 

Compte  rendu  de  VHistoire  des  Anglo-Saxons ,  de  sir 

Francis  Palgrave 222 

Compte  rendu  àeVHistoire  de  Normandie,  àe  Licquet.  240 
Compte  rendu  de  VHistoire  de  Normandie^  de  M.  Dep- 

Ping 258 

Compte  rendu  de  VHistoire  du  Privilège  de  Saint-Ro- 
main ,  de  M.  Floquet 268 

Compte  rendu  de  VHistoire  de  sainte  Elisabeth  de  Hon- 
grie ,  de  M.  de  Montalembert. .  • 303 

Une  lettre  inédite  du  P.  Cotton 4 322 

Galerie  métallique  des  grands  hommes  français* 338 

II.  23 


•     •    •  «     « 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 


DES 


MATIERES  CONTENUES  DANS  LES  DEUX  VOLUMES. 


ACAD&BUB  DBS   IlfSCRIPTIOIfS   BT 

Bellbs-Lbttrbs.  Idée  de  Tim- 
portance  de  ses  travaux,  tome 
I ,  page  25 ,  suivantes.  Ses  re- 
cherches an  sujet  de  la  colonisa- 
tion de  TAfrique  par  les  Ro- 
mains, I,  253,  suiv. 

Amâbique.  Relations  de  ce 
continent  avec  Tancien,  avant 
Christophe  Colomb ,  J,  274  » 
suiv. 

Auglo-Sakous  ,    voyez    Pal- 

GRAVB. 


Barthélémy  ob  Glanvil.  Dé- 
tails sur  cet  auteur,  I,  )S6,  suiv. 

BÉidsDiCTnls.  Leurs  admira- 
bles travaux  historiques,  II, 
155,  suiv. 

BiRABD  (M.) ,  éditeur  de  la 
Galerie  métallique  des  grands 
hommes  français.  Examen  de 
celle  collection  de  médailles,  II, 
558-352. 


Antiquaihbs  db  l*Oubbt. 
Compte  rendu  des  travaux  de 
cette  société,  II,  3-29. 

ARcuioLOGiB ,  la  troisième  di- 
vision de  cet  ouvrage,  U,  1. 

Armbs.  Dimensions  de  celles 
des  anciens  chevaliers,  U,  188. 

Art  statuajrb  en  Egypte,  II, 
U. 

Art  caiholiqub  au  moyen 
âge,  n,  26. 


B 


BBUGifOT  (  M.  le  comte  ). 
Compte  randu  de  son  Histoire 
de  la  destruction  du  Paganisme 
eu  Occident,  Il ,  169-20 A. 

fiauNBT  <  M;  Wladimir  ). 
Compte  rendu  de  plusieurs  de 
ses  travaux  en  grec  moderne, 
1,92,  suîv. 


3&6 


TàBLE  ÀLPIfiBETIQUE. 


Cachet  da  mojen-âge  trouTé 
à  Glinchamp.  Dissertation  à  ce 
sujet,  II,  118-143.  —  Gravure 
de  ce  monument,  II ,  120. 

Gailier  (M.).  Compte  rendu 
de  son  voyage ,  I,  170-186. 

Carthâgb,  voyez  Durbau  de 
LA  Malle. 

OsAif^LLiON  LE  jtfDHE,  Sa  part 
dans  la  science  de  Tinterpréta- 
tîon  des  hiéroglyphes/ 1,  46,' 

SQIV. 

CfiAavEo*Ai>A«oir.  Importance 
historique  de  cette  pièce.  II, 

ua.  .  •      ■ 

.CjBaim»    (M.),    fabïi<Sateur 
des  inscription  de  Nérac,  II,  3l.' 
CmiBTOfOuiioa,  'wynii  DEMiQcc 
et  TnéocHABOPOULOs. 


CLuifT,  voyez  Du  Sommbraed. 

Collection  géogbahhiqdb  à  la 
Bibliothèque ,  1 ,  135-156. 

CoRBiCHOTV  (le  R.  p.)  traduc- 
teur de  TEncyclopédie  de  Bar- 
thélémy  de    Glanvil ,    1 ,    67. 

CoTTON  (le  R.  P.).  Une  lettre 
inédite  de  lui,  II,  522-337.  Dé- 
tails historiques  à  son  sujet,i6iV. 

Chapelet  (M.)*  Son  ouvrage 
des  Progrés'  dé  i^imprirnerie  en 
France  et  en  Italie  au  seizième 
siècle,  cité,  U,  231. 

Criuque.  Sa  direction  ac- 
tuelle, I,  9-21.  ' 

CuNàiFOBMB.  Antiquité  de 
cette  écriture ,  I,  5i,  51. 


D 


Dbhèque(M.).  Ses  travaux  sur 
le  grec  moderne,  I«  93,  suivé 

Dbppiïig  (M.).  Compte  rendu 
de  son  Histoire  de  Normandie^  II» 
258-267. 

DbtiU'B  {M.),  .conservateur 
du  Musée  d* Antiquités  norman- 
des à  Rouen,  II,  98,  suiv. — Vé- 
ritable créateur  de  cet  établisse- 
ment, ibid,  —  Citation  de  deux 
de  ses  ouvrages.  II,  106-188. 


DiDOT  (M.  Firmin)  donne  une 
nouvelle  édition  du  Tr4sçr  de 
Hçnri  Ëstienne,  I,  76»  jsuiv. 

DuLACBE.  Ciitiqi^e  de  son 
His/toire  de  Paris,  Il  i  157. 

DUBEAU     DE    LA    MaLUS     (M*). 

Compte  rendu  de  sa  Topç^gra- 
phie  de  Carthage ,  l  »  157469  , 
et  de  se^ .  Recherches  sur  la 
CQloni&a^oA  de  TAùiiiue  par 
les  Romains,  I,  247-259* 


TABLE   ALPHABETIQUE. 
E 


367 


Écriture.  Goup-cTœU  sur  To- 
rigine  de  cet  art ,  1 ,  33-55. 

Egypte  antique.  Sa  haute  cî- 
TÎlisatiou ,  1 ,  ii5-53.  —  L'écri- 
ture parait  en  venir,  ibid. 

Llisabeth  DR  Hongrie  (ste) , 
yovBt  Mo^taleubbrt. 

m 

Encyclopédies,  Degré  d'uti- 
lité de  ces  ouvrages.  If  tJG*, 
suiv. 

Érudition.  Réflexions  sur  les 
travaux  de  ce  genre  ;  1 ,22-32. 

Essai  sur  Vabbaye  de  Saint- 


Georges  de  Bocliervittc,  par  M. 
Deville.  Opinion  sur  cet  ou- 
vrage, II,  12. 

Estunne  (Henri).  Détails  à 
son  sujet,  1 ,  73  ,  suiv. 

Examen  critique  de  la  géogra- 
phie du  nouveau  continent  et  des 
progrès  de  l'astronomie  nautique 
aux  quinzième  et  seizième  siècles^ 
par  Alexandre  de  Hnmboldt,  2 
vol.  in-8*.  Compte  rendu  de  ce 
livre,  r;2é0-262. 


FLOQiriT  (M.).  Compte  rendu  Fortia  (M.  le  marquis  de  ). 

àeson  Histoire  du  privilège  de  Si'       Son  opinion  sur  Torigine   de 
Romain,  II,  268-802.  i- écriture,  I,  40»  suiv. 


G 


Galerie  mûttalliqur  des  grands 
liOMMER  FRANÇAIS ,  vojez  Bérarih 

GioGRAiwiR  du  nouveau  pou- 
tineut,  voyait  Hvuroldt. 

Géograpoie.  La  deuxième  di- 


ti 


Hase  (M,).  Souvenirs  de  son 
cours  de  grec  moderne,  I,  91. 

Henri  IV.  Examim  du  repro- 
che de  son  assassinat  fait  aux 
jésuites,  U,  330,  suiv.  — Disait 
que,  s*il  eût  été  homme  de  let- 
tres ,  il  se  fût  fait  jésuite^  328. 


vision  de  ai^  ouvrage,  1 ,  133. 
Gr^cs  ifQVRR^iEs.  Quelques 
détails  sur  leur  littérature^  91^ 
suiv.  — ^ ,  Cours  de  gf  eç  mp- 
derne ,  par  M.  Hase ,  ibid. 

Hiéroglyphes*  Considération 
sur  cette  écriture,  I»  A3 ,  suiv. 

Histoire.  La  quatrième  par- 
tie de  cet  ouvrage,  II,  145. 

Histoire.  Sur  Tétudç  actuelle 
de  la  nôtre.  II,  147-168. 

Histoire  de  la  destruction  du 


us 


TABLE  ALPHABETIQUE. 


paganisme  en  Occident ,  par  A. 
Bbdgnot  ,  2  vol.  iû-8".  Compte 
rendu  de  cet  ouvrage,  II,  169- 
204. 

Histoire  des  Anglo-Saxons , 
par  sir  Francis  Palgbatb  ,  con- 
servateur des  archives  du  Tré- 
sor rojal  de  FÉchiquier^  tra- 
duite de  Tanglaîs  par  Ai.exait- 
DRB  LiCQUBT ,  i  vol.  in»8". 
Compte  reiKlu  de  cet  ouvrage* 
II,  222-239. 

Histoire  de  Normandie  depuis 
les  temps  les  plus  reculés  jusqu'à 
la  conquête  de  l'Angleterre,  en 
1066,  par  Tn.  Licqubt,  2  vol. 
in-S".  Compte  rendu  de  eet  ou- 
vrage^ II,.  240^257. 

Histoire  de  la  Normandie  sous 
le  régne  de  Guillaume-le-Conqué- 
rant  et  de  ses  successeurs,  depuis 
ta  complète  de  l*  Angleterre  Jus- 

* 

qu'à  la  réunion  de  la  Norman- 
itie  au  royaume  de  France ,  pat 
G-V   B.   Dbppukg,  2   vol.  in- 8*; 


Compte  rendu  de  cet  ouvrage , 
Il ,  258267. 

Histoire  du  Privilège  de  Saint- 
Romain  ,  en  vertu  duquel  le  c/ia- 
pitre  de  la  cathédrale  de  Rouen 
délivrait  anciffinement  un  meur- 
trier, tous  lesans,  le  Jour  de  Tilf- 
eension^  par  A.  Floquet,  2  v,in-8, 
compte  rendu,  II,  268-802. 

Histoire  de  sainte  Elisabeth 
de  Hongrie  9  duchesse  de  TAu- 
ringe,  par  le  comte  de  Moivta- 
{•EMBBBT,  1  vol.  grand  in-S**, 
compte  rendu,  II,  303-^21. 

HcEREL  (le  docteur)  signale  à 
tort  un  manuscrit  de  Phèdre 
dans  la  biblioFthèqne  de  Douai, 
1, 120* 

HoMBRB.  L'éoiiture  était-elle 
connue  de  son  temps?!,  37, 
suiv. 

HcriiBoi.i>T  (M.-  le  baron  de). 
Compte  rendu  de^on  Examen 
crHiqite  de  la  géographie  du  nou- 
veau continent,  I,  260 — ^282. 


I 


■ 

'  Impadierib.  On  a  exagéré  Tim- 
portancc  de  cet  art,   H ,  229. 
IivscaiPTiOKs  latines  inédites 
au  musécf  d'Antiquités  norman- 
des, il,  93,  95. 


IisscniPtiôNs  prétendues  anti- 
ques d^  Nérac.  Examen  et  réfu- 
tation, II,  30— 52. 


\. 


j.*^  .  »'. 


*  1  ), 


TABLE  ALPHAB£TIQU£. 


359 


Jésuites.   Considérations  hîs-  rend  à  la  géographie,  I,  i^i* 

toriques  sur  leur  influence,  II,  soiv. 

322-337.  Journal  de»  Savant,  Mérite  de 

JoMARD   (M.).    Services   qu'il  ce  recueil,  I,  14. 


Langlois  (M.  Hyacinthe).  Dé- 
tails sur  sou  ouvrage  relatif  à 
la  cathédrale  de  Rouen,  II,  lii. 
suiv. 

Lbnoib  (M'»)  père  et  fils.  Éloge 
de  leurs  travaux,  II,  72,  suiv. 

LicQUET  (Théodore).  Compte 
rendu  de  son  histoire  de  Nor- 
mandie, II,  240-257. 


LiCQUET  (M.  Alexandre),  ira- 
'docteur  de  sir  Francis  Pal- 
grave,  II,  239. 

Liste  des  peintre»  verrier»  de 
la  cathédrale  de  Rouen,  par 
M.  Dbville,  II,  106. 

LoNGUBSPÀB.  Nom  du  proprié- 
taire d*iin  ancien  sceau,  II, 
126,  suiv. 


M 


Manuscbxts  de  Phèdre,  voyez 
Phbd&b. 

Maximes  de  laBochefoucauld, 
traduite»  en  grec  moderne  par 
Wl,  Brunbt,  1  vol.  in-8**, 
compte  refidu,  I,  92,  suiv. 

MiTHRA.  Monument  qui  pour- 
rait se  rappi>ffter  au  culte,  de 
cette  diviùité;  II,  94^ 

MORTALBMBBBT  (M.    le    COOfltC 

Charles  de).  Cdmpte  rendu  de 
son  Histoire  de  sainte. ÈU»abeth 
de  Hongrie,  H,  303-321. 

Mo  YEN- AGE.  Ce  qui  caracté- 
rise cette  grande    division    de 


rhistoire,  11,^22. — Ëngoûment 
poar  cette  époque,  155. 

MomnasQuiou..  Anciennieté  de 
cette  famille,  U,  132»  «w. 

MoNTBSQDiou  (M.  le  comte 
Anatole  de),  communique  à 
Fautenr  un  petit  ixi.oniiiiiwl|du 
moyen-à^e,  H,  118,  goiv. 

Monmimfs.  GauAe»  diverses 
de  leur  destruction,  .II,  161, 
suiv. 

•  Monumenà  de  difféeeoA  gen- 
res vus  etdécritsparM.  Temr, 
I,  200. 

Mosaïque   trouvée    à    Saint- 


860  TÀBLe  ALViIABÉTM^£« 

Rnstice,  description  de  ce  mo-       Détails  sur  cet  établisBement,  II, 
nnment,  II,  53 — 70.  87 — 102. 

MvsésD^AlVTIQmTiES  NOBHA1«0E&. 


.f  » 


N 


Nébac,  Toyez  Inscriphons. 
Noms  propres  et  Noms  de  fa- 
mille.   Leur  origine,  II,   126, 

.  PfoUce  sur  l  incendie  de  la  ca- 
thédrale de  Rouen,  par  M.  Lan- 
gloîs,.II,  111,  sniv. 

Notices  sur  l* hôtel  de  Clany  et 


sur  le  palais  des  Thermes,  avec 
des  notes  sur  la  culture  des  arts, 
principalement  dans  les  15*  et 
16«  siècles ,  par  M.  Du  Soioie- 
BARD,  II,  71 — 86. 

Notee-Damb,  db  Rouen.  Sur 
cette  cathédrale,  U,  103-117. 


0 


.  -Obelli  (M,).  Sur  so;^:  éditîqn 
des  fables  de  Phèdre,  1, 119« 


-■■'■  PJMA^i^,  voyeï  'BtmtéH&t. 

PALGKÂTà-  (sir  ^Bnaii»), 
dboipCe  vimda  de  sofi  iiisibire 
des  Aagl&^Saxobs,  11^   192^ 

'•    PftirribâSB'  D0  SAmT-AoïcAtii, 

'«(fftylw^iAMîtJrri-"  •      •  "  <  •  «•■•  ' 
pROi^iiiÉi^iBte  vkrov^mcBaim. 
'^l^mBH  d'«»i  Adcieniie  Ëncyclo- 
pédfâe,  I,  4$.    -    ^ 

Protirges.  Leur  importebec 
dknkMM  def  uie  hsmu  XW^  II , 
,1^.--   .:■    .     -.-.^^ 


PMBDftA.  NooToaax  docmneus 

sur  les  manuscrits  de  cet  auteur 

cft  t^sainé  de  m.  bibliographie, 

I,     101  ^1«1.  —  Importante 

d'nn-  exemplaire  de  ces  fablei, 

que  possède  Tantear,  I,  125« 

stdv.        •  '■'      ' 

PàhfîcmHs  liéwrrôleTéritablc 

dans  rhisfolre  derémiuve>l, 

F&n.OLGGi8«Prenûèsre  drôsion 
Wii«64u^rag^,  I,  ^» 


I' 


I       >.'.         ».  •       ;■•        ',        .      '       I' 


TABLE  ALPHAPÉTIQVE, 


8«1 


R 


Recherches  sur  la  topographie 
de  Carthage,  par  M.  Durbau  db 
tA  Malle.  Compte  rendu  de  cet 
ouvrage,  I,  i57--i69i 

Mecherehiê  8ur  l'histoire  de  la 
partie  de  l'Afrique  septentrion 
nale  connue  sous  le  nom  de  ré- 
gence d'Alger,  par  une  corn-, 
mission  de  TAcadémie  des  In  « 
sc^iption»  et  BeUes-Lettres ,  I , 
247—259. 

Rédbt  (M.),  archiviste  de 
Poitiers,  communique  à  l'au- 
teur une  lettre  inédite  du  P. 
Cotton,  11,327. 

Rkiwaud  (M.),  Compte  rendu 
de  ses  Invasions  des  Sarrazins, 
n,  205—221. 


RbcjnsPowjAOLT  (La),  twduit 
en  grec  moderne  par  M.  Bru- 
net,  I,  92,  suiv. 

Romains  du  second  siècle, 
Comparés  aux  Français  d  au- 
jourd'hui. H,  IW,  suîv. 

Rosette  (inficriptiôâ  de),  I, 

RooEïf.  Mtturs  de  cette  ^1« 
au  moyen-âge,  édâîrcies  pai» 
riiistoire  d'une  de  ses  coutu- 
mes, II,  297. 

RowEs.  Vague  dans  l'interpré- 
taUon  de  cette  écriture,  11,^^6, 
suiv. 


SAiifT-RusTicB,  voyez  Mosaï- 
que. 

SAiNT-SépuLCHBE.  Formc  de 
cetle  église,  appliquée  à  d'au- 
tres, II,  13. 

Saeeazins,  voyez  Redvaud. 

SiLVESTBE  DE  Sacy  (M.  le  ba- 
ron)  porte  les  premières  clartés 
sur  la  pierre  de  Rosette,  I,  43. 

SoMiEaAHD(M.  Du).  Quelques 
détails   sur    son   mobilier  du 


moyen-âge  et  sur  ses  riotîces 
de  l'hôtel  de  Cluny,  H ,  7^_ 
86, 

SoDLAGBs  (M.  Jules)  découvre 
une  mosaïque  à  Saint-Ruslice, 
II,  57,  suiv. 

SouTERHAiNs  dc  la  vîllc  de 
Poitiers,  II,  19. 

Stlvio  Pellico  (M.).  Ses  De- 
voirs  traduits  par  MM.  Brunet  et 
Dehèque,  1,98,  suiv. 


362 


TABLE  ALPHABETIQUE. 


Tbxibr  (M.  Charles).  Comple 
rendu  de  son  yoyage,  I,  187 — 
246. 

TtféoGHABOPOuLoa  (M.))  col- 
laborateur de  MM.  Dehèqae  et 
Bmnet  dans  pltuienrB  ouTrages 
en  grec  moderne,  i,  96,  aiÛT. 

Thbbmbs.  Grandes  propor* 
tions  que  les  Romain»  donnaient 
à  ces  édifices,  II,  58.  suiv. 

TmnuLT  (M.  Augustin).  Opi- 


nion sur  son  système  historique, 
n,  Uà. 

Tjllcbdl  (M.  du).  Renseigne- 
ment qu'il  donne  à  Tautenr  sur 
un  prétendu  manuscrit  de 
Phèdre,  I,  iSO. 

Tréêor  de  la  langue  greeqtu. 

Détails  sur  cet  ouvrage  et  sur  ses 

réimpressions,  I,  72^87. 

.  Tombeau»  de  la  cathédrale  de 

Rouerit  par  M.  Deville,  H,  106. 


Vabbnillâ  (tombeau  de) .  Sur  Voyages  ,  yo jez  C alueb  ,  Hum- 

une  inscription  de  ce  monu-      boldt,  Tbxieb. 
ment,  II,  8. 


YouicG  (le  docteur).  Sa  part 
dans  Vinterprétation  des  hiéro- 
glyphes. I,  43.. 


f    . 


ERRATA. 


TOME  L 
Page  13,  ligne  19  :  tous  disposes  Usez  tout  disposes 
P.  3o,  1.  19  :  savoir,  Usez  savoir; 
P.  38 , 1.  7  :  rapsodes  Usez  rhapsodes 
Id.  1.  a4  •  sigiio.  Usez  signo  : 
P.  5^,  1.  i5  :  d'objets  Usez  d*objets, 
P.  67, 1.  31  :  de  Francs  Usez  de  France 
P.  104,  1.  18  :  Z^oom^  Usez  v\|/ouç 
P.  109, 1.  1 5  et  30  :  Le  Pelletier,  Usez  Le  Pëletier 
P.  118,  1.  7  :  Gesta  Dei  par   Francos  lisez   Gesta    Dei  per 
Francos 

P.  130, 1.  10  :  M.  de  Tillœul  Usez  M.  da  Tiliœul 
P.  i4i,  I.  10  :  d*ayoir  ces  conditions  Usez  d'avoir  trouve'  ces  con- 
ditions 

P.  i49«  1.  i5  :  ordinaires.  Usez  ordinaires.  » 
P.  i58, 1.  9  :  leurs  maçonneries  comme  si  solides  lisez     leur  ma- 
çonnerie comme  si  solide 

P.  19S,  1.  13  :  au  mois  de  mai  dernier  Usez  au  mois  de  mai  i834 
P.  196, 1.  33  :  couchés,  /ùez  couches.  » 
P.  301,  1.  4  •  ™c  trouvé- je  Usez  me  trouvai-je 
P.  3o3, 1.  3  :  do  Kutaya  Usez  de  Rutaya 
P.  306 ,1.  19  :  il  a  trouvé  lUez  il  y  a  trouvé 
P.  309,  1.  4  :  de  ce  lieu.  »  Le  marbre  Usez  de  ce  lieu.  »  —  «  Le 
marbre 

Id.  1.  Il  :  la  beauté.  «  C'est  de  là  Usez  la  beauté...  c'est  de  là 
Id,  1.  i5  :  St-Paul-hors-les-murs.  lisez  St-Paul-hors-les-murs.  » 
P.  B 17,  1.  3  :  attachées  Usez  attachées 
P.  333, 1.  19  :  payé  360  postes  lisez  payé  33o  postes 

TOME  IL 

P.  37, 1.  i3  :  AppoUrùacum  lisez  jépoUiniacum 

P.  53, 1.  16  :  de  Nérac?  Usez  de  Nérac?  » 

P.  94,  1.  31  :  fœdere  haez  fœdere 

P.  3o5 , 1.  3  :  M.  Sylvestre  de  Sacy  lisez  M.  Silvestre  de  Sacy 

P.  383, 1.  9  et  10  :  privilège  lisez  prévilége 

P.  384»  !•  10  :  le  crime  et  avait  donné  Usez  le  crime  et  contre 
lequel  il  avait  donné 

P.  395, 1.  i5  :  en  143$  Usez  en  1434 

P.  296,1.  I  '.burent  ensemble;  »  supprimez  les  guillemets ,  et 
reportez-les  a  la  fin  de  l'alinéa  ,  ligne  13. 

FIN. 


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